Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Chapter 4
J'en passe, et des meilleurs. Et pour cause. J'entasserais dates sur dates, j'accumulerais éphémérides sur éphémérides, je couvrirais trois fois d'événements heureux, le nombre de vos jours néfastes et de vos quantième fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, le nombre de vos jours néfastes et de vos quantièmes fatidiques, que je ne prouverais rien du tout, soit à l'encontre de votre utopie, soit à l'appui de la mienne. Étudiez l'histoire du pays et vous trouverez que les actions décisives, politiques ou militaires, les irrémédiables désastres, les catastrophes finales, échappent absolument é la prétendue funeste influence du jour qui nous occupe. La première bataille des Plaines d'Abraham [25] fut livrée un _jeudi_.
[Note 25: "Le nom biblique que porte cet endroit à jamais célèbre n'a qu'un rapport très éloigné avec le père des Hébreux; il lui vient d'un certain Abraham Martin qui possédait autrefois une partie de cette étendue de terre.--Abraham Martin, dit _l'Écossais_, pilote, acquit, par donation du 10 Octobre 1648 et du 1er Février 1652, vingt arpents de terre d'Adrien Duchesne, et par concession de la Compagnie de la Nouvelle-France, douze autres arpents." Lemoine, _Album du Touriste._ Note E de l'Appendice.]
Que n'auriez-vous pas dit, superstitieux que vous êtes, si le combat avait eu lieu le lendemain! Québec capitula un _mardi_, le 18 septembre 1759; Montréal, un _dimanche_, le 7 septembre 1760; le _Traité de Paris_, qui livrait sans retour le Canada à l'Angleterre fut signé un _jeudi_, le 10 février 1763; ce fut encore un _dimanche_ que Montgomery fut tuée en risquant l'audacieux assaut de Québec, le matin du 31 décembre 1775. _Et reliqua_.
Croyez moi, les jours heureux ressemblent aux pierres blanches qui les marquaient chez les anciens.
[26]Apparemment la Providence laisse tomber les premiers d'une main avare et distraite sur tous les chemins de la vie, comme la Nature sème les autres avec prodigalité dans le sable de tous les rivages. On en trouve partout, et chacun peut en ramasser quelques uns. Dieu les abandonne aux recherches avides et à l'espérance éternelle de l'homme.
[Note 26: _Albo notanda lapillo dies_. Odes d'Horace.]
Laverdière eut tout à coup un accès de gaieté, un rire subit, qui sonna clair, comme l'écho d'une joie enfantine.
Quels grands bébés nous sommes! s'écria-t-il. Voilà que nous discutons des quantièmes et des vendredis, comme deux vieilles filles qui se disputent sur le plein de la lune ou le saint du calendrier! Après tut, c'est encore une manière (je ne dirai pas la meilleure) d'étudier notre histoire du Canada et de rafraîchir notre mémoire à la glorieuse lumière de ses éphémérides!
Nos éphémérides canadiennes-françaises, savez-vous bien qu'il y avait là matière à très bel almanach? C'est un travail que j'avais commencé. Ça, n'en parlez jamais, je vous le dis en confidence, l'aventure a raté, magistralement raté... faute de temps.--Que voulez-vous, ajouta le maître-ès-arts, avec un regret dans la voix, je suis parti si vite, l'on est venu me chercher si brusquement.[27]
[Note 27: M. l'abbé Laverdière mourut après 48 heures de maladie seulement.]
Qui donc? lui demandai-je sans défiance; et Laverdière me répondit:
La Mort!
Il souriait doucement comme sa belle voix harmonieuse laissait tomber ce mot terrible qu'il prononçait avec la tendresse d'un nom ami.
La mort! Étrange phénomène, ce mot formidable, qui eût arraché un léthargique à son sommeil fatal, ne réveilla pas ma mémoire. Et je continuai de marcher sans épouvante à la droite de ce fantôme, croyant toujours à la présence d'un homme vivant.
Causant de la sorte, nous arrivâmes à la hauteur de la rue _Grande Allée_. Il existe à cet endroit précis, un renflement considérable du sol, qui ressemble à méprise, au profil d'un flot de ressac énorme, prêt à déferler, avec un bruit de tonnerre, sur les terrains vagues de la banlieue et à entraîner, dans son irrésistible élan, toutes les villas des environs.
