Une grande dame de la cour de Louis XV: La duchesse d'Aiguillon (1726-1796)

Part 15

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Après être sorti de la Bastille en 1771, j’ai attaqué l’escroc-ambassadeur au Parlement. La reine et toute la canaille illustre de la Cour ont pris parti pour lui. J’ai fait justice des uns et des autres, en publiant contre eux les plus sanglants mémoires, dans des moments où les prétendus patriotes d’aujourd’hui faisaient les plats valets et n’osaient pas trop regarder un grand seigneur en face[382]...»

Moreau, qui consacre plusieurs pages à cette affaire[383] et qui fut, il faut le dire également, un des partisans les plus dévoués de l’ancien ministre, expose, en quelques lignes, et avec impartialité, le différend divisant le comte de Guines et son secrétaire Tort de la Sonde.

Celui-ci avait joué sur les fonds anglais, il avait perdu et s’était refusé à régler les différences. Arrêté sur l’ordre de Guines, il prétendit n’avoir opéré que pour le compte de l’ambassadeur. Il resta huit mois à la Bastille; mais les créanciers anglais, qui voulaient être désintéressés, appuyaient la version de Tort, l’homme de paille, assuraient-ils, du comte de Guines. La «permission de rendre plainte» contre le diplomate français fut accordée par le Conseil. D’Aiguillon qui était alors aux affaires étrangères, mais qui ne s’y trouvait pas au moment du conflit entre Guines et Tort de la Sonde, avisa l’ambassadeur de la requête obtenue contre lui. Mais déjà Sartine, lieutenant de police, avait ouvert une instruction, avant que Guines ne fût rentré en France, procédure que lui reprocha d’Aiguillon. Le ministre fit mieux encore: il offrit à l’ambassadeur d’arrêter la plainte. Guines lui-même en convient dans ses Mémoires. Son procès ne commença réellement qu’en août 1773. Il se dit victime d’une machination de son ministre qui aurait prévenu contre lui le roi, au lieu de le soutenir, lui l’envoyé de Louis XV[384].

Naturellement, d’Aiguillon avait pour adversaires le comte de Broglie, Dumouriez, Favier et «tous les gens qu’il avait fait enfermer à la Bastille». De Broglie, «rentré en grâce[385]», allait partout clabaudant que si M. de Guines, son beau-frère, se trouvait lésé dans sa défense, il devait en rendre responsable l’ancien secrétaire d’Etat aux affaires étrangères. Et précisément il venait «d’imprimer que Tort n’ayant pas d’ordres verbaux à objecter contre lui, les preuves testimoniales étaient périmées dans l’intervalle de ces quatre années (1771-1774) et qu’il ne lui était plus possible de se défendre aussi avantageusement en 1775 qu’il l’eût fait en 1771; enfin que M. d’Aiguillon avait corrompu ceux qui avaient déposé dans l’instruction secrète[386]».

Le parti des Choiseul appuyait le comte de Guines; et Marie-Antoinette apportait à protéger l’ambassadeur une animation extraordinaire. Mercy-Argenteau regrettait même que, «pour faire pièce à d’Aiguillon», elle témoignât autant d’intérêt à M. de Guines «dont il voulait bien croire la cause bonne». Il eût préféré que la reine déjouât, sans bruit, les intrigues du ministre déchu, qui avait eu l’habileté, par son ascendant sur la comtesse de Maurepas, d’exciter la jalousie de son oncle contre le crédit de Marie-Antoinette. Mais la reine, plus irritée que jamais, avait exigé de son époux qu’il exilât d’Aiguillon dans ses terres ou dans son gouvernement, avec défense de paraître de longtemps. Le roi avait d’abord consenti; puis il s’était ravisé, en faisant observer à la reine qu’il ne pouvait éloigner de Paris le duc d’Aiguillon, au moment où il était aux prises avec le comte de Guines qui avait laissé planer sur l’ancien fonctionnaire «les plus fâcheux soupçons». La reine garda le silence; «mais assurément, ajoute Mercy, c’est M. de Maurepas qui a dû suggérer ces réflexions au roi[387]».

