Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)
Part 23
«L’épouse, en regardant avec bonté son époux, lui a dit:
--Evitez à monsieur ce nouvel embarras et lui dites au plus juste où il s’adressera.
L’époux, d’un air courroucé, a juré contre son épouse en lui disant:
--Taisez-vous, madame, et ne me compromettez. Vous savez que j’ai des défenses de la police et que, depuis un mois, je ne me mêle plus de ces nouvelles.
Ce qui m’a déterminé à me retirer», conclut l’inspecteur. Peut-être aussi avait-il constaté que sa véritable personnalité était découverte.
Mais il n’avait pas abandonné la partie.
Le motif avoué de toutes ces recherches était bien l’interdiction des _Nouvelles à la main_, mais le but véritable, soigneusement dissimulé, des enquêtes policières était la capture d’un pamphlétaire qui avait lancé contre la reine un libelle infâme, _Le lever de l’Aurore_. Or, Goupil le croyait, non sans raison, affilié à l’une de ces agences de gazettes manuscrites, qui pullulaient alors à Paris et qui, fort souvent, empruntaient leur misérable prose à un office central de nouvelles dont elles étaient les abonnées. Goupil apprenait, en effet, le 27 juillet 1774, les relations... littéraires de l’homme qu’il filait--l’abbé Mercier, secrétaire de Marin, rédacteur à la _Gazette de France_--avec les publicistes nommés Pignatel et Dubec. Et, pour en finir au plus vite, l’inspecteur, armé de lettres de cachet, expédiait à la Bastille, le 28, tout ce lot de journalistes de contrebande, y compris Arnoux, directeur-caissier de la feuille officielle. Or, ce Dubec était précisément l’associé éventuel du chevalier d’Abrieu; et l’une de ses lettres, conservée dans son dossier, certifie qu’il était le prête-nom du titulaire de la _Gazette de France_, le trop fameux Marin-Quesaco de Beaumarchais; car, celui-ci, à côté de son organe reconnu et commandité par le gouvernement, avait un service de nouvelles, plus ou moins licites, qu’il faisait distribuer en province. Dubec reconnaissait, sans difficulté, qu’il avait fait commerce de nouvelles, mais qu’il avait cessé, sur l’ordre de la police et repassé à son ancien associé Arnoux ses listes d’abonnés. Il avouait également, comme d’ailleurs l’abbé Mercier, que le secrétaire de Marin, dénoncé par son patron, avait collaboré à ses gazettes manuscrites.
Evidemment, les diverses coïncidences que nous venons de relater entre la suppression des _Nouvelles_, l’arrestation du pamphlétaire Mercier et la démission du duc d’Aiguillon, ne doivent pas être passées sous silence; mais elles ne peuvent fournir les éléments d’un acte d’accusation contre l’ancien ministre[626].
APPENDICE IV
LE DERNIER D’AIGUILLON.--SON ROLE A LA CONSTITUANTE ET A L’ARMÉE.--SON SÉJOUR A LONDRES.
Harcelé et vilipendé par les épigrammes et les pamphlets qui le représentaient, travesti en poissarde, au milieu des furies des 5 et 6 octobre, d’Aiguillon avait fini par s’émouvoir de tant d’outrages. Il en écrivit au _Moniteur_ qui publia sa lettre dans le numéro du _21 janvier 1790_ (quelle coïncidence!). Après avoir «résisté longtemps», disait-il, à sa mère, à ses parents, à ses amis qui le pressaient de démentir «les lâches accusations» portées contre lui, d’Aiguillon s’était décidé à se défendre, énumérait ses démarches auprès du comité des recherches de l’Assemblée nationale, de la ville de Paris, etc., etc. Il leur avait demandé de faire procéder à une enquête sur sa conduite. Il mettait au défi ses accusateurs d’établir le bien-fondé de leurs griefs. Et il poursuivrait, comme calomniateur, celui de ses ennemis qui renoncerait à l’anonymat, pour déclarer que d’Aiguillon était réellement coupable des «horreurs» qu’on lui prêtait.
