Une fête de Noël sous Jacques Cartier

Chapter 5

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Aussi, _toute la ville était dans la rue_, suivant le mot d'une femme célèbre; tout Québec était dehors, y compris le _tout-Québec obligé_ de tels journalistes encore plus grecs par le métier que par le style. Il aurait d'ailleurs sufi, pour s'en convaincre, de regarder, sur la rue La Fabrique, le spectacle de cette multitude accourue des faubourgs, foule compacte, serrée comme les arbres d'une forêt de sapin, solide, impénétrable comme un carré d'infanterie anglaise, et que marchait sur l'église avec l'allure provocante de régiments qui vont se battre.

Quelle foule! remarqua Laverdière avec étonnement, quelle foule! Et son regard, large ouvert, se promenait avec stupeur sur cette mer humaine envahissant, à la vitesse du galop d'un cheval, le terrain vague du Vieux Marché, naguère encore désert, silencieux, endormi comme un cimetière.

Et aussi moi je me demandais comment logerait, dans l'étroite enceinte de 'église, la prodigieuse multitude qui s'engouffrait maintenant sous le portique, avec l'impatiente colère d'une eau courante, longtemps retardée par un barrage, et qui rentre tout à coup dans le creux naturel de son lit. Des portes béantes s'échappait, en bouffées de blanche vapeur, la chaude atmosphère intérieure de l'église. Et de la place du Vieux marché[41] où nous étions jusque là demeurés, Laverdière et moi, l'on entendait parfaitement jouer l'orgue. Cet écho nous arrivait sans doute par l'entrebâillement continu des portes, ou peut-être aussi, de la seule vibration des grandes fenêtres du portail. L'orgue chantait avec joie, avec élan, avec l'enthousiasme contagieux d'un allégro militaire:

Nouvelle agréable! Un Sauveur Enfant nous est né! C'est dans une étable Qu'il nous est donné!

[Note 41: Consulter les gravures de Québec en 1832.]

Si nous entrions à l'église? proposa le maître-ès-arts, d'une voix insinuante.

A vos ordres, lui dis-je.

Et avec lui (je le croyais du moins), j'entrai à Notre-Dame.

CHAPITRE DEUXIÈME

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LA GRANDE HERMINE.

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Je renonce à vous peindre ou à comparer l'étonnement qui me saisit au fermer de la porte. Ce fut une surprise telle qu'elle me pénétra, comme la peur, d'un froid intense. J'eusse été, certes excusable de m'épouvanter devant l'inattendu d'un spectacle étrange comme la fantaisie d'un conte macabre. En face de moi, derrière moi, à ma droite, sur ma gauche, se tenait debout une immense forêt de chênes, superbes de tailles et de ramure.

Si flegmatique que soit le caractère, cela produit une bizarre et singulière impression de tomber, de la sorte, sans transition appréciable de temps et de lieu, au franc milieu d'un bois inconnu, alors que vous croyez bonnement marcher, comme tout honnête citoyen payant ses taxes, sur le trottoir municipal de votre rue, ouverte au centre précis d'une ville bâtie de douze mille maisons habitées par soixante mille âmes (corps inclus). Ce changement à vue, supérieur, et de beaucoup, aux meilleures inventions de la machinerie théâtrale moderne, vous reporte naturellement aux temps légendaires de ces voyageurs arabes qui sautaient, à volonté, de Trébizonde à Bagdad, ou de La Mecque à l'Alhambre, sur un tapis volant... probablement volé.

Rien ne troublait le silence farouche et l'éternelle immobilité de cette sauvage nature. Les troncs gigantesques de ces beaux arbres,[42] serrés les uns près des autres comme les soldats d'un régiment marchant à l'assaut sous une pluie de mitraille, semblaient à l'avance rangés en bataille contre les armées à venir du défricheur et du bûcheron.

[Note 42: Auprès d'icluy lieu (_l'embouchure de la Rivière St. Charles_) y a ung peuple dont est seigneur le dict Donnacona et y est sa demeurance qui se nomme Stadaconé que est aussi bonne terre qu'il soit possible de veoir et bien fructiférente, pleine de fort beaulx arbres de la nature et sorte de France comme chesnes, ormes, fresnes, noyers, yfs (ifs), cèdres, vignes aubespines qui portent le fruit aussi gros que prunes de Damas et aultres arbres, soubs lesquelz croist de aussi beau chanvre que celui de France qui vient sans semence ny labour. Relation du Voyage de Jacques Cartier, 1535-36, feuillet 14, édition 1545.]

