Une fête de Noël sous Jacques Cartier

Chapter 8

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Les embrasures des sabords encadrés de verdures plates (un feuillage de cèdre), renfermaient chacune une lettre gothique, écrite avec des grains de porcelaine du pays, enfilés les uns dans les autres comme les coquillages d'une rassade. Au vaigrage de tribord on lisait le mot FRANCE, dont chacune lettre espacée d'un faisceau d'armes blanches, attaché sur le vaigrage dans chaque entre-deux de sabords. Sur le vaigrage de bâbord était écrit "BRETAGNE". Cette porcelaine, bizarrement travaillée appartenait évidemment aux indigènes du Canada. Ceux-ci, je m'en souvins, avaient l'habitude de fabriquer avec ce coquillage (l'_esurgny_ des naturels d'Hochelaga), des chaînettes, des bracelets, des colliers, des pendants d'oreille. Et les sauvages les avaient probablement troqués avec les Français, contre de menus articles de quincaillerie, de verroterie, d'orfèvrerie, couteaux, hachettes, plumets, miroirs, bagues et autres hochets de ce genre.[74]

En face de moi, tout auprès, sous le tillac du gaillard d'arrière, était dressé l'autel. Il se trouvait placé au pied du mât d'artimon. Imaginez une table, à nappe de lin, s'appuyant à quatre angles sur des faisceaux d'avirons étroitement liés ensemble.

La similitude du décor me rappelait cet autre tabernacle historique, appuyé aussi lui, sur des avirons, où, le matin du 30 septembre 1670 Dollier de Casson célébra la messe en présence des corps expéditionnaires de La Salle et des Sulpiciens au lac Érié.[75]

[Note 74: La plus précieuse chose qu'ils (les sauvages) ont au monde est _esurgny--Relation du Second Voyage de Jacques Cartier_, page 44, édition 1843.

Les grains de porcelaine leur servaient (aux sauvages) de monnaie, de parures et de gages dans les traités de paix. Ces grains étaient faits de la nacre de certains coquillages marins. Cartier appelle ces coquillages _esurgny_, les sauvages de la Nouvelle Angleterre les nommaient _wampum_. Ferland _Histoire du Canada_; Tome Ier, page 30.]

[Note 75: On the last of September (1670) the priests made an altar, supported by the paddles of the canoes laid on forked sticks. Dollier said mass; La Salle and his followers received the sacrament, as did also those of his late colleagues; and thus they parted, the Sulpicians and their party descending the Grand River towards Lake Érié, etc. Parkman: _La Salle and the Discovery of the Great West_. Chapitre II, page 18.]

A l'arrière de cet autel portatif, une panoplie gigantesque, composée de toutes les armes des équipages, se déployait en éventail. Dagues à rouelle[76] pleines d'éclairs bleus, poignards à manche de cuivre, étincelants comme ors, haches d'abordage aux reflets blancs, tranchantes et aiguisées comme des rasoirs, et bouclées sur le demi-cercle dans des étuis en cuir fauve, mousquets aux canons évasés, tromblons aux gueules épaisses de fer, aciers polis des longues arquebuses, crosses en fonte des pistolets, gros comme les carabines modernes de nos régiments de cavalerie; il y en avait de toutes sortes, et Laverdière, ne me faisant grâce d'une seule pièce, me les nommait une à une, avec la sollicitude gourmande d'un viveur, détaillant à loisir le menu de sa carte. Tous ces engins étranges des dernières guerres de l'âge féodal projetaient en rayons de gloires et de soleils couchants la lumière chatoyante, onduleuse et mouvementée des cierges. Et c'était pour les yeux une véritable joie que suivre sur cette panoplie caractéristique d'arme rutilantes, les feux croisés de ces _bâtons de guerre_ dont la vue seule frappait d'épouvante les sauvages Algonquins.[77]

[Note 76: _Dague à rouelle_: "Long poignard espagnol garni d'une forte garde en forme de roue." Bouillet.--Dictionnaire des Sciences, des Lettres et des Arts, au mot _dague_.]

