Chapter 9
--Je te verrai cette nuit, dit-elle vivement à voix basse, attends-moi.
Il la regarda stupéfait, elle lui avait déjà tourné Je dos.
Que s'était-il donc passé?
XVIII
Pendant la nuit précédente, à l'heure où Robert arpentait fiévreusement sa chambre en cherchant les moyens de sauver sa maîtresse, madame Fourcy de son côté cherchait comment elle payerait ces trois cent mille francs.
Mais tandis que Robert, seul derrière sa porte close, avait pu suivre librement ses pensées, elle avait dû, elle, faire d'abord bon visage à ses convives jusqu'au départ du dernier, puis à ses enfants qui étaient venus l'embrasser dans sa chambre et causer affectueusement quelques instants avec elle, puis enfin à son mari lui-même qui, grisé de bonheur après cette belle journée, s'était laissé aller à de longs épanchements.
Il avait fallu qu'elle l'écoutât, qu'elle lui répondit, qu'elle partageât sa joie, sans laisser paraître l'angoisse qui la dévorait, sans même pouvoir parler de fatigue: ce n'était pas seulement un chagrin, des inquiétudes qu'elle devait lui épargner, c'était ses soupçons qu'il importait avant tout de ne pas provoquer.
Enfin elle avait été libre: libre de s'abandonner et de déposer le sourire qu'elle avait mis sur son visage, libre de penser, de réfléchir, de chercher.
Qu'allait-elle faire?
Ce coup qui la frappait au moment où elle s'y attendait si peu, la jetait hors d'elle-même et lui enlevait le calme et la décision qu'elle avait toujours eus; encore dans le rêve qu'elle venait de faire, elle ne pouvait pas s'habituer à la réalité: était-ce possible?
Et machinalement elle se répétait:
«Trois cent mille francs, trois cent mille francs;» elle devait trois cent mille francs, et il fallait qu'elle les payât avant le samedi, ou bien La Parisière les demandait à son mari.
Car sur ce point elle voyait clair et ne se berçait point d'illusions: si elle ne payait pas, La Parisière parlait; il n'y avait pas d'arrangements à prendre avec lui, il n'y avait pas à attendre, il fallait payer.
Devait-elle le laisser parler? Ou bien, prenant les devants, devait-elle se confesser à son mari?
Il lui semblait, dans son trouble, que c'était là la première question à examiner et à résoudre.
Qu'elle laissât La Parisière parler ou bien qu'elle parlât elle-même, il était certain que son mari lui pardonnerait et cette perte de trois cent mille francs et ses spéculations à la Bourse: elle le connaissait trop bien, elle savait trop quelle était l'influence, la puissance, qu'elle possédait sur lui pour avoir des doutes à ce sujet: quoi qu'elle fît, quoi qu'il souffrît, il était homme à tout pardonner.
Mais ce n'était pas à ce seul point de vue du pardon ou des souffrances de son mari qu'elle devait se placer, bien que pour elle ces souffrances à infliger ou à épargner à son bon Jacques fussent une considération d'une importance considérable, car elle ne voulait pas qu'il souffrit par elle, et pour éviter que cela arrivât, elle était prête à tous les sacrifices.
En dehors de cette question du pardon et de la souffrance, il y en avait une autre capitale, qui était que Fourcy averti par La Parisière n'aurait pas les fonds pour payer ces trois cent mille francs; car si sage et si ordonné qu'il fût, il n'avait pu faire que de bien petites économies; la plus grande partie de ses appointements avait passé à payer la propriété de Nogent et ses réparations; une autre était employée au service des primes d'une assurance sur la vie qu'il avait contractée au profit de sa femme et de ses enfants; enfin la dernière était absorbée par les dépenses de la maison et de la famille.
Pour trouver ces trois cent mille francs, il faudrait donc qu'il les empruntait ou qu'il vendit la maison de Nogent; s'il les empruntait, c'était bien, l'affaire était réglée tout de suite, au moins comme affaire. Mais s'il ne voulait point recourir à cet emprunt, et avec son caractère toutes les chances étaient pour qu'il ne le voulût pas, quelles que fussent ses instances auprès de lui, il faudrait vendre, et vendre non seulement la maison qui ne valait pas trois cent mille francs, mais encore le mobilier, et alors tout serait découvert; la vente du mobilier dirait sa valeur. Comment alors expliquer son acquisition?
