Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Chapter 6
"Il y a dit-il, une terre double, de bonne haulteur, toute labourée, aussi bonne terre que jamais homme veist et là est la ville et demeurance de Donnacona et de nos deux hommes qui avaient été pris le premier voyage (Taiguragny et Domagaya, les interprètes) laquelle demeurance se nomme Stadaconé." [53]
[Note 53: Voyages de Jacques Cartier--1535-36, verso du feuillet 32, édition de 1545.
"Le village sauvage de Stadaconé devait être situé sur la partie du Côteau Ste Geneviève où se trouve maintenant le faubourg St-Jean-Baptiste de Québec."
_Mémoires de la Société Littéraire et Historique de Québec._]
Le maître-ès-arts ajouta, par manière de réflexion soulignée de reproche: J'avoue qu'il importe peu de savoir le nom du locataire que l'on remplace dans une maison. M'est avis cependant, qu'il existe un intérêt de curiosité... ou même d'estime, à connaître quelle était au Canada l'historique devancière du Québec historique.[54]
[Note 54: On ne sait rien de précis sur le site de la capitale de Donnacona si ce n'est qu'il était à une demi-lieue de la rivière Lairet et qu'il en était séparé par la rivière St-Charles. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 27.
Au bout de l'Ile d'Orléans se trouvait un endroit convenable pour le mouillage des navires de Jacques Cartier: il s'y arrêta le 14 septembre 1535, le jour de l'exaltation de la Sainte Croix, dont ce lieux prit le nom; c'est la rivière St-Charles d'aujourd'hui. Tout auprès était Stadaconé, résidence royale du chef du Canada, remplacée maintenant par la ville de Québec, dont le faubourg Saint-Jean est assis précisément à l'endroit où gisait l'ancienne capitale des sauvages. D'Avezac--Brève et succincte Introduction Historique à la Relation du Second voyage de Jacques Cartier, xij.]
Ce disant, Laverdière, déchirait avec la lenteur gourmande d'un connaisseur qui grignote un bonbon fin, la petite feuille d'écorce que, la pauvrette, n'en pouvait mais de ses morsures. Et regardant ce débris, que le vent allait reprendre et perdre sans retour, je pensais avec deuil à ces annales essentielles, à ces documents primordiaux, à ces archives inestimables de notre pays, aujourd'hui plus égarés et disparus que ce bouleau fragile; non pas réduits, comme lui, à des lambeaux reconstructibles après tout, mais tombés pour jamais en allés pour toujours en une poussière fatalement morte, sur laquelle vainement prophétiserait l'Histoire, car leurs cendres n'avaient pas, comme les nôtres, les promesses d'un réveil, ni la certitude d'une résurrection.
Oh! j'oubliais, s'écria tout-à-coup Laverdière, en se frappant le front. A propos de documents, j'ai quelque chose à vous montrer. Où donc ai-je mis cela?
Puis il se mit à se fouiller avec frénésie.
C'était un spectacle comique que celui de monsieur Laverdière évoluant de droite à gauche et de bâbord à tribord dans les poches phénoménales de sa soutane où ses petits bras disparaissaient jusqu'aux épaules.
Finalement l'archéologue retrouva son papier... dans sa veste.
Et tout aussitôt le Mentor me demanda avec une voix railleuse:
Savez-vous lire? Aussi bien lire que regarder? En vérité vous me répondriez non que je n'en aurais aucune surprise; il y a de par le monde, et ce jourd'hui, tant de gens que lisent sans comprendre, et tant d'autres que regardent sans voir. Ainsi, par exemple, voici le portrait de Jacques Cartier.
L'historien me présenta,... devinez quoi? Une gravure? Nullement. C'était une petite carte géographique qui n'était pas même carreautée d'une longitude et d'une latitude, et sur laquelle était tracé le cours entier d'un petit ruisseau, depuis les premières eaux de la source, figurées par un réseau de petites lignes microscopiques, courant en pattes d'insectes sur la blancheur immaculée du papier, jusqu'es aux coups de crayons plus larges, plus noirs, plus pesants simulant et les plus petites vagues moirées de clairs et d'obscurs, et la vitesse plus accentuée des courants vers l'embouchure à laquelle le dessinateur avait prêté la largeur d'un brin d'herbe.