Une tour Martello[28] basse, grise, ronde comme un phare, monte la garde sur cette élévation de rocher. On dirait une sentinelle que le Gouvernement Impérial a oubliée de relever, quand il rappela ses troupes, au lendemain de la Confédération Canadienne. Bien qu'elle appartienne à la stratégie, et soit une fortification essentiellement militaire, elle en a peu la physionomie menaçante et conserve, en dépit de son métier et de sa vocation, une douce expression de bonhomie, l'air paisible et bourgeois de l'honnête artisan qu'elle abrite. Pas de soldats sous sa toiture plate et circulaire comme un parasol chinois, point de canons allongeant le cou dans l'embrasure de ses meurtrières soigneusement fermées de volets, comme la fenêtre d'une maison de campagne. On dirait un vétéran, un invalide, assis-là, autant pour reposer sa fatigue que pour distraire sa nostalgie des anciennes batailles, un balafré des âges héroïques s'oubliant à regarder, là-bas dans la plaine, Wolfe, Montcalm, Lévis, Murray, Arnold ou Montgomery passer la revue de leurs historiques régiments.
[Note 28: Ce fut en 1808 que furent construites, sous la direction du général Brock, les quatre tours Martello, qui complètent les fortifications sud de Québec.]
La vue que l'on obtient au sommet du plateau est superbe: soit que l'on regarde la ville neuve attifée de sa plus fraîche toilette et l'élégante richesse de son plus fier quartier[29], soit que l'on s'attarde à contempler, à l'horizon de Ste. Foye, le fascinant panorama de la campagne, la falaise de St. Romuald, les hauteurs de St. David de l'Aube-Rivière[30], le bois de Spencer Wood, la route de Sillery, les villas de Mont Plaisant, cachées comme des nids, dans la feuillé des bosquets ou la verdure des champs, enfin, la délicieuse vallée de la rivière St. Charles.
[Note 29: Le quartier Montcalm.]
[Note 30: Ainsi nommée en mémoire du cinquième évêque de Québec, Mgr. François-Louis de Pourroy de l'Aube-Rivière.]
Comme la ville est changée! remarqua Laverdière.
Vous ne dites pas embellie? Eh! monsieur, vous n'êtes pas flatteur!
L'historien esquissa un sourire.--Je ne vois pas, dit-il, la même ville que vous regardez. Ainsi, pour ne vous en donner qu'un exemple, je vois la maison du chirurgien Arnoux dans la façade de votre Hôtel-de-Ville[31]; la résidence de l'aide-major Jean Hugues Péan[32] au lieu et place de la demeure actuelle du paie-maître Forest; les quartiers-généraux du marquis Louis Joseph Montcalm de Saint Véran dans le salon du barbier Williams;[33] les jardins de l'abbé Vignal, aux Ursulines[34]. Je les vois tous, aussi distinctement que vous-même pouvez regarder encore aujourd'hui la boutique du tonnelier François Gobert, au numéro 72 de la rue St. Louis. [35]
[Note 31: "A quelques mètres de la maison de Gobert (ou Gaubert) s'élève l'Hôtel-de-Ville de Québec, sur le site même où était en 1759 la résidence du chirurgien Arnoux." _Album du Touriste_ par LeMoine, page 16. Depuis la publication de _L'Album du touriste_, M. LeMoine aurait, paraît-il repris son opinion à ce propos. Il croit maintenant que la résidence du chirurgien Arnoux devait être la maison actuelle du charretier Campbell, c'est-à-dire les numéros 45 et 47 de la rue St. Louis. Laquelle est la meilleure des deux suppositions? la parole est aux archéologues.]
[Note 32: Le mari de la fameuse maîtresse de l'Intendant Bigot. Le juge Emsly occupait en 1815 la maison que ce soldat de... fortune habitait en 1758; plus tard, le Gouvernement l'acheta pour en faire une caserne d'officiers. LeMoine: _Histoire des Fortifications et des Rues de Québec_, page 18.]
