Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Chapter 16
Les matelots se grisaient eux-mêmes, et très vite, à cette clameur enthousiaste. Ils trépignaient de joie, s'embrassaient, lançaient en l'air leurs bonnets de fourrure, exécutaient des moulinets fantastiques avec leurs torches, les secouaient au dessus de leurs têtes, les brandissaient avec de telles saccades que les flambeaux, dans leurs évolutions rapides, pleuvaient Des étincelles comme les grosses pièces d'un feu d'artifice à la féerique apogée de son spectacle.
Je demandai au maître-ès-arts ce que les Bretons voulaient dire avec cet éternel refrain, cette crucifiante ritournelle de "_Na, unau, nau!_" un véritable aboiement de loup en famine.
Et Laverdière me répondit: C'est un vieux mot druidique, un vieux cri païen, qui veut dire, en bon français et en bon chrétien: _Noël! Noël!! Noël!!!_
Ça, n'en soyez pas scandalisé. L'idolâtrie s'utilise comme toute autre chose. Rappelez-vous qu'autrefois, aux bons vieux temps du catholicisme, les saints faisaient charrier la pierre des églises par le démon, sans contrat. Cela sauvait du temps, de la main d'oeuvre et du numéraire. Ce fut aussi le diable qui donna le plan de la cathédrale de Cologne; cette fois encore Satan ne fut pas payé: on plaida contre lui en sa qualité d'hérétique. Mais Belzébuth se rattrapa largement et prit sur l'évêque de Cologne, Engelbert, une revanche éclatante. Il joua contre lui les âmes de tous ses ouvriers maçons, et n'en perdit que trois! Que voulez-vous, l'évêque était D'une faiblesse lamentable au brelan. Il s'excusa du mieux qu'il put auprès du bon Dieu, disant que les cartes étaient neuves et que son terrible adversaire trichait à son tour de battre. Mais il ne brûla pas le jeu. Et, depuis lors, dans les couvents, les moines et les esprits malins continuèrent à perdre ou gagner les âmes... des autres! tout ceci est encore moins édifiant qu'authentique!
Et Laverdière riait! De si bon coeur, que je pensais, en l'écoutant, à la gaieté de Colin de Plancy, un railleur aimable, se gaudissant, aussi lui, aux frais et dépens du Moyen-Age.
L'archéologue ajouta: Soyez attentif maintenant; nous allons être témoins de l'un des plus beaux noëls pittoresques et caractéristiques de la vieille France.
C'était, en effet, un spectacle étrange, que la célébration de cette fête historique religieuse, croisée, comme un tissu, de superstitions païennes et de catholiques légendes: solennité merveilleuse par excellence où les mystères de la liturgie druidique alternaient, au cérémonial, avec la pompe du rite chrétien de symboles, la poésie des usages normands, des coutumes provençales et des séculaires traditions bretonnes.
Je vis alors le premier des aumôniers de Jacques Cartier, Dom Guillaume LeBreton, s'avancer tout auprès du feu et lire sur lui,--comme autrefois les exorcistes dur la tête des possédés--l'Évangile de la messe de Noël.
Cela m'étonna fort et j'en demandai la raison à Laverdière.
C'est un _feu nouveau_, me répondit le maître-ès-arts, et l'usage veut qu'il soit béni.
Et Laverdière me raconta qu'il existait en France, au seizième siècle, dans chacune des chaumières de hameaux une tradition immémoriale prescrivant d'allumer à la lampe du sanctuaire de l'église voisine le feu qui devait consumer la bûche de Noël.
Les Français-Bretons, me dit-il ont suppléé d'autant à l'impossibilité de brûler la _tronche de naus_ dans un feu de rameaux bénis, là-bas, à St-Malo, le jour de la Pâque Fleuries.
Jacques Cartier, Marc Jallobert, Guillaume Le Breton Bastille les ont tous trois apportés de la muraille de leurs demeures aux murailles de leurs navires, comme autant de gardes-bonheur, de talismans chrétiens contre les dangers de la mer et les périlleux hasards de leur entreprise.
