Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Chapter 2
Encore l'imagination de celui qui invente à conditions pareilles aux miennes se trouve-t-elle, avec un semblable canevas, terriblement réduite, affreusement bridée, dans le champ même de ses évolutions, le terrain par excellence de ses manoeuvres, la _description_. Son action restreinte demeure étroitement liée aux _causeries_ d'équipages que défraient un petit nombre de circonstances inconnues, mais vraisemblables, aussi rares et aussi vulgaires cependant que les événements quotidiens, traversant la monotonie d'un long et triste hivernage. Qui plus est, ces _causeries de matelot_ se rattachent à très peu de sujets; sujets difficiles que l'imagination ne trouve qu'en évoquant la vérité des sentiments intenses, vivaces, je le veux bien admettre, mais aussi, communs à tous les hommes: sentiments de regrets amers, angoisses lancinantes, d'illusions éblouies, croisées presqu'aussitôt de désespoirs extrêmes, tous _sentiments personnels_ à ces Français, acteurs d'une héroïque aventure, encore plus rongés de nostalgie que de scorbut.
Aussi, ai-je cru devoir introduire dès le départ de l'action, un interprète qui l'accompagne à travers l'intrigue, jusqu'à la fin du récit. Cet interprète n'est pas mis là uniquement pour traduire les pensées ou les sentiments des principaux rôles, la seule clarté du langage devant suffire à cela, mais pour compléter chez le lecteur la connaissance historique de ces mêmes personnages, de l'époque et du pays où ils ont vécu, de leurs travaux, de leurs oeuvres.
Pour créer le type de ce personnage je n'ai eu qu'à me souvenir. Car j'ai connu, intimement connu, dans ma vie d'écolier, au Séminaire de Québec, Monsieur l'abbé Charles Honoré Laverdière, l'érudit archéologue, l'éminent prêtre historien; et nul autre que lui ne m'a semblé plus apte à remplir vaillamment ce premier rôle.
J'ai dit _interprète_, j'aurais mieux fait d'écrire _coryphée_; car mon cicerone fantaisiste lui correspond et lui ressemble étonnamment. Avec cette différent toutefois que le coryphée des tragédies grecques donne la réplique aux acteurs en scène, cause, discute approuve, censure, pleure, se lamente s'inquiète, se réjouit, se glorifie, s'exalte avec eux; tandis que, dans le cas actuel, notre Mentor donne la réplique à l'auditoire, c'est-à-dire aux lecteurs du livre. Il cause avec eux, discute, approuve, condamne les idées, les sentiments, les espérances, les désespoirs, les ambitions, les étonnements, les rêves des compagnons de Jacques Cartier. Il profite conséquemment de l'occasion continuellement présente de donner à ses auditeurs un _Cours quasi complet d'Histoire du Canada_. Un nom d'homme ou de ville, une parole, une action, une place, un monument, cités aux dialogues, ou mentionnés dans la partie descriptive de l'ouvrage, sont pour lui autant de raison de prendre la parole.
Ajoutez encore, comme prétextes de causerie, les analogies d'événements ou de circonstances, les coïncidences heureuses ou bizarres, les antithèses surprenantes d'une vie toute semée d'aventures singulières, les parallèles glorieux, ou les fâcheux contrastes providentiellement établis entre les hommes et leur vocation, et vous aurez autant d'à-propos, autant d'excuses, pour ce coryphée historique de reprendre la parole, de la garder plus longtemps même que les personnages en scène, sa qualité de cicerone officiel lui permettant d'être prolixe, voire même bavard sas trop d'inconvénient pour l'auteur du livre, qui cause à sa place.
Et de même que, dans les choeurs de la tragédie antique, le coryphée parlait quelquefois au nom de la foule, de même Laverdière parlera, de sa voix claire et forte, au nom de l'histoire du Canada. Cet homme autorisé en sera l'interprète accompli, et sa parole sera si vraie, si juste, que chacun, en l'écoutant, croira entendre un écho de ses propres pensées.
Et si le lecteur constate une divergence, ou plus, une contradiction entre Laverdière, prononçant le jugement de la postérité, l'opinion publique actuellement reçue, quelques heures de sage réflexions ne tarderont pas à lui faire reconnaître et accepter la sentence du prêtre historien. Car Laverdière ne tergiverse jamais et jamais n'hésite entre l'opinion que l'on a et l'opinion que l'on devrait avoir sur tel homme, telle époque ou tel événement historique.
