Chapter 8
Quelles affaires de sentiment pouvaient exister entre une femme charmante comme sa Geneviève et un sapajou comme La Parisière, un vrai singe au front bas et fuyant, aux abajoues pendantes, au menton de galoche, qui ne savait ni marcher ni s'asseoir et qui était toujours en mouvement avec ses grands bras ballants et ses mains retroussées comme s'il se disposait à sauter sur une branche en emportant quelque chose qu'il aurait volé?--cela, il ne le croyait pas, il ne le devinait pas tant la chose eût été monstrueuse.
Et cependant il fallait bien qu'il y eût entre eux quelque affaire grave, ou leur entente, ou leurs signes ne s'expliquaient pas.
Tant que dura le dîner il ne les quitta pas des yeux, tâchant de deviner ce mystère, mais sans arriver à autre chose qu'à constater cette entente aussi clairement que s'ils l'avaient avouée tout haut.
Après le dîner on devait tirer un feu d'artifice, car Lucien, resté très jeune, avait la passion des feux d'artifice qu'il préparait lui-même en partie et qu'il tirait toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion avec un plaisir toujours nouveau: à la fête de son père, à la fête de sa mère, à la fête de sa soeur, à sa propre fête, réservant toujours le plus beau et le plus riche pour l'anniversaire du mariage de ses parents,--ainsi que cela se devait puisque c'était la grande fête de la famille.
En sortant de table, on alla donc s'asseoir, dans le jardin sur des chaises qui avaient été préparées en face de la pelouse, à l'extrémité de laquelle le feu d'artifice devait être tiré; et madame Fourcy prit place à côté de M. Charlemont, qui lui avait donné le bras pour la conduire.
--Tu viens m'aider, n'est-ce pas? demanda Lucien à Robert.
--Assurément.
Et il suivit Lucien, mais bientôt il resta en arrière, car il ne voulait pas perdre madame Fourcy de vue; en se cachant dans un massif d'arbustes, il pouvait l'observer sans être vu lui-même.
Elle ne resta pas longtemps à sa place, et quittant M. Charlemont elle alla auprès d'un autre de ses convives avec qui elle s'entretint quelques instants, puis abandonnant celui-là aussi, elle passa à un troisième.
Elle était ainsi arrivée au commencement de l'allée, qui justement longeait le massif d'arbustes dans lequel Robert était caché, et La Parisière se tenait là comme par hasard.
Tous deux en même temps ils disparurent dans l'allée qui avant de venir à lui faisait une courbe.
Que devait-il faire? Fallait-il qu'il s'avançât doucement sous bois pour surprendre leur entretien; ou bien ne valait-il pas mieux qu'il les attendît au passage? Aller jusqu'à eux était plus sûr; mais à condition toutefois que le bruit ne le trahît pas, ce qui n'était guère probable. Comment se justifierait-il auprès de Geneviève s'il était découvert? Il attendit.
Bientôt un bruit de pas sur le gravier de l'allée et un murmure de voix étouffées lui annoncèrent qu'ils approchaient: sa respiration se suspendit un moment et il écouta en regardant.
Ils marchaient à côté l'un de l'autre, mais sans se donner le bras, et rien dans leur attitude ne trahissait l'intimité de deux amants.
C'était La Parisière qui parlait en appuyant ses paroles par un mouvement rapide de la main droite comme s'il frappait et refrappait sur quelque chose.
Enfin Robert entendit faiblement, puis plus distinctement.
--Vous n'en serez pas quitte à moins de trois cent mille francs; vous devez le comprendre sans que j'aie besoin de vous recommencer le calcul. C'est une grosse somme, vraiment; mais vous conviendrez que ce n'est pas ma faute si vous l'avez perdue. Pourquoi n'avez-vous pas voulu me croire quand je vous ai dit que Heynecart sombrerait?
--Parce que j'avais des renseignements qui m'inspiraient confiance.
--Vous voyez bien que Fourcy n'avait pas cette confiance, vous ne l'avez pas cru plus que vous ne m'avez cru. Et voilà. Mais ce n'est pas tout ça. Quand me donnerez vous ces trois cent mille francs?