C'est une pensée heureuse, n'est-ce pas, et le rapprochement en est poëtiquement trouvé. Je ne lui sais de supérieur dans l'histoire de notre pays, que cet autre ingénieux stratagème des missionnaires jésuites qui plaçaient des vers luisants dans la lampe du sanctuaire trop pauvre hélas! pour brûler toute une nuit devant l'autel du Saint-Sacrement.
C'était un bûcher colossal, mesurant, au bas calcul, vingt pieds de hauteur; une superbe pyramide, ou mieux un cône plein, où entrait évidemment tout le bois d'un chêne. D'habiles espaces avaient été ménagés aux courants d'air, et les interstices multipliés entre les pièces rugueuses étaient profondément calfeutrés d'écorces de bouleau, de brindilles de pins, de branchages rouges de sapins morts, de feuilles sèches, de vieilles étoupes pleines d'huile, de gros paquets de mousse trempées, comme des éponges, de thérebinthe et de goudron. Tout ce cumul de matière inflammables produisait un feu intense. Aux ronflements formidable de la flamme activée par le vent furieux d'une tempête qui commençait à souffler, les bois de chêne, les branches sèches, les écorces torsives, les résines et les noeuds francs répondaient par des explosions de colère et des crépitements d'armes à feu, sonores, serrés soutenus, comme autant de feux croisés de mousqueterie.
"En ce temps-là, disait la belle voix reposée de Dom Guillaume Le Breton, en ce temps-là, César-Auguste rendit un édit pour le dénombrement de ses sujets par toute la terre. Ce premier dénombrement se fit par les soins de Cyrinus, préfet de Syrie. Tous allèrent donc se faire inscrire, chacun dans la ville d'où il était. Et comme Joseph était de la famille et de la maison de David, il sortit de Nazareth, ville de Galilée, et vint en Judée dans une ville de David appelée Bethléem afin de s'y faire enregistrer avec Marie, son épouse, qui était enceinte. Et comme ils y étaient, le terme arriva où elle devait enfanter, et elle enfanta de son fils premier-né; elle l'enveloppa de langes, et le coucha dans une crèche, parce qu'il n'y avait point de place pour eux dans l'hôtellerie. Or, il y avait dans ce pays des bergers qui veillaient pendant la nuit à la garde de leur troupeau. Et voilà qu'un Ange du Seigneur se tint près d'eux, et la lumière de Dieu les environna des ses rayons..."
A ce moment précis où l'aumônier prononçait cette parole de l'Évangile: _Et claritas Dei circumfulsit eos_, il se produisit un phénomène étonnant de coïncidence. Le bûcher, comme s'il eût été dévoré par un feu intelligent, s'affaissa tout à coup avec une telle recrudescence de chaleur et de lumière que les marins reculèrent et rompirent brusquement leur cercle pour ne pas eux-mêmes être rôtis vifs par le brasier que déferlait sur la glace comme une mer de feu!
Cet événement, conséquence ordinaire d'une cause très naturelle, fut cependant accepté comme un prodige par ces témoins à imaginations vives, ardentes comme leur foi. Aussi, la plupart des matelots spectateurs de cette merveille, crièrent-ils à pierre fendre: "Miracle! Miracle!!"
L'aumônier, et avec lui le Capitaine-Général, les officiers de marine et les gentilshommes firent trois fois le tour du feu. Alors il fut solennellement béni par Dom Guillaume Le Breton.[145]
Tout aussitôt Jacques Cartier demanda: Où est Benjamin?
Or, il n'y avait pas un seul homme qui s'appelât _Benjamin_ dans les trois équipages et j'en fis de suite la remarque à Laverdière qui me répondit:
Le capitaine découvreur demande quel est le plus jeune matelot de la flottille, car une vieille coutume, particulière à la Bretagne, et universellement respectée en France, veut que le plus jeune enfant de la famille préside à la bénédiction du feu.[146]
[Note 145: "Mais avant de s'asseoir à table on procède à la bénédiction du feu." La Rousse: _Grand Dictionnaire_, au mot _Noël_, page 1046.
"Le curé avec son vicaire, ses chantres, ses choristes, sa croix et sa bannière (_celle de la paroisse_) fait trois fois le tour du feu." Vicomte Walsh: _Tableau Poétique des Fêtes Chrétiennes: la St-Jean-Baptiste_, page 329, édition de 1850.
