Une fête de Noël sous Jacques Cartier
Chapter 10
Et tandis que la gaieté de cette pensée gauloise s'effaçait dans l'esprit d'Yvon LeGal avec le sourire furtif de se lèvres malades, le Breton regardait fixement la flamme de la bougie, comme si la vision présente de ces choses lointaines se fut jouée, avec un vol silencieux de phalène, dans le rayonnement de sa lumière.
LeGal ajouta d'une voix grave: Il y a de cela dix ans! Que le temps passe vite! Voilà neuf ans que tu es missionnaire et voilà sept ans que je suis marin. Les bessonnes ont quitté la maison: L'aînée en Picardie, la cadette en Lorraine, mariées toutes deux à des paysans qui n'ont pas sous les yeux, Dieu merci, en labourant leurs champs, le spectacle dangereux de la Mer. Le petit Genhic, l'enfant de choeur de St. Brieuc, est soldat. Moi, je me suis amusé à courir les grèves de Bretagne, à voir partir les grands vaisseaux, à me demander où ils allaient quand on les regardait à l'horizon disparaître. Tu sais où cela m'a mené?
Des quatre enfants que nous étions à la maison paternelle, pas un cette nuit avec la vieille mère!
Il y a bien ma femme, l'amoureuse de 1725, la même en dépit de Mérault, de Mérault qui n'a pas eu Simonne, et puis ta sainte mère à toi; mais des femmes ensemble, c'est encore pis, ça s'encourage à pleurer. Elles doivent être à cette heure à la maison, ou bien peut-être à l'église, récitant leur chapelet, le visage à l'Océan; car, sans injustice, elles doivent penser davantage à ceux d'entre nous qui sommes les plus perdus. Douze cents lieues des terres de France, dis donc Anthoine, c'est trop loin, même pour un exil! Comme le bon Dieu a soufflé sur nous avec colère! Il n'y a pas de feuilles mortes plus dispersées que les nôtres, et dans les arbres de cette sauvage forêt canadienne il n'y a pas de nids plus vides que le _chez-nous_ de St. Brieuc!
Pauvre père Yvon! Quand il passa dans son cercueil le seuil de notre porte, nous nous en allions dans la rue, la mère, les soeurs, Genhic et moi, titubant de douleur comme des gens ivres, criant de chagrin, inconsolables, désespérés et nous disant les uns aux autres qu'il n'y aurait jamais à la maison de pire départ que celui-là. Et voilà qu'il advient que le père est aujourd'hui celui qui nous a le moins quittés! Il n'est parti que pour se rendre au bout de la due Du Guesclin, sa promenade ordinaire. Seulement, il n'est pas encore revenu. Il n'en est pas moins à St. Brieuc pour tout cela. Comme les bons vieillards, il s'attarde à l'église; il est si bien, là, sous son banc, à dix pas du lutrin, en pleine nef de cathédrale. Il assiste en ce moment avec les autres, à la messe de minuit, et le bon Dieu lui permet sans doute de s'éveiller un peu pour entendre chanter, encore une petite fois, les vieux noëls de la Bretagne.
Pauvre père Yvon! lui si ponctuel, si exact, si régulier, comme il doit être heureux de se voir mis là. Le voici bien, cette fois, rendu le premier à l'église, et pour longtemps. Avec cela, plus de fanal à allumer, plus de rafales à craindre de la part de cet exécrable nord-ouest qui souffle en tempête, plus de chamaillis avec Pierres Soubeyrol; le bout de chandelle brûlé jusqu'aux bobèches, la lanterne éteinte maintenant, et pour toujours.
Yvon le Gal eut le sourire forcé d'un homme qui plaisante à contre-coeur.
Tu sais, dit-il brusquement à Dom Anthoine, tu sais, je l'ai vu!
L'aumônier le regarda ébahi.--Tu l'as vu? mais qui donc!
Lui! le père, le mien, Yvon Le Gal l'ancien. J'ai cru d'abord que c'était un infirmier avec sa veilleuse qui passait comme toi dans la chambre des batteries; mais quand j'aperçus les petites vitres, les losanges du fanal, je me suis dit: c'est le vieux! Il n'y avait que lui qui en eut un pareil dans tout St Brieuc.
