Une fête de Noël sous Jacques Cartier

Chapter 13

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N'est-ce pas? répondit tout haut mon étrange interlocuteur, qui m'écoutait penser, suivant sa fantastique habitude. Voyez, par contre, comme la Divine Providence prépare de loin, comme elle résigne à l'avance cette tendre mère à la terrible épreuve. Elle retarde de six mois la fatale nouvelle, et met à douze cents lieues le cadavre du bien-aimé. Combien de jeunes gens, partis comme lui, rayonnants de santé et de force, on été rapportés morts à leurs demeures, le soir même de leur départ! Pour le matelot il existe autant de morts subites que de fausses manoeuvres. Pour toute préparation les mères, les femmes, les soeurs de ces misérables n'auront eu que le retard de la civière portée par deux camarades et cachant mal, sous son drap blanc, le corps mutilé, sanglant de la victime. La miséricorde du bon Dieu n'a pas crié "Gare!" à ces pauvresses, mais elle leur a broyé le coeur d'un seul coup, à la première étreinte. Et cependant, c'est cette main-là qu'il faut bénir.

Ici, l'espérance va s'éteindre avec lenteur, s'évanouir doucement dedans le coeur maternel, comme la belle lumière d'un jour d'été.

La pensée de son fils demeure dans cette âme à la manière des parfums pénétrants que embaument les cassolettes longtemps après que l'aromate a disparu.

Aux premiers jours de Juillet, Jacques Cartier, l'immortel Découvreur, va revenir en France. Un matin[114] toute la population de St-Malo envahira, comme un flot irrésistible, les quais, les môles, les jetées, les phares, tous les postes avancés du rivage Une caravelle, toutes voiles dehors et pavoisée à ses trois mâts, entre dans la rade. L'artillerie gronde à la citadelle de St-Malo et les sabords du grand navire sont pleins d'éclairs et de fumée. L'équipage crie avec enthousiasme le nom d'une terre inconnue: "_Canada! Canada!!_" Et la foule en délire de répondre: "_Cartier! Cartier!_ la _Grande Hermine!_" La mère de Rougemont sera là, venue D'Amboise,[115] à genoux, elle aussi, sur la grève, avec les femmes, les filles, les soeurs et les fiancées des marins, grâce à Dieu, revenus!

[Note 114: "Et nous vinsmes au Cap de Raze et entrasmes dedans un hable nommé Rougnoze où prinsmes eaues et boys pour traverser la mer et là laissâmes l'une de nos barques et appareillasmes du dict hable le lundi 19ième jour du dict mois (de Juin). Et avec bon temps avons navigué par la Mer, tellement que le 6ième jour de Juillet 1536 nous sommes arrivez au hable de Sainct Malo, (par) grâce du Créateur. Lequel prions faisant fin à notre navigation, nous donner sa grâce et paradis à la fin. _Amen_." _Voyage de Jacques Cartier_ 1535-36, feuillet 46 et verso.]

[Note 115: "Philippes Rougemont, natif d'Amboise." _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, verso du feuillet 35.]

Ce sera un grand et cruel crève-coeur lorsqu'on dira à cette femme que son Philippe n'est pas à bord du vaisseau-amiral. Son beau rêve, blessé à l'aile, s'abattra un instant, mais pour s'envoler presque aussitôt plus loin au large. L'envergure répondra, croyez m'en, à la distance. _Ils étaient trois vaisseaux_. Pour sûr Philippe revient sur le _Courlieu_. La Mer et le Vent ont de ces caprices incorrigibles d'éparpiller à fantaisie les navires; ils ont du temps et de l'espace pour cela.

L'_Emérillon_ arrive. C'est le plus vieux comme le plus petit des trois vaisseaux. Pauvre mère! L'enfant attendu n'y est pas encore! Et puis, voyez-vous, il y en a qui disent, par la ville, que vingt-cinq des _principaux et bons maistres compagnons mariniers_ sont restés là-bas, sous la terre, à cause du scorbut. Cette fois le coeur saigne beaucoup dans la poitrine de la crucifiée, l'espoir exubérant, vivace, le rêve, le divin rêve sont bien malades. Le pauvre oisillon volète encore, mais à fleur du sol, dans les pierres du chemin, comme un perdreau blessé qui se rase au creux d'un sillon.