--Je ne les ai pas.
--Trouvez-les, réalisez-les; vendez tout, il me les faut samedi.
--C'est impossible.
--Il me les faut.
Elle répondit; mais ce qu'elle dit, Robert ne l'entendit pas, car ils l'avaient dépassé.
Une affaire d'argent! c'était d'argent qu'il s'agissait entre elle et La Parisière! Et il l'avait soupçonnée!
--Robert, cria la voix de Lucien, où donc es-tu?
Il courut du côté d'où venait cette voix.
XVI
S'il n'avait pu saisir au passage qu'une partie de l'entretien de La Parisière et de madame Fourcy, il en avait assez entendu cependant pour comprendre la situation aussi clairement qui si elle lui avait été expliquée en détail, du commencement au dénouement.
La Parisière était le courtier de madame Fourcy, cela et rien de plus; par son entremise elle avait joué à la Bourse, en spéculant sur les valeurs Heynecart.
Pour lui, c'était là quelque chose de considérable, car il avait entendu de çà de là, sans jamais pouvoir les approfondir ou les démentir, les bruits qui couraient sur madame Fourcy, et maintenant ces insinuations qui l'avaient indigné et suffoqué tombaient devant la révélation d'un fait certain: elle avait joué à la Bourse; et c'était avec les gains qu'elle avait ainsi réalisés qu'elle avait payé les belles choses dont elle s'était entourée; quoi de plus légitime et de plus naturel? Pourquoi n'aurait-elle pas essayé de s'enrichir puisque son mari ne l'enrichissait pas?
Il était probable que pendant longtemps ses spéculations avaient été heureuses, puisqu'elle avait pu acheter ce mobilier artistique qui lui formait un cadre digne de la beauté d'une femme comme elle, mais un jour elles avaient échoué, précisément dans cette affaire Heynecart, et maintenant elle devait trois cent mille francs.
Ce qui était grave, c'était qu'elle ne les avait pas, ces trois cent mille francs.
Et ce qui paraissait plus grave encore, c'était qu'elle ne pouvait pas s'adresser à son mari pour qu'il l'aidât à les payer, car elle avait engagé ces spéculations, à son insu bien certainement, peut-être même malgré lui, et jamais elle ne se résignerait à implorer son concours; d'ailleurs voulût-il payer, qu'il ne le pourrait pas, probablement, car il lui serait impossible de réaliser une pareille somme du jour au lendemain.
Quelle crise elle allait traverser, la pauvre femme!
Il n'y avait qu'à se rappeler l'exclamation qu'elle avait poussée lorsque La Parisière avait annoncé la nouvelle de la débâcle Heynecart pour sentir ses angoisses; et il n'y avait qu'à se rappeler aussi l'expression désespérée de son beau visage ordinairement si calme et si serein pendant la fin du dîner, alors qu'elle adressait à La Parisière des appels anxieux pour tâcher d'apprendre quelle était l'étendue de son désastre: ce mutisme alors qu'elle avait si grand intérêt à connaître la vérité n'était-il pas la meilleure preuve qu'elle devait se cacher de son mari; sans cela n'eût-elle point parlé franchement, n'eût-elle pas interrogé La Parisière?
Et c'était quand elle éprouvait de pareilles tortures qu'il avait eu la misérable pensée de s'imaginer qu'il pouvait exister une liaison entre elle et ce monstre de La Parisière! comment expierait-il jamais un crime aussi abominable, quelle honte pour lui, quel remords! Ah! comme il aurait voulu se jeter à ses genoux, avouer ses mauvaises pensées et se les faire pardonner dans un élan de tendresse.
Cependant à sa honte et à ses remords, de même qu'à la douleur que lui causait le désespoir de sa maîtresse, se mêlait un sentiment de joie et d'espérance.
Il allait pouvoir lui venir en aide, et lui prouver enfin que ce qu'il lui avait dit et répété si souvent «qu'il était prêt à tout pour elle», n'était point une vaine parole.