D'ailleurs, elle l'aimait, ce mobilier, il lui avait coûté assez cher pour cela, et elle ne voulait pas qu'il fût vendu.
De même, elle ne voulait pas davantage vendre ses bijoux, dont elle eût facilement tiré beaucoup plus de trois cent mille francs.
Et de même elle ne voulait pas non plus vendre ses valeurs, actions, obligations au porteur qu'elle avait eu tant de peine à gagner.
Se résigner à ces ventes, c'était renoncer à la vie qu'elle avait voulue et qu'elle s'était faite; et c'était là un sacrifice au-dessus de ses forces.
Quand elle avait décidé qu'elle gagnerait elle-même et toute seule la fortune que son mari ne lui gagnait point, elle s'était fixé un certain chiffre qu'elle voulait atteindre, et sur lequel elle avait bâti son avenir et celui de ses enfants: ce chiffre elle le tenait enfin, pouvait-elle volontairement le lâcher? Elle ne s'en sentait point le courage.
Sans doute les circonstances n'étaient plus aujourd'hui ce qu'elles avaient été à ce moment; aujourd'hui Fourcy était l'associé de la maison Charlemont, et il allait s'enrichir; elle reconnaissait cela; mais d'autre part elle se disait aussi qu'il pouvait mourir; si ce malheur arrivait avant qu'il fût resté assez longtemps l'associé de M. Charlemont, quelle serait sa situation à elle? Comment retrouverait-elle jamais ce qu'elle aurait sacrifié?
Et puis elle tenait à ses bijoux que pour la plupart elle n'avait même point portés, et qui étaient restés sans en être jamais sortis dans leurs écrins. Était-ce au moment où elle allait enfin pouvoir s'en parer franchement et les montrer à tous, les faire admirer la tête haute, sans s'exposer aux méchants propos, qu'elle pouvait s'en séparer? Quelle femme accomplirait un pareil acte d'héroïsme?
Pour elle, jamais elle n'en serait capable, et l'accomplît-elle dans un moment d'exaltation, les regrets et les remords de la réflexion empoisonneraient sa vie.
Il ne fallait donc pas qu'elle pensât ni à laisser parler La Parisière, ni à se confesser à son mari, ni à vendre ses valeurs, ni à vendre ses bijoux.
Et cependant il fallait qu'elle payât ces trois cent mille francs.
Comment?
Depuis qu'elle examinait ces terribles questions, il y avait un mot qui revenait sans cesse à son esprit, et qui malgré les efforts qu'elle faisait pour le chasser s'imposait quand même à son attention.
C'était celui que le père Ladret lui avait dit en la quittant, qu'elle avait entièrement oublié pendant la première partie du dîner et que maintenant elle se répétait machinalement, comme un refrain importun, qu'on veut oublier et qui revient quand même:
«Malgré tout, vous me retrouverez quand vous voudrez, parce que je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai jamais me détacher de vous: je l'ai essayé; je n'ai pas pu.»
Il avait dit vrai en parlant d'elle: oui, elle était à l'argent, elle le reconnaissait, il fallait bien qu'elle le reconnût.
Avait-il dit vrai aussi, en parlant de lui; était-il, serait-il encore à elle?
Vraiment, cela était horrible d'en être réduite à cette extrémité.
Mais enfin cela ne l'était pas plus que la première fois.
Après tout et en envisageant froidement les choses, elle avait la satisfaction de se dire qu'elle avait lutté pour se dégager, et que ce n'était pas sa faute si elle retombait vaincue par la fatalité.
Ce qui était d'elle, c'était d'avoir refusé les perles noires dont elle avait eu cependant une furieuse envie depuis si longtemps, et c'était encore d'avoir refusé les actions du charbonnage de Saucry, qui auraient si bien fait son affaire. Cela devait être porté au compte de ses bonnes intentions.
Ce qui était de la fatalité, c'est-à-dire en dehors et au-dessus d'elle, c'était de ne pouvoir pas réaliser ce qu'elle avait désiré.