Qu'il était bien lui-même avec son costume de pêche, son chapeau en toile goudronnée, sa vareuse bleue, flottant à grands plis dans le dos, comme une voile qui claque au vent, ses grandes bottes de cabotage, hautes jusqu'à la cuisse, en cuir rouge comme la vase dans les chemins de Vannes après la pluie. Il s'en allait paisible, faisant courir silencieusement la lumière de la lanterne sur chaque visage endormi. Il identifiait les gars de Bretagne un par un et les nommait à un interlocuteur invisible: Louys Boëdic; Michel Eon, de Lorient; Guillaume de Guernezé; puis quatre _Jehan_ du bord de la _Grande Hermine_: _Jehan_ Go, un _pays_ de Quiberon; le charpentier _Jehan_ Aismery, de Vannes; _Jehan_ Maryen, de Nantes; et _Jehan_ Jacques Morbihen, _Da-oui!_ il savait bien sa côte de Bretagne! rien d'étonnant, il l'avait encore plus courue qu'apprise. Il reconnut ensuite le premier gars de St. Brieuc, Colas Barbe, de la rue Gouët; puis, à la suite, Bertrand Samboste, de la rue du Guesclin.
Samboste est mon voisin de lit. C'était à moi le tour. _Terr-i-ben!_ Je crus que ça serait une chose terrible que de m'entendre nommer par un mort.
Il n'en fut rien toutefois. Le père me dit simplement, lentement, tendrement, avec une expression navrée de désespoir qui acheva de men fondre le coeur dans la poitrine:
Comme tu es loin, Yvon! comme tu es loin!
Il ajouta: Ta mère, celle d'Anthoine, Isabelle ta femme, sont à la cathédrale, dans la nef. Elles, se souviennent, elles prient!
Le père dit encore:
Il ne faut pas que tu m'oublies! Tu sis, là-bas, la mer était mauvaise, provocante, irascible. Elle crevait méchamment nos pauvres petits bateaux sur les récifs. Cela gâtait le coeur, il devenait haineux. Encore, si elle s'était contentée de prendre la barque! Mais emporter le matelot et ne pas rendre le cadavre! Alors la plainte du rivage se changeait en blasphème et toutes les chaumières criaient avec lui: "Malédiction!"
Le spectre cessa tout-à-coup de parler, comme s'il eût eu peur d'être entendu. Puis se penchant sur moi, avec des yeux hagards, et la voix craintive d'un forçat qui complote, il me dit dans un râle: Là-bas! Yvon, là-bas, mon enfant, toute colère s'expie!
Et le père levait la main dans une direction, dur un point, qu'il n'osait pas même regarder.
Aussitôt, je me rappelai les missionnaires prêchant les retraites à St. Malo, à Brest, à Nantes, à Rouen, et qui comparaient toujours l'éternité à un rivage, la vie humaine à un brouillard épais, la Mort à un pilote guidant, à l'insu de l'équipage, la marche du navire, et l'amenant fatalement au but. Alors je me souvins qu'un soir, à St. Brieuc, dans la cathédrale, noire de têtes, le frère-prêcheur, disait qu'il y avait, en vue du ciel, (il appelait cela l'_entrée du port_, pour les caboteurs) qu'il y avait, en vue du ciel, un lazaret sévère où tous les navires, grands et petits, devaient faire escale, quels que fussent les chiffres du tonnage, le nom de l'amiral ou l'orgueil du pavillon.
Au sortir de l'église personne ne demandait ce que le missionnaire avait voulu faire entendre par ce vulgaire et terrible mot de lazaret.[89] Chacun s'en allait tête basse, comptant les morts dans sa famille et se disait, en regardant la lumière rougeâtre des chaumières échelonnées là haut sur les falaises de Bretagne: _Les feux du Purgatoire!_
[Note 89: Ce fut Barnabo, seigneur de Milan, qui le premier enjoignit de purifier avec le plus grand soin, tout ce qui proviendrait des pestiférés, auxquels il interdit, sous peine de mort, l'entrée de la Lombardie. (1383). Les Vénitiens, pour concilier l'intérêt de leur commerce dans le Levant avec les précautions commandées par le soin de la santé publique, bâtirent dans l'île de St-Lazare des auberges de quarantaine que l'on appela _lazarets_, de 1523 133 1468. Bescherelle, au mot _Quarantaine_.]
Ce que je te dis maintenant est long à écouter; cela prendrait, sans doute, beaucoup de pages dans un livre; n'empêche que tout cela passa dans ma mémoire avec la rapidité de l'éclair.