[Note 77: Et après se être entre saluez, se avança le dit Taiguragny de parler et dit à nostre cappitaine que le dit seigneur Donnacona estoit marry (mécontent) dont le dict cappitaine et ses gens portoient tant de _bâtons de guerre (arquebuse)_ parce que de leur part n'en portoient nuls (aucun). A quoi leur respondit le dict cappitaine que pour leur marrisson (_en dépit de leur mécontentement_) ne laisseraient à les porter et que c'estoit la coutume de France et qu'il le sçavait bien. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 15, édition 1545.]

Au-dessus de l'autel se dressait un baldaquin ingénieusement fabriqué, de toutes pièces, avec les agrès de la flottille. La hauteur du pont était si petite cependant, que l'artiste-décorateur avait été contraint de remplacer le dôme du baldaquin par le _ciel_ du dais, figuré, au-dessus de l'autel par une petite voile rectangulaire, tendue raide comme une banne. Au centre prés de cette banne il y avait, comme une fleur d'architecture dans une voûte d'église, le mot _Saint Malo_ écrit en cordages, avec une torsade d'amures alentour. Trois grandes voiles, rattachées à cette banne sous une bouffante garniture de bonnettes, fermaient comme des draperies, le fond et les deux côtés de ce baldaquin improvisé. Celles de droite et de gauche au lieu d'être relevées, en rideaux de fenêtres, par une patère, retombaient lâches et flasques sur le parquet de la chambre, en voilures de navires séchant à la brise et pendues, comme le linge des buanderies, à toutes les vergues de la mâture.

Ils ont eu là une excellente idée, remarqua Laverdière, de remplacer les lambrequins par et des bonnettes. Elles donnent un bel effet, très naturel. Elles bouffent! elles bouffent!! comme si, dans la précipitation de la manoeuvre et les joies délirantes de la découverte, les matelots eussent mal cargué les voiles, emprisonné, par mégarde, dans leurs plis, un peu de vent soufflé là-bas, en plein Atlantique, par la dernière brise de mer.

Laverdière ajouta: Les bonnettes appartiennent à la _Grande Hermine_ ainsi que la grande voile qui fait draperie à la gauche du baldaquin. Celle de droite, est la misaine de l'_Emérillon_. La toile du fond, celle qui tombe à l'arrière de la panoplie et sur laquelle les armes se détachent en éventail appartient au _Courlieu_.

Je le regardais avec étonnement. Eh! comment savez-vous cela, lu dis-je?

Rien de plus simple, s'écria le maître-ès-arts, les trois voilures sont marquées, tout comme un linge de bonne maison, aux armes, aux chiffres, aux lettres de la famille ou de la flotte. Seulement ici, c'est un symbole, une légende qui tiennent lieu de signature.

Et comme je ne comprenais pas encore: Venez voir, dit-il, approchez.

Je marchai avec lui au pied de l'autel. Voyez-vous, dit alors Laverdière, sur la toile grise des bonnettes ce petit quadrupède dépeint à l'encre et qui ressemble à une martre? C'est une hermine. Regardez ici maintenant, on le retrouve encore près de ce ris de la voilure, juste au centre de la draperie gauche du baldaquin. Évidemment ces morceaux de voilure appartiennent à la nef-générale, la _Grande Hermine_. L'hermine est d'ailleurs l'animal noble par excellence, l'animal héraldique de la Bretagne. Voilà sept cents ans qu'elle en blasonne le manteau de ses ducs et les quartiers de son royal écu.

Regardez maintenant, au fond du dais, cet oiseau dessiné sur la voile.

Et comme je ne l'apercevais pas tout de suite, il me le pointa du doigt.

Effectivement je vis, droit au-dessus de la panoplie, un oiseau peint, d'un noir si intense qu'il se détachait, comme un relief de la blancheur de la voile. IL avait les ailes ouvertes, et dans l'envergure, démesurément déployée, l'artiste inconnu avait mis une telle expression d'essor, une si naturelle et forte image de l'envolée, que j'aurais juré, parole d'honneur, que le geste brusque de Laverdière l'avait fait lever de la panoplie.