Est-ce que son désir n'était pas de vivre tranquille au milieu de sa famille, entre son mari et ses enfants, en s'appliquant à les rendre tous également heureux?
Est-ce que ce n'était pas avec un profond ennui et un invincible dégoût qu'elle était obligée de sourire à ce vieux cacochyme et de se mettre en frais d'amabilité pour qu'il lui dît: «Tu as été bien gentille aujourd'hui»? Était-ce pour elle, pour sa satisfaction ou pour son plaisir qu'elle faisait la gentille avec cette vieille bête?
Si elle avait été une femme de plaisir, si elle avait cherché sa satisfaction, n'aurait-elle pas écouté le be-Evangelista? [sic]
Mais non, elle l'avait repoussé, elle l'avait découragé, et si bien qu'il ne penserait plus qu'à Marcelle.
C'était un lieu commun dans leur famille de dire que Fourcy ne pensait qu'au bonheur des siens; eh bien, et elle qu'avait-elle l'ait toute sa vie et que faisait-elle encore en ce moment, si ce n'est de se sacrifier au bonheur des siens?
Elle irait donc chez Ladret, et ce serait lui qui payerait ces trois cent mille francs, si comme il l'avait dit, il était vraiment à elle.
Elle verrait ce qu'elle valait; si elle avait vieilli.
Arrêtée à cette résolution, elle avait trouvé un peu de sommeil, mais non de ce sommeil calme et enfantin qui était le sien ordinairement et qui la rendait plus charmante encore la nuit que le jour, lorsqu'on pouvait la voir la tête appuyée sur son bras reployé, dormir les lèvres entr'ouvertes, respirant doucement et régulièrement.
Le lendemain matin, au moment où Fourcy allait partir pour Paris, elle lui avait demandé s'il n'irait pas voir M. Ladret.
--Je ferai mon possible; mais il est probable que la débâcle Heynecart va me donner bien du tracas et peut-être n'aurais-je pas un instant de liberté; alors j'enverrai Lucien.
--C'est que Lucien n'aime pas beaucoup M. Ladret, et M. Ladret, de son côté, n'aime pas beaucoup Lucien; le pauvre bonhomme était, je t'assure, très mal à son aise hier, et je crois qu'une marque d'intérêt réel, et non pas simplement une visite de politesse, lui serait agréable, à son âge.
--Je comprends cela; mais je ne sais pas ce que je pourrai faire.
--Si j'y allais moi-même?
--Excellente idée, et bien digne de toi, la femme bonne et prévenante par-dessus tout.
XIX
Quoique fort riche, Ladret n'avait pas de maison de campagne: «Ça coûte trop cher, disait-il, et puis on est envahi par un tas de gens qui viennent s'établir chez vous, et dont ou ne sait comment se débarrasser.» Parlant de ce principe, il aimait mieux s'établir chez les autres, mais sans jamais leur imposer l'ennui de ne pas s'avoir comment se débarrasser de lui, car ne se trouvant bien nulle part, il ne testait jamais, été ou hiver, plus d'un jour ou deux hors de Paris.
Madame Fourcy arriva chez lui à l'heure de son déjeuner au moment même où il allait se mettre à table.
--Comment allez-vous? demanda-t-elle gaiement comme s'ils s'étaient séparés la veille dans les meilleurs termes.
Il fut syncopé:
--Du diable si je vous attendais!
--Et pourquoi donc?
--Vous me le demandez?
--Ne m'avez-vous pas dit que quand je voudrais venir, je serais la bien venue? je viens.
Et elle le regarda avec son plus gracieux sourire, tandis que de son côté il l'examinait avec méfiance, se disant que cette étrange visite devait être dirigée contre sa bourse; pendant quelques instants, il resta silencieux, cherchant un moyen de parer le coup dont il avait le pressentiment, enfin il crut l'avoir trouvé.
--Après vos adieux, dit-il, j'étais si bien convaincu que nous ne nous reverrions pas que j'ai rendu ce matin les perles noires au bijoutier et qu'en même temps j'ai porté les titres du Charbonnage à mon agent de change pour qu'il les vende.
Et il la regarda en dessous pour voir l'effet que ces paroles allaient produire; mais elle ne broncha pas.
--Qu'importé? dit-elle.
