Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Chapter 11
_Veni Creator Spiritus!_ Samuel de Champlain, à Québec,[94] La Violette, à Trois-Rivières,[95] Paul de Chomedey, sieur de Maisonneuve, à Montréal,[96] l'ont chanté tour à tour; et après eux, le Collège des Jésuites, aux ordinations de ses prêtres et à ses concours de philosophie. [97] _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantait Laval au Séminaire des Missions Étrangères, et c'est encore lui que répètent, dans la chapelle séculaire de sa maison, les prêtres-professeurs de son Université. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantaient les avant-postes de la civilisation chrétienne, ces pionniers incomparables de l'Évangile, les Jésuites missionnaires au pays des Hurons dans leurs bourgades célèbres de Ste. Marie, St. Joseph, St. Louis, St. Jean-Baptiste, St. Michel. _Veni Creator Spiritus!_ c'est lui que chantaient ces hardis expéditionnaires du lac Gannentaha, la plus héroïque aventure de l'apostolat catholique au pays des Iroquois, la course la plus téméraire, la plus divinement insensée à cette mission flottante que la Relation, et après elle l'Histoire du Canada, nommèrent avec tant de justesse la _Mission des Martyrs_.
[Note 94: 3 Juillet 1608. Fondation de Québec.]
[Note 95: 4 Juillet 1634. Fondation de Trois-Rivières.]
[Note 96: 18 mai 1642. Fondation de Montréal.]
[Note 97: Le 2 Juillet 1666 furent soutenues, au Collège des Jésuites, les premières thèses publiques sur la philosophie en présence de messieurs De Tracy, de Courcelles et Talon.
"Le 2 Juillet 1666 les premières disputes de Philosophie se font dans la Congrégation avec succès. Toutes les puissances s'y trouvent; M. l'Intendant entr'autres y a argumenté très bien. Mons. Louis Jolliet et Pierre de Francheville y ont très bien répondu de toute la Logique."
"Le 15 Juillet 1667, Amador Martin et Pierre de Francheville soutiennent de toute la Philosophie avec honneur et en bonne compagnie." _Le Journal des Jésuites_, pages 345 et 355. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome II, page 63.]
_Veni Creator Spiritus!_ les trois pouvoirs civils de la Nouvelle France, le militaire, la magistrature, le gouvernement administratif, le chantaient aux séances solennelles du _Conseil Supérieur_ à Québec, et a l'arrivée des nouveaux vice-rois.
Fondations de villes, fondations de paroisses, fondations de collèges, fondations d'institutions politiques, toutes ont prospéré, toutes sont demeurées debout, fortes, vivantes, progressives, exubérantes de sève et d'avenir. Le village est devenu cité, la mission s'est fait paroisse, le collège, université, la Colonie, puissance, oui Puissance du Canada. Et le chant immortel de la vieille hymne catholique se continue. Voix ferventes des choristes, poésie des strophes, beautés de l'harmonie, rien ne change, tout demeure, comme la Vérité dont il est le premier écho. _Veni Creator Spiritus!_
Et, se grisant à l'enthousiasme de son propre langage, Laverdière élevait la voix, comme s'il eût adressé la parole à quelque immense auditoire, grandissait sa petite taille, et déclamait avec une chaleur de gestes égale au feu sacré qui le brûlait comme une Sybille.
Aussi, écouté à travers le bruit de cette voix dominante, le chant de la _Petite Hermine_ me semblait il un accompagnement d'orchestre soutenant un récitatif d'opéra. Les scorbutiques chantaient toujours:
Coelum cui regia, Stabulum non respuis; Qui donas imperia, Servi formam induis: Sic teris superbiam.
Vous me trouvez prolixe, continuait Laverdière mis en verve par la musique, vous me jugez bavard, intarissable. Que voulez-vous! je suis comme les anciens, j'aime à parler, à m'appuyer sur mes idées favorites, comme ceux-là, quant ils marchent, sur les épaules solides ou les bras vigoureux de leurs enfants. Mes souvenirs, voilà mes meilleurs bâtons de vieillesse!
