Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Chapter 3
Contraste étonnant! Plus l'évènement était vieux, plus il s'en allait à la dérive, au recul de cette irrésistible entraînement que nous appelons le passé--l'irrévocable Passé--et mieux la vaillante mémoire de l'archéologue historien l'arrêtait dans sa fuite lointaine, le fixait éclatant de sa propre lumière, le rajeunissait d'actualité, le sculptait, enfin en reliefs inoubliables sur l'épaisseur des ses propres ténèbres.
Laverdière s'arrêtait longuement, avec une complaisance d'artiste, à regarder ainsi passer devant lui les plus humbles figurants de notre belle patrie. Il les faisait à plaisir défiler sous mon regard en une procession interminable.
Ce ne sont que des figurants, me disait-il mais mon cher, quels figurants! Que serait devenue sans eux l'action même des premiers rôles? Qui l'aurait appuyée dans l'histoire, non pas cinq actes durant, comme au théâtre, mais pendant toute une vie d'homme? Qui l'aurait maintenue cent cinquante ans, solennelle et dramatique, au prix de silencieux dt pénibles travaux, d'obéissances obscures, fidèles, passives?
Vous méprisez les figurants! De toute évidence vous avez le préjugé des auditoires modernes et vous croyez que les applaudissements frénétiques, les ovations délirantes valent mieux pour le succès d'une pièce, que le travail caché des machinistes ou la voix discrète du souffleur. Rappelez-vous, ami, qu'ici, au Canada, nous avons donné une tragédie devant une salle vide, sans auditoire, c'est-à-dire sans témoins. Nous avons joué pour l'art, comme nous nous sommes battus pour la gloire, _à la française_. Une bonne manière, croyez-m'en! N'en cherchez pas de meilleure. Donc, pour l'Histoire qui n'assistait pas à cette représentation dramatique, il faut nommer tous les personnages en scène, figurants comme premiers rôles.
Aussi ne me parlait-il pas de Jacques Cartier, mais des compagnons de Jacques Cartier; et, sans une seule hésitation des lèvres du de la mémoire, il ne récitait, avec la volubilité du petit écolier qui apprend par coeur seulement, les soixante quatorze noms de marins inscrits à St. Malo, sur le rôle d'équipage, le trente-unième jour de Mars 1535.
Il ne me disait rien de Samuel de Champlain, mais causait avec un attachant intérêt d'Étienne Brûlé, de Champigny, de Nicolas Marsolet, de Rouen, _le petit roi de Tadoussac_, de Jean Nicollet, de François Marguerie, de Jean Godefroy, de Normanville, de Jacques Hertel, de Fécamp, de Jean Amyot, de Guillaume Cousture, tos interprètes du Fondateur de Québec,[13] et qui lui avaient rendu l'inestimable service d'apprendre pour lui la lettre et l'esprit des langues sauvages.
[Note 13: Benjamin Sulte: Histoire des Canadiens-Français--Tome Ier, page 149. Ferland: Histoire du Canada--Tome Ier, page 275.]
A quoi bon, disait-il, vous parler de Jacques Cartier, de Samuel Champlain? Vous en savez suffisamment pour garder à leur mémoire un culte d'éternelle reconnaissance. Mais leurs obscurs compagnons d'armes et de vaisseaux, leurs frères de courages surhumains et d'héroïques misères ne méritent-ils pas eux, l'aumône d'un souvenir?
Croiriez-vous par exemple, que les missionnaires Jésuites aient seuls en ce pays donné des martyrs au Christ? Ignorance coupable qui ne rend pas justice à tous les témoins du Divin Maître! Ce n'est pas amoindrir la gloire immortelle de Brébeuf, de Lalemant, de Jogues, que d'en faire une part à Hébert, à Antoine de la Meslée, à Louys Guimont, à Pierre Rencontre, à Mathurin Franchetot,[14] cinq paysans, cinq confesseurs de la Foi, cinq apôtres, qui Lui donnèrent le témoignage du sang. Cette terre vaillante du canada favorise ceux que l'aiment, et partage, entre les missionnaires qui l'évangélisent et les laboureurs qui l'ensemencent, l'honneur éternel du sacerdoce et le triomphe suprême du martyre!
[Note 14: Relations des Jésuites--année 1661--pages 35 et 36.]