Elle jeta ces deux mots d'un air si indifférent qu'il poussa un soupir de soulagement; ce n'était pas pour les perles qu'elle venait, ni pour les actions; elle avait réfléchi qu'elle avait eu tort de vouloir rompre et elle revenait; cela semblait être probable; il n'avait donc qu'à se bien tenir, il lui ferait payer les frais de sa révolte.
--Avez-vous déjeuné? demanda-t-il d'un ton moins hargneux.
--Non, puisque je viens déjeuner avec vous.
Il s'épanouit.
--Ça, c'est gentil; nous allons boire du Château-Yquem, n'est-ce pas, une bonne bouteille.
--Volontiers.
On se mit à table, et madame Fourcy fut ce qu'elle avait été la veille pendant la première partie du dîner, c'est-à-dire tout à fait charmante; elle se connaissait bien et si elle avait choisi le déjeuner, c'était parce qu'elle était certaine de s'y montrer tout à son avantage; elle avait surtout une manière de boire à petits coups en passant la langue sur ses lèvres, en les tétant doucement, qui était des plus gracieuses et si ravissante pour ceux qui ne la regardaient pas avec des yeux indifférents que bien souvent Ladret, transporté d'enthousiasme, s'était écrié: «Comment ne se ruinerait-on pas pour une petite femme comme ça, et avec plaisir encore?»
Qu'il se ruinât avec ou sans plaisir, ou tout au moins qu'il ne comptât pas, c'était ce qu'elle voulait présentement, aussi retourna-t-elle plus d'une fois au Château-Yquem.
Cependant elle ne parla de rien, ce qui n'était pas possible devant le domestique qui les servait; aussi Ladret en arriva-t-il à se persuader qu'elle était venue pour se réconcilier, tout simplement; ce qui, à dire vrai, lui paraissait tout naturel.
Mais alors pourquoi diable avait-elle voulu rompre? Ce fut la question qu'il lui adressa lorsque, après le déjeuner, ils restèrent en tête-à-tête et qu'ils n'eurent plus d'oreilles indiscrètes à craindre.
--Pourquoi avons-nous eu des querelles depuis que nous nous connaissons? demanda-t-elle au lieu de répondre franchement à cette question.
--Tantôt pour ceci, tantôt pour cela; mais je ne dirais pas précisément pourquoi, je ne m'en souviens pas.
--Nous nous sommes toujours fâchés parce que vous n'avez jamais eu égard à mes observations et à mes plaintes toujours les mêmes.
--Cela n'est pas juste.
--Rien n'est plus juste, au contraire, et vous savez bien que rien ne pourrait me causer une plus grande douleur, une plus profonde humiliation que de me traiter... en femme d'argent, comme vous dites; mais si j'avais été une femme d'argent, il y a longtemps que je vous aurais ruiné, mon pauvre ami.
Il ne trouva pas à propos de laisser échapper les paroles qui lui venaient aux lèvres et qui étaient que si elle ne l'avait pas ruiné, c'était parce qu'il ne lui en avait pas laissé la liberté; puisqu'elle faisait les premiers pas de la réconciliation, il devait faire les autres.
--En quoi vous ai-je traitée hier en femme d'argent? demanda-t-il.
--En m'offrant cet écrin comme vous me l'avez offert pour que je sois gentille, comme si vous vouliez acheter cette gentillesse; c'est par cela que j'ai été blessée et c'est ainsi qu'a commencé cette querelle qu'une mauvaise disposition chez moi...
--Oh! joliment mauvaise.
--... A poussée jusqu'à la colère folle.
--Vous en convenez.
--Parfaitement; est-ce que je ne conviens pas toujours de mes torts; et vous, conviendrez-vous maintenant des vôtres!
Il resta ébahi.
--Mais quels torts ai-je donc eus? demanda-t-il.
--Celui-de vous montrer homme d'argent, dans une pareille circonstance.
--Homme d'argent, en vous apportant des perles qui...
--Vous voyez bien que vous alliez dire ce qu'elles vous avaient coûté; mais si grosse que fût la somme, était-ce là ce que vous deviez m'offrir dans cette circonstance?
Il se montra de plus en plus stupéfait.
--Mais quelle circonstance? demanda-t-il.