Je vous ai donné tout à l'heure le développement historique, l'amplification littéraire des idées religieuses et nationales que m'inspire la prière du _Veni Creator_ chantée dans nos églises. A vous maintenant, cher ami, de répéter l'expérience, de la reprendre sur d'autres hymnes liturgique, avec le _Te Deum_, par exemple, un beau sujet, facile et tout exubérant d'imagination. Je vous le donne: allons, marchez!
Et, comme s'il se fût douté que je n'en ferais rien, il poursuivit avec cet accent d'enthousiasme qui lui était familier: Rappelez-vous le _Te Deum_ chanté à St-Malo, au retour de la célèbre expédition de l'année 1535, par l'équipage de Jacques Cartier, pour remercier la providence de la découverte du Canada; et le _Te Deum_ chanté à Québec, par Samuel de Champlain, le 23 mai 1633, pour rendre grâce à Dieu de la recouvrance du pays; le _Te Deum_, chanté, celui-là, dans toutes les églises de la colonie, en mémoire de l'héroïque triomphe de Dollard des Ormeaux sur les féroces Iroquois; plus tard, le _Te Deum_ chanté, à Notre Dame de Québec, à la nouvelle de la découverte du Mississipi; le _Te Deum_ chanté, par Louis Henepin, au lancement du _Griffon_ sur la rivière Niagara; puis les _Te Deum_ militaires, portant, comme des drapeaux de régiments, le chiffre de leurs glorieux millésimes: 1690, 1711, 1758; celui de Frontenac, à Notre Dame de Québec, avec le pavillon-amiral de sir William Phips suspendu comme trophée à la voûte sonore; celui de Vaudreuil, à la chapelle de _Notre Dame des Victoires_, pour remercier Dieu d'avoir prévenu par une catastrophe effroyable la flotte de l'amiral Walker, et sauvé le Canada d'une conquête certaine; celui de Montcalm enfin, chanté comme à Bouvines, par les aumôniers de l'armée canadienne-française en plein champ de bataille, sous le rempart de Carillon!
Ce _Te Deum_ est sans conteste la plus brillante de toutes ces répétitions d'actions de grâces. Que son éclat cependant ne vous fasse pas oublier le _Te Deum_ que Marie de l'Incarnation récitait avec ses religieuses, à genoux sur la neige, dans la nuit du 30 décembre 1650 pour remercier Dieu... de l'incendie de leur couvent. N'est-ce pas que devant une pareille grandeur d'âme la Providence dut elle-même trouver son épreuve petite? Rappelez-vous encore cet autre _Te Deum_ que les Jésuites chantaient à la chapelle de leur séminaire chaque fois que l'on apportait au Collège _la bonne nouvelle_ qu'un père missionnaire avait été assassiné au pays des Hurons, ou bien encore, martyrisé dans les terribles bourgades iroquoises.
_Bonnes nouvelles!_ comme il leur en est venues en dix ans! Ce fut d'abord celle du Père Jogues; presque aussitôt celle du père Daniel. Un an plus tard il en vint deux à la fois, les deux meilleures: souvenez-vous des morts glorieuses de Jean de Brébeuf et de Gabriel Lalemant. Puis, à leur tour, les meurtres de Charles Garnier, de Chabanel, de Buteux, de Léonard Garreau. Tant et tant, qu'à la fin, la population de la petite ville de Québec en était arrivée à pleurer moins au carillon des cloches en sonnant un glas qu'à la voix des Jésuites chantant un _Te Deum_!
Le maître-ès-arts me dit encore: Écoute!--Mais Laverdière ne parla plus. L'infirmerie seule continuaient d'une voix plaintive et lente:
Nobis ultro similem, Te praebes in omnibus; Debilibus debilem, Mortalem mortalibus; His trahis nos vinculis.
Com aegris confunderis, Morbi labem nesciens; Pro peccatis pateris, Peccatum non faciens: Hoc uno dissimilis.
Quelles paroles! s'écria le maître-ès-arts! En savez-vous de plus intimes, de plus attachantes, de plus attendries! En seraient-ils de mieux appropriées au divin caractère de cette fête et à la situation désespérée de ces infirmes qui chantent avec des bouches souffrantes l'allégresse anniversaire de la Grande Délivrance?