Il ne paraît pas que cette invitation ait été relevée sur le terrain où se plaçait d’Aiguillon... Mais, le _Journal général de la Cour et de la Ville_, du 5 mai, ayant inséré un quatrain des plus injurieux, signé _De Meude-Monpas_ où se lisait le mot _d’Aiguill_..., le député de la Constituante somma le journal et l’auteur de l’épigramme de s’expliquer catégoriquement. Meude-Monpas répondit qu’il n’avait pas entendu désigner sous le nom _d’Aiguill_... le duc d’Aiguillon. Celui-ci fit publier cette déclaration signée dans le nº 145 du _Moniteur_ (25 mai 1790) en l’accompagnant d’un rappel de sa lettre parue le 21 janvier.
Mais la haine politique n’avait pas encore lâché sa proie. Et ce fut à la Constituante qu’elle vint la ressaisir, non plus dans sa personnalité, mais dans celle de son père.
Le nº 343 du _Moniteur_ nous en fournit la preuve.
Au cours de la séance du mardi soir 7 décembre 1790, le député royaliste Cazalès s’exprimait ainsi:
«... La suppression d’un acte de procédure est une tyrannie. Qu’il me soit permis de rappeler à ces Bretons, qui siègent dans cette assemblée, quelle fut leur juste indignation, quand le feu roi fit enlever du greffe du Parlement de Paris la procédure dirigée contre M. d’Aiguillon. Cette indignation fut juste: la France la partagea. Il n’y eut pas un bon citoyen qui ne fût profondément affligé de voir le vertueux La Chalotais rester sous le coup d’une accusation calomnieuse, quand le coupable d’Aiguillon jouissait en paix des crimes qu’il avait commis dans cette province.»
Des murmures éclatèrent sur un grand nombre de bancs, car c’était surtout le fils qui était visé plus que le père. Et l’attaque était d’autant plus illogique que celui-ci avait défendu les prérogatives royales contre les Etats de Bretagne et que lui, Cazalès, combattait pour elles au sein de l’Assemblée nationale.
D’Aiguillon fils avait demandé la parole; il répondit en ces termes à l’attaque de son collègue:
«J’aurais plus tôt demandé la parole pour solliciter de l’Assemblée une justice éclatante des injures et des calomnies que M. Cazalès s’est permises contre la mémoire de mon père, si je n’avais considéré combien les principes de M. Cazalès ont peu d’influence sur l’Assemblée nationale et sur la nation (nombreux applaudissements), si je n’avais pensé que je devais les outrageantes personnalités de M. Cazalès à la différence d’opinion qui existe entre nous.
D’ailleurs les applaudissements que l’Assemblée a bien voulu me donner vengent assez, et moi, et la mémoire de mon père. Je demande donc que, pour ce qui me regarde personnellement, M. Cazalès ne soit pas rappelé à l’ordre (applaudissements prolongés).»
Cazalès regretta publiquement son intempérance de langage; mais elle n’en démontrait pas moins combien était encore vivace l’animosité qui avait survécu au brusque dénouement des affaires de Bretagne.
La _Biographie universelle et portative des contemporains_ (1826) et les _Papiers de Barthélemy_ (Paris, 1886, t. I) nous donnent la suite de la biographie de «Richelieu d’Aiguillon» jusqu’au moment de son départ pour l’émigration.
Après la clôture de l’Assemblée constituante, il reprend du service en qualité de maréchal de camp. Remplaçant Custines dans son commandement de Porentruy, il dut échanger des dépêches avec Dumouriez. (Autre coïncidence! Le père avait fait mettre le futur vainqueur de Valmy à la Bastille!)
Une lettre interceptée lui valut d’être dénoncé à la Convention et décrété d’accusation, bien qu’il eût traité publiquement les émigrés et leurs compagnons de «hordes de traîtres et d’embaucheurs». Ce qui ne l’empêcha pas d’émigrer à son tour, mais, avant, il crut devoir expliquer à ses soldats pourquoi il les abandonnait. Il quitta donc la France pour se retirer à Londres où il fut fort mal reçu des émigrés. Il en partit pour se fixer définitivement à Hambourg. Il y mourut le 4 mai 1800; mais, au dire de la _Biographie portative_, il venait d’obtenir sa radiation de la liste des émigrés, ce que semble contredire la procédure suivie pour la vente du domaine et du château d’Aiguillon.