Ça, le portrait de Jacques Cartier! m'écriai-je avec un éclat de rire incrédule. Allons donc, mais c'est le profil géographique de la rivière Lairet![55]
[Note 55: La rivière Lairet tire son nom de _François Lairet_, un des premiers habitants de Charlesbourg qui demeurait près de la petite Rivière. "_Paroisse de Charlesbourg_", ouvrage de M. l'abbé Chs. Trudelle, page 11.]
Qui vous soutient le contraire? Je vous dis seulement que le profil géographique de la rivière Lairet est l'exact profil de la figure historique de Jacques Cartier. Ça, vous y êtes?
Et comme je n'y étais pas du tout: _Oculos habent et non vident_, s'écria le bon prêtre; encore un qui regarde sans voir. Suivez-moi bien.
Et, pointant, l'un après l'autre, les capricieux méandres de la sinueuse petite rivière Lairet:
Voici le béret, dit-il, et voici le front, voici le nez et voici la bouche, voici le menton et voici la barbe tout le visage enfin!
Muet d'étonnement, pétrifié de surprise, je demeurais ébahis, cloué sur place, devant la stupéfiante vérité de cette découverte.
Elle frapperait d'avantage, remarqua Laverdière, si l'on dessinait un oeil au-dessous de la tempe droite, avec une moustache sur la bouche et quelques coups de crayon pour la barbe. Cet ensemble de sinuosités prête étonnamment bien à ce travail. Tenez, comme ceci.
Et Laverdière se mit à brosser fiévreusement là un oeil, là une moustache, et là un buisson pour la barbe.
C'était bien la même petite carte géographique, avec, au milieu, le profil de la rivière Lairet, courant à avers la blancheur du papier, comme une veine bleue sous la finesse d'une peau transparente.
Et cependant, malgré le plus énergique effort de ma mémoire, ce profil géographique de la rivière m'échappait absolument. Il venait de s'effacer, de se fondre de se perdre tout entier dans un profil humain où la sincérité des contours, la rectitude, la vérité des lignes, l'expression saisissante de la vie particulière aux images photographiques, concouraient étonnamment à donner la netteté lumineuse et le relief hardi des camées.
Eh bien! eh bien! disait Laverdière, avec un doux accent de voix moqueuse, _mon Cartier_ vous paraît-il suffisamment réussi? C'est un portrait d'après _Nature_! Un bon vieil auteur que je vous garantis classique! Et mon spirituel causeur soulignait d'un silencieux sourire cette boutade narquoise comme la gaieté et fine comme l'esprit de notre belle langue française.
Il y eut été souverainement malhonnête de contredire l'archéologue. Jamais, en effet, caprice plus rare, plus gracieux, plus intelligent de la nature ne m'avait encore été signalé. Oui, trop intelligent pour n'être pas providentiel! Cela me plaisait d'ailleurs d'imaginer et de croire que la Nature, plus aveugle, mais aussi plus artiste qu'Homère, avait eu, comme les prophètes et les plus magnifiques génies, l'intuition éclatante, le miraculeux pressentiment de la Vérité Historique. Et qu'ainsi, à mille ans d'avenir, à cette lointaine et séculaire distance de la conquête du Canada par l'Europe, la Nature avait frappé cette terre à l'effigie de son découvreur. Le merveilleux camée! La colossale estompe! Pièce unique d'antiquité, inestimable monnaie chiffrée d'un millésime centenaire comme les âges géologiques de notre planète. La numismatique retrouvera-t-telle jamais plus belle médaille commémorative? [56]
[Note 56: Le profil géographique de la Rivière Lairet a été relevé sur la carte officielle du comté de Québec, publiée sous la direction du Département des Terres de la Couronne. C'est la page ou plutôt la planche No. 37, _Paroisse St. Roch Nord_, de l'Atlas intitulé: "Atlas of the City and County of Quebec", from actual surveys, based upon the Cadastral Plans deposited in the office of the Department of Crown Lands by and under the supervision of H. W. Hopkins, civil engineer. Provincial Surveying and Pub. Co.--Walter S. MacCormac, manager, 1879.