Dites-moi, ami, croiriez-vous échapper à une accusation méritée d'ingratitude en vous rappelant seulement que Dollard des Ormeaux, le héros de Montréal, sauva la Nouvelle France en 1660?
Dollard ne mourut pas seul: ils étaient dix-sept à la tâche glorieuse; nous sommes aujourd'hui un million de Canadiens-Français pour nous en souvenir. Dix-sept! un chiffre jeune, tous des noms de jeunes gens, faciles à retenir pour des mémoires jeunes aussi, vivaces et sympathiques. Avec un peu de coeur cela devient aisé comme un jeu de l'esprit. Voyez plutôt:
Adam Dollard, sieur des Ormeaux, le chef de l'expédition, Jacques Brassier, l'armurier Jean Tavernier dit La Hochetière, le serrurier Nicolas Tillemont, Laurent Hébert dit LaRivière, le chaufournier Alonié de Lestres, Nicolas Josselin, Robert Jurée, Jacques Boisseau dit Cognac, Louis martin, Christophe Augier, Etienne Robin, Jean Valets, Réné Doussin, Jean Lecompte, Simon Grenet, François Crusson dit Pilote.[15] Dites, m'avez-vous suivi? Avez-vous compté? J'ai bien mes dix-sept?
[Note 15: Leurs noms, recueillis par M. Souart, curé de Ville-Marie, furent insérés, avant la fin de l'année 1660, au régistre mortuaire de la paroisse, le seul monument qui les ait conservés.]
J'oubliai de lui répondre tant j'étais absorbé par la pensée accablante de ce qu'il avait fallu de temps, de travail ferme et de patient courage pour amener la Mémoire, cette grande Rebelle de l'intelligence, à un aussi merveilleux degré de souplesse et de docilité. Et devant ce miracle d'inflexible énergie, il me venait aux yeux, en regardant Laverdière, cette comparaison formidable du belluaire s'enfermant avec le tigre qu'il va dompter, qui barre la porte de la cage pour mieux enlever toute issue aux défaillances de la chair, rendre humainement impossibles la fuite ou le secours extérieur, compléter sciemment l'immense péril pour contraindre son coeur à ramasser tout son courage, préoccuper l'âme à ce point que la pensée même de la peur ne lui vienne pas au suprême élan du combat.
Laverdière continua: En justice pour tous les héros de cette expédition fameuse, il convient d'ajouter à l'immortel _Palmare_ de notre histoire le nom de l'algonquin Metiwemeg et celui du huron Anahotaha. Car le courage est une vertu humaine universelle qui ne se reconnaît pas seulement à la couleur du sang ou à la nationalité d'un drapeau!
Laverdière dit encore: Je devrais ajouter, pour être complet, les noms de Nicolas du Val, Mathurin Soulard et Blaise Juillet, trois autres frères d'armes de Dollard qui périrent au début de l'expédition.
L'étrange mémoire que la mienne! remarqua le maître-ès-arts en se frappant le front. Ce n'est pas l'orthographe bizarre des mots ou leurs consonances singulières que la frappent, mais l'agencement, le nombre des chiffres. Ainsi, dans le cas présent, ce n'est point l'originalité de ce nom de famille Blaise _Juillet_ qui l'émeut, l'impressionne, l'éveille, mais l'hiéroglyphe même, le profil serpenté du chiffre _trois_, 3, un chiffre vivant pour moi, qui se tord et se dénoue, qui remue, ondoie, frissonne, quand on le regarde fixement, comme les anneaux d'un reptile.
Vous ne sauriez imaginer quel essaim de souvenirs agréables cette pensée du chiffre _trois_ fait lever dans mon intelligence. D'où provient ce phénomène? Je n'en sais rien. La raison comme le secret s'en rattachent peut-être à une lointaine habitude de ma jeunesse. J'avais extrême plaisir à chanter des _chansons de marche_. Vous savez les belles chansons de St. Joachim et vous vous rappelez sans doute avec quels élans de voix et de gaieté les disaient eux-mêmes, à l'âge d'or des vacances, Ernest Adette et Patrice Doherty.[16]
[Note 16: Prêtres du Séminaire de Québec. Le dernier, Patrice Doherty, spirituel au superlatif, toujours gai et d'une amabilité inaltérable, était le boute-en-train de toutes les fêtes, l'âme de tous les plaisirs, la meilleure application du vers immortel du poète: Eia age, nunc salta, non ita musa diu!