Ils se rangeaient autour de nous comme autant de gardes vigilantes, de sentinelles attentives à ne pas laisser échapper l'ennemi. Ils nous cernaient de toutes parts, et si étroitement, que leurs cercles compacts semblaient se refermer, se rétrécir, à mesure que nous les regardions.

Nous occupions alors, Laverdière et moi, le centre d'une petite clairière taillée dans l'épaisseur du bois par un feu de tonnerre où les cendres mal éteintes d'un campement abandonné. Dans tous les cas, quelles que fussent les origines d'incendie, la pluie avait eu prompte raison de cet embrasement, car la superficie du plateau découvert ne mesurait guère plus d'un arpent.

Sans la blancheur de la neige réverbérant la lumière raréfiée, l'obscurité de la forêt eût été complète. Et cependant, toute cette haute futaie, absolument nue de feuillage, se trouvait être dans une excellente condition de lumière. Aussi je m'étonnai fort que la lune, alors resplendissante de toute la largeur de son disque, ne vient pas à l'inonder de ses molles et pensives clartés.

Instinctivement, je relevai la tête pour l'apercevoir; concevez, si possible, ma stupéfaction: la lune avait, comme par magie, disparu du firmament. Le soleil s'était-il éteint, notre satellite s'était-il éclipsé? ou bien encore un poète incompris l'avait-il escamoté au profit de sa muse? Je ne sais. Seulement, je reconnus au-dessus de ma tête le ciel astronomique des mois de décembre, les constellations étincelantes de nos superbes nuits d'hiver. Au zénith, le _gamma_ d'Andromède; à l'est, le _Grand Chien_, les _Gémeaux_, le _Cocher_; au sud, le géant _Orion_, le _Taureau_, sa _Pléiade_ d'étoiles sur l'épaule (cette même constellation que les Iroquois du Canada appelaient autrefois les _Danseuses_[43]), puis le _Bélier, l'Eridan, Pégase, le Dauphin, le Verseau_; à l'ouest, le _Cigne, la Lyre, l'Aigle_; au nord, _Céphée, Cassiopée,_ les deux _ourses, Hercule_ et le _Dragon_. Ce spectacle éternellement beau, éternellement jeune, éternellement grand de l'Infini rayonnant par les mondes stellaires, me frappa d'un tel ravissement, que j'en oubliai d'admiration et ma terreur et ma surprise. Un ciel étoilé! Ce merveilleux décor, après six mille ans de mise en scène, fascine encore jusqu'à l'extase l'oeil humain insatiable de sa féerique splendeur!

[Note 43: Les principaux groupes d'étoiles avaient été observés par les sauvages et avaient même reçu des noms. Chez les Iroquois les _Pléiades_ étaient les _Danseurs_ et les _Danseuses_, la voie lactée portait le nom de _chemin des âmes_, la _Grande Ourse_ était désignée par un mot sauvage qui avait la même signification. "Ils nous raillent, dit le Père Lafitau, de ce que nous donnons une grande queue à la figure d'un animal qui n'en a presque pas et ils disent que les trois étoiles qui composent la queue de la _Grande Ourse_ sont trois chasseurs qui la poursuivent. La seconde de ces étoiles en a une fort petite, laquelle est près d'elle, celle là est la chaudière du second de ces chasseurs qui porte le bagage et la provision des autres." L'étoile polaire était désigné comme _l'étoile qui ne marche pas_.

Ferland, _Histoire du Canada_ Tome Ier, pages 139 et 140.