* * *
C'est donc au milieu d'un groupe de matelots que Laverdière se présente. Les hardis malouins, les audacieux Bretons, compagnons de la fortune et de la gloire de Jacques Cartier apparaissent; au lieu d'une troupe de comédiens, c'est l'équipage d'une marine française qui donne à bord de trois vaisseaux, je ne dirai pas le premier acte, mais la première scène de cet immortel drame historique joué au Canada par la France Catholique royale, pendant trois siècles consécutifs, et sans chute de rideau. Laverdière n'est que le coryphée du spectacle; conséquemment il lui appartient, et, comme toutes les opinions que je lui prête, la critique qu'il en peut faire est réversible, et les lecteurs de ce livre ont le droit de l'applaudir ou de le siffler.
_Un rôle d'équipage_ pour canevas! J'avoue la désespérante aridité de mon sujet; mais la logique de mon raisonnement autant que le but de mon travail n'empêchent de choisir. D'autre part, le mot _Noël_, pour qui le médite profondément, nous ouvre tout un horizon de l'histoire canadienne-française. Ce vieux cri de joie gauloise portera-t-il bonheur à cet essai littéraire? Mes espérances veulent répondre oui; mais je me souviens à temps que l'Avenir seul a la parole. D'ailleurs, étant donné l'ingratitude et le fardeau d'une pareille étude, je n'en estimerai mon succès que meilleur, si toutefois le succès... arrive.
S'il arrive! Eh! viendra-t-il jamais? Franchement j'aimerais mieux attendre la Justice. Cette redoutable Boiteuse tarde souvent jusqu'au soir de la vie; elle est lente, si lente quelquefois que les méchants, que les coupables, les impunis de tous les forfaits comme les heureux de tous les crimes, finissent par croire qu'il existe pour elle une vieillesse et qu'elle pourrait bien mourir avant eux. Mais Elle vient à son heure, toujours avant la fin, jamais trop tard. Le Succès, lui, n'est pas tenu d'arriver. Voilà ce qui inquiète. A tout événement, l'on me tiendra peut-être compte de n'avoir pas apporté à l'appui de ma thèse un exemple facile ou de labeur ou d'imagination.
ERNEST MYRAND
Québec, 25 décembre 1887.
ÉCOLE NORMALE-LAVAL Québec, 4 avril 1887.
L'honorable G. OUIMET. Surintendant de l'Instruction Publique.
MONSIEUR LE SURINTENDANT.
J'ai entendu lire l'ouvrage de Monsieur Ernest Myrand, _Une fête de Noël sous Jacques Cartier_. L'impression qui m'est restée de cette lecture est des plus favorables.
Au point de vue religieux, il ne m'a paru y avoir absolument rien à reprendre; au contraire, tout y est édifiant, moral, rempli de cette foi naïve et ardente qui animait nos pieux ancêtres Bretons et Normands.
Au point de vue historique ce travail ne mérite que des éloges. L'auteur, pénétré de respect et d'affection pour les vénérables monuments de notre histoire a pris pour base de son récit nos plus anciennes annales, et a voulu rassurer et satisfaire les lecteurs sceptiques ou incrédules en mettant toujours en note le texte primitif des documents sur lesquels il s'appuie.
Cet ouvrage, qui a dû coûter à son auteur beaucoup de recherches, me paraît propre à faire aimer notre histoire et à faire étudier nos vieilles archives, mine précieuse qui gît depuis si longtemps dans la poussière de l'oubli et qui renferme encore tant de richesses inexplorées. Chaque fois que l'occasion s'en est présentée, le brillant écrivain à travaillé à grouper habilement une foule de faits historiques, à les lier en faisceaux et à en former comme une gerbe de lumière propre à éclairer la marche et à soulager la mémoire de l'étudiant; la vérité est partout respectée et l'on s'instruit en s'amusant à une saine lecture.
C'est un bon moyen, je crois, de vulgariser l'histoire consignée dans nos archives canadiennes comme Jules Verne a vulgarisé la science, en la présentant sous une forme attrayante et à la portée de tous les esprits. Tout Canadien aimera à lire _Une fête de Noël sous Jacques Cartier_ et en retirera, sans aucun doute, de grands avantages.