* * * * *
Les _Mémoires de Brissot_ (1832, 4 vol.) insèrent, à la page 179 du tome III, cette note:
«Extrait des _Mémoires_ du chanteur anglais Michel Kelly qui était en relations avec le duc d’Aiguillon pendant le séjour de celui-ci à Londres:
«Un matin, le duc me fit appeler: «Je vous ai beaucoup d’obligation, me dit-il, pour la bienveillance et l’hospitalité avec lesquelles vous m’avez traité, ainsi que mes amis. Mais bien que je sois toujours harcelé par le malheur, il m’est impossible d’oublier que je suis le duc d’Aiguillon; et je ne saurais me résoudre à vivre d’emprunts et d’aumônes. J’avoue que je suis réduit à mon dernier schelling, cependant, je conserve ma santé et toutes mes facultés.
«Quand j’étais autrefois grand amateur, j’aimais beaucoup à copier de la musique[627], c’était alors un amusement pour moi; ce serait, à présent, mon bon ami, une précieuse ressource. La grâce que je vous demande c’est de vouloir bien me faire copier de la musique pour vos théâtres au prix que vous donneriez à un copiste ordinaire qui vous serait totalement étranger. Je suis maintenant fait aux privations, j’ai peu de besoins. Jadis logé dans des palais, je me contente aujourd’hui d’une seule chambre à coucher au second étage, et si vous m’accordez ce que j’attends de votre amitié, vous me procurerez la satisfaction après laquelle je soupire de ne devoir ma subsistance qu’au travail de mes mains.»
«Je fus ému jusqu’aux larmes en voyant l’extrémité où se trouvait réduit un homme né dans la plus haute classe de la société et qui avait joui d’une aussi grande fortune. Je lui promis de lui procurer toute la musique qu’il pourrait copier; il parut au comble de ses vœux. Le lendemain, je lui donnai de l’ouvrage.
«Depuis ce moment, il se levait avec le jour et travaillait jusqu’au soir pour remplir sa tâche; ensuite il s’habillait proprement et se rendait au parterre de l’Opéra. Là, il pouvait encore se croire le duc d’Aiguillon, et personne n’eût deviné qu’il avait passé la journée à copier de la musique pour un schelling la feuille.
«Dans cet état de gêne, il doit paraître étrange que son humeur ne se soit jamais altérée et qu’il ait toujours conservé sa gaîté. Il n’est pas douteux que sur dix Anglais placés dans les mêmes circonstances, neuf au moins ne se fussent ôté la vie. Cependant la tranquillité passagère que ce malheureux duc goûtait alors ne fut pas de longue durée. Un ordre émané de l’_alien office_, aussi cruel qu’il était inattendu, ne lui donna qu’un délai de deux jours pour quitter l’Angleterre. Il partit pour Hambourg où il mourut bientôt après.»
APPENDICE V
THOLIN
_Documents sur le mobilier du château d’Aiguillon confisqué en 1792_, Agen 1882 (Biblioth. nat. Impr. LK7 24985.)
Résumé de ce précieux opuscule:
L’histoire du château d’Aiguillon et de ses hôtes tient une telle place dans notre livre, la destruction de l’immeuble fut si rapide et la dispersion de son mobilier si radicale, que nous avons cru devoir résumer en quelques pages la brochure de M. Tholin, qui les fait revivre par sa documentation précise et sincère, à l’exemple de ces pièces d’archives, inventaires et procès-verbaux, dont les descriptions exactes et détaillées permettent de reconstituer... sur le papier, les appartements, et l’aspect général des intérieurs d’autrefois.
Ce fut le 18 septembre 1792 que la Commission du département de Lot-et-Garonne apposa les scellés sur toutes les portes du château d’Aiguillon, propriété de «Vignerot émigré». Huit mois après, le Conseil de Lot-et-Garonne s’inspirait du décret de l’Assemblée nationale (14 novembre 1789) concernant la conservation des livres et objets
précieux provenant des établissements supprimés, pour «empêcher le pillage, régulariser la vente et faire exécuter le triage des livres, archives et objets d’art».