Marie-Antoinette avait obéi, elle aussi, à des suggestions, mais d’un tout autre genre et aussi perfides que cyniques. Si d’Aiguillon peut être représenté par ses ennemis comme un «homme noir», méditant les complots les plus affreux, Besenval, le conseiller de la reine, ne lui est certes pas inférieur, devant l’Histoire, pour la dextérité et l’astuce avec laquelle il ourdit les plus ténébreuses intrigues[388]. Il fallait décider Marie-Antoinette à précipiter, de toute son influence sur Louis XVI, l’écrasement définitif du ministre tombé:

«... Je lui représentai avec feu le danger qu’il y avait pour elle de laisser une cabale aussi inquiétante, ayant à sa tête le duc d’Aiguillon, dont le caractère méchant, vindicatif et profond devait lui faire tout craindre... Je lui fis comprendre la nécessité d’éloigner un tel homme. Je lui conseillai de mettre en avant, vis-à-vis du roi, l’audace avec laquelle il avait poussé le comte de Guines, quoiqu’il ne pût douter de la protection qu’elle lui accordait et de lui faire comprendre qu’on ne devait jamais s’attendre à aucun repos, tant qu’on laisserait un tel homme au milieu de Paris.»

Mais l’_arrivisme_ du personnage, pour parler la langue à la mode, se trahit bientôt:

«L’intérêt de la reine aurait suffi pour me faire attaquer M. d’Aiguillon; mais d’autres considérations m’y portaient encore, c’était lui qui était l’auteur de la chute de M. de Choiseul. Il convenait, à mon sentiment, de l’en punir. Je ne pouvais me flatter d’aucun espoir de retour pour M. de Choiseul, tant que M. d’Aiguillon serait à portée de pouvoir quelque chose; et en l’éloignant, je croyais rendre un grand service à mes amis[389].»

Guines, «soufflé par le parti Choiseul[390]», venait d’envoyer «un violent billet» à Louis XVI, pour lui demander justice contre les procédés de M. d’Aiguillon. Celui-ci, «mis en cause», riposte par deux lettres que Vergennes, son ami, soumet au Conseil, en présence de Louis XVI. Maurepas fait savoir à l’intéressé, par sa femme, le résultat négatif de la séance[391]. «On (le roi) m’a répondu qu’on ne pouvait empêcher l’affaire de suivre son cours, qu’on lui (à Guines) avait fait dire très fortement qu’on était mécontent du billet, mais qu’on ne voulait pas faire de bruit de cette affaire. On a même ajouté d’un ton à me fermer la bouche que vous ne devriez pas chercher de nouvelles affaires. Je ne puis trop vous recommander le silence en ce moment.»

Dès lors, la reine d’un côté, Vergennes et Maurepas de l’autre, se combattent, «à coups fourrés» dit Besenval, sous les yeux de Louis XVI, assez faible déjà pour subir alternativement toutes les influences.

D’Aiguillon avait obtenu l’autorisation de faire imprimer sa correspondance ministérielle pour répondre aux imputations de Guines[392]: elle prouverait plutôt qu’il avait pris parti contre Tort de la Sonde. Son adversaire, «pour le noircir», fait mettre sous les yeux du procureur général du Châtelet des extraits de sa correspondance diplomatique avec d’Aiguillon et prétend donner ce second mémoire à l’impression[393]. Vergennes s’y oppose: il démontre fort judicieusement au roi que si l’on accorde cette permission à Guines, d’Aiguillon pourra la réclamer pour d’autres dépêches: alors où s’arrêtera un tel abus? Louis XVI approuve son ministre. Mais Guines passe outre; et le Conseil d’ordonner la suppression et la destruction du mémoire imprimé:

«Si vous avez été surpris, écrit, le 24 mai, Mᵐᵉ d’Aiguillon au chevalier de Balleroy, du ton du premier mémoire du comte de Guines, vous le serez un peu plus du deuxième: c’est un tissu de noirceurs et de mensonges. Je joins à ma lettre l’arrêt du Conseil qui a été rendu à cette vacation, qui a porté lui et ses protecteurs au dernier degré de la rage. Ils remuent ciel et terre pour trouver quelques nouvelles misères à faire et à dire. Je suis, sur cet article, comme le sage pour la mort: je les attends sans les craindre[2]...»