[Note 33: La maison du charretier Campbell, Nos 45 et 47 dur la rue St Louis, celle des barbiers-coiffeurs Williams, No 36 sur la même rue _(Montcalm's Head Quarters)_, et la boulangerie Johnson, sur la rue St. Jean (en dedans des murs) sont actuellement les trois plus vieilles maisons françaises (antérieures à la conquête) encore debout. Elles offrent un triple exemple de ce genre bizarre de toitures pointues, très hautes, percées de lucarnes ouvrant au ras des gouttières, comme des yeux à fleur de tête, et dessinant sur le ciel un profil excessivement aigu.]
[Note 34: L'abbé Vignal, avant d'être sulpicien, logeait à l'encoignure des rues _Parloir_ et _Stadacona_. Il cultivait un terrain qu'il avait défriché et en donnait le produit au soutien du monastère des Ursulines. Plus tard, il quitta l'office de chapelain du cloître pour s'affilier au Séminaire de St. Sulpice. Il fut tué, rôti et mangé par les sauvages à Laprairie de la Magdeleine, vis-à-vis de Montréal, le 27 octobre 1661. J. M LeMoine: "Histoire des Fortifications et des rues de Québec", page 18.]
[Note 35: On y dépose, le matin du 31 décembre 1775, le cadavre de l'audacieux général Richard Montgomery.]
Vous me trouver bizarre et fantasque de regarder ainsi, dans les rangées parallèles de vos maisons neuves, les bicoques disparues de la vieille capitale française. Les gens de mon espèce sont rares, je 'avoue; mais confessez, à votre tour, qu'il s'en retrouve toujours quelques-uns à tous âges et en tous pays. Horace le classique Horatius Flaccus, les connaissait bien ceux-là, qu'il appelait dans "L'art Poétique" _laudatores temporis acti_. Il en est un célèbre qui a passé par votre ville, il n'y a pas dix ans. Auriez-vous, par hasard, oublié lord Dufferin? Et comprenez-vous pourquoi ce gouverneur fit reconstruire aux frais de l'État, les portes militaires du vieux Québec, que la bêtise ignorante de son Conseil Municipal avait rasées? Ce remarquable diplomate était un véritable _laudator temporis acti_, dans toute la large et noble acception du mot. Je l'admire autant que je l'en félicite. Toutefois, n'ayant pas la richesse et la fortune du vice-roi des Indes, j'en suis réduit à rebâtir, de mémoire et d'imagination, les monuments classiques de votre capitale. Comprenez-vous maintenant aussi pourquoi je regarde, à travers la pierre de vos demeures modernes, les vieilles maisons françaises qu'elles ont remplacées? pourquoi les terrains vagues de la cité sont pour moi remplis de chapelles monastiques, de casernes ou de collèges? pourquoi, trempé de pluie ou poudré de neige, je reste là, à quelque coin de vos rues historiques, m'extasiant à voir passer les personnages fumeux de notre épopée canadienne? Comme les vieillards je m'amuse, ou plutôt mieux, je me console avec mes souvenirs. La mémoire! c'est le regard que voit lorsque les yeux de la chair s'aveuglent; la mémoire! c'est l'oreille qui écoute lorsque la tête devient sourde et pesante; la mémoire! c'est la voix intérieure, l'incomparable amie, qui parle, qui cause, qui raconte, à mesure que les bruits de ce monde s'éteignent et meurent, et que le silence, avant-coureur du grand sommeil, envahit l'âme comme une vague irrésistible.
Tout en causant de la sorte, mon étrange interlocuteur s'était mis à marcher et moi à le suivre machinalement. Nous avions quitté la ure St-Louis, et nous allions droit devant nous, traversant alors la place du Vieux Marché de la Haute Ville. Ce terrain vague, servant aujourd'hui de poste aux cochers de place et aux camionneurs, est un vaste carré borné, au nord, par les maisons de la rue La Fabrique, à l'est, par la Basilique Mineure de Notre-Dame de Québec, au sud, par les maisons de la rue Buade, [36] à l'ouest, par l'emplacement désert du Collège des Jésuites[37] servant alors de quartiers-généraux aux tailleurs de pierre du nouveau Palais de Justice. C'est un endroit ouvert à tous les vents, sillonné par une multitude de petits chemins de traverse courant dans toutes les directions, d'un secours inestimable aux affairés de toutes le besognes.