Le 28 mai 1793, de concert avec l’administration de Tonneins, le Conseil de Lot-et-Garonne nommait Lespinasse père, négociant, à fin d’expertiser, le lendemain 29, les meubles et effets dudit château, à lui présentés par Nugues aîné, administrateur du district de Tonneins, et de se conformer aux prescriptions de Nugues, commissaire du district et de Saint-Amans, commissaire particulier du département.
Le 5 juin 1793, le Conseil du département déléguait Durand, en qualité de commissaire, à Aiguillon, pour y vendre, le 6, les effets inventoriés, «conformément au mode usité pour la vente des meubles et effets nationaux», l’administration se réservant tous les tableaux et autres objets désignés dans l’état Saint-Amans et Noubel du 30 mai[629], «ensemble deux lustres, celui dans le salon de compagnie et autre à choisir dans les autres salles, poëles et cartons et papiers qui devront être gardés au prix de l’estimation».
La vente sur place comporta 52 vacations du 6 juin au 4 septembre 1793 et s’éleva à 98.686 livres 17 sous. Le catalogue, qui ne compte pas moins de 300 pages[630], ne donne cependant que des indications sommaires sur les objets mis en vente: porcelaines, faïences, chandeliers, candélabres en bronze et en argent, meubles en marqueterie, tentures, canapés et fauteuils en tapisserie ne trouvèrent acquéreur qu’à vil prix.
Vingt-deux glaces furent vendues de 165 à 570 livres; quatre _cabriolets_ (petits meubles) garnis en damas, 105 livres; une pendule portative montée sur rhinocéros, 340 livres; une pendule à l’antique, 210 livres... Dix-sept tableaux (portraits) de la famille Vignerot, compris une gravure ovale et deux autres ovales, 400 livres... Un tableau représentant Rennes; un autre, l’enlèvement d’Europe... Des portraits, des vues et des monuments sans désignation.
A ce propos, M. Tholin cite le passage suivant du chroniqueur Proché: «Dans une fête célébrée à Agen, le 22 septembre 1793, on livra aux flammes tous les tableaux qu’on avait retirés des églises, ceux qui représentaient des rois ou des princes, ou qui retraçaient quelques vestiges de féodalité, en un mot tous ceux qu’on avait trouvés dans les maisons des particuliers et _au château d’Aiguillon_. Tous ces tableaux, dont quelques-uns étaient des chefs-d’œuvre, avaient été portés sur un tombereau qui suivait le cortège. On y remarquait le portrait de Louis XV, représenté en grand, le sceptre à la main, placé sur le devant du tombereau.» La _Revue de l’Agenais_ (1878, tome V, p. 190) suppose que ce fut sans doute ce jour-là qu’on brûla en même temps les tableaux religieux et les portraits des souverains (Louis XIII et Henri IV, inventaire de 1613) qui étaient à l’Hôtel de Ville d’Agen.
M. Tholin estime qu’il faut «en rabattre» de l’appréciation du chroniqueur, et que l’autodafé se borna à la destruction des portraits de roi ou de prince. C’était déjà trop: les vandales qui croyaient faire œuvre de bon patriote en brûlant ces effigies royales, pouvaient-ils savoir si, par exemple, ce portrait de Louis XV, en pied, avec les attributs de la royauté, n’était pas l’œuvre d’un maître, sortant surtout du château d’Aiguillon?
En 1795, le Directoire de Lot-et-Garonne, tenant ses séances dans l’ancien couvent des Carmélites, sur l’emplacement du lycée actuel, se préoccupa d’approprier un local pour le musée départemental. Le directeur des travaux publics communiqua son rapport constatant l’existence d’objets d’art dispersés dans tout le département et l’arrivée de gravures et de moulages envoyés de Paris pour l’école de dessin. Il fit préparer un local pour recevoir ces divers objets; et Tonellé, conducteur des travaux publics, fut chargé de l’aménagement.