Le vieux était toujours là, au chevet du lit, muet, impassible, attendant ma réponse,--une réponse qu'il ne me demandait plus maintenant que par une épouvantable fixité des yeux.
Aussi moi, je demeurais cloué sur mon grabat, silencieux, stupide, m'asséchant la gorge à me rappeler quelques mots d'excuse banale, et ne trouvant que du creux au fond e mon cerveau vide, et de ma mémoire paralysée.
Alors le spectre s'éloigna, marchant à reculons jusqu'à l'échelle d'écoutille, qu'il remonta lentement, lentement, comme s'il eût voulu me donner encore le temps de le rappeler, de lui crier enfin: "Père, j'ai souvenir, je prie!"
Soudain le fantôme réapparut sur l'escalier, leva la lanterne à la hauteur de son visage et demeura immobile, comme une statue.
Je poussai un cri horrible. Imaginez que les chairs de la face venaient de tomber en poussière et que, sous le chapeau de cuir luisant, une tête de mort, blanche, hideuse, un crâne grimaçant me regardait sans dévier!
Je me suis éveillé à mon propre cri. L'as-tu entendu Anthoine? Il a dû être épouvantable.
Non, répondit l'aumônier.
C'est possible, repartit Yvon LeGal, car, le plus souvent, les cris que l'on jette en songe ne sortent pas de la bouche et ne résonnent que dans la poitrine.
C'est un mauvais rêve, tout de même, remarqua le prêtre.
Je l'avoue, Anthoine, c'est un cauchemar effrayant; mais j'aimerais encore mieux être endormi.
Pourquoi? demanda l'aumônier.
Le rêve, vois-tu, le rêve, nous n'avons plus que lui maintenant pour retourner en France. Un rêve! mais je donnerais toutes les flottes du royaume pour les deux ailes d'un rêve!
Dom Anthoine sourit.--Yvon, dit-il, tu as la fièvre; je vais appeler l'apothicaire.
LeGal haussa les épaules avec dédain--Françoys Guitault? l'homme à la tisane! ricana-t-il. C'était bien la peine assurément de trainer une pharmacie jusqu'à ce chien de canada! Un gradué de l'Université e Montpellier, un docteur ès-sciences qui s'en va chez les moricauds, des Algonquins, de sales sauvages plus barbouillés que des volets d'auberge, apprendre à infuser des écorces, à échauder des épinettes blanches![90]
[Note 90: L'interprète Domagaya avait lui-même été atteint du scorbut au point de ne pouvoir marcher. Il se guérit en employant, comme remède, les feuilles et l'écorce d'un arbre qu'il désigna. Cet arbre, nommé _anedda_ par les sauvages, était vraisemblablement l'épinette blanche. Le traitement indiqué fut essayé avec succès; et les guérisons furent si rapides et si complètes, que tous ceux qui voulurent s'en servir furent sur pied en huit jours. Ferland: _Histoire du Canada_, Tome Ier, page 35.
La tisane de l'Algonquin fit merveille, et sa vogue égala son succès. A preuve, ce passage de la Relation du Second Voyage de Jacques Cartier:
...Le capitaine fit faire du breuvage pour faire boire ès malades, desquelz n'y avait nul d'eulx que voulust essayer le dict breuvage, synon un ou deux qui se misrent en adventure d'icellui essayer. Tout incontinent qu'ils en eurent beu, ils eurent l'advantage qui se trouva être un vray et évident miracle. Cart de toutes maladies de quoy ils étaient entachez, après en avoir beu deux ou trois foys, recouvrèrent santé et guarison. Après ce avoir veu et congneu y a eu telle presse la dicte médecine que on si voulait tuer à qui premier en aurait. De sorte que un arbre aussi gros et aussi grand que chesne qui soit en France a esté employé es six jours; lequel à faict telle opération, que si tous les médecins de Louvain et de Montpellier y eussent esté avec toutes les drogues de Alexandrie, ils n'en eussent pas tant faict en ung an, que le dit arbre a faict en six jours. Car il nous a tellement profité, que tous ceux qui en on voullu user ont recouvert santé et guarison, la grâce à Dieu. _Voyage de Jacques Cartier_, 1535-36--Ch. XV, édition 1545.]