Le style de cet ouvrage m'a paru élégant, facile, plein de chaleur et de mouvement, propre à en assurer le succès dans toutes les classes de la société.
Veuillez agréer, Monsieur le Surintendant, l'hommage de mon sincère et respectueux dévouement.
L. N. BÉGIN, Ptre.
ARGUMENT ANALYTIQUE
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PROLOGUE
UN CAUSEUR D'AUTREFOIS.
Le 24 Décembre 1885, à Québec, l'auteur d'_Une Fête de Noël sous Jacques Cartier_ rencontre, sur la _Grande Allée_, le personnage de Laverdière.--La conversation s'engage et l'archéologue en profite pour donner libre essor aux souvenirs historiques de sa puissante mémoire.--Ce que lui rappelaient en particulier le chiffre _trois_, le nombre _treize_ et la journée du _vendredi_.--Quelle ville regardait Laverdière. Carillons de Noël.--Une cloche absente.--Pourquoi la foule accourait à Notre-Dame.
CHAPITRE I
LA NEF-GÉNÉRALE: "_Grande Hermine._"
Laverdière propose à son compagnon de route d'entrer à l'église... et le transporte, à 350 ans de distance, au minuit du 25 Décembre 1535.--La Forêt de Donnacona.--Ancienne topographie historique.--Ce qu'on peut voir dans un profil de rivière.--Les trois vaisseaux de Jacques Cartier.--Une chambre de batterie dans _La Grande Hermine_.--Office divin: Dom Guillaume Le Breton, le premier des aumôniers de Jacques Cartier pontifie en présence du Capitaine Découvreur, des officiers de la flottille et de tout le personnel valide des trois équipages.--Etude sur les noms inscrits au rôle d'équipage.--Le décor de la Nef-Générale.--Les trois voilures des navires identifiées par Laverdière.--Notre-Dame de Roc-Amadour.--_Adeste fideles_.--Foi ardente du Découvreur.
CHAPITRE II
LA CARAVELLE; "_Petite Hermine_"
Un vaisseau-hôpital.--Les scorbutiques de la flottille.--Dom Anthoine.--Le récit d'Yvon LeGal.--Les prières de la Nativité.--Ce que chante la Liturgie Catholique dans l Province de Québec.--Hymnes d'église; leurs paraphrases historiques.--Les sonneries de la _Petit Hermine_.
CHAPITRE III
LA GALIOTE: "_Emérillon_".
Les deux promeneurs quittent le vaisseau-hôpital, jettent un coup d'oeil sur le _Fort Jacques Cartier_, et se rendent à l'embouchure du ruisseau Saint-Michel.--Ils y découvrent l'_Emérillon_ enlisé dans la neige.--Le cadavre du premier scorbutique, Philippe Rougemont, a été déposé à bord de la galiote. Eustache Grossin, compagnon marinier, Guillaume Séquart et Jehan Duvert, charpentiers du navire, font auprès du cercueil de leur camarade la veillée des morts.--Causeries des matelots. Que deviendra Stadaconé? La bourgade sera-t-elle grande ville? Et la montagne, comme le rocher de Saint-Malo, aura-t-elle une ceinture de remparts crénelés, des murailles, des tours, une citadelle pour diadème?--La mémoire de Jacques Cartier sera-t-elle immortelle?--Adieux à Rougemont.--Les dernières prières.
CHAPITRE IV
UN NOËL BRETON.
Réflexions de Laverdière sur les _Noëls_ de la Nouvelle-France.--Ce que les gars de Saint-Malo pensaient des aurores boréales.--Qui les aurait bien expliquées.--La bûche de Noël--Feu de joie.--Invocations de Jacques Cartier.
ÉPILOGUE
Comment s'en alla Laverdière.--Et ce qu'il advint des trois vaisseaux de Jacques Cartier.
UNE FÊTE DE NOËL SOUS JACQUES CARTIER
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CHAPITRE PREMIER
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PROLOGUE
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UN CAUSEUR D'AUTREFOIS
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L'un de vos amis, me disait Laverdière, quelque littérateur à imagination brillante, écrira sans doute merveilles sur "_Québec en l'an 2,000_". Que prouvera son succès? Pour l'avoir traité avec un éclatant mérite, ce sujet en demeurera-t-il moins léger, capricieux, fantaisiste? Il me rappelle, par sa facilité d'exécution, ces dentelles amusantes, ces broderies au crochet, que l'on peut, à loisir, commencer, continuer, abandonner, reprendre ou terminer sans compter les mailles ou les points, ni même regarder aux dessins du patron.