Etudiez cette hymne de noël en elle-même: la mélodie de son thème et l'adorable simplicité de son récit semblent faites, comme les joies d'Andromaque, de sourires et de larmes. Cette musique inspirée traduit tout à la fois et le bonheur extatique de l'Épouse du Christ, pleurant de joie devant la beauté éternelle de son Bien-Aimé, et l'amertume inconsolable de la Mère du Christ, sanglotant de tristesse devant la pauvreté volontaire, l'indigence absolue du Dieu fait Homme.
Tel est mon sentiment artistique à son égard, et je vous le donne pour ce qu'il vaut. Mais de charme divin de cette mélopée grégorienne se centuple pour moi, s'idéalise, quand, au lieu de lui prêter l'oreille sévère du critique musical, il m'arrive (et cela très souvent) de l'écouter avec ma seule mémoire reconnaissante de prêtre-historien. Comme ils chantent alors dans mon âme ravie, les noëls captifs, les noëls d'exil, les noëls douloureux de la patrie absente--25 Décembre 1629--25 Décembre 1630--25 Décembre 1631--Alors je me souviens de Guillaume Couillard, d'Abraham Martin, de Guillaume Huboust[98], de Pierre Desportes, de Nicolas Pivert,[99] réunis avec leurs familles dans la chapelle déserte de notre Vieux Château St Louis, et récitant à chaudes larmes la prière du matin.[100] Connaissez-vous spectacle plus navrant que cet autel sans prêtre et cette communion des fidèles sans hostie?[101] Cela ne rappelle-t-il pas le déjeuner d'un Premier l'an; où des orphelins regardent à travers leurs sanglots les chaises vacantes de la table familiale, attendant en vain cette bénédiction maternelle que seule donnera maintenant à leur foyer l'invisible main de la Providence?
[Note 98: Guillaume Huboust épousa la veuve de notre premier paysan Louis Hébert, mort le 27 Janvier 1627, à la suite d'un accident. _Dictionnaire Généalogique_ de l'abbé Tanguay.]
[Note 99: Les cinq seuls paysans français demeurés au Canada après la prise de Québec par les Kertk.]
[Note 100: "Le 13 Juillet 1632, Québec fut remis entre les mains d'Émery de Caën et du Sieur Du Plessis Bochart: et le même jour, les Anglais firent voile sur deux navires chargés de pelleteries et de marchandises. Il y avait déjà près de trois ans qu'ils s'étaient emparés du Canada. Les Français restés dans le pays avaient trouvé ce temps bien long: aussi furent-ils remplis de joie, lorsqu'à la place du pavillon anglais ils virent flotter le drapeau blanc. Leur satisfaction fut complète quand ils purent assister au saint sacrifice de la messe qui fut célébrée dans la demeure de Louis Hébert. Depuis le départ de Champlain (24 Juillet 1629) ils avaient été privés de ce bonheur." Ferland: _Histoire du Canada_, Tome I, page 252.]
[Note 101: Une sinistre prière du matin est celle que le Chevalier de Lorimier récita lui-même dans la chapelle de la prison de Montréal le jour de son exécution. "Aussitôt que sa toilette fut terminée De Lorimier sortit du cachot, et s'adressant à tous les prisonniers leur demanda de dire en commun la prière du matin. Ce fut lui-même qui la fit d'une voix haute, ferme, et bien accentuée." L. O. David: _Les patriotes de 1837-38_. page 245.]
Mais la Providence, poursuivit le maître-ès-arts avec un renouveau de chaleur éloquente, mais la Providence ne se laissa pas vaincre en générosité. Sa récompense dépassa l'épreuve de si haut qu'elle faillit tuer de joie ces stoïques paysans qui avaient eu l'immense courage de croire en elle jusqu'à la fin!
La récompense! demandez ce qu'elle fut à ces femmes et à ces enfants de laboureurs à genoux sur la petite grève de la Basse-Ville; demandes ce qu'elle fut à ces _habitants_ héroïques, à ces robustes patriotes, qui criaient, pleuraient, riaient, tout à la fois, au spectacle de trois grands navires portant à leurs cornes d'artimon le drapeau blanc d'Henri IV, le vieux pavillon des anciens mains de la Bretagne, de Roberval, _le petit roi de Vimeux_, [102] de Pontgravé, le _marchand-corsaire_, [103] de Jacques Cartier, le hardi capitaine Découvreur!