Dix jours auparavant, le 6 nivôse an III, le Directoire avait nommé une commission pour inventorier les tableaux du château d’Aiguillon déposés au musée. Ce travail, confié à Saint-Amans, qui l’exécuta avec deux adjoints, fut terminé le 25 nivôse[631], «dans la forme imposée par la Convention, le 8 pluviôse an II, pour les bibliothèques publiques». La notation en usage vaut la peine d’être rappelée. + désignait les objets d’une certaine valeur; ++ ceux qui étaient très remarquables; +++ les plus rares et les plus précieux.
Bon nombre de ces tableaux se trouvent encore à la préfecture d’Agen; et M. Tholin les signale, d’après l’étude critique qui en fut faite (1879) par MM. Boudet, de Monbrison, A. Magen et Payen, architecte départemental:
Pastel de Caffieri (portrait de J. Le Causeur, âgé de cent trente-deux ans[632]); _en déficit_.
Pastels de Volaine;
Deux vues du château de Veretz par Van Blarenbergue. Travail fort beau et dont la dimension contraste avec le genre du peintre qui était un miniaturiste. Ces vues sont à la préfecture;
Saint-Jean-Baptiste dans le désert, d’après Raphaël (?);
Portrait d’Hortense Mancini (école de Mignard);
Portrait de Mᵐᵉ Du Barry, de Drouais «retouché pour M. d’Aiguillon».
Ne serait-ce pas cette «copie du portrait de Mᵐᵉ Du Barry en Flore retouché d’après nature pour M. le duc d’Aiguillon, au prix de 600 livres» tel que l’indiquent les Goncourt dans leur livre _La Du Barry_, p. 368? Ce portrait est à la préfecture.
De même ceux de la comtesse de Provence, par Drouais; de Mᵐᵉ de Pompadour, par Nattier; de Mᵐᵉ de Mazarin-Mailly, attribué à Nattier; de Louise de Crussol (école de Mignard); de Cinq-Mars, qu’on suppose provenir des d’Effiat, propriétaires de Veretz avant les d’Aiguillon.
Douze tableaux, consignés par l’inventaire du 25 nivôse an III, ont disparu, et parmi eux le _Passage de la mer Rouge_, attribué par les experts au Poussin, qui avait travaillé pour Mᵐᵉ de Combalet, duchesse d’Aiguillon et nièce du cardinal de Richelieu.
Nous avons simplement analysé le catalogue, annoté, de M. Tholin, sans nous prononcer pour ou contre des attributions, qui ont d’ailleurs varié, suivant les dates d’expertise.
Le _Museum_ d’Agen, qui devait être constitué avec le fonds d’Aiguillon, dans l’Ecole centrale de Lot-et-Garonne, fondée le 21 novembre 1799, ne semble pas avoir jamais existé. En tout cas, un inventaire du mobilier de la préfecture en 1812, aussi incomplet qu’il est sommaire, porte que les tableaux ont été «trouvés à l’administration centrale. Ils viennent du château d’Aiguillon» et l’inventaire note «portraits de famille pour mémoire». Ils ne sont catalogués que très imparfaitement.
En réalité, tableaux et meubles ont... émigré dans les salons de la préfecture.
* * * * *
L’opuscule de M. Tholin offre le plus grand intérêt, non seulement au point de vue qui nous occupe, mais encore à un point de vue général. Il ouvre de curieux horizons sur la vie économique dans les châteaux de l’ancien régime, quelques années avant la Révolution. Déjà les lettres de M. et Mᵐᵉ d’Aiguillon nous l’ont fait entrevoir. Ici, nous avons des documents précis, des comptes et des chiffres. Voici, par exemple, l’état du sommelier en 1782:
Dans cette année, 577 bouteilles de 60 crus différents parurent «à la grande table». L’office, y compris le personnel du théâtre, qui fut servi à part, consomma 888 bouteilles pour les hommes, 360 pour les femmes, 101 pour les musiciens, 135 pour les garçons, soit un total de 1484 bouteilles.