"Le 23 (Juin 1646) se fit le feu de la St-Jean, sur les 8 heures et demie du soir: M. le Gouverneur (_Montmagny_) envoya M. Tronquet pour sçavoir si nous (les jésuites) irions; nous allâmes le trouver, le père Vimont et moi (_Jérôme Lalement_) dans le fort. Nous allâmes ensemble au feu. M. le Gouverneur l'y suit et lorsqu' l'y mettait je chanté (sic) l'_Ut queant laxis_ et puis l'oraison." Journal des Jésuites, page 53, année 1646--page 89, allée 1647--page 111, année 1648--page 127 année 1649--page 141, année 1650.
"Le 23 (Juin 1666) la solennité du feu de la St-Jean se fit avec toutes les magnificences possibles. Monseigneur l'évesque (_Laval_) revestu pontificalement avec tout le clergé, nos pères (les jésuites) en surplis, etc., etc. Il (_Laval_) présenta le flambeau de cire blanche à Monsieur de Tracy (_le Gouverneur_) qui le lui rend et l'oblige à mettre le feu le premier, etc." _Journal des Jésuites_, page 345, année 1666.
Comme on le voit, ce récit imaginaire suit, observe, avec une rigoureuse exactitude, le précis de la tradition.]
[Note 146: Voir _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, année 1884.]
Jacques Cartier dit pour la seconde fois: Où est Benjamin? Et presque aussitôt: Où donc est Philippe?
Ce Philippe qu'il voulait n'était autre que Rougemont.
Jacques Maingard, le maître de la galiote, sortit alors des rangs de l'état-major, s'approcha du Pilote du Roi, et, portant la main à son bonnet de fourrure, répondit simplement:
Devant le bon Dieu, capitaine!
Jacques Cartier eut un tressaut douloureux: le mouvement de surprise instinctif, naturel aux gens bien nés qui blessent par mégarde un sentiment ou un souvenir.
Le précédent, commanda-t-il, avec une voix basse de tristesse.
Rien de précis comme le cérémonial d'un rite superstitieux, car, voyez-vous, la plus légère méprise eût compromis, pour ces crédules Bretons, les chances de l'avenir, provoqué fatalement d'inénarrables catastrophes. Aussi les charpentiers de navires et les compagnons mariniers se consultèrent-ils longtemps avant d'admettre que Robin LeTort était bien le plus jeune marin de la flotille, après Philippe Rougemont.
On lui remit de suite une gourde pleine de vin cuit. Et tout l'équipage s'agenouilla devant le feu.
O feu! s'écria-t-il, réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des petits orphelins et des vieillards infirmes!
O feu! répand ta clarté et ta chaleur chez les pauvres!
O feu! ne dévore jamais l'étaule[147] du laboureur ni la barque du marin!
Ainsi prononçant ces paroles séculaires Robin Letort versa la gourde de vin cuit dans les flammes crépitantes du brasier.
Tout à coup cinq hommes, tirant après eux une tabagane pesamment chargée, entrèrent dans le cercle des matelots chantant à pleine voix avec un bel entrain:
_Le jour est fériau_ _Na, unau, nau!_[148]
[Note 147: C'est là (devant le foyer, l'âtre) que s'accomplit avant toute choses, la bénédiction du feu. Le plus jeune enfant de la famille s'agenouille devant le feu et prononce ces mots que son père lui a appris: "O feu! réchauffe pendant l'hiver les pieds frileux des orphelins et des vieillards infirmes, répands ta clarté et ta chaleur sur les pauvres et ne dévore jamais l'étaule (l'étable) du laboureur, ni le bateau du marin." En prononçant ces paroles antiques l'enfant verse dans le foyer une goutte de vin cuit. _Courrier de Paris_ de _L'Univers Illustré_, annèe 18585.]
[Note 148: Une chose curieuse, c'est qu'en France ces couplets en l'honneur du Christ (les noëls, monuments de la poésie populaire et religieuse) se confondirent avec ceux que l'on chantait à la guillannée (_au gui l'an neuf_) et qu'il s'opéra ainsi une singulière fusion entre le culte des druides et la religion chrétienne. Le refrain d'un des plus vieux _noëls_ cité par Rabelais, _Le jour est périau, Na, unau, nau_, reproduit précisément la consonance que, de corruption en corruption, le patois des provinces était arrivé à donner au cri druidique _neu, nau_ et _neau_, en Poitou, et _nei_ et _noë_ en Bourgogne.]