L'abbé Doherty a certes bien fait d'écouter Virgile, il est mort à 34 ans!]
Quand c'était mon tour je chantais tout le temps, et au couplet et au refrain. Or, vous avez dû remarquer, et cela comme malgré vous, combien de fois le chiffre _trois_ entre en scène (si je puis m'exprimer ainsi) dans l'action ou le décor de nos _chansons de marche_. Ainsi par exemple:
M'en revenant de la Vendée Dans mon chemin j'ai rencontré _Trois_ cavaliers fort bien montés.
Voilà pour le couplet
J'ai vu _le loup, le renard, le lièvre_ J'ai vu le loup, le renard passer.
Voilà pour le refrain
_Trois_ personnages encore!
Autre exemple:
Mon père a fait bâtir maison L'a fait bâtir à _trois_ pignons Sont _trois_ charpentiers qui la font.
C'est le premier couplet du fameux _Va, va, va, p'tit bonnet-te, grand bonnet-te!_
Le cinquième couplet demande:
Que portes-tu dans ton jupon?
Et le sixième couplet, son premier serre-file, lui répond tout de site:
C'est un pâté de _trois_ pigeons!
_Trois_! toujours _trois_, le chiffre fatidique!
Et que me direz-vous des: _Trois p'tits tambours revenant de le guerre_? Une célèbre celle-là!
Et l'immortelle:
En roulant ma boule, roulant
Derrière chez nous est un étang En roulant ma boule, _Trois_ beaux canards s'en font baignant! Toutes leurs plumes s'en vont au vent! _Trois_ dames s'en vont les ramassant!
Ailleurs, c'est la petite Jeanneton allant à la fontaine, pour emplir son cruchon:
Par ici-t-il y passe _trois_ chevaliers-barons!
Ailleurs encore, à St. Malo, beau port de mer:
_Trois_ beaux navires sont arrivés Chargés d'avoine, chargés de blé. _Trois_ dames s'en vont les marchander. Marchand, marchand, combien ton blé? _Trois_ francs l'avoine, six francs le blé!
Enfin, pour en finir avec le délicieux Noël canadien-français _D'où viens-tu, bergère_, je vous rappelle son dernier couplet:
Y a _trois_ petits anges Descendus du ciel, Chantant les louanges Du Père Éternel.
Ces chansons-là ont bercé le sommeil de ma première enfance, ma bonne, mon heureuse et sainte enfance de petit paysan, réjoui la jeunesse de ma vie d'écolier. Et l'on s'étonne après cela que la figure arabe du chiffre trois me soit restée présente aux yeux du corps et de l'esprit, comme un visage aimé de camarade, que les dates historiques où sa combinaison se rencontre demeurent ineffaçablement gravées dans ma mémoire, ou que ce nombre m'aide à grouper les personnages aussi bien que les événements d'une époque!
A preuve: ce fut le 3 Août 1492 que Christophe Colomb partit de Palos en Espagne, et s'en alla découvrir le Nouveau Monde. Ce fut aussi le 3 Juillet 1534 que Jacques Cartier aperçut, pour la première fois la terre du Canada, et que ses vaisseaux entrèrent dans la Baie de Gaspé[17]. Et de même que _trois_ caravelles la _Santa Maria_, la _Pinta_, la _Nina_ avaient découvert le Nouveau Monde, de même _trois_ navires, la _Grande Hermine_, le _Courlieu_, l'_Emérillon_ du hardi Capitaine Jacques Cartier, eut reconnu cet immense continent, notre pays lui-même était divisé en _trois_ royaumes sauvages, le _Saguenay_, le _Canada_, l'_Hochelaga_. Les premiers missionnaires du Canada étaient au nombre de _trois_, les prêtres-récollets Jean Dolbeau, Denis Jamay, Joseph LeCaron qui mourut de chagrin de ne pouvoir reprendre ses travaux apostoliques au Canada redevenu français[18]. Ce fut le _trois_ Juillet 1608 que Samuel de Champlain fonda Québec, et ce fut le 23 Mars 1633 qu'il partit de Dieppe pour recouvrer la colonie rendue à la couronne de Louis XIII par le traité de St. Germain en Laye. Ce furent encore _trois_ vaisseaux, le _Saint Pierre_, le _Saint Jean_, le _Don de Dieu_,[19] que ramenèrent Champlain et reconquirent à la France Québec, aujourd'hui irrémédiablement perdu pour elle! Et ce fut le 23 Mai 1633 que la flottille mouilla devant la ville.