Cette référence au document original permettra aux incrédules de constater à la fois et la vérité de ce profil géographique et la fidélité de sa copie.]
Cependant, nous marchions tout le temps qu'il causait ainsi. Tout à coup j'aperçus, à ma gauche, un grand espace libre, large d'au moins vingt toises. On eût dit une router, un chemin de colonisation ouvert par un groupe de hardis pionniers dans l'épaisseur de l'immense forêt. C'était un cours d'eau qui venait se jeter dans la rivière Saint-Charles.
Ce qui me frappa le plus particulièrement dans la physionomie de ce ruisseau fut l'élévation de sa rive gauche s'avançant sur la grève, et jusque dans la rivière, comme un gigantesque soc de charrue. Ses flancs rectangulaires étaient nus et verticaux comme des pans de muraille. Évidemment, la main de l'homme avait essarté le sol à cet endroit, abattu les sous-bois, brûlé les buissons d'épines et rasé les broussailles du rivage.[57] Au sommet de l'éminence, sur le plateau même de la berge, une large trouée avait été pratiquée dans les arbres de haute futaie. Le rayon d'abatis était à ce point régulier, qu'il dessinait à travers la forêt un demi cercle parfait. Le compas européen avait dû prendre là des mesures. La coupe symétrique de ce déboisement attestait indéniablement la main d'oeuvre, car les ouragans et les cyclones, malgré leurs vieilles et terribles habitudes de travail, n'ont pas encore acquis une telle précision géométrique. Bourgade indienne ou colonie des blancs (peu importait ce qu'elle fut), il y avait certainement à cet endroit une habitation d'hommes, car là-haut, sur le fond clair-obscur du ciel étoilé se dessinait une palissade aigue, faite de pieux taillés en dents de scie, un rempart véritable que les blancheurs de ses poutres équarries signalaient au loin, et que couronnait l'enceinte de cette esplanade naturelle.
[Note 57: On aperçoit encore aujourd'hui, sur la rive gauche de la petite rivière Lairet, à l'endroit où elle tombe dans la rivière St. Charles, des traces visibles de larges fossés ou espèces de retranchements. _Voyages de Jacques Cartier_ 1535. Edition publiée par la Société Littéraire et Historique de Québec, en 1843, page 109.]
Avec quelques pièces d'artillerie, cette petite place forte eût facilement commandé les deux rivières, leurs alentours, et résisté victorieusement peut-être à toute la puissance du pays. J'eus la pensée que je me trouvais alors en présence du Fort Jacques Cartier et j'allais m'en ouvrir à Laverdière quand celui-ci m'imposa silence d'un geste. Nous avions doublé la pointe de terre qui dérobait à nos regards l'entrée de la Rivière Lairet.[58] Le maître-ès-arts s'arrêta brusquement devant elle, lui tendit les bras avec un élan d'amour passionné, puis d'une voix claire, vibrante de joie comme l'éclat d'une fanfare militaire, il s'écria: "_Les trois vaisseaux de Jacques Cartier!_" Parole d'honneur! Dumas n'eût pas mieux dit: _Mes Trois Mousquetaires!_
[Note 58: Plus proche du dict Québecq y a une petite rivière (_la rivière St-Charles actuelle_) qui vient dedans les terres d'un lac distant de notre habitation (_celle de Québec_) de six à sept lieues. Je tines que dans cette rivière qui est au Nort et un quart de Norouest de notre habitation, ce fut le lieu où Jacques Quartier yverna, d'autant qu'il y a encore à une lieue dans la rivière des vestiges comme d'une cheminée dont on a trouvé le fondement et apparence d'y avoir eu des fossés autour de leur logement, qui estoit petit. Nous trouvâmes aussi de grandes pièces de bois escarrées (équarries) vermoulues, et quelque trois ou quatre balles de canon. Toutes ces choses monstrent évidemment que ça été une habitation, laquelle a esté fondée par les Chrestiens et que ce qui me fait dire et croire que c'est Jacques Quartier c'est qu'il ne se trouve point qu'aucun aye yverné ny basty en ces lieux que le dit Jacques Quartier au temps de ses descouvertures et falloit à mon jugement que ce lieu s'appelast Sainte Croix comme il l'avait nommé, etc., etc.