[Note 36: Ainsi nommé en mémoire de Louis de Buade, comte de Frontenac.]
[Note 37: Le Collège des Jésuites, fondé par le marquis de Gamache, fut bâti en 1637.]
En ce moment, les quatre grandes églises paroissiales de la ville, Notre-Dame, St. Jean Baptiste, St. Roch et St. Sauveur [38] carillonnèrent à haute voix l'appel de la Messe de Minuit. Il pouvait être onze heures et trois quarts. Presqu'aussitôt le sonneur de la Cathédrale Anglicane se mit à monter et redescendre sans relâche son éternelle gamme en _do_ naturel. Puis soudain, après cinq ou six accords plaqués de toutes ses cloches, et un silence de plusieurs secondes, il commença lentement à jouer _Auld Lang Syne, l'Old Long Since, le Vieil Autrefois_ de la vieille Écosse, une mélodie immortalisée par l'immortelle poésie de Burns.
[Note 38: Ainsi nommé en mémoire de M. le Sueur de Saint-Sauveur, ancien curé de Saint-Sauveur de Thury (aujourd'hui Thury-Harcourt ou simplement Harcourt), en Normandie, prêtre séculier, qui demeurait à Québec en 1635. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 277.]
Puis, sans transition musicale, le clocher chanta la grande hymne des nations chrétiennes, _Adeste fideles, laeti triumphantes_. Cette religieuse harmonie, soutenue par la base vibrante de tous les carillons de l'ancienne capitale mis en branle, pénétrait comme un subtil parfum, la froide et silencieuse atmosphère de la nuit. Soit fantaisie de l'odorat, soit caprice de l'imagination, échos flottants de la mémoire, l'on y croyait respirer la bonne odeur de l'encens brûle dans les temples, ou bien encore, la senteur résineuse, vivifiante et forte du sapin et du cèdre, composant, de leurs branches entrelacées, la verdure et la feuillée symboliques de nos _Crèches de Noël_. L'âme se sentait envahir par le sentiment intense d'une paix profonde, suave, exquise, comparable, par le spectacle, à la sérénité lumineuse d'un ciel étoilé, et, par analogie de sensation, au bien-être indicible que les sens éprouvent à la première influence du narcotique qui les endort.
Et cependant, je le dois avouer, j'écoutais mal cette magistrale symphonie chantée, là-haut dans le ciel, par tous les clochers de la grande ville. Mon esprit troublé par l'étrange et bizarre rencontre de tout à l'heure, ne suivait plus qu'à travers un brut de pensées distraites l'extatique mélodie des carillons; ce qui gâtait affreusement l'effet charmeur des sonneries. Cela ressemblait, comme irritante impression, à de la musique de maître écoutée dans les tapageuses causeries d'un auditoire de sots.
Il manque une cloche au carillon, remarqua Laverdière.
Et comme je lui demandais laquelle était absente, le maître-ès-arts leva la main sur le terrain vague où naguère s'élevait le vieux Collège des Jésuites.
C'est grand dommage, dit-il, qu'ils laient démoli. Le _collège des Jésuites_, voyez-vous, était la maison paternelle des missionnaires, le _chez nous_ délicieux de ces apôtre incomparables, qui, _pour l'amour du bon Dieu_, avaient déserté leurs familles et laissé vacantes leurs places au foyer domestique. Le _Collège des Jésuites_; c'était la seule étape, l'unique relais de ces conquérants évangéliques, lesquels, à l'exemple des expéditions militaires de la stratégie moderne, s'avançaient, à marches forcées, au coeur des pays infidèles, préférant emporter d'assaut les citadelles du Paganisme plutôt que les assiéger. Ces haltes étaient singulièrement courtes: le temps précis de panser les plaie, fermer les blessures, laisser pâlir les cicatrices, le stricte repos absolument commandé par le corps n'en pouvant plus de douleurs et de tortures. Encore ce délassement n'était-il que fictif et dérisoire, car le corps entrait de moitié dans les fatigues prolongées de l'étude et les veilles interminables de la prière.