[Note 17: Gaspé le nom français du nom sauvage _Honguedo_ que signifie _le bout de la terre_.]
[Note 18: Le traité de Saint-Germain en Laye qui rendit le Canada à la France, fut signé, le 29 mars 1632.]
[Note 19: Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 258.]
Que voulez-vous, me dit en riant Laverdière, reprenant haleine, que voulez-vous, j'ai la passion du nombre _trois_! et je parierais sur lui tout l'argent que l'on perd, soit aux tables de jeux soit à la roulette. D'autre ont le culte du chiffre _sept_. Leur religion vaut la mienne, et vous savez comme moi qu'affaires de goût, de modes ou de ridicules ne se discutent pas! On les choisit seulement. J'ai les miens.
D'autre part, je vous avouerai, sans fausse honte que, de mon vivant, j'avais la superstition du nombre 13 excessivement développée dans l'imaginative.
Cela m'étonne!
En vérité? Vous le seriez davantage, si je vous en donnais la raison historique!
Historique?
Écoutes, j'en appelle à vos souvenirs d'études. Ce fut le 26 (deux fois treize), ce fut le 26 Juillet 1758 que Louisbourg capitula. Ce fut le 13 Juillet 1759, vers les deux heures du matin, que commença le bombardement de Québec. Ce fut le 13 septembre 1759 que se livra la première bataille des Plaines d'Abraham. Qui l'a perdue? Le 13 Septembre 1759 fut mortellement blessé le vaillant marquis de Montcalm. Avec qui et pour qui tombait Montcalm? Ce fut par le _treizième_ article du Traité de Paris, signé le 10 février 1763, que le roi Louis XV, de déshonorante mémoire, céda honteusement le Canada Français et son immense territoire à Georges III d'Angleterre. Rappelez-vous que la Révolution de 1837 fit monter treize canadiens français à l'échafaud.[20]
[Note 20: Colborne fit juger les prisonniers rebelles par une cour martiale; 89 furent condamnés à mort, 47 à la déportation, et tous leurs biens furent confisqués. _Treize_ condamnés, le Chevalier de Lorimier à leur tête, périrent sur l'échafaud. Ces mesures sévères furent fortement blâmées en Angleterre, même par des personnages puissants, entre autres par le duc de Wellington. Laverdière: _Histoire du Canada_, page 221.]
Je pourrais, continua Laverdière, multiplier les exemples: je ne vous donne que les plus cruels et les plus frappants, afin qu'ils restent mieux en mémoire. Remarquez, s'il vous plaît, que cette fatalité du chiffre treize est universelle, qu'elle ne suit pas telle et telle race, ou ne s'attache pas à tel et tel peuple en particulier. Ainsi, comme nous au Canada, les Anglais ont eu leurs dates historiques néfastes, frappées du même chiffre. Ce fut le 13 Juillet 1755 que l'héroïque vaincu de la Monongahéla, le brave général Braddock, mourut de ses blessures.[21] Ce fut le 13 Septembre 1759 que leur plus grand héros, James Wolfe, expira dans les bras de la Victoire. Ce fut le 13 juillet 1632 que Thomas Kertk remit l'_Abitation de Kébecq_ et le Château Saint-Louis entre les mains d'Emery de Caën et du sieur DuPlessis Bochart, les lieutenants de Samuel de Champlain. Le même jour, la garnison anglaise reprenait la mer et le chemin de la Grande Bretagne. Croyez-moi, le _Treize_ est une mauvaise carte; nous autres, Canadiens-Français, l'avons eue à la dernière main, et voilà pourquoi nous avons perdu la partie, la terrible partie jouée sur le tapis vert du champ de bataille.
[Note 21: Braddock avait eu cinq chevaux tués sous lui pendant l'action.]
Je lui dis en riant: Vous avez la haine du chiffre 13, j'en conclus logiquement que vous avez _la peur du vendredi_. Ces deux superstitions se complètent; leurs croyances ne forment qu'un dogme, comme leurs mutuelles et mauvaises influences se confondent et se fortifie. Le cas historique de M. de Montcalm en offre un saisissant exemple; il est blessé à mort un _treize_, il expire un _vendredi_, et on l'enterre un _vendredi_. Connaissez-vous rien de plus lamentable en matière de fatalité? Aussi, pour moi, c'est la meilleure des raisons comme la plus excellente des excuses de vous savoir de mon avis... sur ce point.