_Da-oui!_ elles valent quelque chose les pilules, les fioles et les emplâtres du sieur Guitault. Faudra remporter ça... au retour!
Au retour! Ah! la sotte escapade! la sinistre farce! On part, un beau matin, tout d'un coup, en fou qu'on est, sans même savoir où l'on va. Puis arrivé (si l'on arrive) l'on sait encore moins le _pourquoi_ de l'arrivée et le _comment_ du retour. Cette bêtise là, cette colossale équippée, ça s'appelle _la Gloire_... avant de partir.
Quand il m'arrive de songer à cette exécrable aventure, non sang fermente, non pas de fièvre ou de délire comme tu penses, mais de colère, ou d'une rage blanche, féroce, aveugle, qui voudrait avoir une mâchoire de tigre pour mordre sans lâcher dans quelqu'un ou dans quelque chose. Ah! que sommes-nous donc venus faire en ce maudit pays, sur cette terre de Caïn? [91] Le sais-tu toi, Anthoine?
[Note 91: Voici ce qu'écrivait Jacques Cartier explorant la côte du Labrador: "Si la terre correspondoit à la bonté des ports ce seroit un grand bien, mais on ne doit pas l'appeler terre; ains (_mais_) plutôt cailloux, et rochers sauvages, et lieux propres aux bêtes farouches: d'autant qu'en toute la terre devers le Nord, je n'y vis pas tant de terre qu'il en pourroit tenir dans un benneau: et là toutefois je descendis en plusieurs lieux; et en l'Isle de _Blanc Sablon_ n'y a autre chose que mousse et petites épines et buissons ça et là séchez et demi-morts. Et, en somme, je pense que _cette terre est celle que Dieu donna à Caïn_." _Premier Voyage de Jacques Cartier_ (1534), ch. 8, pages 5 et 6.]
Yvon LeGal fermait les poings et criant cela; telle était son exaspération qu'il ne s'apercevait pas que sa bouche malade, fatiguée à cet excès de paroles, saignait par tous ses ulcères.
Dom Anthoine le regarda avec un oeil froid, tranchant, aiguisé comme une lame de scalpel. Puis il dit:
Oui, LeGal, je le sais, moi: car maintenant je me rappelle qu'en cette nuit même Jésus-Christ, Notre Seigneur, a voulu naître sur la terre pour y venir. Tu as raison, LeGal, ce n'était vraiment pas la peine de naviguer si longtemps pour annoncer à des Sauvages une nouvelle qu'il aurait fallu apprendre, avant le départ de St. Malo, aux marins d'une flotte française, à des catholiques de la Basse-Bretagne! Cette pensée-là, vois-tu, excuse ceux qui partent sans savoir où ils vont, les console lorsqu'ils n'arrivent pas au terme, leur fait voir le retour différable et de peu d'importance le but une fois atteint. C'est la raison du missionnaire. Est-elle bonne celle-là?
Tu es encore meilleur qu'elle, s'écria Yvon LeGal avec chaleur.
C'était une âme grande et belle, un franc et noble coeur que cet Yvon LeGal, oubliant, devant la splendeur de l'idée, la morsure sarcastique des mots et jusqu'à l'aigreur de la voix railleuse.
Que veux-tu, ajouta le marin, c'est la famille qui nous gâte; ça nous rend égoïstes. Au fond, c'est tout ce que l'on aime, rien que cela; d'autre part, c'est tout ce qui peut nous aimer le mieux. Ah! _le chez-nous! le chez-nous!!_ il faut encore plus de courage pour le quitter que pour le défendre!
_Malo! Malo!!_[92] bien parlé, camarade, crièrent en même temps plusieurs voix, ça nous fait comme cela nous autres!
[Note 92: _Malo! Malo!!_ cri breton répondant à l'exclamation française: _Vive! Vive!!_]
Cette exclamation me fit tressaillir. Et j'aperçus, à la droite, à la gauche, en face d'Yvon LeGal dix à douze frères de caravelle, couchés sur leurs grabats, les coudes dans les oreillers, écoutant le causeur avec des bouches grandes ouvertes. Ce trait de physionomie en disait long sur l'intérêt vivace du récit. Les yeux brillaient autant de curiosité que de peur, et c'était amusant de voir étinceler ces prunelles tout à l'heure éteintes, en apparence, sous des paupières lourdes closes. L'incomparable somnifuge qu'une histoire de revenant!
