Une fête de Noël sous Jacques Cartier

Chapter 7

Chapter 73,460 wordsPublic domain

Sans les lumières rondes des hublots, à couleur verte et glauque comme un oeil de monstre marin, j'aurais cru que la nef-générale était abandonnée, tant il régnait à son bord un silence absolu. C'était un silence mystérieux, terrifiant, envahisseur comme l'eau dans une trouée d'abordage, un silence si complet qu'il finissait par s'entendre.

Moins pour obtenir une satisfaisante réponse de Laverdière que pour me rassurer au bruit de ma propre voix, je dis à l'historien:

Où sont donc les Français? Ne trouvez vous pas imprudent qu'ils laissent ainsi des lampes allumées dans le navire sans personne pour faire garde? Si le feu prenait à la caravelle durant leur absence?

Laverdière sourit: Vous croyez le vaisseau abandonné? dit-il.

Franchement, oui.

Et bien! mon cher, il y a cinquante hommes à son bord.

Cinquante hommes?

Tout aussitôt, comme si la _Grande Hermine_ eût voulu donner raison à Laverdière et confirmer sa parole, il s'éleva un grand bruit de piétinement. Cela ressemblait, à méprise, au tapage que fait à l'église un auditoire qui se lève après être demeuré longtemps assis ou à genoux.

Le tumulte d'apaisa tout à coup et je n'entendis plus qu'une voix claire et forte qui lisait avec lenteur des mots insaisissables.

Venez vite, me dit Laverdière.

L'on arrivait de plein pied à bord de la caravelle car sur le rivage, où les Français avaient hâlé la _Grande Hermine_ pour l'atterrir solidement, la neige était tombée avec une telle abondance que sa hauteur dépassait le niveau des bastingages.

Ouvrez l'écoutille, commanda Laverdière. En un clin d'oeil j'enlevai le panneau.

Tout aussitôt une bouffée d'air, chaude et parfumée comme une atmosphère d'église, me frappa au visage. Lubin, Pivert, Rimmel eussent vainement demandé aux savants alambics de leurs laboratoires le secret de cet arôme exquis que Dame Nature (une artiste qui se moque bien de la chimie distillant ses roses et ses héliotropes) composait de hasard, à temps perdu, avec des senteurs de résine, de la fumée d'encens et une bonne odeur de cierges éteints! Le bouquet en était à la fois si pénétrant, si suave, si subtil, que l'imagination se refusant à la croire naturel, le déliait encore, l'idéalisait jusqu'au divin en le voulant émané des paroles évangéliques, vibrantes, accentuées, qui nous arrivaient maintenant nettes et précises par le carré de l'écoutille.

"_Et pastores erant in regione eâdem vigilantes et custodientes vigilias noctis super gregem suum. Et ecce Angelus Domini stetit juxta illos et claritas Dei circumfulsit eos et timuerunt timore magno. Et dixit illis Angelus: Nolite timere; ecce enim evangelizo vobis gaudium magnum quod erit omni populo quia natus est vobie hodiè Salvator qui est Christus Dominus in civitate David._" [66]

[Note 66: "Or il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux et la Lumière de Dieu les environna de ses rayons et ils furent saisis d'une grande crainte. Mais l'Ange leur dit: Ne craignez pas, je vous apporte la nouvelle qui sera le sujet d'une grande joie pour vous et pour le peuple, c'est qu'aujourd'hui, dans la ville de David, il vous est né un Sauveur qui est le Christ et le Seigneur."]

C'était l'Évangile de la première des messes de Noël.

Celui qui lit, me dit tout bas à l'oreille Charles Laverdière, celui qui lit est Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques Cartier.

Nus descendîmes à pas de loup l'escalier de l'écoutille--un escalier roide comme une échelle--et nous entrâmes dans la chambre des batteries.

Le spectacle qui m'y attendait me frappa d'un éblouissement merveilleux. Tout d'abord je ne vis rien, aveuglé que j'étais par un rayonnement de lumière vibrant avec une extrême intensité d'éclat. Mais cette commotion soudaine du nerf optique n'eût que la durée d'un choc.