Oeuvres de Samuel de Champlain, page 156 et 157, chapitre IV, année 1608.
AUTRES RÉFÉRENCES:--Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 26.
Oeuvres de Champlain--Édition de 1632: Livre Ier, chap. II. Le Père F. Martin--Le Père Isaac Jogues--ch. II, page 24.]
Alors je regardai tout autour de moi avec stupeur. Aussi loin que l'oeil pouvait atteindre aux limites du cercle d'horizon, il n'y avait rien, absolument rien; sur le ciel étoilé pas une silhouette de mâture, au rivage blanc pas même un débris de carène enlisée dans la neige, avec ses varangues fixées à la quille, comme la gigantesque épine dorsale d'un monstre marin.
Je remarquai seulement sur la glace à la gauche de la rivière, deux constructions de charpentier parallèles au rivage, attenantes l'une à l'autre comme deux vaisseaux voyageant de conserve. C'était apparemment, deux hangars, à toits aigus, sans lucarnes. Sur la toiture de l'un d'eux, au centre, il y avait une cheminée. On apercevait aussi, à l'extrémité nord de cette même couverture, un clocheton de chantier, et dans ce clocheton une petite cloche, la même peut-être que nous avions entendu sonner.
Ils étaient bâtis sur la grève, étroitement adossés à cette muraille naturelle, à cet escarpement si remarquable de la berge, dont Jacques Cartier avait utilisé toute la valeur stratégique en la fortifiant d'un triple rang de palissades et l'isolant de la plaine par des fossés larges et profonds. [59] Immédiatement placés sous le canon du Fort ils n'avaient pas à redouter les assauts ou les surprises que les Sauvages pouvaient tenter contre les Français par les rivières. Car l'hiver, sur la glace du St-Charles ou du Lairet, le chemin était grand ouvert à l'ennemi.
[Note 59: Voyant la malice d'eux (des sauvages) doutant qu'ils ne songeassent aucune trahison, et venir avecque un amas de gens sur nous, le capitaine (Jacques Cartier) fist renforcer le Fort tout à l'entour de _gros fossés larges et parfonds_, avecque porte à pont-lévis et renfort pour le guet de la nuit, pour le temps à venir, cinquante hommes à quatre quarts et à chacun changement des dits quarts les trompettes sonnantes; ce qui fut fait selon la dite Ordonnance. _Voyage de Jacques Cartier_, édition publiée en 1843 par la _Société Littéraire et Historique de Québec_, page 52, chapitre XII.]
Ces bâtiments, construits en planches grossièrement rabotées, avaient une physionomie rude et misérable et suintaient trop le travail crucifiant, ingrat, acharné, pour ne pas abriter sous leur toit un secret de grande et profonde épreuve. Il en est de certaines masures perdues dans la solitude comme de telles et telles figures humaines qu'il nous advient de rencontrer égarées dans la foule: elles ont, quant vous les regardes bien en face, une expression si déchirante de douleur inconsolable ou de misère horrible qu'il vous en vient à la bouche un goût de larmes avec une irrésistible besoin de pleurer.
J'en étais là de mes réflexions quand Charles Laverdière m'éveilla de nouveau en criant avec enthousiasme: _Les Trois Vaisseaux de Jacques Cartier!!! Ici, les caravelles, là-bas, le galion!_
Et comme j'hésitais à les reconnaître, Laverdière repartit: Je parie qu'il vous faut aux yeux le corps d'un vaisseau, une mâture complète avec appareil de cordages? Vous ne savez donc pas l'histoire de votre pays?
Très possible, monsieur le maître-ès-arts.