La vente de la cave, en 1793, qui présentait à peu près la même composition de vins qu’en 1782, ne comporte pas des renseignements moins instructifs. Ce sont les vins de liqueur qui ont toutes les préférences: Malvoisie, Chypre, Xérès, Malaga, Rancio, les muscats du pays (crus Galibert et Reignac situés à la Croix-Blanche, près d’Agen). Certains furent vendus jusqu’à 6 livres la bouteille. Pas de Bourgogne, ni de Champagne. Les Margaux, Saint-Emilion et Barsac sont achetés 1 livre 16 sous, à peine quelques sous de plus que les vins de Cahors et d’Aiguillon.
* * * * *
Le château n’était pas terminé au moment de la Révolution; mais M. Tholin estime, à juste raison, que le corps de logis principal devait être très vaste et complètement meublé, en raison des réceptions qu’y donnaient les châtelains et des hôtes qui venaient y villégiaturer. M. Tholin ajoute que les invitations furent très nombreuses dans le principe et qu’elles furent «acceptées avec reconnaissance», mais bientôt les visites se firent plus rares: la noblesse agenaise était pauvre et le duc d’Aiguillon trop hautain. C’était, en effet, un de ses péchés mignons; mais nous avons vu, d’après la correspondance, qu’il y avait toujours foule au château et même dans la salle de spectacle.
De celle-ci, qui existe encore, mais qui a reçu une autre appropriation, M. Tholin nous donne une description assez précise. C’était une aile du château consacrée à cette destination (nous savons qu’elle avait été construite à cet effet par les d’Aiguillon). Cette salle contenait, outre la scène et un amphithéâtre pour les spectateurs, un chauffoir pour les dames et deux foyers isolés par des portes matelassées. Deux portes, qui subsistent, devaient ouvrir, l’une sur l’escalier du château, l’autre sur la rue. La salle était éclairée par des lustres de cristal, et entourée de loges garnies d’accoudoirs, de banquettes rembourrées et d’autres plus simples. C’est aujourd’hui l’_Hôtel du Tapis Vert_.
Les décors, les costumes et la bibliothèque du théâtre ne furent pas vendus. Isabeau, le conventionnel en mission, le même qui distribuait aux acteurs de la région les ornements d’église pour s’en faire des costumes, mit, le 16 octobre 1794, à la disposition du Comité dramatique d’Agen le mobilier théâtral du château. Le 19, le Directoire de Tonneins en fit dresser l’inventaire par la municipalité d’Aiguillon.
Les décors servirent quelque temps aux représentations données par le Comité dramatique; mais, en 1797, certains de ses membres se refusant à prendre la responsabilité de la conservation de ces décors, la municipalité agenoise en référa au ministre de l’intérieur.
Celui-ci, d’autre part, avait reçu des citoyens Garnier et Cressant, artistes du théâtre de Montauban, une requête pour l’obtention de ces mêmes décors. Le ministre des finances, avisé, le 26 pluviôse an VI, par son collègue de l’intérieur, lui répondit, le 29, qu’il en avait écrit au département de Lot-et-Garonne. D’Aiguillon sollicitait alors sa radiation de la liste des émigrés: si le Directoire exécutif rejetait la demande, disait le ministre des finances, on pourrait mettre toiles et décors à la disposition des comédiens montalbanais.
Les démarches de d’Aiguillon ne durent pas être accueillies favorablement, car la ville d’Agen fut autorisée à prendre possession du mobilier théâtral du château, sur l’évaluation qui en avait été faite à 478 livres 10 sous, le 10 avril 1798, par le commissaire délégué J. Raymond.
La description des costumes et accessoires comprend trois grandes pages de l’inventaire, pêle-mêle pittoresque de robes de soie de toutes couleurs, corsets «variés», manteaux brodés, culottes à la musulmane, toges romaines, habits espagnols, chapeaux de Scapin, cuirasses, brassières, peau d’ours... Le répertoire, dont la correspondance de Mᵐᵉ d’Aiguillon indique différentes pièces, appelait évidemment cette variété de costumes.
Parmi les accessoires, nous voyons une «machine pour le tonnerre» et «un tableau avec son chevalet» pour le _Tableau parlant_ de la Comédie-Italienne.