Yvon LeGal regarda ses auditeurs avec ravissement: tous des Bretons! dit-il.
C'en était parbleu! et de bonne marque: Georget Mabille, de Ploërmel; Jullien Plantirnet, de Landerneau; Lucas Clavier, de Lorient; Jehan Ravy, de Tréguier; Michel Andiepvre, de Quiberon; Pierres Coupeaulx, de Dol; Jacques Poinsault, de Quimperlé; Michel Phelipot, de Rennes; Jehan Coumyn, de St. Pol de Léon; Richard Le Bay, de St. Cast.
Alors Yvon LeGal se leva:
Debout, les gars! commanda-t-il. C'est aujourd'hui la grande et joyeuse fête du Christ, le jour anniversaire de sa naissance. Au nom de la vieille Armorique, je propose trois _Noëls_ en son honneur! Ça, mes gabiers, crions si fort qu'on nous entende jusqu'en Bretagne!
Cette explosion de joie éveilla tout le dortoir, jusqu'à Bertrand Samboste, ronfleur incomparable, qui s'étira paresseusement en baillant de tous ses membres. _Dame!_ qu'il dit, c'est comme cela, vous autres; vous laissez dormir les amis quand on parle de là-bas! Ce n'est pas généreux. Eh! bonjour St. Pol, bonjour Tréguier, bonjour Landerneau! Quelle bonne nouvelle?
Ceux que Bertrand Samboste saluait ainsi de leurs noms de village n'étaient autres que Jehan Coumyn, Jehan Ravy et Jullien Plantirnet,--Tréguier, landerneau, st. Pol de Léon sont trois bons voisins de hameaux assis depuis mille ans sur les grèves septentrionales de la Bretagne, et qui ne se fatiguent pas encore du grand spectacle de la Mer.
Bertrand Samboste répéta:
Quelle nouvelle?
Une grande et bonne nouvelle, répondit Dom Anthoine. Je vous apprends la Naissance du Christ, venu cette nuit même sur la terre pour y souffrir encore plus que vous.
Bertrand Samboste leva sur l'aumônier un regard froid, silencieux, puis il porta la main à sa bouche malade et dit avec un sourire triste:
Cela n'est pas possible, messire aumônier, cela n'est pas possible!
Tous les voisins de Bertrand Samboste penchèrent la tête en signe d'assentiment, et ces désespérés de la douleur répétèrent à l'unisson le mot amer du timonier: Messire aumônier, cela n'est pas possible!
Alors le missionnaire répondait: Vous êtes couchés dans un cadre, et Il dormait dans une crèche, sur la paille d'une étable. Vous vous plaignez? A Bethléem Il ne s'est pas même gardé une place dans l'hôtellerie et il vous a paternellement ménagé la vôtre, à douze cents lieues de la patrie, sur ce navire que sa Providence a sauvé de la Mer et du Feu.
Les délicats, continuait le prêtre avec un accent de raillerie douce, les délicats! les douillets!! ils se plaignent du bon Dieu qui a établi leur maison dans une caravelle vice-royale portant à la corne de son mat d'artimon le plus beau des drapeaux de la terre!
Durant que l'aumônier parlait de la sorte, Bertrand Samboste, assis sur son séant, regardait avec inquiétude à tous les coins et recoins de la chambre des batteries--Dom Anthoine s'en aperçut le premier.
Que cherchez-vous dit-il?
Samboste répondit: _Terr-i-ben!_ Vous me faites peur!
Qui? Moi?
Non pas, messire aumônier, mais votre surplis, votre étole, la _toilette de Philippe!_ Quelqu'un de nous autres va-t-il encore s'en aller? Ah! le chemin, _le chemin de Rougemont!_
Vous avez le cerveau hanté, mon excellent ami, dit le prêtre. Je n'apporte à personne les dernier sacrements. J'attends seulement de la _Grande Hermine_ le signal de l'_Élévation_ de la messe pour réciter avec vous tous les Prières de la Nativité.
Cette réponse ne m'expliquait pas cependant ce que Samboste avait voulu dire par _la toilette de Philippe_. Quel était ce pauvre Philippe dont il parlait si mélancoliquement? Et _le chemin de Rougemont_, où menait-il? Un horrible soupçon me traversa l'esprit et j'eus, tout de suite, le pressentiment sinistre d'une plus sinistre vérité. Cette route inconnue devait courir droit au cimetière, et le _pauvre Philippe_ ne devait être autre chose que le cadavre d'un matelot jeté à la mer par un sabord, cette porte basse de l'éternité pour les marins surpris en route. J'allais interroger mon guide à ce propos, quand une détonation formidable ébranla l'atmosphère.