Il étaient trois vaisseaux! La _Petite Hermine_ retarde encore. Oh! lequel d'entre vous, camarades de survivants de Philippe, aura le courage de lui dire que le _Courlieu_ a été abandonné à Stadaconé... faute de bras pour la manoeuvre?[116] Cette fois, l'illusion ne sera plus possible.

Malgré cette grande épreuve de la foi, admirez la tendresse de la Providence que amène par degrés, au coeur de cette femme, la certitude de la catastrophe, qui multiplie les étapes du chemin, atténue la roideur de l'ascension au calvaire.

Puis, le sacrifice accompli, accepté, un soir de grande solitude et de silencieuse douleur pour la chaumière des Rougemont, voici l'aumônier de Jacques Cartier, dom Anthoine, venu exprès de St. Malo, qui se présente à Amboise, et qui raconte à cette mère en deuil la mort sainte de Philippe; non pas une agonie d'abandonné, de lépreux, au fond d'une cabane sauvage, mais une belle mort de Catholique et de Français, une mort en présence des _pays_ des trois équipages, à bord d'une caravelle où l'on avait parlé d'Amboise et de St. Malo tout le temps... avant l'agonie. Puis les dernières paroles, les derniers messages, le dernier à-Dieu, rapportés avec une précision sacramentelle. Enfin l'heure du départ... la Mort venue à quatre heures du soir, la veille de Noël.[117]

[Note 116: La _Petite Hermine_ avait été abandonnée à Québec, au printemps de 1536--On en a retrouvé la carcasse en 1843, à l'embouchure du ruisseau St Michel.]

[Note 117: Cette mort est anti-datée--Philippe Rougemont, d'après les meilleurs archivistes chroniqueurs, mourut un dimanche de Février 1536--Le lecteur saisira quels avantages d'imagination cet anachronisme procurait à l'auteur.]

Mort la veille de Noël! quelle révélation! Oh! comme je m'explique maintenant pourquoi cet attendrissement involontaire, subit, irrésistible, qui l'avait fait pleurer, comme de force, à la vue de l'Étable de Bethléem;--pourquoi les triangles de lumières semblaient avoir la pâleur des cierges sur les herses d'un catafalque;--pourquoi elle trouvait au Jésus de la Crèche la figure souriante de son Philippe, petit enfant;--pourquoi elle le voyait asses à la table familiale, sur la chaise vacante;--pourquoi elle lui avait servi sa part de gâteau, rempli son verre; pourquoi ce baiser de feu sur l'oreiller froid du lit vide;--pourquoi ce rêve de galions voilés en course entrant dans le port de St. Malo.--Ah! sa maison était alors visitée, bénie, sanctifiée par l'âme présente de son enfant, âme bienheureuse, âme confirmée en grâces et en joies éternelles, âme revenue elle aussi! Dites-moi, en toute sincérité, consolation plus suave pouvait-elle humainement s'échapper d'un plus funèbre souvenir? Seule, la Providence a le don de pareilles antidotes, et parce qu'elle n'en vend pas le secret, ses négateurs l'appellent _Hasard!_ Cela me fait penser au blasphème d'un mauvais fils qui dit: "marâtre" à sa mère!

A ce moment un bruit de bottes ferrées retentit sur le pont de la galiote, droit au-dessus de nos têtes. Presque aussitôt les panneaux de l'écoutille s'ouvrirent bruyamment et trois hommes descendirent dans la chambre.

Les croque-morts! me souffla Laverdière à l'oreille.

Les ouvriers de la dernière heure et de la dernière besogne! Ce face-à-face imprévu, cette confrontation instantanée, me glaça d'effroi. J'avoue que la présence du cercueil de Rougemont aurait dû m'y préparer. Je n'en subis pas moins cependant cette poussée de recul que provoque l'apparition du bourreau sur la foule qui regarde une potence.

Je les reconnus tous les trois: le plus grand se nommait Guillaume Séquart, le charpentier; la moyenne taille, Jehan Duvert, aussi lui charpentier de navire; le plus petit, eustache Grossin, un maître compagnon marinier.[118] Laverdière me les avait tous signalés à bord de la _Grande Hermine_.