Je ne crois pas absolument ce que je dis là, se hâta d'ajouter l'archéologue, comme pour donner un correctif à la vivacité du mot lâché. Seulement votre mémoire est ingrate... ou mal cultivée. Rappelez-vous que l'hiver de l'année 1535 fut, au Canada, l'un des plus rigoureux du pays, et ce, de mémoire d'homme. L froid y fut terrible et la neige si abondante qu'elle dépassait de quatre pieds les gaillards des vaisseaux de Cartier. La glace de la rivière Sainte Croix mesura deux brasses d'épaisseur, les boissons gelèrent dans les futailles, et le bordage des navires, sur toute sa hauteur, était lamé d'une glace épaisse de quatre doigts.[60]
[Note 60: "Depuis la my Novembre jusques au quinzième d'avril avons été continuellement enfermés dans les glaces, lesquelles avaient plus de deux brasses d'épaisseur. Et dessus la terre, la haulteur de quatre pieds de neige et plus, tellement qu'elle estait plus haulte que les bortz de nos navires: lesquelles on duré jusques au dict temps, en sorte que nos breuvages étaient tous gellez dedans les futailles. Et par dedans nos dicts navires tant de bas que de hault estait la glace contre les bortz à quatre doigtz d'épaisseur. Et estait tout le dict fleuve, par autant que l'eau douce en contenait jusques au dessus du dict Hochelaga gellé."
Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso des feuillets 36 et 37. Édition 1545.]
Rappelez-vous encore que Jacques Cartier, une fois l'hivernage résolu, fit enlever les agrès des trois navires pour mieux les protéger contre les intempéries de cette formidable saison de l'année.
Cela fait qu'il est maintenant bien difficile d'apercevoir deux navires ensevelis dans la neige à quatre pieds au-dessous de son niveau;--d'autant plus impossible à l'heure présente, que les charpentiers des équipages ont désarmé leurs vaisseaux, abattu jusqu'aux chouquets les huniers des mâts, abrité enfin sous ces hangars les gaillards les ponts, les embelles[61], les dunettes, et les châteaux de poupe, toutes les surfaces de leurs navires, pour les protéger, les conserver davantage intacts de la pluie, de la neige, de la glace, des influences désastreuses du froid sur la ferrure aussi friable à la gelée qu'une lame de verre au premier choc.
Laverdière m'amena au hangar de droite:--Voici la Nef-Générale,[62] me dit-il en entrant, la _Grande Hermine_.
[Note 61: Voir Bouillet au mot _gaillard_: Dictionnaire des Sciences des Lettres et Arts.]
[Note 62: Probablement ainsi nommée parce qu'elle portait à son bord le _Capitaine-Général_. "Et depuis nous être entreperdus (depuis le 25 Juin 1535) avons été avec la _Nef generalle_ par la mer de tous vents contraires jusqu'au septième jour de Juillet que nous arrivasmes à la dite _Terre-Neuve_ et prismes terre à Isle-ès-Oiseaulx (Funk Island, à l'est de Terre-Neuve)." Chapitre Ier, page 27. Second Voyage de Jacques Cartier, édition de 1843--et chapitre Ier, verso du feuillet 6, édition 1545.]
Oh! qu'il était petit le navire des découvreurs de mon pays! Mais, en revanche, comme il était grand leur courage! Je ne sache pas avoir mieux compris, ailleurs que devant lui, la valeur absolue du mot hardiesse et tout ce que l'héroïque témérité française peut contenir d'audaces, de bravoures et de gloires.
Cent-vingt--soixante--quarante[63] tonneaux additionnés ensemble ne donneraient pas la jauge d'un brick de seconde classe. Aujourd'hui l'on part pour l'Europe cigare et sourire aux lèvres, gants et badine à la main. Ce n'est pas que le courage ait décuplé dans les âmes... mais, voyez-vous, le paquebot océanique jauge maintenant six mille tonneaux.[64] N'empêche qu'il se trouve sur les quais, au matin de la partance, des naïfs flâneurs qui s'ébahissent d'admiration pour cette morgue de commis voyageurs, à qui le coeur va descendre au creux du ventre avec le premier bercement de tangage.
[Note 63: _La Grande Hermine_ jaugeait 120 tonneaux, _La Petite Hermine_, 60 tonneaux et _l'Emérillon_ 40 tonneaux; soit en tout 220 tonneaux.]
[Note 64: Le steamer _Parisian_, de la ligne Allan, jauge 5,400 tonneaux. Actuellement, la même compagnie transatlantique fait construire en Angleterre un paquebot _La Numide (Numidian)_ qui jaugera 6,100 tonneaux. Le cuirassé _Bellerophon_, en rade de Québec, pendant l'été de 1887, jaugeait 7,550 tonneaux.]