La vaillante femme sait bien qu’elle et ses amis sont impuissants contre les «protecteurs» qu’elle ne veut pas nommer et qu’elle ne nommera jamais. Mᵐᵉ de Maurepas lui dira qu’«on ne put tenir» contre une reine qui use de son ascendant sur son mari pour satisfaire sa haine. Marie-Antoinette fit croire au roi que sa religion avait été surprise[395], lui rappelant, dans un retour vers le passé, «la conduite atroce» de d’Aiguillon contre La Chalotais, contre la Bretagne, contre le duc de Choiseul «protecteur» de Guines. Et Louis XVI manda au Chatelet qu’il n’improuvait pas la publication des mémoires de Guines pour sa justification[396]. Louis XVI défendait seulement au comte d’attaquer le duc d’Aiguillon; et le 2 juin, par 7 voix contre 6, le Chatelet déclarait calomnieuses les accusations de Tort de la Sonde.

«La justice de Louis XVI, conclut Mᵐᵉ Campan, fit triompher l’innocence du duc de Guines[397].»

Qu’en savait-elle? Jamais affaire ne fut plus embrouillée; et si Tort de la Sonde, qui d’ailleurs en rappela, eut souvent des allures assez louches, la conduite de son adversaire ne fut pas toujours bien correcte. La protection presque tendre que lui accorda la reine était encore une de ces imprudences qui furent si cruellement reprochées à la femme; et ce fut grâce à ses instances qu’il reçut ce titre de duc dont Mᵐᵉ Campan le décore un peu trop tôt.

La joie des vainqueurs fut insolente: «La sentence du Chatelet en faveur du comte de Guines est imprimée en caractères gigantesques et se trouve affichée à tous les coins de rue[398]».

Il semblait, en vérité, que la fatalité s’acharnât après d’Aiguillon. C’était comme une reprise de l’éternelle affaire de Bretagne, qu’elle s’affirmât par la réhabilitation des soi-disant victimes de l’ancien commandant ou par l’apparition de nouveaux ennemis dans les rangs de ses propres défenseurs. Tel Linguet qui se plaignait de n’avoir pas été suffisamment rémunéré par un client ingrat et superbe au point de ne plus le reconnaître, une fois son procès gagné[399]. En outre, Linguet avait été singulièrement persiflé, quand il était allé demander à Maurepas la permission d’écrire contre d’Aiguillon: le vieil homme d’Etat lui avait conseillé de se méfier de ses emportements. «--Ah! Monseigneur, s’écria le publiciste, je vois qu’on vous a égaré sur mon compte. Eh bien! je prends acte de vos préventions.»

Et Maurepas, ouvrant toute grande la porte de son cabinet:

--Vous êtes témoins, Messieurs, que je donne à M. Linguet la permission de prendre acte de mon penchant à croire qu’il est quelquefois au delà du vrai et que ses talents l’égarent[400].

Le gazetier, qui avait conté l’anecdote, annonçait un autre jour[401] que La Chalotais venait de recevoir, à titre de compensation, 100.000 francs, 8.000 livres de pension, le titre de marquis et pour son fils celui de Président. Mais il avait dû renoncer à «ses prétentions et griefs contre d’Aiguillon...».... «Cela semblerait prouver que ce duc avait agi en Bretagne par ordre du feu roi, ou que le monarque avait approuvé les procédures de ses représentants en Bretagne. Cependant l’odieux qui a rejailli de cette affaire sur MM. d’Aiguillon et de Calonne subsiste toujours dans l’opinion publique.»

Mais des outrages plus sanglants, des humiliations plus pénibles, une chute plus profonde, et celle-ci définitive, attendaient le duc d’Aiguillon. Or, cet homme de cour, rompu cependant à toutes les intrigues, n’avait jamais eu, pour sa propre destinée, la clairvoyance dont sa femme était supérieurement douée. Les événements qui se précipitaient auraient dû lui ouvrir les yeux; et ses oreilles restaient obstinément fermées aux avertissements que ne lui ménageaient pas de prudentes amitiés. Il se flattait qu’il reviendrait au pouvoir. Sa fierté, réveillée par des voix autorisées, l’en avait fait, il est vrai, spontanément descendre. Et la rapidité avec laquelle il fut remplacé ne démontra que trop que sa révocation était imminente. Son optimisme personnel en fut à peine effleuré: «J’avoue, disait-il à Belleval, que la haine dont la reine me poursuit, après m’avoir honoré jadis de quelque bienveillance, m’a trouvé moins résolu». Il était persuadé que, s’il n’avait dépendu que du roi, il serait resté: «il n’est pas besoin de s’adorer pourvu que les affaires de l’Etat marchent[402]». Faut-il rappeler, d’après les _Mémoires du ministère d’Aiguillon_, ce rêve d’un projet qui le ramenait au pouvoir pour en faire le coadjuteur de son oncle? Sa belle confiance escomptait toujours l’avenir.