Que me chantez-vous là, interrompit Laverdière? Auriez-vous peur du vendredi par hasard? Vous m'étonnez!
Je lui renvoyai mot à mot sa réponse de tout à l'heure: En vérité! Vous le seriez bien davantage si je vous en donnais les raisons historiques.
Historiques? Allons donc? je vous écoute tous de même.
Frontenac, le plus illustre de nos gouverneurs, mourut un vendredi, le 28 novembre 1698, Montcalm, le plus brave de nos généraux mourut un vendredi, le 14 septembre 1759; le premier jour du bombardement de Québec était un vendredi, le 130 Juillet 1759, vous m'avez donné cette date-là vous-même, il n'y a qu'un instant; les Acadiens furent enlevés à Grand Pré le 5 septembre 1755, un vendredi; toujours un vendredi, le 5 août 1689, eut lieu l'épouvantable _massacre de Lachine_, une hécatombe humaine, une boucherie si horrible, que l'anéantissement successif des bourgades huronnes, et nos batailles perdues les plus sanglantes ne sont que de pâles échauffourées comparées à ce féroce coup de main de la Barbarie Indienne. L'histoire de la Nouvelle-France est encore rouge de ces tueries abominables de nos ancêtres blancs par les sauvages; 1646, 1647, 1648, 1649, 1650, 1651, 1652, 1653, 1654, 1656, 1660,[22] sont autant de millésimes ensanglantés qui se suivent comme les échos rapides, désespérés, de ces voix lamentables criant "au meurtre!" par toute la Nouvelle-France, sous le couteau des Iroquois. Et, cependant, 1689 seule demeure l'année terrible, l'année sinistre par excellence. _L'année du massacre_, c'est le nom qu'elle portera dans l'histoire. Et c'est un vendredi qui lui a valu tout cela! Enfin pour terminer, à votre manière, par un épisode du Règne de la Terreur, ce fut un vendredi, le 15 février 1839, que François Marie Thomas, Chevalier de Lorimier, monta sur l'échafaud!
[Note 22: 1646. Assassinats du Père Jogues et de Lalande. 1647. Meurtres commis par les Iroquois chez la tribu des Neutres. 1648. 700 personnes massacrées à la Mission St. Joseph. 1649. Destruction des bourgades huronnes St. Ignace et St Louis. Martyres de Brébeuf et de Lalemant. 1650. Première bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les Iroquois. 1651. Seconde bourgade de la tribu des Neutres enlevée par les Iroquois. 1652 Assassinats du Gouverneur DuPlessis Bochart et de 15 français. 1653. Attaques iroquoises contre Québec, Trois-Rivières et Montréal. 1654. Destruction de la Nation des _Eriés_ ou _Chats_. 1656. Massacre des Hurons par les Iroquois, à l'île d'Orléans. Assassinat du Père Garreau. 1660. Mort héroïque de Dollard des Ormeaux et de ses 17 compagnons martyrs.]
Je crois donc fermement que ces _raisons historiques_ justifient, et amplement, mes préjugés à l'égard du vendredi.
Êtes-vous sérieux, me répondit gravement Laverdière, et croyez-vous réellement qu'il y ait des jours heureux ou néfastes, des chiffres talismans, des quantièmes fatals ou des vendredis porte-malheurs? Entre ces deux superstitions j'aimerais encore mieux choisir la fatalité du nombre 13 que la male-main du Vendredi.
Vous n'avez donc pas lu Daniel de Foë; ou la philosophie de son rire vous aurait-elle échappé? Le spirituel railleur inspire à _Robinson Crusoé_ l'heureuse et neuve idée de nommer _vendredi_ le féroce cannibale qu'il vient de découvrir dans son île-prison de San Juan Fernandez.--Et pourquoi? En souvenir du jour où Selkirk rencontra ce moricaud la première fois? Apparemment, oui, mais en réalité, nullement. Il poursuivait le persiflage de ces superstitieux incurables, de ces malades imaginaires qui veulent que rien de bon n'arrive un vendredi, et rapportent fatalement à l'influence hostile du vendredi toutes les mauvaises rencontres, tous les désastreux hasards et toutes les catastrophes lamentables de la vie. Ce sauvage _Vendredi_ est gai comme un Mardi-Gras du carnaval italien, heureux comme Polycrate. Eh! vraiment! j'ignore pourquoi il ne le serait pas! Rappelez-vous que Molière, le plus grand des comiques modernes (et futurs probablement), avait l'âme triste, que les fossoyeurs chantent toujours, et qu'il n'y a rien comme une farce de croque-mort pour faire rire!