Voici l'origine des _Pléiades_ suivant la légende iroquoise:

Sept petits indiens d'autrefois avaient coutume d'apporter le soir le maïs qu'ils avaient récolté pour en former un monceau, autour duquel ils dansaient aux chansons d'un des leurs placé sur le sommet. Un jour, ils résolurent de faire une meilleure bouillie que d'ordinaire, mais leurs parents refusèrent de leur donner tout ce qu'il fallait pour cela; alors ils se mirent à causer sans avoir soupé. Un d'eux chantait. Devenus de plus en plus légers à mesure qu'ils bondissaient, ils commencèrent à s'élever de terre; les parents s'alarmèrent, mais il était trop tard. La ronde tournoyant de plus en plus haut autour du chanteur, on ne vit bientôt plus que six étoiles brillants, la septième, celle du chanteur, ayant perdu de l'éclat par suite du désir qu'il avait éprouvé de retourner vers la terre.]

Et devant cette muraille d'horizon incrustée d'étoiles étincelantes, comme le feu des pierres précieuses dans les ors d'un bijou, je me rappelai que Jean de Brébeuf, le martyr, avait autrefois contemplé la splendeur du même spectacle, telle nuit d'hiver de l'année 1640 où, dans le ciel, aux mêmes clartés rayonnantes, une croix miraculeuse lui était apparue, levée tout-à-coup sur le pays des Nations Iroquoises. [44]

[Note 44: "L'année 1640 qu'il (Jean de Brébeuf) passa, tout l'hiver, en mission dans la Nation Neutre une grande croix luy apparut, qui venoit du costé des Nations Iroquoises. Il le dit au Père qui l'accompagnoit; lequel luy demandant quelques particularitez plus grandes de cette apparition, il ne luy répondit autre chose, sinon que cette croix étoit si grande, qu'il y en avoit assez (de place) pour attacher non seulement une personne mais tous tant que nous estions en ce pays." _Relations des Jésuites_, année 1649, ch. V, page 17.]

Elle était si grande, si grande, qu'il y avait assez de place pour y clouer non seulement un seul homme, mais encore l'entière population de la Nouvelle-France. Et d'imagination, ou plutôt de mémoire historique, je m'amusais à reconstruire ces prophétiques _labarum_, cherchant à deviner quels groupes d'étoiles, constellations ou nébuleuses, ses bras immenses avaient traversés.

Comment cette réminiscence, particulière à Jean de Brébeuf, me vint à l'esprit, je ne saurais trop en rendre compte. Elle ne fut, selon moi, que la suite naturelle de la pensée première de Iroquois, laquelle m'était venue au souvenir gracieux de cette fable astronomique expliquant, avec un rare bonheur de poësie, l'origine des _Pléiades_. Or, rien comme le nom des bourreaux, ne rappelle mieux celui de la victime, alors surtout que le supplicié fut illustre. Cherchez partout, dans l'histoire universelle, au martyrologue de l'Église et nommez m'en un plus fameux que ce premier apôtre des Hurons, le plus stoïque confesseur de l'Évangile au Canada, comme le plus fier témoin du courage humain sur la Terre.[45]

[Note 45: "La constance des deux missionnaires (Jean de Brébeuf et Gabriel Lalemant)--surtout celle de Brébeuf, fut prodigieuse. Il ne donna pas le moindre signe de douleur, et ne fit pas entendre la plus légère plainte; aussi les Sauvages, aussitôt après sa mort, ouvrirent son cadavre et burent le sang que coula de son coeur. Ils le partagèrent entre les jeunes gens, dans l'idée, qu'en le mangeant, ils auraient une partie de ce grand courage." Bressani: Mort du Père Jean de Brébeuf, ch. V, page 256.]

Je m'arrêtai longtemps à contempler toutes ces étoiles éclatantes: Sirius, Rigel, Procyon, Bételgeuse, Aldabaran, Castor, Pollux, Bellatrix, Altair, le _delta, l'epsilon_ et le _dzêta d'Orion_ ces _Trois Rois Mages_, que le Christianisme a cru reconnaître dans cette page incomparable du firmament, la plus belle sans conteste, de l'uranographie. Cette pensée de l'Épiphanie me ramena, par analogie de circonstance et de synchronisme, à ces nuits de Noël d'autrefois si radieuses, où je m'amusais, écolier, à reconnaître, par ces mêmes astres, les constellations dont ils étaient les sentinelles respectives.

Sans la forêt profonde qui m'enveloppait de toutes parts je me serais cru revenu à mon ancien poste d'observation, au promontoire de Québec, sur le plateau même de la cité proprement dite, tant les étoiles me paraissaient occuper une position identique. Bref, je me retrouvais, à moins d'être la victime d'une mystification inouïe, sur le terrain précis du Vieux Marché. Je n'avais donc pas même changé de place; conséquemment, il n'y avait que mon voisinage d'ensorcelé. Réflexion faite, je trouvai ma situation consolante.