Le 24 septembre 1774, il avait annoncé à ses chevau-légers que la compagnie serait passée en revue par le roi et qu’elle «irait au sacre de Sa Majesté le printemps prochain».

Et Belleval, qui reçoit, en 1775 (avril), les confidences de son commandant, déplore «l’état d’aveuglement où l’esprit le plus subtil reste couvert de nuages». D’Aiguillon, sans prendre autrement garde au sentiment du roi qui le tolère, ni à «la haine de la reine», qui ne le tolère pas, organise, avec son faste ordinaire, pour les fêtes du sacre, de luxueux préparatifs dont s’indigne Marie-Antoinette. Il annonce à ses officiers qu’ils seront reçus à Reims, dans son hôtel et à sa propre table. Mais tout à coup il reçoit un ordre qui le relève de son service à cette fête grandiose. C’est le «coup de tonnerre» précurseur de la tempête. Et quel désarroi parmi les chevau-légers! Belleval en esquisse un leste croquis[403]. Le comte de la Coste lui apprend, dans la Grande Galerie de Versailles, qu’il doit commander la compagnie à la cérémonie du sacre: communication toute confidentielle. Mais les officiers pressentent l’événement. Le duc de Villequier vient à Belleval qu’il sait ami de d’Aiguillon et tente vainement de le faire parler. Mais le lendemain:

--Eh! eh! la guêpe est écrasée. Il n’y a plus de coups d’aiguillon à craindre.

Belleval s’échauffe:

--Parlons sérieusement, dit en riant Villequier. Aussi bien il serait puéril de vouloir «cacher aujourd’hui ce que chacun sait».

Et Villequier lui confirme les nouvelles de la veille. Il lui annonce que la reine, en raison de son estime pour Choiseul, l’a fait inviter au sacre.

--Sans doute, ajoute-t-il, «si le roi avait été abandonné à lui-même, il aurait gardé M. d’Aiguillon, malgré la violence du parti que son imprudence avait laissé se former et grandir contre lui». Ce n’est pas qu’il soit «un homme d’Etat», mais il a «l’esprit fin et adroit»; courtisan délié, il avait une intelligence capable de le faire louvoyer au milieu des écueils de l’entourage hostile de la reine.

Il fallut, pour enlever à d’Aiguillon ses dernières illusions, l’insulte suprême de la revue du Trou-d’Enfer (le 30 mai), où les devoirs de sa charge l’obligeaient à défiler, à la tête de sa compagnie. Quelques jours auparavant, il était allé prendre les ordres de la reine pour cette revue:

--Que n’allez-vous à Saint-Vrain, solliciter ceux de Mᵐᵉ Du Barry? lui répondit durement Marie-Antoinette.

L’ancienne maîtresse de Louis XV avait obtenu depuis peu la permission de quitter l’abbaye de Pont-aux-Dames où elle était exilée, pour la résidence de Saint-Vrain située près d’Arpajon; et d’Aiguillon, à qui ses ennemis faisaient un crime de cet acte de reconnaissance, était allé présenter ses hommages, ainsi qu’il l’avait appris à Belleval, à la châtelaine de Saint-Vrain[404].

Le «capitaine-lieutenant» des chevau-légers était donc venu de Paris au camp de Marly pour la revue du Trou-d’Enfer. Le bruit de son exil avait atteint le _rinforzando_ que Beaumarchais donne à la rumeur de la calomnie; et la reine avait annoncé qu’elle s’abstiendrait de paraître, si d’Aiguillon était présent. La compagnie était enchantée que le roi n’eût pas interdit à son commandant de remplir son emploi[405].

Mais, au moment de monter à cheval, le duc reçoit ce billet de Maurepas[406]: «Quand le roi passera, ne lui remettez pas le papier», c’est-à-dire «les grâces à demander», une liste que connaissait bien Belleval, car son protecteur lui promettait souvent d’y faire figurer son nom.