Tout aussitôt mon esprit et mes yeux s'arrêtèrent sur un tableau dont la beauté subjuguait à la fois comme une fascination d'extase, sens et facultés.

Regardez bien, regardez bien, me répétait Laverdière avec instance. J'en sais plusieurs qui me paieraient un trésor la faveur de ce spectacle. Ils sont rares, en effet ceux-là qui ont eu comme vous, le privilège de voir les _Compagnons de Jacques Cartier_.

Puis le Mentor ajoutait: Lescarbot, Charlevoix, Ducreux, Garneau, Ferland on eu cette grande vision historique, mais au prix de quels labeurs, à la fatigue de quelles veilles, à la constance de quelles études ils l'ont achetée! Je vous la procure pour rien; c'est beau, n'est-ce pas, de la part d'un pauvre diable comme moi!

Je regardais avec des yeux démesurément ouverts ces premiers Français, ces audacieux gars de St. Malo, ces _maistres compaignons mariniers, pillotes et charpentiers de navires_ hardiment venus aux _terres neuves_ du Nouveau Monde partager à la fois, l'héroïque aventure, l'audacieux courage, et la gloire immortelle du Découvreur de mon pays. Il gonflait le coeur et mettait du sang plein les veines ce sentiment de joie intense, inexprimable, exubérant comme une sève, que s'empara de moi et me posséda tout entier à la ravissante surprise de ce coup d'oeil. Ces bonheurs trop complets sont dangereux, et je m'explique qu'ils tuent.

Mon enthousiasme et mon étonnement n'avaient qu'un mot pour se traduire: Jacques Cartier! Jacques Cartier! Et dans l'hébétement premier de cette brusque surprise, je me sentais partir irrésistiblement, à la manière d'un ressort qui se détend, à répéter machinalement: Jacques Cartier! Jacques Cartier!!

Et Lui, le Héros, le Grand Capitaine, le Découvreur de mon pays, comme je fus prompt à le reconnaître!

N'est-ce pas qu'il se ressemble? me dit le Maître-ès-arts.

En vérité, il répondait tellement au portrait que j'avais vu de lui autrefois, aux Salles de l'Institut Canadien de Québec, [67] que je crus n instant que le personnage représenté dans cette peinture célèbre avait quitté sa toile, était sorti furtivement de son cadre, pour venir commander, après sept demi-siècles d'absence, le bord de sa nef-générale, tenir une dernière fois parole aux équipages réunis de sa flottille historique.

[Note 67: Un éminent peintre Canadien-Français, M. Théophile Hamel, de Québec, a copié sur l'original conservé à St-Malo (France) le portrait de Jacques Cartier. Les quelques privilégiés d'entre mes compatriotes qui ont eu le bonheur de faire la comparaison entre cette copie et le précieux original, sont unanimes à déclarer que le travail du peintre canadien est excellent et reproduit avec une saisissante vérité la figure du Découvreur. La gravure s'est depuis emparée de l'oeuvre de M. Hamel et l'a popularisée dans tout le pays au moyen de vignettes sur billets de banque.]

Je ne pouvais détacher mes regards fascinés de cette figure expressive et sympathique où l'intelligence de l'âme, l'énergie du caractère semblaient exclusivement partager tous les jeux et tous les mouvements de la physionomie. Une physionomie étonnamment mobile, lisible à première vue, reflet nécessaire, reflet exact d'un tempérament essentiellement impressionnable et nerveux.

L'oeil, grand ouvert, était d'une couleur et d'une limpidité admirables; on eût cru voir chatoyer un diamant. Les pupilles, larges dilatées, palpitaient à la lumière. Bien que les rétines demeurassent intensément fixes, les paupières, fatiguées sans doute par l'excès même de cette fixité, étaient prises de battements nerveux, de papillotements rapides, inconscients, involontaires.

Ces titillations ne reposaient pas plus l'oeil qu'elles ne l'obscurcissaient. Seulement cette immobilité du regard dénotait bien la vieille habitude des marins accoutumés aux longues vigies, aux coups d'oeil lointains et soutenus aux barres de l'horizon, en plein scintillement de la mer au soleil, dans l'éblouissement d'une lumière rutilante, que fait cuire et pleurer les yeux comme la fumée âcre d'un bois de chauffage.