[Note 118: Ce nom de Grossin se retrouvait sur le rôle d'équipage de l'aviso français _le Bouvet_ ancré en rade de Québec pendant l'été de 1887.--On y lisait, parmi les officiers, _Grossin, enseigne de vaisseau_. Consulter _Le Canadien_ du 2 septembre 1887.]

Un moment les croque-morts regardèrent silencieusement le cadavre au visage. Puis Eustache Grossin lui toucha la joue, lui palpa les mains et le frappa au front, à petits coups rapides, à la manière d'un visiteur s'annonçant discrètement à une porte. La tête rendit un sont mat comme le marbre d'une statue.

Il est parfaitement gelé dit Séquart, fermons la boîte.

Alors je m'expliquai pourquoi les sabords de chasse avaient été laissés grands ouverts.

C'est une singulière idée, tout de même, dit Eustache Grossin, c'est une singulière idée de geler ainsi notre petit Philippe avant de l'enterrer. M'est avis qu'il aurait eu assez froid dans sa fosse. Pauvre Rougemont, lui qui nous faisait promettre de le ramener à Amboise! Come nous lui tenons bien parole!

Ça, dites moi donc, la bonne raison que l'on a de geler ainsi le compagnon.

La forêt, répondit Jehan Duvert, la forêt est infestée de chiens sauvages, de renards et de loups. Au printemps, à la fonte des neiges, l'odeur du cadavre pourrait en trahir la présence. Ces animaux, dont l'audace et la férocité se décuplent par l'excès du froid et de la faim, ont un flair merveilleux, et seraient prompts à découvreur le corps du camarade. Par ce moyen, le Capitaine-Général espère qu'il n'y aura plus à craindre que les restes mortels d'un chrétien, les cendres baptisées d'un homme deviennent la pâture des fauves, comme une charogne d'animal.

Très bien! Où les Legentilhomme doivent-ils creuser la tombe?

Tout près d'ici, à l'embouchure du ruisseau St. Michel, sur la glace même de la rivière. On calcule qu'il faudra creuser à douze pieds pour l'atteindre, car la neige, à cet endroit, est amoncelée à telle épaisseur.

Mais c'est étrange, remarqua Duvert; pourquoi ne pas l'enterrer au rivage? lui donner une fosse bénie, avec une croix de bois à la tête, comme à la tombe d'un catholique?

Dans un mois d'ici, répondit Séquart avec un long soupir, dans un mois d'ici, compterons-nous encore dix hommes valides? Et combien sur ce nombre seront en état de creuser le sol à six pieds de profondeur? Si le fléau cesse, il sera toujours facile aux survivants de relever sous neige les cadavres des camarades et de les ensevelir en terre. Mais si le scorbut doit nous dévorer l'un après l'autre [119] jusqu'au dernier, ne vaut-il pas mieux mille fois s'en aller à l'Atlantique par le St. Laurent, sur les glaces flottantes de la rivière, que de savoir nos ossements, nos pauvres corps jetés à la voirie, abandonnés à la grève en pâture aux chiens, aux renards et aux loups?

[Note 119: Et tellement se esprint (_se déclara_) la dicte maladie (_le scorbut_) à nos trois navires que à la my-Février de _cent dix_ hommes que nous estions il n'y en avait pas dix sains, en sorte que l'un ne pouvait secourir l'autre qui estait chose piteuse à veoir, considéré le lieu où nous estions. Car les gens du pays venaient tous les jours devant notre fort qui peu de gens voyent, et ja (_déjà_) y en avait _huict_ de morts et plus de _cinquante_ en qui on ne espérait plus de vie. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 35.

Et depuis jour en aultre s'est tellement continuée la dicte maladie, que telle heure a esté que par tous les trois navires n'y avait pas trois hommes sains, de sorte que en l'ung des dits navires n'y avait homme qui eut pu descendre sous le tillac pour tirer à boire tant pour lui que pour son compagnon. Et pour l'heure y en avait déjà plusieurs morts. Lesquels ils nous convint de mettre par faiblesse sous les neiges: car il ne nous estoit possible de pouvoir pour lors ouvrir la terre qui estoit gellée, tant nous estions faibles et avyons peu de puissance. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 36.

Et pour l'heure y en avait plus de cinquante en qui on espérait plus de vie et le parsus (et par dessus le marché) tous malades que nul n'en estoit exempté excepté trois ou quatre. Mais Dieu, par sa saincte grâce nous regarda en pitié et nous envoya la congnoissance et remède de nostre guarison et santé. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36, feuillet 37.]