Les trois grands navires se nommaient le _Saint-Pierre_, le _Saint-Jean_, le _Don de Dieu_. Ils portaient la fortune d'un homme plus heureux que César, et qui rentrait en possession de toute sa conquête, une conquête supérieure à celle des Gaules, un pays plus vaste que sa République, une terre plus large que la frontière du vieil Empire Romain.[104]
[Note 102: François de la Roque, sieur de Roberval que François Ier appelait le _Petit Roi de Vimeux_ à cause du crédit illimité dont ce gentilhomme jouissait dans sa province. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 38.]
[Note 103: "Pontgravé, dit Émile Souvestre, était un de ces navigateurs moitié-marchands, moitié-corsaires, qui lorsqu'on les hélait sur l'Océan, arboraient le pavillon de leur maison de commerce, criaient _Malouin_ et passaient sous la protection de leur courage."]
[Note 104: L'étendue du Canada est évaluée à 3,610,257 milles carrés. C'est la plus grande des possessions britanniques.
L'Angleterre et l'Irlande réunies n'ont que 121,115 milles carrés d'étendue, de sorte que le Canada est trente fois plus grand que le Royaume-Uni.
L'étendue de l'Europe entière n'est que de 3,751,002 milles carrés, et par conséquent, il ne s'en manque que de 145,745 milles carrés que le Canada à lui seul soit aussi grand que toute l'Europe.
La surface du monde entier est évaluée par les géographes à 52,511,004 milles carrés, et par conséquent le Canada, à lui seul, forme un quatorzième de l'étendue du monde entier.]
Le _Saint-Pierre_! le _Saint-Jean_!! le _Don de Dieu_!!! Dites-moi quel prophète eût mieux trouvé les allégoriques légendes de ces trois vaisseaux? _Pierre!_ l'apôtre de la Foi. Quel homme plus que Champlain avait eu cette foi absolue d'une absolue Providence, lui qui estimait le salut d'une âme préférable à la conquête d'un empire? _Jean!_ l'apôtre de l'amour. Quel homme plus que Samuel Champlain avait aimé le Canada Français, cette colonie née de lui, de son coeur et de son âme, plus étroitement encore que sa famille, les enfants de son propre sang, lui que l'Histoire appellera jusqu'à la fin des Temps: _Père de la Nouvelle France_? Le _Don de Dieu!_ Après le paradis, en connaissez-vous un plus magnifique sur la terre que celui de la patrie recouvrée?[105]
[Note 105: Samuel de Champlain avait fait voeu à la Très Sainte vierge, s'il recouvrait jamais le Canada à la France, de lui bâtir une église. Ce fut en accomplissement de ce voeu autant qu'en mémoire de cette faveur inestimable que le Père de la Nouvelle France éleva, sur le site actuel de notre Basilique, une église sous le vocable caractéristique de _Notre-Dame de Recouvrance_.]
Ici le maître-ès-arts cessa de parler, moins encore pour me permettre de répondre à mes questions rapides, que pour reprendre haleine. Ce dont il me parut avoir grand et urgent besoin.
L'infirmerie de la caravelle achevait la Prose de Noël, et disait _Amen_ à la belle et sainte aspiration du dernier verset:
Cujus igne coelitus, Caritas accenditur, Ades alme Spiritus: Qui pro nobis nascitur, Da Jesum diligere.
Je vous le confesse à ma honte, ajouta Laverdière, en manière de péroraison, je vous le confesse à honte, ces réminiscences historiques me hantent obstinément la mémoire, même à l'église. Je m'y arrête complaisamment, au lieu de bien prier. Que voulez-vous, ces hymnes magistrales de _Veni Creator_ du _Te Deum_, du _Vexilla Regis prodeunt_,[106] de l'_Ave Maris Stella_, du _Pange lingua gloriosi_ m'entraînent irrésistiblement à la suite des glorieux cortèges qu marchent à leur rhythme. Le bon Dieu m'a pardonné ces fautes de recueillement, ces défaillances de l'esprit, ces distractions mondaines, car toutes ces escapades de mon imagination fatiguée d'études, se fondaient en un sentiment intense d'amour reconnaissant, de gratitude exaltée pour cet _étendard du Monarque Éternel déployé, pour ce mystère de la crois éclatant aux yeux de l'univers_, et qui valait à mon pays, à cette adorée terre du Canada catholique et français d'inestimables bienfaits et un honneur immortel!