C'était les deux fossoyeurs Jean et Guillaume Legentilhomme, et les trois veilleurs de Rougemont, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, Eustache Grossin.
Leur traîneau était évidemment de fabrique indienne, car, sur l'avant, recourbé comme la pince d'un canot d'écorce, il y avait une hideuse tête d'idole grossièrement peinte à l'ocre rouge.[149]
[Note 149: "Ils (_les sauvages_) appellent leur dieu Cudragny." _Voyages de Jacques Cartier_, 1534 page 12. _Voyages de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 47.]
Mais ce qui m'étonna davantage fut l'énorme _tronche_ d'arbre qui chargeait la voiture; à ce point qu'elle paraissait écrasée, encavée dans la glace par la pression accablante du fardeau.
Je vis alors Jacques Cartier, suivi de son état-major, faire gaiement le tour du cercle des compagnons mariniers et charpentiers de navires.
Puis il s'écria d'une voix joyeuse: Eh! bien posons-nous la bûche, enfants?
Et tous de répondre avec enthousiasme: Oui, père grand, promptement, promptement, posons la bûche!
Comme ils parlent! me dit Laverdière. Cela rafraîchit le sang rien qu'à les entendre. Le beau langage de la famille avec son incomparable cordialité. Le matelot qui dit au Capitaine _père grand_ parce qu'à ses yeux l'amiral représente le chef de la maison, l'aïeul, l'ancêtre. Et le Capitaine-Général, le Pilote du Roi, qui dit: comme il parle ce feu de joie avec les mille voix de ses flammes claires et chaudes, claires comme le rire d'une franche et jeune gaieté, chaudes comme l'étreinte d'une vieille et forte sympathie, le feu de joie que se dit à chacun d'eux: _Je suis le foyer domestique._
Écoutez encore le galion, le galion qui pend la parole à son tour, et qui dit: _Je suis la maison paternelle!_ Je vous ai suivi dans l'exil, je me suis avec vous arraché du sol natal, je vous ai traversés la Mer et sauvés de la Mort. Aimez-moi... en souvenir de l'autre demeure. C'est moi qui vous ramènerai en Bretagne!
Il n'est pas jusqu'à cette terre sauvage, étrangère, ennemie, qui n'arbore les couleurs de France aux yeux de ces bannis, comme pour ne faire pardonner les austères rigueurs de son climat et de sa solitude; que ne rappelle, aux déjà venus d'entre ces aventuriers héroïques, que l'exil et la neige n'y sont pas éternels, que le sol glacé de son immense domaine s'échauffe, tressaille, palpite au retour du soleil, comme un coeur d'homme, qu'il germe le blé et la vigne Comme la terre de France, qu'il est fécond, généreux, reconnaissant pour qui le cultive, l'habite et l'appelle vaillamment patrie!
Laverdière me disait ces choses avec une éloquence passionnée, un élan où vibraient à l'unisson l'amour et l'orgueil, ces deux plus grands sentiments du coeur de l'homme: l'orgueil d'un paysan faisant à un étranger--et devant elle--l'éloge de sa terre; l'amour d'un bon fils pour sa mère, la remerciant devant tout le monde de la vie belle, heureuse honorable qu'elle lui a donnée.
Alors Robin LeTort sortit des rangs, s'approcha de la _Cosse de Nau_ et versa trois fois le vin cuit sur la tronche, disant d'une voix haute et vibrante:[150]
_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!_
[Note 150: Puis il bénit le feu, c'est-à-dire qu'il l'arrose d'une libation de vin cuit à laquelle le _cariguié_ répond par des crépitations joyeuses.
Dans les familles on bénissait aussi la _bûche de noël_ et on versait du vin dessus en disant: "Au nom du Père!" Larousse: _Grand Dictionnaire_, page 1046, au mot _noël_.]