D’Aiguillon ne comprend rien au message de Maurepas, et perd la tête lorsque, en arrivant sur le terrain de la revue, il aperçoit, contre toute attente, le carrosse de la reine et partout une foule énorme de curieux.

Le défilé commence. Au passage des chevau-légers devant le roi, d’Aiguillon remet au prince «le papier». Louis XVI ne le regarde pas: le parti de Guines affirma même plus tard qu’il l’avait refusé[407]. Mais voici le capitaine-lieutenant, à la tête de sa compagnie, devant le carrosse de la reine; Marie-Antoinette abaisse vivement le store de la portière. Les Mémoires de d’Aiguillon disent même qu’«elle tira la langue» à l’ex-ministre... «Les cheveux me dressent sur la tête quand j’aperçois cet homme-là», déclare-t-elle le soir de la revue[408].

Le lendemain, le duc, qui voulait décidément faire contre mauvaise fortune beau jeu, déclarait à Belleval qu’il «supportait légèrement cette dureté».

Il n’était qu’au commencement de son calvaire.

Le 5 juin, trois jours avant le sacre, Marie-Antoinette mande Maurepas et lui tient ce langage[409]: «Monsieur, je ne vous vois point avec peine avoir la confiance du roi. Je connais votre probité, la droiture de vos intentions et votre désintéressement. Mais je ne puis vous déguiser que vous me trouverez contraire à tout projet de voir votre neveu dans ce pays-ci. J’ai lieu d’être mécontente de lui depuis longtemps. Vous l’avez soutenu et nous avons combattu l’un contre l’autre. Vous avez tenu des propos sur tout cela; j’en ai tenu de mon côté qui ne vous auront pas contenté. Laissons votre neveu loin d’ici et oublions de part et d’autre nos propos mutuels.»

Maurepas, pris au dépourvu, se confond en vagues protestations. La reine redouble de véhémence. Elle déclare qu’elle a obtenu du roi l’interdiction pour d’Aiguillon de se rendre à Reims et son ordre d’exil dans ses terres.--Mais, demande Maurepas, quels sont les nouveaux torts de mon neveu?

--Qu’importe? La mesure est comble. Il faut que le vase renverse.

--Mais, Madame, il semble que si le roi doit faire du mal à quelqu’un, ce ne saurait être par vous.

--Vous pouvez avoir raison; et je compte dorénavant n’en plus faire, mais je veux faire celui-là.

--Puis-je dire, Madame, que c’est votre volonté et non celle du roi?

--Soit, je prends tout sur moi.

Maurepas se rendit auprès de Louis XVI, qui, dès les premiers mots, déclara qu’il ne voulait se mêler de rien et qu’il laissait à sa femme le soin de régler le lieu et la durée de l’exil[410].

Est-il vrai que Guines et les Choiseul représentèrent à la reine que Maurepas n’allant pas au sacre, les intrigues continueraient et que «des courriers se croiseraient de Veretz à Pontchartrain[411]?» Ou bien que d’Aiguillon, se sachant relégué à Veretz, ne tint aucun compte de cet ordre et ne bougea de Paris[412]. Toujours est-il que, dans une troisième et dernière conférence avec Maurepas, Marie-Antoinette lui signifia que l’ex-ministre eût à prendre le chemin d’Aiguillon en Agénois[413]. Ce fut La Vrillière qui remplit officiellement cette mission auprès de son neveu, comme il s’était acquitté d’une semblable, l’année précédente, auprès de Mᵐᵉ Du Barry.

Quand ce faible et irrésolu monarque qu’était Louis XVI fit, au moment de son départ pour Reims, ses adieux à Maurepas, il eut comme conscience de sa mollesse, il regretta l’ordre d’exil et parlait déjà de revenir sur sa décision. Maurepas refusa net.

--Oubliez tout, dit-il au roi, ne songez plus qu’à la cérémonie de Reims, moi, j’irai me tranquilliser à Pontchartrain avec mes carpes. Votre Majesté me fait espérer qu’elle me donnera des nouvelles qui me tiendront lieu de tout. Mon neveu est sujet trop respectueux pour rien faire qui puisse déplaire à la reine: il partira dans quelques jours[414].

Il est vrai que le roi n’avait pas consenti à signer de lettre de cachet[415]. Et la reine s’attribuait tout l’honneur de cet «ordre verbal»[416], qu’elle estimait moins dur et moins «barbare, quoique lui-même s’en fût servi[417]».

XVIII

_Impatience et joie exubérante de la reine.--Réaction de l’opinion publique en faveur de l’exilé.--Fausse philosophie de d’Aiguillon: billet à Balleroy, entretien avec Maurepas.--«Il n’y a rien perdu», le mot de Marie-Antoinette justifié.--Les lettres de Mᵐᵉ de Maurepas.--La tâche de Mᵐᵉ d’Aiguillon.--Voyage de Mᵐᵉ Du Barry: l’anecdote des «Entretiens de l’autre monde»._

«Il partira dans quelques jours», avait dit Maurepas à la reine. Or, Marie-Antoinette n’avait eu de cesse que M. d’Aiguillon fût déjà sur le chemin de l’exil. Un courrier de La Vrillière était venu réveiller Maurepas: «Rien ne m’a plus étonné que l’empressement de la reine à savoir M. d’Aiguillon parti: il faut qu’on lui ait fait encore quelque noire méchanceté», écrivait à sa nièce la femme du ministre. Un autre émissaire avait couru chez la duchesse: «Que les ennemis du duc se rassurent, dit Mᵐᵉ d’Aiguillon, il est parti ce matin[418]». Noble et fière réponse qui laisse pressentir avec quelle dignité la vaillante fille des Plélo s’efforcera d’adoucir pour son époux les rigueurs de la disgrâce.

Jusqu’au dernier moment, elle avait douté de la catastrophe: elle ne voulait pas que leur ami Balleroy pût y croire: «Cependant, à tout hasard, lui disait-elle, je vous donne part qu’il n’en est rien, le roi ayant dispensé M. d’Aiguillon d’aller à son sacre, et lui avancé son voyage pour Veretz de huit jours.» Elle notait en passant que «le procès de M. de Guines n’était rien moins que fini, puisque Tort en appelait».

Marie-Antoinette exultait de joie: «Ce départ, écrit-elle le 13 juillet au comte de Rosemberg, est tout à fait mon ouvrage. La mesure était tout à fait à son comble (l’avait-elle assez répété?). Ce vilain homme entretenait toutes sortes d’espionnage et de fort mauvais propos. Il avait cherché à me braver plus d’une fois dans l’affaire de Guines; aussitôt après le jugement (le 2 juin) j’ai demandé au roi son éloignement. Il est _vrai que je n’ai pas voulu de lettre de cachet; mais il n’y a rien perdu_; car, au lieu de rester en Touraine, comme il le voulait, on l’a prié de continuer sa route jusqu’à Aiguillon qui est en Gascogne[419].»

Cette prétendue clémence n’était donc qu’un raffinement de vengeance féminine. On en saura tout à l’heure le motif.

La persécution, si justifiable que le prétende le persécuteur, finit par donner l’auréole des martyrs à ses victimes, fussent-elles les moins sympathiques du monde. Ce fut le cas de l’exilé. L’opinion publique réprouva un tel acharnement. Et Besenval le remarque d’un ton pincé: «Le sentiment de vengeance et de justice fut étouffé par une compassion philosophique que les femmes, qui s’étaient érigées en législateurs, outrèrent, ainsi qu’elles outrent toujours à tort. On n’entendit que les mots de _tyrannie, justice exacte, liberté du citoyen et loi_[420]».

Le public, note Belleval[421], blâma la sévérité du roi:

«M. d’Aiguillon n’était pas plus coupable alors qu’en quittant le ministère. Aussi lui écrivait-on que «la partie n’était pas perdue et qu’il y avait lieu de profiter de ce mouvement de l’opinion qui se déclarait pour lui». Il répondit qu’il était au-dessous de lui d’implorer sa grâce et qu’il laissait ses amis libres de faire pour lui ce que bon leur semblerait. La question de retour fut proposée et agitée; et la reine faiblit devant le bruit de la Cour et de la ville...»

A notre avis, Belleval, que sa chaude amitié incita peut-être à cette démarche, s’abuse sur la prétendue «faiblesse» de la reine. La fille des Césars était trop férue de son autorité, trop absolue et trop pénétrée de la sûreté de son jugement, pour ne pas persister dans sa résolution, même en présence des protestations de l’opinion publique.