On eût dit une alouette, mais une alouette gigantesque, énorme, regardée comme à travers la lentille d'un télescope. Le caractère distinctif de la livrée, la gentillesse des profils, sveltes et gracieux, les doigts triangulaires du pied me le firent de prima abord classer comme une grande famille ornithologique. Mais je repris vite mon opinion aux remarques rectifiantes de l'archéologue. Ainsi, me disait-il, en manière de correctif, le bec, de la'alouette, droit comme une épée, est démesurément long chez cet oiseau-ci, et de plus se recourbe comme un sabre, à la pointe. Les grandes jambes de l'oiseau, à tarses effilées et grêles trahissent évidemment (évidemment pour Laverdière, car je n'ai pas l'honneur d'être ornithologiste) trahissent évidemment la patte caractéristique de l'échassier.

C'est un _courlis_, me dit l'archéologue, un _courlieu_, pour parler le vieux français du seizième siècle. Aussi, cette voilure marquée à l'effigie de cet oiseau, appartient-elle à la _Petite Hermine_. Vous savez, n'est-ce-as, que le nom de _Courlieu_ fut changé en celui de la _Petite Hermine_, précisément à l'occasion du second voyage de Jacques Cartier? N'empêche que la caravelle porte à toutes ses voiles et à la légende de son château de poupe la symbolique image de son premier nom.[78]

[Note 78: La _Petite Hermine_ portait auparavant (avant 1535) le nom de _Courlieu_, changé pour ce voyage (celui de 1535). Ferland: Tome I, page 21.]

Cette singularité ne vous fait-elle pas songer à l'aventure heureuse d'une belle jeune fille, une princesse du pays des fées, réalisant son rêve dans un mariage aussi brillant u'imprévu, et qui emporterait dans la précipitation du départ, avec son royal trousseau de noces, sa garde-robe marquée aux seules initiales de son nom de _demoiselle_?

Laverdière attira une dernière fois non attention sur la misaine de l'_Emérillon_, balafrée comme un visage de vétéran, comptant, celle-là, plus de coutures que celui-ci de cicatrices et de lézardes, une voile toute grise de vieillesse. Elle portait, au coin de l'écoute, le dessin d'un petit oiseau exécuté à l'encre comme deux de l'hermine et du courlis. Seulement l'image en était si pâlie, si effacée par l'usure de la toile, la pluie, le gros temps, le frottement des mains, qu'elle n'était lisible que pour des yeux très vifs et très exercés. L'oiseau, dépeint à sa grosseur naturelle, était de la taille d'un merle ou d'un geai bleu. Le dessinateur l'avait représenté au repos, perché sur une branche.

Ce petit oiseau, me dit Laverdière, est le faucon-épervier des naturalistes. Il appartient à la famille des oiseaux de proie. Il se nomme _émérillon_, en langue vulgaire et la galiote l'a pris et accepté pour symbole. Un juste emblème du caractère français, ce petit fauve, gai, vif, hardi, étourdi presqu'autant.

Ce fut à ce moment que j'aperçus, à la gauche de l'autel, une petite crédence attifée de linge blanc, de fleurs artificielles, et de lampions, alignés par alternance de couleurs verte et rouge, devant un vieux tableau représentant la Vierge tenant l'Enfant Jésus dans ses bras. C'était une peinture ancienne, une très ancienne peinture sur bois, que les fissures du chêne, les griffades du temps, les stries innombrables de la matière colorante, avaient gâchée affreusement et de façon irréparable, C'était évidemment un panneau de salle, ou bien encore, une boiserie de pilastre conservée comme relique-souvenir de quelque église centenaire de Bretagne, encore plus ruinée de vieillesse que tombée sous les pioches des démolisseurs.

L'église existe encore, me dit Laverdière, lequel, suivant sa louable habitude s'amusait à m'écouter penser, cette boiserie vient du sanctuaire de Notre-Dame de Roquemado.[79]

Roquemado?