Sommes-nous à Québec? demandai-je à Laverdière.

Vous l'avez dit.

Quelle heure est-il?

Minuit sonne.

Quel jour?

Le vingt-cinq décembre.

Cette année? Allons donc! vous plaisantez!

Non pas, c'est aujourd'hui la fête de Noël, l'an du Seigneur 1535. Nous sommes à 350 ans d'hier!

1535! Il paraît que je criai cette date-là un peu haut, car mon interlocuteur eût un froncement de sourcils et dit en me frappant du coude: "Plus bas, s'il vous plaît, nous sommes en pays hostile." Il ajouta presqu'aussitôt:

C'est la forêt primitive, la forêt païenne du Canada sauvage, le royaume de Donnacona! [46] Cassez une branche, et cela suffira pour vous trahir et vous livrer du même coup à un ennemi aussi féroce qu'invisible. [47] Sentinelle, prenez garde à vous! C'est un bon cri d'alarme, et je prie Dieu qu'il vous le conserve vibrant à l'oreille. Sachez, pour ne l'oublier jamais, que chacun de ces arbres cache un anthropophage, ou peut lui-même devenir un poteau de torture[48]. Le sol indien prête étonnamment à ce genre de métamorphoses horribles.

[Note 46: Le lendemain (de la première exploration de l'Ile d'Orléans par Jacques Cartier), le Seigneur de Canada, nommé _Donnacona_ en nom, et l'appellent pour seigneur Agouhanna, vint avecques douze barques accompaigné de plusieurs gens devant nos navires. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 13.--édition 1545.]

[Note 47: Aux amis qui lui représentaient les dangers d'un établissement à Montréal, avec un trop petit nombre de soldats, sur cette île occupée par une tribu considérable d'Indiens, M. de Maisonneuve répondait: "Je ne suis pas venu pour délibérer, mais pour agir. Y eût-il, à Hochelaga, autant d'Iroquois que d'arbres sur ce plateau (le promontoire de Québec), il est de mon devoir et de mon honneur d'y établir une colonie." Ces fières paroles méritent d'être conservées vivaces dans la mémoire. Elles rajeunissent le sang et le courage.]

[Note 48: Les Algonquins de l'époque de Jacques Cartier n'étaient pas précisément des agneaux et ne valaient guère mieux que les Iroquois du temps de Frontenac en barbarie comme en férocité. A preuve cet épisode de la _Relation_ de 1535: "Nous fut par le dict Donnacona monstré les peaulx de cinq testes d'hommes, estandues sur du boys, comme peaulx de parchemin. Lequel Donnacona nous dit que c'étoient des Trudamans (probablement les ancêtres des Iroquois) devers le Su qui leur menaient continuellement la guerre." Voyage de Jacques Cartier, 1535-36--feuillet 29.--édition 1545.]

Je vous l'avouerai avec candeur, j'aurais mieux aimé que Laverdière m'eût signalé la présence d'un tigre aux environs. Cela m'eût paru moins terrible; car je ne connais pas, dans toute l'histoire naturelle, un fauve plus redoutable que l'homme retourné à la barbarie. Mes yeux sortaient littéralement de leurs orbites, tant je scrutais avec effort les moindres sinuosité de la route, sondant du regard la noirceur des buissons, épiant les arbres, m'effrayant au bruit de mon propre marcher, éprouvant enfin un sentiment analogue aux émotions de ces voleurs novices qui grelottent d'épouvante en regardant dormir le malheureux qu'ils pillent.

A ma droite, à ma gauche, devant et derrière moi, l'immense forêt multipliait ses chênes. A qui m'eût demandé ce que je voyais dans ce bois infini, j'aurais pu répondre naïvement: _des arbres, des arbres, des arbres_, à la tragique manière de ce Danois célèbre qui lisait, lui, _des mots, des mots, des mots_. Seulement, ma réponse eût été de beaucoup plus inquiète que sarcastique.

Marchons vite, me dit le maître-ès-arts, il est tard la fête est peut-être commencée.