Que le corps d'un homme s'en retourne en poussière Au fond de la terre, ou qu'il pourrisse dans l'eau, cela revient toujours au même limon. Seulement, s'il nous faut partir pendant l'exercice, je préfère m'en aller par le sabord, suivant la coutume du navire.

L'Océan! voilà le cimetière par excellence du matelot, le véritable champ du sommeil, labouré, celui-là, avec des proues de navires, mieux ue tous les autres avec les socs de charrues. Là, mes gaillards, toutes les tombes creusées d'avance et dans le sens que l'on veut: ce qui est un avantage pour ceux qui ont un côté pour dormir. Pas de fossoyeurs à payer, choix absolu des places, et liberté complète de changer de coin si le voisin vous importune ou que le fond ne vous convienne pas. Bancs de sable, couches de vases, lits de glaises ou de riches tapis de varechs ou de mousses, il y en a pour tous les goûts. Ainsi couchés comme des flâneurs dans l'herbe, nous y pourrons attendre l'Éternité, sans ennui, sans impatiences, sans fatigues; tromper le retard du dernier jugement à regarder passer d'en bas, à la surface lumineuse de la Mer, les grandes ombres des vaisseaux qui navigueront encore sur l'océan; compter, la nuit, les falots dans les mâtures et les lueurs des feux de grève, tout comme autrefois à St. Malo, sur les remparts de la ville!

Jehan Duvert ne parut pas goûter la bonne humeur et les plaisanteries du charpentier.

Tu oublies l'âme. C'est elle qui regarde et non pas les yeux. Un squelette voit-il plus loin qu'un cadavre? Et l'âme qui l'habitait, s'amusera-t-elle avec son spectacle de l'Éternité, à regretter l'Océan? Crois moi, ceux qui s'endorment comme celui-ci, et ferment les yeux à sa manière, voient au delà ce monde de plus belles choses que les têtes de mort avalées par les requins, ou les crânes roulés par la Mer avec les galets du rivage.

Non, Séquart, l'Océan ne vaut pas les cimetières bretons, et ton _De Profundis_ n'est pas meilleur que celui qu'on récite, aux croix de chemins, dans nos villages. Tous les soirs, là-bas, la visite des anciens, à des vieux; tous les dimanches, la promenade du hameau entre les tombes. Puis, tout auprès, au pied de la falaise, tu sais, la plage de St-Malo, la mer éternelle qui chante.

Le charpentier se mit à rire: _La mer éternelle qui chante_, s'écria-t-il, on l'entendrait encore après la mort? Eh! ce n'est pas la peine, camarade, de me contredire! Pourquoi ne crois-tu pas aux crânes qui voient la lumière du ciel du profond de l'abîme, toi qui veux que les dormeurs de nos cimetières bretons écoutent, dans leurs cercueils bruire le vent et l'Atlantique? La lumière du ciel aperçue! l'inestimable bienfait, l'incomparable correctif aux ténèbres de la tombe. Car, ne vous êtes-vous demandés jamais quelles seront l'épaisseur étouffante et l'horreur palpable de la dernière nuit sous la fosse fermée? J'y songe bien souvent, moi; et maintes fois aussi la pensée du soleil, le souvenir de cette lumière du ciel se reposant toujours sur quelque endroit de la Mer me fait ardemment souhaiter d'y mourir.

D'ailleurs, poursuivit Séquart, il n'y a pas dans la marine de France un galion, si petit qu'il fût, qui ne voulût pas sombrer en plein océan, en franche tempête, toutes voiles dehors et l'équipage sur le pont, plutôt que s'en aller mourir de vieillesse sur la grève, brûler comme un fagot de broussailles à marée basse, et voir des brocanteurs se battre à qui possédera la ferrure de sa coque. Cela ressemble trop à une carcasse de poisson dévorée par des chiens. J'ai les idées de mon navire. Hélas! ne se noie pas qui veut, et ne meurt pas qui veut en mer!

Tant mieux; et toi-même, Séquart, ne regrette pas l'abîme répondit Jehan Duvert. C'est un bonheur pour les familles malgré ce que tu puisses en dire, camarade. Le bon Dieu n'à pas créé l'Océan avant la Providence. Autrement, les veuves de matelots pardonneraient-elles, et leurs petits orphelins diraient-ils encore: Notre Père?