Oui, Roquemado, en Bretagne, aujourd'hui Roc-Amadour[80], était au temps de Jacques Cartier comme encore de nos jours, un lieu de pèlerinage célèbre. Il jouissait, par toute la France, d'une renommée extraordinaire, et les miracles qui s'y opéraient égalèrent ceux des meilleurs thaumaturges. _Notre-Dame de Roquemado_, Jacques Cartier lui fit voeu de pèlerin avec tout son équipage, promettant _y aller si Dieu lui donnait grâce de retourner en France._

[Note 79: "Notre cappitaine voyant la pitié et maladie ainsi esmeue fist mettre le monde en prières et oraisons et feist porter ung ymage en remembrance de la Vierge Marie contre un arbre distant de nostre fort d'un traict d'arc le travers des neiges et glaces. Et ordonna que le dimanche ensuyvant l'on dirait au dict lieu la messe. Et qua tous ceux qui pourroient cheminer tant sans que malades yroient à la procession chantant les sept psaumes de David avec la litanie en priant la dite Vierge qu'il luy pleut prier son cher Enfant qu'il eust pitié de nous. La messe dicte et célébrée devant le dict ymage, se feist le cappitaine pèlerin à Notre Dame de Roquemado promettant y aller si Dieu luy donnait grâce de retourner en France." _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, feuillet 35. Édition 1545. Roquemado ou Roquamadou. "Ou pour mieux dire _Roque Amadou_, c'est-à-dire des Amans. C'est un bourg en Querci, où il y a force pèlerins." Lescarbot.]

[Note 80: N.D. de ROQUEMADO pour Rocamadour (le roc à St-Amadour), bourg de France (Lot) sur l'Alzon, 133 25 kil. N. E. de Gourdon, chef lieu d'arrondissement à 32 kil N. de Cahors. Rocamadour est adossé à des rochers à pic. 1,600 habitants. Ruines d'une abbaye, qui, selon la tradition contient les reliques de S. Amadour, et but de pèlerinage; antique église où l'on conserve, dit-on, la fameuse Durandal, épée du paladin Roland. Bouillet. _Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie_, 1874, pages 1618-16, au mot _Rocamadour_.

Rocamadour est encore un lieu de pèlerinage.

A M. l'abbé Bégin, qui a visité attentivement la Bretagne, je dois beaucoup de reconnaissance pour m'avoir donné l'énigme du mot ancien _Roquemado_.]

Cette boiserie peinte appartenait à la première église de rocamadour, bâtie sous Charlemagne. Le prieur de l'abbaye l'avait donnée au capitaine-général, à son premier départ de St-Malo, comme porte-bonheur et sauvegarde. Avouez que le divin talisman n'a pas menti à son maître.

Elle était bien la contemporaine de Charlemagne la vieille _ymage en remembrance de la vierge Marie_, avec sa figure écaillée, racornie, envahie à toutes ses rides, comme un visage de centenaire, par une moisissure fine, blanche et déliée. Cela venait autant de l'humidité de la caravelle que du salin de la mer; car la précieuse et sainte relique n'avait pas quitté l bord de la _Grande Hermine_ depuis la course fameuse du hardi navigateur sur l'Océan. Elle était bien de son époque et encore plus en ressemblance des hommes et des _artistes_ de ce temps. Le sens du coloris comme la science du trait, manquaient absolument à cette caricature badigeonnée de couleurs voyantes, heurtées, mal assorties, tracées en lignes roides et grossières, où l'expression du Beau Éternel Divin était traduite par la diabolique hideur de l'Idole.

Et cependant cette peinture claustrale, cette primitive ébauche de l'art chrétien, plus enténébrée que les fresques des Catacombes, était demeurée pendant sept cents ans, et pour des milliers d'âmes, le modèle, l'idéal, le Divin regardé en plein éclat de rayonnement. Cette naïve et rude image de la Vierge du Bel Amour et d'un Enfant, _le plus beau des Enfants des hommes_, avait ravi plus haut que la passion et jusqu'à l'extase les visionnaires, les ascètes, les contemplatifs religieux qui la voyaient, eux, à la lumière de leurs ferveurs et de leur foi ardente. Encore aujourd'hui n'est-il pas dans la foule, pour vous ou moi seuls, une figure, un visage, un profil, vulgaire, obscur, laid à tous autres, et qui apparaît qui demeure toujours beau, pour vous ou moi qui les regardons dans l'auréole permanente d'une action grande et noble?