[Note 106: Le chant du _Vexilla Regis_ se rattache à deux événements historiques également fameux et de circonstance presque identique. Le premier--14 Juin 1671--fut la prise de possession par Daumont de Saint Lusson, au nom du Roi de France Louis XIV, du lac Huron, du lac Supérieur, de la Grande Ile de Manitoulin et de toutes les terres découvertes et à découvrir entre les mers du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le second--9 avril 1382--fut la prise de possession de la Louisiane, par Réné Robert Cavelier, Sieur de la Salle, au nom du même Roi de France, Louis XIV.
Le chant du _Vexilla Regis Prodeunt_ rappelle encore les tortures du Père Poncet captif chez les Iroquois: "J'offris mon sang et mes souffrances pour la paix, regardant ce petit sacrifice (la perte d'un doigt) d'un oeil doux, d'un visage serein et d'un coeur ferme, chantant le _Vexilla_ et je me souviens que je réiteray deux ou trois fois le couplet ou la strophe: _Impleta sunt que concinit, David fideli carmine, dicendo nationibus, regnaavit a ligno Deus._" _Relations des Jésuites_, année 1653, ch. IV, page 12.
Le chant du _Pange linguam gloriosi_ rappelle une égale tristesse, peut-être même un plus long courage:
"Mon cher amy,"
"Je n'ay plus presque de doigts, ainsi ne vous estonnez pas si j'écris si mal. J'ay bien souffert depuis ma prise; mais j'ay bien prié Dieu aussi. Nous sommes trois François icy qui avons été tourmentés ensemble, et nous nous estions accordez, que pendant que l'on tourmenteroit l'un des trois, les deux autres prieroient Dieu pour luy, ce que nous faisions toujours; et nous nous estions accordez aussi que pendant que les deux prieroient Dieu, celuy qui seroit tourmenté chanteroit les Litanies de la Sainte Vierge, ou bien l'_Ave Maris Stelle_, ou bien le _Pange lingua_, ce qui se faisoit. Il est vrai que nos Iroquois s'en moquoient, et faisoient de grandes huées, quand ils nous entendoient ainsi chanter; mais cela ne nous empeschoient pas de le faire." _Lettre d'un Français à un sien ami de Trois-Rivières. Relations des Jésuites_, 1661, page 35.]
Tout-à-coup Guillaume Le Marié, le maître du _Courlieu_, apparut sur l'escalier d'honneur de la caravelle. Il revenait de la _Grande Hermine_. Il entra précipitamment dans le carré formé par l'équipage et dit:
"A la gloire de Dieu! à l'honneur de la _Petite Hermine_, en ma qualité de _maistre de la nef_, je demande deux trompettes pour répondre sur le pont aux sonneries du vaisseau-amiral."
L'on entendait en effet en ce moment, au dehors, deux clairons chanter la diane.[107]
[Note 107: A ceux qui m'accuseraient de fair de la haute fantaisie en donnant des trompettes aux matelots de Jacques Cartier je réponds de la manière suivante:
"Ce fait (la distribution des cadeaux aux sauvages d'Hochelaga, hommes, femmes et enfants) le dit cappitaine commanda _sonner les trompettes et autres instruments de musique_, desquels le dit peuple fust fort réjoui." _Voyage de Jacques Cartier_. 1535-36, verso du feuillet 26, édition 1545.]
Guillaume Le Marié n'avait pas achevé sa phrase que dix hommes sortirent des rangs et coururent au vaigrage de tribord où deux bugles étaient suspendus à leurs glands de soie verte. C'était une véritable curiosité pour l'oeil que le spectacle de tous ces bras tendus vers les trompettes de cuivre. Un instant les deux clairons disparurent dans ce fouillis de mains insatiables. Puis deux hommes se précipitèrent sur le pont par l'échelle d'écoutille. Les vainqueurs de cette lutte chevaleresque, les bravi de cet héroïque tournoi se nommaient Yvon LeGal et Bertrand Samboste, les deux gars de St-Brieuc.