C'est possible, très possible, ami Jehan, j'ai tort probablement; l'égoïsme a faussé mes idées. Je n'ai pas connu mon père, ni ma mère, je n'ai pas eu de frères ni de soeurs; seul en ce monde, je me suis habitué à n'être aimé de personne. Le Galion pour moi, c'est le toit paternel, la maison accoutumée. Je ne crois être chez-nous qu'en route. Voilà pourquoi à bord quelque catastrophe navale, quelque sinistre maritime, lorsqu'on me dit que tel ou tel vaisseau s'est perdu corps et biens sur la haute mer, qu'il a coulé à pic, comme une sonde, dans cent brasses d'eau, je trouve, moi, que c'est une belle manière de périr, glorieuse façon de s'en aller ainsi voiles hautes, drapeau à la corne, tous les gabiers dans les haubans ou sur les vergues, comme à la parade. Cela me fait envie, cela me donne exemple, et j'ai alors dans l'âme la grande image d'un grand mot: mourir en homme!

Ainsi, conclut Eustache Grossin, tu ne voudrais pas du scorbut, toi?

Guillaume Séquart répondit: Franchement, non; même si l'on me donnait à choisir entre lui et le requin.

Toutefois, dit Eustache Grossin, s'il faut rester ici avec Rougemont, trois ou quatre cents ans sous terre, je propose...

Quatre cents ans! interrompit Guillaume Séquart, cela représente un fameux somme! mais, dna quatre cents ans, il y aura peut-être une grande ville, debout, là-bas, sur ce rocher.[120] Comment l'appelleront-ils dans l'histoire: Canada? Stadaconé? Donnacona?[121] Cartierbourg? St. Malo-ville?[122] Elle sera peut-être la capitale du pays que nous venons de découvrir? Savez-vous bien que ce sera flatteur pour nous qui n'en aurons jamais eu connaissance?

[Note 120: Samuel de Champlain avait nommé notre citadelle, le _mont Dugas_. On conjecture que ce fut en l'honneur de Pierre Du Guas, Sieur de Monts, Lieutenant-Général du Roi en la Nouvelle-France, en 1603. M. de Monts et Samuel Champlain étaient amis intimes et firent ensemble, pendant les années 1606 et 1607 la découverte de presque toutes les côtes de l'Acadie. Consulter aussi le fac-similé d'une carte donnant l'ancienne topographie de Québec et de ses environs. Ce fac-similé se trouve dans l'Édition des _Voyages de Champlain_ publié à Paris en 1613.]

[Note 121: Il est certain que le mot _Québec_ ou mieux _Kebbek_, suivant sa primitive orthographe, était inconnu aux compagnons de Jacques Cartier. M. l'abbé Ferland, dans unes des notes explicatives publiées au pied de la page 90, tome Ier, de son _Histoire du Canada_, parlant de la fondation de Québec et du voyage de Samuel de Champlain, en 1608, dit que le fondateur, "après avoir reconnu l'Ile aux Lièvres, la Malbaie et l'Ile aux Coudres, arriva à un cap fort élevé qu'il nomma Cap Tourmente parce que les flots y sont toujours agités. Traversant ensuite vers le côté opposé il remonta le chenal qui est entre l'Ile d'Orléans et la terre du sud; il s'arrêta au pied d'un cap couronné de noyers et de vignes et situé entre une petite rivière (la St-Charles) et le grand fleuve (St-Laurent). Les sauvages nommaient ce lieu Kebbek, c'est-à-dire passage rétréci, parce qu'ici le St-Laurent est resserré entre deux côtes élevées. Le nom de Stadaconé avait disparu." Il convient aussi de consulter, dans ce même ouvrage, la note 3 de cette même page 90. Ailleurs, à la page 45, (_Histoire du Canada_, Tome Ier.) Ferland dit encore: "Que se passa--t-il sur les bords du St-Laurent après le départ des Français? (c'est-à-dire après le dernier voyage de Jacques Cartier au Canada en 1543). On ne saurait le dire, les traditions sauvages s'altérant et se perdant bien vite, Lescarbot et Champlain, qui les premiers ensuite, cherchèrent à les recueillir, n'y purent réussir à leur satisfaction. Lorsque les Français revinrent pour fonder Québec, soixante-cinq ans plus tard, _ils ne trouvèrent plus le peuple de langue huronne ou iroquoise_ qui avait si bien accueilli Cartier à Hochelaga. Pressé par les nations algonquines qui habitaient la rivière des Outaouais et la partie inférieure du St-Laurent il s'était peut-être retiré vers le midi ou l'ouest."]