Comme des brises perdues, ridant au vol la surface d'une eau endormie, les pensées toujours actives, toujours inquiètes de cette intelligence d'élite, moiraient d'ombres et de lumières le front du Découvreur--un front admirable qui eût arrêté le regard blasé des sculpteurs célèbres et ravis les phrénologistes par l'harmonieuse beauté de ses lignes.

Nez long et droit, à narines dilatées, palpitantes elles aussi comme les paupières, humant l'âcre parfum, les senteurs violentes des fortes brises, flairant le vent, comme là-bas, au désert, les fauves d'Afrique aspirent à pleins naseaux l'odeur chaude du sang.

Avec cela, l'attitude d'une personne qui écoute; le cou tendu, l'oeil sec, le corps penché en avant, de toute la hauteur de la taille, à la façon quotidienne des vieux matelots cherchant à deviner dans les première clameur du vent les colères aveugles de la mer.

A première vue, il semblait difficile de rattacher à leurs motifs véritables l'inquiétude de la pose et du regard. Pur cet intrépide audacieux la découverte du Canada n'était-elle pas à la fois l'accomplissement absolu de sa mission glorieuse te l'idéalité atteinte, tangible palpable d'un incomparable rêve historique, le plus enivrant comme le plus ambitieux des songes scientifiques, après celui de Christophe Colomb?

Et cependant, la découverte du Canada, si grand événement qu'elle dût apparaître aux siècles à venir, n'était qu'un incident heureux de l'expédition bretonne-française. Pour Cartier et les autres aventuriers conquérants de son époque, la _Route de la Chine_ demeurait l'idée fixe, le cauchemar permanent, le problème éternel, insoluble et fatal comme les énigmes du Sphinx.

C'était à ce magique chemin des Indes Occidentales, à ce Ouest insaisissable, inaccessible, et sans cesse reculant, comme les horizons de l'Atlantique devant la Géographie triomphante, à ces îles fortunées de Cathay[68] et du Zipangu, le paradis de la girofle et de l'épice, que Jacques Cartier songeait; se demandant avec angoisse si le Saint-Laurent arrivait, le plus vite et le premier aux terres du Soleil Couchant, et si le royaume d'Hochelaga, comme celui du Saguenay, n'avait pas vu des _hommes blancs vêtus de drap de laine!_ [69]

[Note 68: Marco Polo, ou Paolo, est le premier européen qui soit entré en Chine, qu'il nomme Cathay. Le premier également il fait connaître les provinces maritimes de l'Inde. Il parle du Bengale de Guzzurate et donne ce qu'il a entendu dire sur une île nommée Zipangu qui doit être le Japon. Pierre Margry: Découvertes Françaises: Les Deux Indes au XVe siècle, page 81.]

[Note 69: Jacques Cartier avait raison de craindre et de soupçonner un devancier européen, ainsi que l'atteste ce passage de la _Relation de son Second Voyage_: Car il (_Donnacona_) nous a certifié avoir été à la terre du Saguenay en laquelle il y a infini or, rubis et autres richesses. Et y sont des _hommes blancs_ comme en France et accoutrés de drap de layne. _Second Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, _verso de la page_ 40. Sur la foi de ce document authentique Ferland ajoute: "Donnacona disait avoir visité le royaume du Saguenay où il avait vu de l'or, des rubis, et des _hommes blancs comme les Français_, vêtus de drap de layne." Ferland: _Histoire du Canada._ Tome Ier, page 36.]

A regarder cette bouche impérieuse, et peut-être colère, à lèvres minces, étroitement fermées, tous les vieux termes de commandements navals militaires vous revenaient à la mémoire; des mots secs, des mots brefs, durs et tranchants comme les frappés d'une hache d'abordage, les monosyllabes si courts, des onomatopées si aigues, que jetées à pleine voix dans un fracas de tempête, ces ordres de manoeuvres ressemblent plus à des cris d'oiseaux de mer ou à des craquements de mâture qu'à des intonations de voix humaine parlant un langage humain.