Et les marins crièrent en choeur:
_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!_[151]
Jacques Cartier poursuivit:
Et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, mon Dieu, ne soyons pas moins!
Une dernière fois l'équipage s'écria avec un élan de joie suprême:
_Allégresse! Allégresse! que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!_
Allégresse! Ah! que le coeur saignait dans la poitrine à regarder ces hommes crier _allégresse!_ Comme la bouche mentait au visage, et comme ces lèvres douloureusement nerveuses se contractaient avec efforts pour ne pas boire dans leur faux rire les pleurs brûlants tombés des yeux.
Alors robin LeTort et François Duault (le plus jeune et l'aîné de l'équipage valide) vinrent se placer à chacune des extrémités de la tronche.[152]
[Note 151: _Mireïo: Mireille_ poëme de Mistral--voir le _Monde Illustré_ de Paris, allée 1884. "Allégresse, le vieillard s'écrie allégresse, que Notre Seigneur nous emplisse tous d'allégresse, et si une autre année nous ne sommes pas plus, mon Dieu, ne soyons pas moins. Et remplissant le verre de _clarette_ devant la troupe souriante il en verse trois fois sur l'arbre."]
[Note 152: Le plus jeune prend l'arbre d'un côté, le vieillard de l'autre, et frères et soeurs entre les deux ils lui font faire ensuite _trois fois_ le tour des lumières et le tour de la maison. _Mireille_ poëme de Mistral. Voir le _Monde Illustré_ de Paris, 1884.]
Mais cette pièce d'arbre était d'un poids énorme, immobile pour deux hommes seuls, Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan Hamel, Goulset Riou et Jacques Duboys, les six plus forts mariniers du cortège, vinrent à la rescousse, enlevèrent la bûche de Noël, la chargèrent sur leurs épaules et firent trois fois le tour du feu.
Je demandai à Laverdière quel était le symbolisme des trois cercles.[153]
C'est, me répondit le cicerone, un touchant usage qui ne relève ni de la superstition, ni de la magie. En Bretagne, la nuit de Noël, on fait trois fois le tour de la maison paternelle processionnant ainsi la tronche consacrée.[154] Cette cérémonie conserva aux demeures du paysan et du marin la bénédiction du ciel. Les gars de St. Malo, répètent cette tradition familiale.
[Note 153: Ce mot de cercle me rappelle une jolie expression de la _Relation primitive du Second Voyage de Jacques Cartier_: "Et après qu'ils (les sauvages) eurent ce faict (chanté et dansé) fit le dict Donnacona mettre tous ses gens d'ung côté et _fit un cerne sur le sable_ et y fit mettre notre cappitaine (Jacques Cartier) et ses gens." _Faire un cerne sur le sable_, n'est-ce pas gentil? _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 16.
Parlant du lac St-Pierre qu'il traversa, lors de son voyage à Hochelaga, Jacques Cartier écrit encore: _Une plaine d'eau_. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 20.
Ne pas oublier davantage l'expression de l'interprète Taiguragny que, dans son langage pittoresque, disait que les arquebuses des Français étaient des _bâtons de guerre_!]
[Note 154: "Ils lui font faire (à la bûche de Noël) trois fois le tour des lumières et le tour de la maison." _Mireille_, poëme de Mistral.]
Tandis que Laverdière et moi causions de la sorte, les huit porteurs de la _tronche_ de Noël s'étaient éloignés du feu de joie à la distance d'environ cinquante pas.
Je demandai à mon guide-interprète où ces braves gens prétendaient aller avec une pareille charge aux épaules.
Mais avant qu'il eût ouvert la bouche pour me répondre, un cri sec, bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, éclata en plein silence.
Et tout aussitôt Lucas Fammys, Guillaume Esnault, Julien Golet, Jehan Hamel, Goulset Riou, Jacques Duboys, Philippe Thomas, François Duault partirent au pas gymnastique courant vaillamment sur le feu.
_Allégresse! allégresse_, s'écrièrent ensemble tous les matelots, _allégresse, allégresse, que Notre Seigneur nous remplisse d'allégresse!_
Elle était vraiment originale, caractéristique, entraînante, cette course au bûcher, avec ses balancements de tangage, ses poussées irrésistibles, comme le travail d'un navire trop chargé de l'avant et les chocs en recul, les arcs-boutés des matelots se cabrant, mordant la glace de tous les clous de leurs talons pour mieux résister au terrible entraînement de cette masse inerte décuplant avec sa pesanteur la force acquise de l'élan, et parer une culbute aussi ridicule que redoutable.