J'en étais là de mes réflexions quand une voix mâle, un peu rude à l'oreille, comme à la main le toucher d'un cordage neuf, chanta avec une suave et pénétrante expression religieuse:

_Adeste, fideles, laeti, triumphantes;_ _Venite, venite in Bethleem,_ _Natum videte Regem Angelorum._

C'était l'Invitatoire de la Fête de Noël, la vieille hymne liturgique, le vieux _noël_ par excellence, un _lied_ centenaire comme le Catholicisme, immortel comme lui, une poésie si belle, que là-haut, dans le Ciel, pendant l'éternité, _les hommes de bonne volonté_ la chanteront en souvenir de la Terre.

L'équipage répétait en choeur le refrain du divin cantique.

_Venite, adoremus Dominum._

Et le solo de reprendre:

_En, grege relicto, humiles ad cunas_ _Vocati pastores approperant;_ _Et nos ovanti gradu festinemus._

Celui qui chante, me dit Laverdière, se nomme Hamel, Jehan Hamel, un hardi gabier, un gaillard redoutable, qui vous connaît sa mâture comme sa gamme et les grimpe toutes deux lestement... un peu plus haut que le bout.

La jeunesse immortelle de l'hymne déguisait mal cependant, au chorus la caducité des voix chantantes, rouillées par la mer comme le zinc de nos clochers, vieilles et rauques dans des poitrines de vingt ans pour avoir trop ciré sans doute, à travers les colères du vent, les commandements de la manoeuvre.

Toutefois, ces voix rudes de matelots disant à l'Enfant-Dieu la plus suave des berceuses étaient exquises. A les entendre les yeux croyaient regarder de mémoire ces naïves peintures, signées par toutes les écoles de l'Art Moderne, où un invalide, un chevronné de cent victoires, chante en sourdine, à travers sa fauve moustache, une dodelinette à bébé qui s'endort.

Et je ne sais quel sentiment de lassitude vous empoignait à l'audition de ce chant caractéristique, s'appuyant aux quantités de la prosodie, aux mesures de la mélodie, avec cette lourdeur accoutumée des marins pesant sur leurs rames et cadençant à leur bruit le rhythme du verset.

A certains moments, ces voix âpres de matelots, entraînées par la chaleur du refrain, accentuaient ce mouvement de tangage avec une telle vérité que le navire, immobile cependant sur son chantier de glace, semblait osciller au roulis d'une longue et pesante lame. L'attitude même des marins me confirmait dans cette illusion presque invincible. Au moindre craquement de la charpente, imitant le cri de fatigue d'un vaisseau qui travaille à la mer, au bruit d'une planche que fendille, au crac d'un clou qui casse de froid, tous les regards se fixaient d'instinct aux sabords fermés du vaigrage, comme si, à travers des volets de chêne épais de cent lignes et bardés de fer comme une cuirasse, il eût encore été possible de voir déferler les vagues et blanchir l'Atlantique.

Et quand le silence, redevenu parfait, envahissait le navire, à la façon des eaux muettes qui filtrent dans la cale et font sombrer peu à peu le colosse, ces mêmes regards s'arrêtaient aux lumières paisibles et douces des quatre cierges brûlant à l'autel avec une bonne odeur de cire d'abeilles. Par attendrissement des pensées heureuses, des larmes chaudes tombaient furtives sur ces barbes hérissées. Des sourires indéfinissables, des rictus étranges contractaient ces bouches nerveuses dont les lèvres bégayantes tremblotaient comme de petits visages d'enfants prêts à pleurer. Ces vieux loups de la Mer, ces gabiers de l'héroïque marine française, encore plus contemporains, au mépris et en dépit de la date, des pirates d'Eric le rouge que des rameurs de Godefroy de Bouillon, croyaient retrouver les feux des navires rencontrés en mer, la première nuit de leur départ, et voguant (les heureux!) sur le chemin qui rentrait en France, tandis qu'eux autres s'en allaient loin d'elle, à la recherche d'une terre aussi douteuse qu'inconnue.

Dans ces petites lumières irradiantes, étoilées, des cierges, empruntant au froid terrible de l'hiver leur blancheur de neige, les extatiques compagnons de Jacques Cartier reconnaissaient les falots des barques soeurs ancrées au fond d'une crique armoricaine; et plus loin, à terre, tout au sommet de la falaise, les petites fenêtres de la chaumière bretonne, la maison paternelle avec ses lucarnes hautes et pointues, scintillantes comme des astres.