C'est le genre préféré des talents faciles et paresseux. Pas d'études pour ceux-là, pas de recherches ardues, pas de contraintes historiques ou d'obstacles d'archéologie; il leur suffit de s'abandonner à la dérive, à la grâce du style et de l'imagination, au fil de la plume... le fil de l'eau, l'aval de la rivière. Et le tour est fait.
Mais, pour les vaillants du travail intellectuel, pour les archivistes, les chroniqueurs, les historiens, pour ceux-là qui remontent les rapides _à la perche_, refoulent les courants à coups d'aviron, font les portages longs et pénibles, reprennent enfin les explorations d'avant-garde hardiment risqués par les pionniers de la civilisation chrétienne, sur une route encore lumineuse, après trois cents ans, du passage de la gloire catholique française,--pour ceux-là, ce n'est pas le Québec chimérique et fantaisiste du vingtième siècle qu'ils cherchent, mais le Québec des âges héroïques, celui du 31 Décembre 1775, ou celui du 13 Septembre 1759; le Québec provoquant et fier du 16 Octobre 1690, ou le Québec affolé des nuits d'Octobre 1660; le Québec puritain du 20 Juillet 1629, avec le drapeau anglais flottant aux tourelles du Château St. Louis, ou le _Kébec_ Fondé du 3 juillet 1608, le _Kébecq_ se Samuel de Champlain, ou bien encore, ou bien enfin le _Stadaconé_ de Donnacona, la sauvage et primitive capitale d'un royaume barbare, la bourgade algonquine, l'amas de cabanes indiennes blotties, come des poussins, sous une aile d'oiseau, [4] le _Canada_[5] de Jacques Cartier, l'immortel découvreur de notre beau pays, aperçut, au matin du 14 septembre 1535, à sept demi-siècles de notre époque.
[Note 4: "Suivant M. Richer Laflèche, ancien missionnaire (l'évêque actuel du diocèse des Trois-Rivières) _Stadaconé_ dans la langue des Sauteurs signifie _aile_. La pointe de Québec ressemble par sa forme à une aile d'oiseau." Ferland, Histoire du Canada, Tome Ier, page 90.]
[Note 5: "Ils (les sauvages) appellent une ville: _Canada_". Voyage de Jacques Cartier 1535-36, verso du feuillet 48.]
Ces retours au passé historique du Canada ne sont pas seulement un plaisir de l'esprit, un exercice de la mémoire, une satisfaction d'orgueil national, ils demeurent encore la préoccupation continue des âmes grandes, des coeurs bien nés dans la poitrine à la hauteur des faveurs reçues, et qui se font un devoir sacré, une religion sévère de leur souvenir; dans la crainte que les aïeux, que les ancêtres ne soient hélas! pour l'avenir, contraints de compléter la mesure de leurs inestimables bienfaits en en pardonnant l'ingratitude.
C'était le maître-ès-arts, Charles Honoré Laverdière qui me parlait ainsi, à Québec, la nuit du vingt-quatre Décembre, mil-huit-cent-quatre-vingt-cinq. Il pouvait être onze heures et demie du soir; conséquemment, pour parler le langage moderne, le style rapide du chemin de fer, nous n'étions plus qu'à trente minutes de Noël;--trente minutes, un temps égal à la distance qui nous séparait tous deux de la ville où nous allions rentrer.
Aussi fallait-il marcher très vite pour arriver à Notre-Dame au temps de la Messe de Minuit. Car nous étions encore loin, très loin même sur la route, la _Grande Allée_, la rue fashionable par excellence du quartier à la mode de notre actuelle cité, l'antique _chemin du Cap Rouge_, trois fois centenaire comme la mémoire de Jacques Cartier. L'incomparable beauté de la nuit, le besoin d'être seul, de penser librement, longuement, l'idée et la raison d'un livre m'avaient engagé à refaire une fois de plus, et certes sans regrets, la fascinante promenade du belvédère.