Le coureurs n'étaient plus qu'à dix pieds du feu de joie.
Soudain retentit ce cri sec et bref, sans écho, rapide comme un coupé de fleuret, le même entendu tout à l'heure.
Instantanément, et tous ensemble, les huit compagnons mariniers, par un puissant effort, levèrent à hauteur de bras la colossale pièce de chêne. La bûche de Noël, suivant l'implusion de sa vitesse acquise, vint tomber au franc milieu du brasier, soulevant dans sa chute une poussière éblouissante d'étincelles.
Et tous les matelots se mirent à danser alentour du feu de joie, brandissant leurs torches empanachées de fumées et de flammes, criant avec allégresse, avec délire: _Malo! Malo!! Noël! Noël!!_
Alors Jacques Cartier, s'approchant des charbons rutilants du brasier, s'écria: Bûche bénie! rallume le feu!
Et le Capitaine-Général ajouta les paroles traditionnelles.
O feu sacré! que la santé revienne à tous.
Que nos trois vaisseaux reprennent la Mer.
Que le vent soit favorable jusqu'aux rivages de la Bretagne.
Que nos parents, nos amis, nos bienfaiteurs, nos frères de France, vivent jusqu'à notre retour.
Mon Dieu, souvenez-vous du Roi, François Ier, notre maître, votre serviteur.
Étoile de la Mer, Notre Dame de Roc-Amadour, soyez notre Boussole.
O Providence! marchez devant nous sur les eaux ténébreuses de l'Atlantique.
O feu sacré! que la clarté de ta lointaine lumière ait un reflet à nos foyers; que la joie de tes étincelles, le rire clair de tes flammes, soit pour les âmes oublieuses et les mémoires distraites un écho des gaietés anciennes, une gracieuse image des bonheurs chantants de la jeunesse.
O feu sacré! que ta puissante chaleur rayonne sur les amitiés glacées par l'absence, l'exil, la mort.
O feu sacré! brille avec joie, avec éclat, avec ardeur pour ceux-là d'entre nous qui ne reverront plus le ciel de la Bretagne et les terres heureuses du royaume de France; que la vision de leurs foyers se lève devant eux et passe lentement dans tes flammes; qu'ils reconnaissent à ta lumière confidente les ombres tardives des ancêtres portant dans leurs bras leurs petits enfants; qu'ils soient longtemps à regarder leur cortège; et que le cortège lui-même se repose et s'arrête à leur sourire.
Sol étranger, terre païenne! garde aux trépassés de notre équipage le rafraîchissement, le repos, la lumière, la paix des cimetières bénis de la Bretagne. Que jamais il n'advienne à nos chers morts d'être encore plus ensevelis dans notre mémoire que sous tes neiges éternelles!...
ÉPILOGUE
----
Jacques Cartier parla-t-il encore longtemps de la sorte?
Je vous avoue aujourd'hui n'en savoir plus trop rien. Pas aussi longtemps, je crois, que je demeurai là, sur la neige, immobile et songeur, m'amusant à suivre, dans le spectacle grandiose du feu de joie, de merveilleux effets de coruscation.
Le seul souvenir précis qui me revienne maintenant à la surface de ma mémoire, à travers le vague de ses idées confuses, est celui des trois veilleurs, Eustache Grossin, Jehan Duvert, Guillaume Séquart, roulant sur la glace, pour les éteindre, les tronçons calcinés de la Bûche de Noël.
Je me rappelle aussi avoir demandé à mon fidèle interprète la raison d'un aussi singulier travail.
Encore une tradition sacramentelle, répondit l'archéologue, un vieil usage breton. C'est la coutume de conserver, d'une année à l'autre, les débris de la _Cosse de Nau_. On les places d'ordinaire sous le lit du maître de la maison. Quand le tonnerre se fait entendre, on en jette un morceau dans le foyer, afin de protéger la famille contre _le feu du temps_.[155]