A vos rangs! commanda le _maistre de nef_.
L'équipage ou plutôt les invalides reformèrent le carré.
Presque aussitôt une fanfare éclatante joua sur le pont. C'était une musique étrange, triste comme le dernier appel du cor de Roland, fantastique autant que l'_hallali_ du _Féroce chasseur_ passant à la vitesse d'un galop infernal dans les ballades de Burger. Mais toutes les nuances de cette sonnerie martiale se fondaient en un seul caractère harmonique pour l'équipage de la _Petite Hermine_: l'orgueil de la caravelle! Et ce sentiment unique du fier honneur relevait spontanément la tête à ces hardis marins de Bretagne et de Normandie.
Les bugles avaient à peine sonné les dernières mesures de la diane, que tout à coup, in détonnant vivat partit du bord de la _Grande Hermine_. C'étaient les gaillards de la nef-générale que acclamaient leurs frères d'armes et d'aventure, les invalides du _Courlieu. Per jou!_[108] il ne fallait pas qu'une aussi grande et haute clameur allât s'éteindre sans réponse dans les ténébreuses profondeurs de la solitude. Au mépris de la discipline, malgré la voix terrible du maître de la nef que le rappelait à la consigne, l'équipage en délire brisa les rangs, courut à l'écoutille et s'engouffra dans son carré avec la violence d'une foule prise de terreur panique et qui s'écrase aux portes. En un clin d'oeil, les matelots envahirent le pont avec un bruit de paquet de mer qui tombe d'aplomb, emportant, comme un fétu, les bois et les ferrures des bastingages.
[Note 108: _Per jou_, abréviation de _Per Jovem_, c'est-à-dire: par Jupiter!]
Et tandis que les matelots de la flotille échangeaient là haut, au-dessus de nos têtes des _Noëls_[109] interminables, je m'approchai avec Laverdière d'Yvon LeGal et de Bertrand Samboste, les héroïques trompettes redescendus à la chambre des batteries.
[Note 109: _Noël!_ le cri de joie du Moyen-Age.]
Ils offraient un spectacle lamentable. Toutes les plaies de la bouche s'étaient rouvertes!
Qu'importe! ils leur avaient fameusement joué la Diane!
Allons toi, dit tout à coup Yvon LeGal, où donc as-tu pris ce courage?
L'autre, confidentiel, se rapprocha du camarade. Tu sais (il parlait tout bas), tu sais, la nuit est calme, l'atmosphère sonore et le vent souffle de l'ouest! Je me suis dit: un son que la b rise emporterait dans cette direction... vers l'est... arriverait...
Bertrand Samboste n'acheva pas
Arrête lui crie LeGal, pas avant moi.
Alors ces deux hommes se rencontrèrent du regard--un regard aveuglé de larmes--puis ils marchèrent précipitamment l'un sur l'autre, se saisirent aux mains, comme des lutteurs qui s'éprouvent, dans une étreinte formidable qui leur broya les doigts et fit craquer toutes leurs phalanges. Un instant ils demeurèrent immobiles, comme les personnages d'une oeuvre statuaire, puis leurs voix sourdes d'émotion dirent ensemble: En France! En France! si, là-bas, on nous avait entendus!
Alors je m'expliquai leur courage!
Que leur importait, après tout, à ces croyants de l'amour natal, les principes ou les utopies de la physique? L'illusion des âmes ferventes supplée à toute science, et, mieux qu'elle, console et fortifie.
Coquin va! bégayait Bertrand Samboste, en riant mal, tu lis dans les yeux!
_Da-oui!_ répondait Yvon LeGal, par les yeux dans le coeur.
Et, silencieusement, les deux compagnons mariniers s'embrassèrent!
Croyez-moi, disait Laverdière, m'entraînant loin du bord de la _Petite Hermine_, croyez-moi, compatriote, le _mal du pays_ en tuera plus ici que le _mal de terre_. [110]