Or, Laverdière était mort le 11 mars 1873. Rien, comme la date précise de son décès et le quantième de son enterrement, n'était plus facile à relever dans les régistres de l'état civil. Je dis bien aux régistres de l'état civil, car, dans la chapelle du Séminaire des Missions Etrangères[6], où le saint prêtre dormait enterré depuis douze ans, il n'y avait point de mausolée, de marbre funéraire, pas même une épitaphe gravée à son nom, qui rappelât à la mémoire distraite des vivants ce mort enseveli sous le parvis du sanctuaire. En cela, il n'était pas plus maltraité par l'ingratitude des hommes que son frère illustre d'études et de sacerdoce, Jean-Baptiste Antoine Ferland, couché, aussi lui, quelque part sous le choeur de Notre-Dame de Québec, moins oublié même que Messieurs de Frontenac, de Callières, de Vaudreuil, de la Jonquière [7], quatre des plus fameux gouverneurs de notre Canada Français, obscurément enfouis à la Basilique, sous je ne sais plus quelle chapelle latérale [8].
[Note 6: Nous avons pris habitude d'appeler Séminaire de Québec, le Séminaire des Missions Etrangères à Québec.]
[Note 7: Ce fut en septembre 1796, que les cendres du comte de Frontenac, du chevalier de Callières, du marquis de Vaudreuil et du marquis de la Jonquière, furent transportées de l'Église incendiée des Récollets à la Cathédrale de Québec.
On agita l'idée d'élever dans la cathédrale un modeste marbre funéraire à chacun de ces grands noms et de ces grands chefs de notre race. La chose fut mis à l'étude, et ce bel et si bien, que quatre-vingt trois ans après la translation de ces ossements tout est encore à faire! Frontenac, Callières, Vaudreuil, La Jonquière dorment dans la ville qui a été le siège de leur gouvernement sans avoir même une épitaphe pour rappeler aux vivants où ils sont, et ce qu'ils étaient! Il est vrai que Champlain, le fondateur de notre ville, n'a pas encore de monument et que le chevalier de Mésy, autre gouverneur de la Nouvelle France, gît ignoré dans le cimetière des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Québec!
Faucher de Saint Maurice--_Relation des Fouilles faites au Collège des Jésuites, page 11_.]
[Note 8: Très probablement la chapelle Notre-Dame de Pitié. L'_Histoire du Canada_ par Smith, publiée à Québec en 1815, nous a conservé les inscriptions gravées sur les cercueils de ces quatre Gouverneurs de la Nouvelle France. Les voici:
I. M. DE FRONTENAC.--Cy gyt le Haut et Puissant Seigneur Louis de Buade, Comte de Frontenac, Gouverneur Général de la Nouvelle France, mort à Québec, le 28 Novembre 1698.
II. M. DE CALLIÈRES.--Cy gyst Haut et puissant Seigneur Hector de Callières, Chevalier de Saint-Louis, Gouverneur et Lieutenant Général de la Nouvelle France, décédé le 26 mai 1703.
III. M. DE VAUDREUIL.--Cy gist haut et puissant Seigneur Messire Philippe Rigaud, Marquis de Vaudreuil, Grand Croix de l'ordre militaire de Saint Louis, Gouverneur et Lieutenant Général de toute la Nouvelle France, décédé le dixième octobre 1525.
IV. M. DE LA JONQUIÈRE.--Cy repose le corps de Messire Jacques Pierre de Taffeneil, Marquis de la Jonquière, Baron de Castelnau, Seigneur de Hardaramagnas et autres lieux, Commandeur de l'ordre royal et militaire de Saint Louis, Chef d'Escadre des armées Navales, Gouverneur et Lieutenant Général pour le Roy en toute la Nouvelle France, terres et passes de la Louisiane. Décédé à Québec le 17 may 1752, à six heures et demie du soir, âgé de 67 ans.]
En vérité j'aurais dû me rappeler que Laverdière était mort, et mort depuis douze ans, quand son fantôme m'adressa la parole, la nuit de Noël 1885. Quels motifs occultes, quelles raisons majeures, quelles urgences surnaturelles amenaient donc sur ma route ce revenant d'outre-tombe? Pourquoi, comment, et depuis quand Laverdière était-il là? Encore aujourd'hui ma mémoire ne donne à ces questions rétrospectives que de flottantes et tardives réponses. Par contre, ce dont je me souviens parfaitement est qu'il m'apparut si brusquement et me reconnut si vite, que, dans la joie première de notre mutuelle surprise, cette pensée de lui demander d'où il venait me manqua absolument.