Le canon! dit l'aumônier, l'_Élévation_ de la messe! A vos rangs matelots!
En effet l'artillerie du Fort Jacques Cartier tirait une salve d'honneur.[93] L'éclair des pièces et le fracas de la poudre ébranlaient à ce point le navire que l'on aurait parié que la batterie manoeuvrait sur le pont de la _Petite Hermine._
[Note 93: Je n'ai fait suivre à l'équipage de Jacques Cartier qu'un vieil usage passé à l'état de traditionnelle coutume de la Nouvelle-France aux fêtes de Noël Les extraits suivants du _Journal des Jésuites_ le prouvent surabondamment:
"M. le Gouverneur avait donné ordre de tirer à l'élévation (_de la messe de minuit_) plusieurs coups de canon lorsque notre F. sacristain en donnerait le signal mais il s'en oublia et ainsy on ne tira point." _Journal des Jésuites_, page 21. (25 Décembre 1645.) "On tira cinq coups de canon à l'élévation de la messe de minuit." _Journal des Jésuites_, page 74. (25 Décembre 1646.) Le Fort tira cinq coups au _Te Deum_ de la messe de minuit. _Journal des Jésuites_, page 97. (25 Décembre 1647.)]
Alors il se passe une scène incomparable de grandeur. Tous les invalides du bord se levèrent de leurs cadres et vinrent se ranger en ordre de parade au milieu du vaisseau, formant, avec leurs quatre lignes, un parallélogramme parfait. Dom Anthoine entra dans le carré, et, le visage dans la direction de la _Grande Hermine_, récita d'une voix grave et douce les belles prières de la Nativité. Puis il entonna, et avec lui toute l'infirmerie poursuivit, la prose célèbre de la fête de Noël:
Votis Pater annuit, Justum pluunt sidera: Salvatorem penuit, Intacta puerpera: Homo Deus nascitur.
Tu, lumen de lumine, Ante solem funderis; Tu, numen de numine, Ab aeterno gigneris, Patri par prognies.
Tantus es! et superis, Quae te praemit caritas! Sedibhus delaberis: Ut surgat infirmitas, Infirmus humi jaces.
J'étais stupéfait du courage de toutes ces bouches malades chantant avec un irrésistible élan de ferveur cette vieille hymne de la Foi Catholique.
Les braves gens! m'écriai-je, comme ce qui'ils chantent est beau!
Laverdière eut un éclat de rire sarcastique, et me dit: En vérité, monsieur, vous avez l'attention vive. Je vous en félicite! Ce latin-là, voici trente ans qu'on vous le donne au lutrin de la Cathédrale. Le paradoxe a raison, en toilette comme en musique: _Rien de neuf comme le vieux._ Il ajoute presque aussitôt, avec un accent de doux reproche: Ah! mon ami, si vous _écoutiez_ au lieu d'_entendre_! Oui, si vous écoutiez attentivement chanter la Liturgie Catholique dans les vieilles églises du Bas-Canada! Quelles grandes épopées, quels héroïques poëmes racontent ses hymnes saintes et comme leurs strophes alternantes récitent avec un art merveilleux les pages les mieux écrites de l'histoire du pays!
Ça, avouez-le moi, en bonne sincérité, vous est-il possible de n'être pas ému jusqu'aux larmes lorsque, dans une grave cérémonie religieuse, on chante à Québec, sous les voûtes centenaires de Notre-Dame, l'invocation solennelle et magistrale du _Veni Creator Spiritus_? elle me causait à moi, sur la terre, un attendrissement indicible. Ce n'est plus l'oreille, mais le coeur qui écoute, qui vibre à l'unisson des voix et de l'orgue.
_Veni Creator Spiritus!_ d'est lui que chantaient les trois équipages de Jacques Cartier, dans l'église cathédrale de St. Malo, le 16 mai 1535, un jour de Pentecôte! Comme l'Esprit-Saint a bien répondu à l'appel, et que son souffle se reconnaît à la brise favorable qui s'éleva sur la Mer, semblable au bruit du vent que les apôtres entendirent!