Dites-moi, lecteur, la Mer s'est-elle faite plus mauvaise et plus déserte qu'au temps de Cartier? Ou l'Atlantique lui était-il demeuré moins inconnu? De nos jours les navires sont devenus si grands, si forts, si colossaux, si puissants de vapeur, de blindage et de voile, qu'ils semblent amoindrir d'autant les équipages qui les montent, et de taille, et de hardiesse et de courage. Il faut un effort de la raison pour se rappeler que la poitrine et le coeur du marin demeurent aussi larges sur le tillac d'un cuirassé moderne, qu'autrefois ceux des canadiens-français sur les chaloupes pontées d'Iberville! Mais la fortune de César n'a-t-elle été de beaucoup agrandie par la petitesse de la barque, et la galiote à quarante tonneaux, le vieil et caduc Esmerillon[65], n'a-t-elle pas un peu rendu le même service à la renommée d'audace de notre immortel découvreur?
[Note 65: "En oultre lui face, souffre et permette prendre le petit gallion appelé _L'Esmerillon_ que de présent il (Jacques Cartier) a de nous, lequel est déjà _vieil et caduc_ pour servir à l'adoub de ceux des navires qu'en autant auront besoign." Documents sur Jacques Cartier, page 15, faisant suite aux _Voyages de Jacques Cartier_ en 1534.]
A sa fameuse et unique expédition de 1598, le Marquis de la Roche, vice-roy de "_Canada, Isle de Sable, Terres-Neuves et Adjacentes_" montait un vaisseau si petit "_que du pont_, dit la chronique du temps, _on pouvait se laver les mains dans la mer_." C'était un navire découvert, c'est-à-dire, ponté à l'avant et à l'arrière, mais ouvert au centre, comme une chaloupe. La préceinte supérieure était si peu élevée au dessus de la ligne de flottaison que les matelots n'avaient qu'à se pencher sur les bastingages pour puiser l'eau dans l'Atlantique. Traverser l'Océan avec un vaisseau ouvert? Cela donne la mesure de cette belle audace ou, si l'on aime mieux, de cette folle témérité avec laquelle les gabiers de la marine française risquaient, le plus souvent, et le succès et la gloire de leurs expéditions nationales les plus importantes. Et je ne sais laquelle admirer davantage: de l'intrépidité du courage breton ou de la merveilleuse sollicitude d'une adorable Providence fermant l'abîme, par douze cents lieues de chemin, sous un esquif si misérable et si fragile que le premier paquet de mer l'eût fait sombrer en un clin d'oeil.
Dans l'un de ses romans historiques (Jacques Cartier, page 64), l'écrivain Émile Chevalier a confondu le vaisseau du Marquis de la Roche avec celui du Découvreur du Canada. Telle est, du moins, l'opinion d'un archéologue éminent, M. Joseph charles Taché, que j'avais consulté à ce propos et qui me fit l'honneur de la réponse suivante:
M. Émile Chevalier a fait erreur. Il applique aux voyages de Cartier et à celui-ci ce qui été dit du Marquis de la Roche et de l'une de ses barques. J'ai fait mention de cette circonstance dans mes "Sablons" (Histoire de l'Ile de Sable) page 56, de l'édition Cadieux et Derôme. Je ne me remets plus où j'ai lu cela; mais c'est dans un ou plusieurs des écrits du 17ième siècle, qui font mention de l'expédition du Marquis de la Roche. Bien sûr que vous ne trouverez dans aucun mémoire du temps qu'on ait dit cela de Jacques Cartier et de ses vaisseaux. M. Émile Chevalier a fait du _défricheur_ à ce propos, comme sur bien d'autres, si, de fait, il attribue ce dire aux voyages de Cartier ce que je n'ai pas vérifié.
Si vous tenez encore à trouver l'origine de cette chronique vous aurez à consulter Lescarbot, Charlevoix, Champlain, Bergeron, Leclercq. Thévet, Jean de Laët, Guérin, et d'autres peut-être; mais toujours à propos du Marquis de la Roche et non pas de Cartier, etc., etc.