La peur du vendredi! mais il n'y a que les mauvais historiens et les mauvais prêtres qui aient cette épouvante-là.
Quant à la mort du Christ, vous savez ce qu'il en faut penser: vous êtes catholique, moi je suis prêtre. Job blasphéma-t-il, lorsqu'il regretta sur son fumier le jour de sa naissance: Et l'esclave que maudirait sa délivrance mériterait-il la liberté? N'en disons pas davantage sur ce propos.
Ce fut un vendredi, le 3 août 1492, que les caravelles du Génois quittèrent Palos et la terre d'Espagne, et ce fut un vendredi le 12 Octobre 1492, que le Nouveau-Monde apparut aux vigies de _la Pinta_! Cette découverte fut le plus grand événement de l'âge moderne. Les siècles à venir n'en produiront jamais un plus fameux!
Ce fut un vendredi, le 28 juillet 1606 que la charrue de Louis Hébert, laboura pour la première fois le sol fécond de notre bien-aimée patrie.[23] Après trois siècles de récollets débordantes et d'exubérantes moissons, la prodigieuse terre du Canada n'est pas encore épuisée que je sache. Dites-moi la date où elle deviendra stérile? Prenez garde, jeune homme, que ce ne soit un vendredi!
[Note 23: "Le vendredi, lendemain de notre arrivée (27 juillet 1606), le Sieur de Poutrincourt affectionné de cette entreprise (_l'établissement de Port Royal en Acadie_) comme pour soi-même, mit une partie de ses gens en besogne, au labourage et culture de la terre, tandis que les autres s'occupaient de nettoyer les chambres et chacun appareiller ce qui était de son métier. Ce coup de charrue est le vrai commencement de la colonie française en Acadie."--LESCARBOT. "Louis Hébert, apothicaire de Paris, avait accompagné Poutrincourt dès 1604, et c'est probablement lui qui dirigea les travaux d'agriculture dont parle Lescarbot... Nous retrouvons Hébert en Acadie et plus tard à Québec, car il fut le premier laboureur de ces deux contrées, et les Acadiens comme les canadiens voient en lui le colon fondateur de leurs races." Benjamin Sulte: _Histoire des Canadiens-Français_, Tome Ier, chapitre III, page 63.
Louis Hébert paraît être né à Paris, où il avait épousé Marie Rollet. En 1606, il passa à l'Acadie et Lescarbot en parle dans les termes suivants: (liv. IV): "Poutrincourt fit cultiver un parc de terre pour y semen du blé à l'aide de notre apothicaire, Louis Hébert, homme qui, outre l'expérience qu'il a en son arte, prend grand plaisir au labourage de la terre." Ferland: _Notes sur les Régistres de Notre-Dame de Québec_, page 9.]
Ce fut un vendredi, le 24 avril 1615, que le _Saint-Étienne_ partit de Honfleur avec Denis Jamay, Jean Dolbeau et Joseph Le Caron, les trois premiers missionnaires du Canada.
Ce fut un vendredi, le 26 juin 1615, que la première messe fut dite à Québec. [24]
[Note 24: Il faut excepter les messes dites, pendant l'hivernage des vaisseaux de Jacques Cartier, en 1535-36, par les aumôniers de la flotte, Dom Anthoine et Dom Guillaume Le Breton.]
Ce fut un vendredi, le 6 juin 1659, que François de Montmorency Laval, notre premier évêque, arriva à Québec.
Ce fut un vendredi, le 20 octobre 1690, que Frontenac chassa des battures de la Canardière les miliciens de la Nouvelle-Angleterre, et les força de se rembarquer, dans le désordre d'une folle panique, sur les vaisseaux de l'amiral Phips.
Ce fut un vendredi, le 13 septembre 1697, que le héros de la Baie d'Hudson, Iberville, enleva le fort Nelson aux Anglais.