Et sur ce, Laverdière partit au pas gymnastique, suivant à travers le bois un chemin demeuré pour moi invisible. La neige, durcie au froid, offrait au pied une résistance élastique, ce qui me permettait de suivre aisément mon infatigable guide.

Où allons-nous? demandai-je

Au Fort Jacques Cartier, répondit-il, sans tourner la tête.

Puis il ajouta, après trois ou quatre enjambées gigantesques par-dessus des troncs morts: entendre la messe à la _Grande Hermine_.

Cette nouvelle me causa une grande joie. Et je marchai en conséquence, c'est-à-dire, _prestissimo_.

C'était merveilleux de remarquer comme le magique sentier s'identifiait, par ses méandres, avec les angles droits et les arcs de cercle du tracé cadastral actuel de nos rues dans la cité. Sans la présence des arbres qui nous enserraient de toutes parts, j'aurais parié que je descendais la rue La Fabrique; puis, tournant à gauche, au premier coude du chemin, je crus m'engager dans la vieille rue St. Jean, car la route décrivait alors une courbe très accentuée. La ligne se redressait ensuite pour se casser encore à angle droit, tournant cette fois à droite. Évidemment je quittais la rue st. Jean pour la rue des Pauvres,[49] (la rue de Palais, de son titre moderne). Il y avait 133 cet endroit du chemin, un affaissement de terrain très rapide; puis, toujours descendant, le sentier décrivait, de droite à gauche et de gauche à droite, un grand arc de cercle lequel, tracé sur la neige, eût donné la figure typographique d'un S majuscule parfait.

[Note 49: _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, par J. M. LeMoine, page 28: "La rue qui conduisait de la rue Saint-Jean au palais de l'Intendant, sur les rives du Saint-Charles, s'appela plus tard la _Rue des Pauvres_, parce qu'elle traversait le terrain ou domaine dont le revenu était affecté aux pauvres de l'Hôtel-Dieu".]

A cet endroit Laverdière s'arrêta court, prêta l'oreille, et frappant du pied avec impatience, il me dit: Nous n'arriverons jamais à temps, prenons la rivière. L'hiver, notre terrible hiver du Canada, l'avait gelée sur toute l'étendue de sa surface; et sa glace vive, bleuâtre et transparente, d'où le vent colère du nord-est chassait la neige, étincelait dans les ténèbres de la nuit comme une armure d'acier.

Je demandai au maître-ès-arts, le nom de cette rivière.

Il me regarda étonné. Comment, s'écria-t-il, déjà égaré?--Les Algonquins de Jacques Cartier nommaient cette rivière _Cabir-Coubat_, à cause de ses nombreux méandres. Ce mot, dans leur langue, est l'adjectif qui rend cette idée. Le Découvreur du Canada la baptisa _Sainte-Croix_, en mémoire de l'_Exaltation de la Sainte-Croix_ dont on célébrait la fête le jour qu'il entra dans ses eaux, le 14 Septembre 1535. Quatre-vingt-quatre ans plus tare,[50] les Pères Récollets l'appelèrent _Saint-Charles_, en souvenir de Messire Charles des Boues, ecclésiastique d'une haute piété, Grand Vicaire de Pontoise et Fondateur de leurs Missions en la Nouvelle-France. Ce nom du bienfaiteur a prévalu dans l'histoire, comme sur les cartes géographiques du pays. Rare et précieux exemple de la reconnaissance humaine!

[Note 50: En 1619. Les Récollets arrivèrent à Québec au mois de Juin de cette année.]

Voici l'embouchure de la rivière, me dit encore Laverdière, allongeant le bras dans la direction de l'est, au fond, cette grande tache d'encre que vous voyez là-bas, c'est le fleuve qui passe. Je fixai durant quelques secondes ce noir qui ressemblait au vide béant de quelque gouffre gigantesque. La neige immaculée du rivage accentuait encore l'intensité de ces eaux ténébreuses, qui n'avaient pour correctif que les blancheurs livides de longs glaçons flottant à leur surface, comme des noyés revenus de l'abîme, et s'en allant à la dérive, de toute la rapidité du courant quadruplée par la vitesse de la marée basse.