Le _Collège des Jésuites_, comme on aurait dû l'aimer! Et vous en avez fait une caserne![39] Après tout, cette métamorphose n'était pas pour le séminaire un incomparable outrage; de plus beaux édifices et de plus sacrés ont éprouvé pires destins. L'histoire de la révolution française est là pour rappeler le souvenir de cathédrales profanées, transformées en écuries! Le _Collège des Jésuites_ aurait pu devenir une grange; et vous savez qu'il s'en est fallu de bien peu qu'il ne servît d'étable!
[Note 39: Le Père Jean Joseph Casot, né le 5 Octobre 1728, mourut la première année de notre siècle, le 16 mars 1800. C'était le premier jésuite de la Nouvelle France. Ce jour-là le gouvernement prit officiellement possession des biens de la Société de Jésus.]
Va donc pour la caserne! On y logea plus de soldats qu'autrefois de séminaristes. S'y trouva-t-il, pour cela, plus de discipline et plus de courage? Dites-moi, quels hommes dépasseront jamais en bravoure ces stoïques martyrs de la Colonie, ces illustres violentés de la Mort, Brébeuf et Jogues, Lalande et Gabriel Lalemant, Garreau, Buteux, Daniel, Charles Garnier, Chabanel? Après quatre vingts ans de caserne il n'est pas sorti de là un régiment anglais comparable à cette phalange de Macchabées.
Oui, c'est grand dommage qu'ils aient ainsi abattu le _Collège des Jésuites._ Pourquoi l'avoir livré aux démolisseurs? C'était une oeuvre de trahison et vous n'en trouverez pas l'excuse. De cette maison qui avait reçu du marquis de Gamache, son fondateur, 16,000 écus d'or comme obole de premier bienfait, il ne reste rien sur la terre! La dynamite est allé chercher dans le rocher de ses assises ce que les pics et les pioches avaient été impuissants à atteindre. Les pierres bénites de fondations, la pierre angulaire du collège, ont été traitées comme un détritus dangereux, comme une vidange malsaine avec laquelle on a comblé les fossés de nos fortifications militaires, les quais de notre Commission du Havre, ou les terrassement du fameux chemin de fer de la Rive Nord.[40] L'on n'a pas même songé à sauver de la catastrophe finale son clocher réglementaire et é le replacer sur quelque chapelle de mission, bâtie là-bas, aux frontières avancées de la Colonisation canadienne française, dans la vallée du Lac St. Jean, par exemple, où les âmes réjouies du Père DeQuen, son découvreur, et du Père Labrosse, son apôtre, l'eussent encore entendu sonner! C'est mon avis qu'il eût porté bonheur à la future paroisse. N'est-ce pas le vôtre?
[Note 40: D'après M. Faucher de Saint-Maurice la cache d'armes du marché Montcalm aurait été jetée tout d'une pièce dans le quai du Chemin de Fer du Nord au quartier du Palais. _Relations des fouilles exécutées par Ordre du Gouvernement_ dans les Fondations du Collège des Jésuites à Québec, page 9.]
Phénomène bizarre, à mesure que Laverdière parlait, l'allégresses des carillons tout à l'heure étourdissante comme leurs volées semblait maintenant s'éteindre, s'évanouir, se confondre par transitions rapides avec le glas sévère de quelques grandes funérailles. Les cloches partageaient-elles la mélancolie du maître-ès-arts? ou subissais-je moi-même, et à mon insu, sa magnétique influence? Je ne sais trop. J'éprouvais une angoisse comparable en intensité à cette tristesse qui déchire l'âme quand, à votre place et à leur tour, des voix étrangères chantent les romances de vos vingt ans, alors que pour nous la jeunesse est morte, le rêve éteint, les illusions perdues, les espérances en cendres, toute la vie brisée comme un verre, tout l'avenir gâché sans retour par quelque irréparable catastrophe.