La fine moustache, que l'amiral portait avec un grand air chevaleresque, ajoutait encore à la spirituelle expression du visage. La barbe proprement dite, noire et luisante comme un bois d'ébène, soigneusement entretenue, couvrait, à demi longueur, le menton et le bas des joues. Elle était scrupuleusement taillée à la royale mode du temps; la coupe en était si naturellement exacte que Samson Ripault[70] rasant son capitaine et maître devait encore moins regarder au miroir qu'au portrait auguste du grand François Ier.

Le capitaine-général, et avec lui tous les gentilshommes de Saint Malo, avaient, pour la circonstance, revêtu le costume de gala dans la splendeur duquel ils étaient apparus aux regards émerveillés des sauvages d'Hochelaga.[71]

[Note 70: Samson Ripault, barbier. Consulter _Documents Inédits sur Jacques Cartier et le Canada_, faisant suite à la _Relation du Premier Voyage de Jacques Cartier_ en 1534, pages 10, 11, et 12, édition de 1598.]

[Note 71: Dans cette solennelle et première rencontre de la race blanche et de la race cuivrée en Amérique du Nord, les Français apparurent grands et beaux comme des dieux aux regards éblouis des indiens. Ils les considéraient évidemment comme des êtres supérieurs, car l'on apporta devant Jacques Cartier, les borgnes, les boiteux, les impotents comme pour lui demander qu'il leur rendit la santé. Consulter le Voyage de Jacques Cartier. 1535-36, feuillets 22, 23, 25, et 26, édition 1545.]

A la droite de Jacques Cartier, capitaine-général et pilote du roi, se tenait Marc Jallobert, son beau-frère, de St-Malo, capitaine et pilote du _Courlieu_; à sa gauche Guillaume Le Breton Bastille, de St-Malo, capitaine et pilote de l'_Emérillon_.

Venaient après, au second rang, les trois _Maistres de nef_, Thomas Fourmont, de la _Grande Hermine_, Guillaume Le Marié, de la ville de St-Malo, de la _Petite Hermine_, et Jacques Maingard, de l'_Emérillon_, l'un des quatre fils du parrain[72] de Jacques Cartier. Charles Guillot, le secrétaire du capitaine-général, se trouvait à la gauche de ce dernier maître de nef.

[Note 72: Le parrain de Jacques Cartier se nommait Guillaume Maingard. Jacques Cartier naquit le 31 décembre 1494. Il était donc âgé de 40 ans quand il découvrit le Canada.]

Venaient ensuite--et se tenant sur une seule et même ligne--les gentilshommes de St-Malo; Claude de Pontbriand, fils du Seigneur de Montcevelles, échanson du Dauphin, Jean Gouyon, Jean Poullet, Charles de la Pommeraye, Jean Garnier, sieur de Chambeaux et Garnier de Chambeaux.

Enfin les parents de Jacques Cartier: Estienne Nouel ou Noël, Anthoine des Granches, Michel, Pierres et Raoullet Maingard. Ils fermaient la liste des officiers, gentilshommes et personnages de l'expédition.

Ce groupe, y compris l'apothicaire, Françoys Guitault, et Pierres Marquier, le trompette, qui tous deux servaient la messe, constituait au grand complet le personnel valide des officiers aux carrés des trois vaisseaux.

Derrière lui se tenaient debout les maîtres compaignons mariniers et les charpentiers de navires, lesquels constituaient les équipages proprement dits.

Les matelots que vous voyez là, me dit Laverdière, représentent seulement le personnel valide des trois équipages.

En effet, je me rappelai que les archives nationales consultées à St. Malo estimaient à cent dix hommes la seconde expédition de Jacques Cartier.

Les mariniers étaient rangés, cinq de front sur dix de profondeur, au centre précis du navire; ce qui donnait le chiffre exact de cinquante hommes présents, le carré des officiers et le personnel des gentilshommes malouins inclus. Les marins formaient donc au milieu de la chambre des batterie un long rectangle, de sorte qu'il y avait sur les deux côtés, de tribord et à bâbord, un petite espace laissé libre, un étroit passage courant au ras du vaigrage de la caravelle sur toute la longueur du navire.