Ce mot _joie_ en étonnera plusieurs. Et cependant, je le dis sans vantardise, l'idée même d'avoir peur ne me vint pas, non par excès de courage, mais pour cette autre raison non moins singulière et rare que j'oubliai de me rappeler... que Laverdière était mort! Je n'ai pas encore eu de pire distraction.
La présence quotidienne de sa photographie, la lecture de ses oeuvres, l'habitude constante de les étudier, une discussion historique toute récente, où l'on avait longtemps et bien parlé de lui, m'avaient sans doute, et à mon insu, préparé doucement à cette rencontre, terrifiante é tous égards, mais qui, dans l'état actuel de mon esprit, me parut alors aussi naturelle que fortuite. Comme les organes corporels, les facultés de l'âme ont leurs torpeurs; torpeurs partielles et temporaires, si l'on veut, de la capricieuse mémoire, mais suffisantes cependant, et de mesure à expliquer autant qu'à produire ce bizarre phénomène cérébral.
Rien de fantastique d'ailleurs ne trahissait la présence du revenant chez le prêtre archéologue: ni le vêtement flottant sur la charpente du squelette, ni la démarche solennelle de silence glacial eu de sinistre gravité, ni l'accent sépulcral de la voix creuse, ni la pâleur jaunâtre du visage. Le vent ne faisait pas osciller son fantôme et les lumières oranges du gaz, ou les rayons bleu-acier des lampes électriques n'en traversaient pas le spectre à la manière du jour pénétrant une vitre, mais projetaient, au contraire sur la blancheur immaculée de la neige, l'ombre intense de son corps palpable.
Devinez d'où je viens? me dit-il
Je lui avouai que je ne devenais pas du tout.
Je suis allé à Sillery, voir le monument que les citoyens de cette localité ont élevé à la mémoire du fondateur de leur paroisse[9] et au premier missionnaire[10] de la Nouvelle-France.[11]
Puis Laverdière me raconta le détail attachant de cette découverte historique dont il avait partagé l'honneur avec son frère d'études et de sacerdoce, l'abbé Raymond Casgrain.
De celle-ci il passa à une autre, puis à une autre, et de cette autre à une quatrième, toujours en remontant à travers les dates,--de Brûlart de Sillery, Commandeur de l'Ordre de Malte, au Chevalier de St. Jean de Jérusalem Charles Huault de Montmagny;--de Montmagny, à Brasdefer de Chasteaufort[12];--de Chasteaufort, à Samuel de Champlain; de Champlain, à M. De Monts;--de M. De Monts, à M. De Chates;--De M. de Chates, à Chauvin;--de Chauvin, au marquis de la Roche;--du Marquis de la Roche, à Roberval;--de Roberval, à Jacques Cartier;--de Jacques Cartier au florentin Jean Verrazzano.
[Note 9: Noël Brûlart de Sillery, fondateur de la résidence de Saint Joseph. Il a donné son nom à la paroisse actuelle de Sillery.]
[Note 10: Ennemond Massé, premier missionnaire jésuite au Canada.]
[Note 11: Ce fut à son voyage de 1524, que Jean Verrazzano, florentin au service de François Ier, prit possession du Canada au nom du Roi et lui donna, le premier, le nom de _Nouvelle France.--Relation abrégée de quelques missions des Pères de la Compagnie de Jésus dans la Nouvelle France_ par Bressani--annotée par le Père Martin.--Appendice, page 295.]
[Note 12: Marc Antoine Brasdefer de Chasteaufort, _administrateur_ jusqu'au 11 Juin 1636.]
Aux clartés rayonnantes de cette intelligence d'élite, ces grands personnages de l'histoire Canadienne Primitive apparaissaient comme des acteurs rentrés tout à coup en scène et jouant, sur le théâtre même de leurs fameux exploits, les premiers rôles comme les premiers actes de notre héroïque épopée. Seulement, ils avaient tous la voix, l'harmonieuse voix de Laverdière; ce qui, selon moi, ne gâtait en rien l'expression de leurs sentiments les plus nobles et de leurs plus fières pensées.