Mais cet accès de spleen dura peu. L'humeur morose d'un hypocondriaque se fût évanouie comme un songe, fondue comme une buée dans une flambée de soleil, à cette chaude et contagieuse allégresse dont la plus haute clameur n'était cependant qu'un écho affaibli de cette autre joie intérieure exubérante qui possédait les âmes chrétienne en ce saint jour. C'était vraiment un gai spectacle que le défilé interminable des braves gens marchant à l'église par toutes les rues de la ville. Et rien ne rafraîchissait le sang comme ce beau et grand tapage de toute une population en liesse.
Trois raisons motivaient ce concours exceptionnel de la foule. D'abord, la solennité même de Noël, la plus universellement célébrée de nos fêtes religieuses. Venait ensuite, immédiatement après, cette autre séduction puissante des québecquois, la musique; car l'on avait préparé, à cette occasion, un programme exquis, une véritable agape artistique, un menu superfin qui promettait aux invités du banquet des surprises ravissantes et des merveilles _inouïes_ de vocalises. Il aurait suffi d'ailleurs, pour s'en convaincre, d'écouter du la rue les dilettantes (y compris ceux qui prétendent l'être), discuter _fortissimo_ les mérites et démérites de tels virtuoses et de telles partitions. Ces messieurs parlaient beaux-arts avec cette chaleur émoustillée qui rappelle assez naturellement l'habitude du champagne... et ses conséquences.
Aussi spécialement séduite par les promesses de ce _Christmas Festival_ et le spectacle éclatant de notre faste liturgique, l'élite protestante de la cité accourait-elle de partout ses quartiers élégants et même de la banlieue. _La Banlieue de Québec_ n'est pas précisément aux confins de la terre, mais s'aperçoit à une honnête distance, en deçà des lignes d'horizon. Aussi, les belles dames des équipages, toutes emmitouflées de fourrures au fond de leurs traîneaux, comme les modestes piétons marchant allègrement le chemin qu'elles suivaient en voiture, de Mont-Plaisant, de l'Avenue des Érables, de Sillery, de Bergerville, voire même de Ste-Foye, auraient consenti volontiers à ce que la ville se fût trouvée, en cette circonstance, une fois encore plus lointaine, pour mieux contempler la féerique beauté d'une nuit d'hiver canadien. C'était, en effet, goûter un délice de nageur que prolonger ce bain de lumière sidérale pénétrant, à la fois, le corps et l'âme, vibrant aux yeux avec une telle puissance d'émission que le spectateur ébloui ne savait plus vraiment d'où elle partait: du disque argenté de la lune, ou de la neige immaculée.
Les toitures, les mansardes, les têtes originales des cheminées estompaient leurs silhouettes bizarres sur la blancheur des rues avec une telle netteté de lignes et de profils, que je croyais regarder, dans la contemplation de ce paysage lunaire, une gravure de Gustave Doré, agrandie au cadre de la Nature. Les ombres du tableau en étaient si intensément noires, si brusquement découpées, tranchées dans la neige, qu'elles me semblaient creuses comme des gaufrures aussi capricieuses que gigantesques.
Dans le firmament bleu--un azur de ciel d'été--les fumées molles des innombrables cheminées de la ville montaient verticales. Parfois, de légers coups de vent, des brises égarées, cherchant leur chemin d'une aile inquiète, couchaient comme des flammes de bougies ces fumées paisibles, quasi immobiles pour l'oeil qui les suivait dans l'atmosphère. Alors ces vapeurs chaudes de bois ou de charbons fondus en braises, flottantes comme des buées sur l'air pur et lumineux de la nuit, devenaient panachées élastiques comme de la vapeur échappée des soupapes d'une locomotive. Et les fumerolles, comme autant de piliers qui se cassent et qui croulent, se brisaient en une infinité de petits nuages floconneux courant à la vitesse du vent, avec des allures d'oiseaux sauvages passant, l'automne, dans les hauteurs du ciel.
L'atmosphère était à ce point diaphane qu'un spectateur, placé, à cette heure de minuit, au premier kiosque de la Terrasse Frontenac, aurait embrassé, comme ne plein jour, le féerique panorama qu'elle commande, et saisi, jusqu'aux lignes les plus lointaines de l'horizon, le majestueux profil des Laurentides, encore nettement accentuées à sept lieues de distance.