Suivez-moi, me dit Laverdière, je vais vous les nommer à la file.

Ce qu'il fit. Et nous nous engageâmes, lui me précédant, dans la coursive de gauche, au ras du vaigrage de bâbord.

Ce rôle d'équipage, le voici:

Pierres Emery dict Talbot, Michel Hervé, Lucas Fammys, Françoys Guillot, Robin Le Tort.--Julien Golet, Jehan Hamel, Jehan Fleury, Guillaume Guilbert, Laurens Gaillot.--Jehan Anthoine, Geoffroy Ollivier, Eustache Grossin, Guillaume Alierte, Guillaume Legentilhomme.--Françoys Duault, Hervé Henry, Anthoine Alierte, Jehan Colas, Philippes Thomas.--Jacques Duboy, Jehan Legentilhomme, Jehan Aismery, Colas Barbe, Goulset Riou.--Legendre Estienne Leblanc, Jehan Pierres, Pierres Jonchée, De Goyelle, Charles Gaillot.--Tous étaient compagnons mariniers.

Puis, quatre des charpentiers de navires:

Guillaume Séquart, Guillaume Esnault, Jehan Dabin, Jehan Duvert.--Enfin le barbier, Samson Ripault.

Parole d'honneur, sans les avoir vus jamais, je croyais les connaître, tant ils portaient des noms contemporains, familiers à mon oreille. Et tout d'abord celui de Jacques Cartier, puis ces autres de Guillaume de _Le Marié_, le maître de la _Petite Hermine_, de Guillaume _Le Breton Bastille_, le capitaine et pilote de l'_Emérillon_, de Charles _Guillot_ le secrétaire du capitaine-général, des gentils hommes Claude de _Pontbriand_, fils du seigneur de Montcevelles, Jean _Poullet_, Garnier et Jean _de Chambeaux_, de Thomas _Fourmont_, le maistre de la _Grande Hermine_, de Marc Jallobert (Jalbert) capitaine et pilote du _Courlieu_, de Dom Guillaume _Le Breton_, le premier des aumôniers de Cartier; enfin les noms populaires de Jehan _Hamel_, Jacques _Duboys_ (Dubois), Goulset _Riou_ (Rioux), _Legendre_ Estienne _Leblanc_, Geoffroy _Ollivier_, Guillaume _Esnault_ (Hénault) Françoys _Duault_, Julien _Golet_ (pour Goulet) Françoys _Guillot_, Jehan _Fleury_ Estienne _Nouel_ (les Noël actuels), Michel _Hervé_, Pierres Esmery dit _Talbot_, Guillaume _Guilbert_ (pour Gilbert), Françoys Guitault, Philippes _Thomas_, Jehan _Pierres_, etc., etc.

Ils se ressemblaient tous avec leurs barbes incultes, hérissées, poussées longues pour mieux protéger la gorge et les poumons contre le froid excessif de ce terrible et rigoureux hiver. Ce qui réduisait aux seules expressions du regard tous les jeux de physionomie. Champ lamentablement restreint pour un observateur.

Oui, en effet, je les confondais tous avec leurs yeux bleus, renfoncés dans les orbites, à regards vifs, étincelants d'intelligence... et de fièvre; même pâleur cadavérique au front, accentuée davantage par une abondante chevelure rousse, épaisse comme une fourrure, serrée comme une herbe de cimetière, poussée droit sur le crâne, comme un bois de sapin sur le plateau d'un rocher.

La vareuse, à col large et flottant, ouverte avec ampleur, laissait voir une poitrine bombée, musculaire, osseuse, mais blanche comme une chair de phtisique, une poitrine d'où le hâle était disparu et qui semblait avoir pris, à l'excès même du froid, cette pâleur glaciale de la neige.

Chacun de ces hommes portait un cierge allumé, comme autrefois, aux fêtes de la Chandeleur, le clergé et le peuple dans les églises. Cela répandait par toute la chambre des batteries un flamboiement de chapelle ardente. Et cette vibration, ce rayonnement de lumière parfumée, bénie, produisaient un effet étonnant, immense, la meilleure impression religieuse et artistique de cet imposant spectacle.