[Note 122: Un intelligent notaire, M. Falardeau, a donné e nom de _St. Malo-Ville_ à une vaste superficie de terrains situés dans le voisinage immédiat de l'Hôpital du Sacré-Coeur, à Québec, et qu'il offre en vente comme lots à bâtir.]

Séquart cessa tout-à-coup de parler pour sourire longuement à une pensée étrange.

Qui sait? remarqua le songeur, qui sait? il y a des gens et des choses qui disent la vérité quelquefois sans le savoir, comme, par exemple, le diable et l'horoscope. Si je demandais au promontoire de Stadaconé: "Combien as-tu d'arbres?" et que la montagne répondit: "Douze mille", cela vous ferait-il plaisir d'apprendre maintenant que ce chiffre, à quatre cents ans d'ici, sera le nombre exact des maisons construites dans la ville future?[123]

[Note 123: C'est la statistique actuelle des maisons de la cité de Québec telle que me l'a transmise M. Cherrier, l'auteur de l'_Almanach des Adresses_.]

Eustache Grossin le regarda stupéfait.

Eh! Séquart, dit-il, comment cette idée singulière t'est-elle venue?

Je l'ignore, répondit l'autre, cela m'est arrivé tout-à-l'heure à l'esprit, à l'improviste, comme je regardais la forêt dormir debout à la cime du Cap. J'en demeure moi-même étonné.

J'ai aussi pensé, poursuivit le rêveur, j'ai aussi pensé, en regardant la rivière, que le Ste. Croix serait, dans trois ou quatre cents ans d'ici, comme la Seine à Paris, la Loire à Nantes, la Garonne à Bordeaux, la grande route du cabotage; que ses deux rives seraient bordées de quais réunis par des ponts suspendus; que l'on y bâtirait des entrepôts, des magasins, des manufactures, des usines, des chantiers pour la construction des navires.

Un jour, ceux-là d'entre nous restés ici sous la terre à cause du scorbut, seront éveillés par un bruit de pioches et de pelles. Des ouvriers travaillant au creusement d'une aqueduc, au remblais d'une môle, ou bien encore à l'inclinaison d'un lit de vaisseau, découvriront nos cercueils rangés, comme à la parade, en ligne d'exercice. Et tandis que l'on discutera l'origine de nos squelettes, pendant que les antiquaires, les archéologues, les chercheurs d'histoires, se battront à coup de livres sur l'authenticité de nos crânes, nous nous en irons tous ensemble, camarades regarder sur le talus, à la hauteur de la berge, cette montagne à qui nous avions autrefois demandé: "Combien as-tu d'arbres?"

Et nous aurons peut-être devant les yeux le spectacle d'une grande ville, faisant flamboyer au soleil ses flèches, ses coqs et ses croix de clochers, le cristal des vitres et le métal des toits. Chacun de ces arbres sera devenu maison, les sentiers de la forêt des rue pavées, comme chez nous, à St. Malo, à St. Brieuc, à Nantes. Le roc du cap sera converti en remparts; la cime du promontoire, en bastion de citadelle, hérissé de créneaux, de mâchicoulis et de tours. Il y aura peut-être aussi un Parlement comme à Rouen, notre bonne ville.

Alors les flottes de la marine marchande feront escale à Stadaconé, dans leur marche au long cours au pays de la Chine. [124] Le St. Laurent sera le gigantesque routier d'un négoce colossal. Quelle joie dans le spectacle de ce havre incomparable, de cette rade encombrée de navires portant à leurs mats d'artimon les pavillons de toutes les nationalités du globe! Et par la ville, aux gaies et claires matinées du dimanche, cent équipages descendus à terre, parlant à la fois dans les rues de Canada, de Stadaconé, de Cartierbourg, de St. Malo-Ville[125]--que sais-je moi--, toutes les langues du bonde! _Terr-i-ben!_ il fera bon alors d'être matelot!