Oui, ce que les matelots découvreurs apercevaient, en regardant l'autel du bord et les lumières votives de Notre Dame de Roc Amadour, c'était la vision ravissante du _chez-nous_ dans la patrie, un _at home_ hélas! loin de douze cents lieues.

Comme l'oeil, le coeur humain a ses perspectives. Il place l'objet aimé de ses rêves dans le cadre magique de leurs horizons de manière à ce qu'il lui apparaisse toujours agrandi dans cette lumière enivrante de l'extase. Mais lorsque l'image évoquée représente la Patrie Absente, toutes les tendresses du coeur stimulées par tous les enthousiasmes de l'esprit se dilatent au centuple, grandissent à mesure que les rivages s'effacent, et que la distance augmentant toujours, creuse de plus en plus l'espace interminable, jetant l'infinie profondeur d'un abîme entre le sol natal et le proscrit!

Il ne faut pas chercher ailleurs la raison de ces larmes qui tombent silencieuses et chaudes sur les livres d'heures grand ouverts, mais où l'oeil noyé de pleurs ne lit plus; ne pas expliquer autrement l'abattement, le deuil de ces têtes inclinées, la pâleur de ces fronts que rêvent au chemin de la mère-patrie, sachant que pour eux le reprendre maintenant est plus impossible que retrouver sur l'Atlantique le sillage effacé de leurs trois vaisseaux.

Chez des hommes pour qui les épreuves, les amertumes de l'existence, ne sont que des ombres sur lesquelles s'estompent, en reliefs hardis, les vertus mâles du courage, ces regards atones, cette prostration de la taille, cet affaissement sans ressort des membres dans un corps robuste, cet énervement léthargique des facultés de l'âme, tout ce spectacle eût broyé même un coeur de bronze sous l'étreinte de son désespoir.

Oui, par un jour de si grande allégresse, me disait encore Laverdière, c'est une scène pénible, très pénible, de voir ainsi des hommes pleurer! Et cependant, on sanglote davantage aux foyers de la Bretagne et dans les chaumières de la Normandie. A St. Malo, à Nantes, à Fécamp, à Dieppe, il y a des femmes de marins, des filles de marins, des soeurs de marins des fiancées de marins qui prient à chaudes larmes, dans les églises ou aux chevets de leurs lits, pour les absents bien-aimés; et qui demandent à Dieu, à Notre Dame de Roc-Amadour, à Notre Dame de la Garde, à la Mer elle-même, cette implacable aveugle, éternellement sourde, éternellement inflexible, de leur rendre demain et l'équipage et le navire. Et ce lendemain qu'elles attendent sur la grève appartiendra, peut-être, au premier jour de l'Autre Monde.

Nous allions quitter la nef-générale lorsqu'un grand bruit éclata, comme une rumeur, dans la chambre des batteries. C'était l'équipage agenouillé qui se levait debout, au dernier évangile de la première messe. L'aumônier Dom Guillaume Le Breton lisait de sa belle voix, grave et reposée.

_In principio erat Verbum et Verbum erat apud Deum et Deus erat Verbum. Hoc erat in principio apud Deum. Omnia per ipsum facta sunt; et sine ipso factum est nihil quod factum est. Il ipso vita erat et vita erat lux hominum et luix in tenebris lucet et tenebrae eam non comprehenderunt..._

_Dans le principe était le Verbe, et le Verbe était en Dieu et le Verbe était Dieu. Il était dans le principe en Dieu. Toutes choses ont été faites par Lui; et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans Lui. En Lui était la vie, et la vie était la lumière des hommes, et la lumière luit dans les ténèbres, et les ténèbres ne l'ont point comprise..._

Ça, dites-moi, vous qui aimez l'Histoire du Canada, ces paroles ne vous rappellent-elles pas quelque chose?

Et Laverdière, me parlant ainsi, avait un beau et grand sourire aux lèvres.

A ma grande confusion il me fallut hélas! avouer que ce beau latin-là... ne me rappelait rien.

Alors lui, avec l'emphase doctorale d'un professeur d'université dictant un cours à ses élèves: