Part 8
La foule s’est rangée sans un cri, sans une querelle, recueillie et attentive, et dans l’air frais du matin, dans la limpidité de ce beau jour d’hiver, s’unissent des voix pures, nettes, aiguës. L’hymne patriotique monte vers le ciel clair, et les petits visages se lèvent vers l’effigie du héros, tout enflammés d’ardeur et d’amour...
Mamita pleure d’émotion, et je sens ma gorge se serrer, quand un des plus petits enfants vient déposer une palme dorée sur le socle de bronze...
Un homme parle au pied de la statue, nous distinguons chaque mot. Il dit la vie de San-Martin, cette vie d’héroïsme et de misère, et l’admirable élan de celui qui «donna des ailes aux canons», en leur faisant passer l’Ande infranchissable: il dit aussi ce que fut l’épouse de ce soldat sans pair, la douce compagne aux boucles brunes, dont le cœur menaçait de se briser à chaque bataille, et qui masquait ses angoisses par des sourires; il évoque Fray Beltrán, le moine guerrier, qui s’improvisa fondeur et fit des pièces d’artillerie avec les cloches des couvents, les dames de Mendoza, donnant leurs bijoux et leur argenterie pour payer la nourriture des soldats, et gâtant leurs belles mains à coudre de rudes vêtements, les Puyrredon, les Brandzen, les Lavalle, tous... tous... l’un d’eux était Français, dit-il...
Je tressaille d’orgueil... là où on se bat pour une juste cause, n’y a-t-il pas toujours au moins un Français?
La cérémonie est finie, la voix virile qui vient d’exalter l’amour de la patrie en paroles brûlantes s’est tue.
La place est vide... mais le socle de la statue disparaît sous les fleurs...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous allons à pied chercher Carmen et Carlos avec lesquels nous assisterons à la revue. A peine si l’on peut circuler... des provinces lointaines sont venus des gens basanés et graves; Rosario, port des céréales, Tucuman, où la culture de la canne à sucre fait des millionnaires, Mendoza dont les vignerons connaissent les grappes du pays de Chanaan, Santa-Fé où les fortunes sont attachées au bois incorruptible du Quebracho, Entre-Rios où roule l’or des oranges, Rio-Negro qui fait croître des fourrages incomparables à l’ombre des pêchers chargés de fruits, et Salta, et Jujuy... toutes les régions sont représentées par des hommes vigoureux et actifs, et des femmes joyeuses d’étaler en bijoux et en soies la richesse que leurs maris tirent de la terre féconde... Les ouvriers se mêlent aux bourgeois, les riches aux pauvres, on se sourit... les classes sociales ne se haïssent pas: elles ne sont séparées que par quelques années de labeur...
Des agents de police à cheval font ranger la foule: le président de la République passe... il est précédé de beaux hommes à cheval, vêtus de blanc et cuirassés, et suivi d’un détachement de soldats dont l’uniforme rappelle celui des grenadiers du premier Empire... Le régiment de San Martin.
Le flot humain qui noircit les rues se dirige vers l’endroit où les troupes vont défiler et manœuvrer... Nous sommes dans une tribune, et je suis à la lorgnette toutes les évolutions militaires... Au loin, sonnent les cuivres, et l’on voit passer comme une trombe les cavaliers soudés à leur selle... voici les fantassins en vêtements sombres... leurs bottes jaunes marquent un pas impeccable... les artilleurs se balancent sur les affûts des canons qui luisent au soleil... le train des équipages, ses fourgons, ses mules... des brassards blancs marqués d’une croix rouge... le drapeau!
Et tous, tous, depuis le président de la République jusqu’au plus humble, jusqu’au plus nouveau citoyen, saluent d’une acclamation formidable ce chiffon sacré sur lequel entre les deux couleurs candides, se lève un jeune et rayonnant soleil!
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Nous traversons de nouveau la ville, les boutiques sont fermées et la foule est plus nombreuse encore qu’avant la revue; les voitures ne circulent plus, des bouquetières vendent des fleurs bleues et blanches, on achète des cocardes, des médailles, des plaquettes émaillées, des pères portent sur leurs épaules de petits enfants à moitié endormis... On attend les illuminations, et voici déjà que les premières guirlandes de lampes électriques commencent à briller aux frontons des monuments...
Nous rentrons pour nous habiller avant d’aller au théâtre Colón où se donne la représentation de gala...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
Un brouillard de poussière lumineuse plane sur Buenos-Aires, nous arrivons au Colón, non sans peine, et me voici dans la loge de Carlos Navarro, cette même loge d’où j’ai vu pour la première fois ceux qui sont maintenant presque tous mes amis, et dont plusieurs sont mes parents... je suis assise entre l’amie qui m’a accueillie et le mari qui m’a donné son nom et sa vie...
Je regarde Délia Ortiz de Marino, Lucia Iturri de Hansburg, Léonor Cruz de Valdeña, Gloria Villalba, leurs beaux visages me sourient familièrement... il me semble que nous avons grandi ensemble...
Toute la salle est debout: l’orchestre joue l’hymne Argentin...
Pío voit que mes yeux se remplissent de larmes; il me dit tout bas en serrant ma main:
--Vive la France!
Et je lui réponds en joignant ma voix à toutes celles qui poussent un cri d’espoir et d’amour:
--Viva la República Argentina!
FIN