N'est-ce pas que c'est beau? me dit Laverdière. Combien la liturgie du catholicisme avait raison! Vraiment! c'est dommage que cette vieille tradition monastique soit tombée en désuétude! Que voulez vous, tout meurt, tout passe. Et le rituel de Bretagne datait du neuvième siècle! Il n'empêche que les canonistes n'ont pas retrouvé depuis, une cérémonie symbolique plus éclatante de _Grande Lumière surgie pour éclairer tout homme venant en ce monde!_

Événement bizarre! la nécessité, capricieuse comme une artiste, a voulu, cette nuit, que Jacques Cartier rétablit à son insu cette antique observance du cérémonial breton.

Quelle nécessité? demandai-je au maître-ès-arts; je ne vous comprends pas.

La nécessité de chauffer le navire, nécessité impérieuse, urgente à l'extrême, le vingt-cinq Décembre, au Canada! La flamme de ces cinquante cierges suffit à ce besoin et supplée avec avantage au système aussi défectueux qu'insupportable des réchauds et des chaudières à feu.[73]

[Note 73: Ces réchauds et chaudières à feu étaient en grand usage dans les églises et la Nouvelle-France. A preuve: "Il y avait quatre chandelles dans l'Église dans des petits chandeliers de fer en façon de gondole et cela suffit. Il y avait en outre deux _grandes chaudières_ fournies du magasin, pleine de fer pour eschauffer la chapelle (celle des Jésuites), elles furent allumées auparavant sur le pont. On avait donné ordre de les ôter après la messe (de minuit). Mais cela ayant été négligé, le feu prit la nuit au plancher qui était au dessoubs de l'une des chaudières dans laquelle il n'y avait pas au fond assez de cendres, etc." _Journal des Jésuites_--année 1645--page 21. "Le temps fut si doux (25 décembre 1646) qu'on n'eut pas besoin de réchau sur l'autel pendant toutes les messes (de Noël)." _Journal des Jésuites_--année 1646--page 74.]

Causant de la sorte, Laverdière et moi étions demeurés à l'arrière de la caravelle, tout au pied de l'escalier montant aux chambres du château de poupe, réservée au logement particulier du Capitaine, Pilote du Roi. Poste excellent, en vérité, pour embrasser d'un coup d'oeil, comme des spectateurs au bas d'une église, l'entière physionomie de l'édifice. Avec cela que nous avions profité des moindres accidents de terrain, c'est-à-dire que nous avions escaladé, pour mieux voir, un gigantesque amas de filins. Il y en avait de toutes sortes, chaînes d'ancres, balancines, drisses, cargues, haubans, armures pour les gros câbles; bitords, écourtes, grelins, pour les toutes petites amarres, sans oublier le fil de caret, entassés, accumulés enchevêtrés dans un fouillis inextricable. Et ce fut de la hauteur de cette estrade improvisée que j'aperçus enfin les décorations de la chambre des batteries; toute mon attention avait été jusque là captivée par l'historique équipage de la _Grande Hermine_.

L'ornementation, bien que modeste, était très élégante. Le peu de travail qu'elle avait dû coûter, prouvait que le maître de céans connaissait la précieuse valeur du temps et le savait appliquer à des travaux plus sérieux qu'oeuvres de décor. J'oubliais d'ailleurs, qu'à cette heure même une terrible surcharge venait d'écheoir aux matelots valides de ce vaillant équipage; que déjà vingt-cinq camarades, atteints du scorbut, nécessitaient de leurs frères d'entre-pont des soins actifs et continus; que le personnel des hommes sains, divisé en deux sections égales, se relevait à tour de rôle pour les gardes du jour et les veilles de la nuit. Ce surcroît d'ouvrages et de peines ajouté aux besognes quotidiennes de la vie, en devait rendre le fardeau écrasant, intolérable.

Des festons de verdure, croisée de branchettes de sapin et de mousses courantes étaient cloués aux baux de la caravelle avec des poignards piqués dans le bois des poutres. Ainsi relevés, à intervalles égaux, ces festons décrivaient au plafond de la batterie de gracieux arcs de cercle, flexibles et parfumés comme des lianes.