--Vous ne me direz point, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que Heynecart venait de se brûler la cervelle et que toutes ses affaires venaient de s'effondrer à la Bourse; vous ne me direz pas non plus, n'est-ce pas, que vous ne saviez pas que j'avais des opérations engagées dans ses affaires? Est-ce en un pareil moment que vous deviez m'offrir des perles d'un air triomphant?
--Mais je ne savais-rien de tout cela.
--Allons donc, ne dites pas cela, dites-moi plutôt qu'avec ces perles vous avez voulu vous en tirer à bon compte; c'était ingénieux, j'en conviens, mais ce n'était pas généreux.
--Me tirer de quoi?
--Savez-vous ce que j'aurais fait, moi, si j'avais été à votre place, moi que vous accusez d'être une femme d'argent, eh bien, au lieu de vous offrir des perles, je vous aurais offert de l'argent, en tous cas je me serais mise à voire disposition. Que vouliez-vous que je fisse de vos perles et en quoi ce cadeau... économique pouvait-il me toucher, au moment où je venais d'apprendre que j'avais à payer trois cent mille francs?
--Trois cent mille francs! s'écria-t-il comme s'il avait été frappé d'un éclair qui lui montrait enfin ce qu'il avait été si longtemps sans voir.
--Oui, trois cent mille francs que j'ai perdus et que je dois payer avant samedi.
Elle le regarda à la dérobée, mais il avait déjà eu le temps de mettre sur son visage un masque qui ne laissait rien paraître; alors elle continua:
--Savez-vous ce que j'attendais de vous en nous trouvant seuls? l'offre de m'aider, car vous savez bien que je ne peux pas payer ces trois cent mille francs, et non l'offre de ces perles, qui dans un pareil moment était une dérision pour moi.
--Mais encore un coup, je ne savais rien du désastre d'Heynecart, que j'ai appris le soir seulement en rentrant à Paris.
--Oui, mais moi j'ai cru que vous le connaissiez comme je le connaissais moi-même, et c'est cette croyance qui m'a fait perdre la tête; vous devez comprendre maintenant qu'elle n'était pas bien solide, car j'étais... je suis affolée.
Elle se tut, n'ayant plus qu'à le voir venir.
Mais il demeura longtemps silencieux, et il le fût demeuré toujours s'il avait pu; cependant, il fallait qu'il parlât.
--Comment diable avez-vous eu confiance en Heynecart? dit-il.
--Que diable allais-je faire dans cette galère, n'est-ce pas? c'est là tout ce que vous trouvez à me dire; cela n'a pas d'intérêt maintenant; ce qui en a un, ce qui est une question de vie ou de mort pour moi, c'est que j'y suis et qu'il faut que j'en sorte, ou plutôt qu'on m'en sorte, car il est certain que je ne peux pas m'en tirer moi-même toute seule.
De nouveau elle se tut, et elle attendit, car à une demande ainsi posée il fallait bien qu'il répondît.
Il fut longtemps, très longtemps à se décider:
--Certainement, dit-il en lui prenant la main qu'elle lui abandonna, si j'avais ces trois cent mille francs, je serais heureux de te les offrir; mais je ne les ai pas.
Elle retira sa main.
--Vous n'avez qu'un mot à dire pour les avoir demain, ce n'est donc pas parler sérieusement. Ou vous m'aimez, et vous pouvez me le prouver.
--Mais je t'adore.
--Ou vous ne m'aimez pas, et vous pouvez aussi me le prouver; l'heure est venue de faire l'une ou l'autre de ces deux preuves: de me sauver si vous m'aimez; de me tuer si vous ne m'aimez pas; car vous devez bien comprendre que c'est ma vie qui est en jeu en ce moment; si je ne peux pas payer, mon mari sera averti par La Parisière. Il ne pourra pas plus payer que je ne le peux moi-même. Il faudra vendre la maison, vendre le mobilier; alors la vérité se découvrira et je n'aurai plus qu'à mourir, tuée deux fois par vous, qui m'avez imposé ce mobilier que je ne vous demandais pas, et qui m'avez refusé la somme qui peut me sauver et que je vous demande.
Sur ces derniers mots, elle se leva pâle et frémissante.
Et elle attendit.