Ce fut dans le silence de cette muette contemplation, qu'à l'intervalle régulier d'un glas qui tinte, l'écho agonisant d'une cloche m'arriva, si faible, si dilué, si grêle, si flottant, qu'on eût dit le timbre d'une pendule sonnant dans le vide d'une machine pneumatique. De toute évidence, ce clocher, cette église, devait être prodigieusement éloigné de nous.

J'étais surpris, tout de même, qu'il y eût aux seizième siècle une chapelle catholique au franc milieu de cette forêt païenne. Je m'étonnais davantage que les vieilles relations des missionnaires jésuites l'eussent oubliée. J'allais m'en ouvrir à Laverdière quant deux hommes, surgis je ne sais d'où, passèrent entre lui et moi, silencieusement, comme des fantômes.

C'étaient deux sauvages d'une haute stature. Ils étaient chaussés de mocassins et vêtus de grosses peaux d'ours noirs. Au sommet de leurs têtes, rasées comme un crâne de chartreux, il y avait un panache de plumes d'oiseaux, peintes aux couleurs voyantes du jaune, du vert et du rouge. Leurs bras nus[51] étaient piqués de tatouages étranges: profils d'idole corps d'animaux, dragons, couleuvres, tortues, feuilles d'arbres, pinces de canots, le tout confondu en un gâchis incroyable.

[Note 51: "Et sont (les sauvages) tant hommes; femmes qu'enfants plus durs que bêstes au froid. Car de la plus grande froidure que ayons veu, laquelle estait merveilleuse et aspre, venaient par-dessus les glaces et neiges tous les jours à nos navires, la pluspart d'eulx tous nuds, qui est chose fort (difficile) à croire qui ne la veu." Voyages de Jacques Cartier, 1535-36: verso du feuillet 31, édition de 1545.]

Laverdière répondit à ma surprise par un mot qui la centupla:

Les interprètes de Jacques Cartier: Taiguragny! Domagaya!!

Bien que je fusse à leurs côtés, les deux Algonquins ne me jetèrent pas même un coup d'oeil. On eût dit qu'ils ne voyaient personne. Il traînaient après eux sur la neige une longue tabagane[52] chargée de la royale dépouille d'un caribou tué à coups de flèches.

[Note 52: Traîneau plat bien connu dans le Canada sous le nom de traîne sauvage. Ferland--Histoire du Canada--Tome Ier, page 113.]

Ils marchaient très vite, dans une direction qui faisait angle droit avec le cours naturel de la rivière.

Où vont-ils? demandai-je à mon guide.

A Stadaconé, cela est évident.

Bien que cela parût évident à Laverdière, je me permis de lui dire: Comment le savez-vous?

Je l'ai appris... à étudier, me répondit le prêtre-archéologue, avec un sourire malin.--Suivez, dit-il.--Et ramassant sur la glace une écorce de bouleau que le vent taquinait outre mesure, il se mit à lire sur elle, ou plutôt à réciter, en la regardant: Ferland, Histoire du Canada, page 27:

"Les sauvages qui avaient été rencontrés par Jacques Cartier au Cap Tourmente revinrent en assez grand nombre à Stadaconé, résidence ordinaire de Donnacona et de ses sujets. C'était un village composé de cabanes d'écorce de bouleau, et bâti sur une pointe de terre qui a la forme d'une aile d'oiseau; elle s'étend entre le Grand Fleuve et la rivière Sainte Croix; à cette circonstance est dû probablement le nom de _Stadaconé_ qui signifie _aile_ en langue algonquine.

"Il est probable que Stadaconé était situé dans l'espace compris entre la rue La Fabrique et le Côteau de Ste Geneviève près de la côte d'Abraham. Il fallait de l'eau pour les besoins du village, et les sauvages n'aiment pas à aller la chercher loin; ici ils en auraient eu en abondance, car un ruisseau passait au franc milieu de la rue La Fabrique; il allait tomber dans la rivière Saint-Charles près du lieu où se trouve actuellement L'Hôtel-dieu. A l'extrémité du terrain un autre ruisseau descendait le long du Côteau Sainte Geneviève."

Rappelez-vous encore le _succinct et brief_ récit du Second Voyage de Jacques Cartier et sa description du site de la bourgade Stadaconé, le futur emplacement de Québec.