--Mais je ne les ai pas, répéta-t-il au bout d'une minute terriblement longue pour elle; non, je ne les ai pas, parole d'honneur.
Elle fit deux pas vers la porte; il la suivit.
--Ne te fâche pas, ne t'en va pas, je t'en prie, dit-il, nous tâcherons d'arranger cela; toi de ton côté en faisant un sacrifice, tu as des bijoux, moi du mien...
Sans répondre, elle continua d'avancer vers la porte.
--Veux-tu cinquante mille francs?
Elle ne s'arrêta point.
--Eh bien j'irai jusqu'à soixante mille, je ne les ai pas, mais, je les trouverai: c'est une grosse somme, soixante mille; plus tard nous verrons, ne t'en va pas.
Et lui prenant les deux mains, il la retint, elle ne les retira point, mais se tournant vers lui, longuement elle le regarda tremblant devant elle, partagé entre la peur de la perdre et la peur de perdre son argent.
--Eh bien! cent mille, murmura-t-il, veux-tu? oui, cent mille.
Elle ne partit point.
XX
Madame Fourcy était revenue à Nogent, n'ayant rien pu obtenir de plus que ces cent mille francs; au moins de positif et de certain; car pour les promesses Ladret en avait été prodigue; il lui en avait fait de toutes sortes, mais pour plus tard; attendu qu'à l'heure présente il était réellement embarrassé; lui aussi s'était engagé dans de mauvaises affaires... ça arrive à tout le monde, n'est-ce pas, même aux plus habiles, elle en savait personnellement quelque chose, mais plus tard il recouvrerait sa liberté d'action, et alors, oh! alors...
Elle n'avait pas été dupe de ces protestations qui à ses yeux n'étaient que des précautions; il voulait s'assurer contre une nouvelle tentative de rupture et la tenir solidement au moyen de l'appât des sommes complémentaires qu'il lui remettrait par fractions pour qu'elle fût gentille, et par versements échelonnés de façon à ce que de longtemps elle ne pût pas lui échapper.
Maintenant comment se procurer les deux cent mille francs qui lui manquaient sans vendre ses bijoux, comme Ladret avait eu la bassesse de le lui proposer?
C'était sous l'oppression de cette question qu'en voyant Robert rentrer elle lui avait jeté les quelques mots qui l'avaient si fort étonné; il avait la générosité de la jeunesse, celui-là, et il ne comptait pas avec sa passion; il n'y aurait pas de scène à lui faire; les choses iraient toutes seules; elle n'aurait pas à se mettre en peine, à chercher, à se contraindre, et cela était heureux, car elle ne se sentait pas en bonnes dispositions: déjà avec Ladret elle avait été très faible, elle s'en rendait parfaitement compte, ayant été raide quand elle aurait dû être tendre, cassante quand elle aurait dû plier; ce n'était pas ainsi qu'elle aurait dû le prendre: bonne quand il ne s'agissait que de petites sommes, cette manière s'était trouvée détestable, quand il avait été question de trois cent mille francs; décidément rien n'était plus mauvais que de jouer la comédie avec son tempérament, c'était d'après le tempérament de ceux sur qui on voulait agir qu'il fallait la jouer; elle s'en souviendrait.
Mais ce serait plus tard qu'elle profiterait de cette leçon, car présentement avec Robert ce ne serait pas jouer la comédie qu'il faudrait, mais tout simplement exposer les choses telles qu'elles étaient: elle avait spéculé, elle avait perdu, elle ne pouvait pas payer, voulait-il, pouvait-il lui trouver les deux cent mille francs qui devaient la sauver?
Et ce ne serait pas trois cent mille francs qu'elle lui demanderait, comme toute autre à sa place ne manquerait pas de le faire, mais seulement, mais simplement deux cent mille; les deux cent mille qui lui étaient indispensables. En agissant ainsi et avec cette discrétion, n'était-ce pas prouver, au moins se prouver à soi-même, qu'elle n'était pas une femme d'argent, comme le prétendait ce vieux gredin de Ladret? Si elle avait été âpre à l'argent, elle eût profité de cette occasion pour demander quatre cent mille francs à Robert, et tel qu'elle le connaissait elle était certaine qu'il n'eût pas hésité à les emprunter pour les lui donner.