Jusque-là il avait eu toutes les peines du monde à lui faire accepter les cadeaux qu'il avait tant de joie à lui offrir, et le plus souvent, il avait été obligé d'en atténuer la valeur réelle pour les lui imposer, ayant à lutter contre des scrupules et des répugnances presque invincibles.
Mais à cette heure il allait bien falloir qu'elle cédât; ce n'était point de bijoux plus ou moins riches qu'il s'agissait, de perles, de diamants, de pierreries qu'elle pouvait refuser et qu'elle avait, en effet, toujours refusés en disant: «qu'un bouquet de violettes d'un sou offert tendrement lui faisait un aussi grand plaisir qu'une rose en diamant»; maintenant elle n'allait plus se fâcher contre lui, le gronder comme elle l'avait toujours fait lorsque à force d'instances et de prières il était parvenu à vaincre ses refus.
N'allait-elle pas, au contraire, éprouver un élan de joie, lorsqu'il lui apporterait les trois cent mille francs qui la sauveraient? Assurément, elle voudrait les refuser; elle lui dirait qu'elle n'était pas une femme d'argent, qu'elle ne voulait pas qu'il y eût de l'argent entre eux, mais après le premier moment de résistance, après le premier mouvement de révolte de sa dignité, elle se jetterait dans ses bras, heureuse et fière de cette preuve d'amour.
Ce serait alors que profitant de son émotion, il avouerait comment il avait surpris les paroles de La Parisière et les soupçons qui tout d'abord avait affolé son esprit, car pour la tranquillité de sa conscience, il lui fallait cette confession. Et elle était si bonne, si indulgente qu'elle lui pardonnerait.
Alors ce serait une vie nouvelle qui commencerait pour eux, ou plutôt ce serait la continuation de ce qui existait en ces derniers temps; car elle n'oserait plus bien certainement parler de rupture ni même d'éloignement; ses craintes seraient étouffées par les transports de sa gratitude. Que peut-on refuser à celui qui vous sauve? Que ne veut-on pas faire pour lui?
C'était dans sa chambre qu'il raisonnait ainsi, allant de déductions en déductions: arrivé à cette conclusion il sauta à bas de son lit, entraîné par la joie. Il ne pouvait plus rester en place. Il lui fallait marcher, et par le mouvement épuiser sa surexcitation fiévreuse.
Pendant assez longtemps il tourna autour de sa chambre, ne s'arrêtant que pour se mettre à sa fenêtre et respirer pendant quelques instants l'air frais de la nuit.
Alors il écouta: tout dormait dans la maison silencieuse; au moins tout semblait dormir, mais elle, la pauvre femme, sûrement elle ne dormait pas. En proie à l'inquiétude, elle se tourmentait, cherchant comment elle ferait face aux difficultés qui l'enveloppaient. Et elle ne se doutait pas que sous le même toit qu'elle, à quelques pas d'elle il y avait un homme qui lui aussi ne dormait pas et qui, après avoir cherché comme elle à sortir des difficultés de cette situation, venait de trouver le moyen de la sauver.
Il était bien simple ce moyen: emprunter trois cent mille francs n'importe à quel prix, et les lui apporter pour qu'elle les remît à La Parisière.
Seulement il fallait trouver à emprunter ces trois cent mille francs, et cela était moins simple.
Il n'était qu'un mineur, et si son père ne consentait pas enfin à son émancipation, près de deux années encore s'écouleraient avant qu'il fût mis en possession de la part de fortune de sa mère qui lui revenait. Or, il savait par expérience que les mineurs, même quand ils auront prochainement et sûrement une belle fortune, ne trouvent pas facilement des prêteurs.
En ces derniers temps, ses revenus étant épuisés, il avait été obligé de recourir à des emprunts, et ç'avait été après toutes sortes de démarches, de négociations, de délais et de temps perdu qu'il avait pu se faire remettre deux cent mille francs par l'usurier Carbans qui l'avait égorgé.
À ce moment il avait pu se résigner à ces négociations et à ces délais, attendu qu'il ne s'agissait alors pour lui que d'une fantaisie, qui si charmante qu'elle lui parût, et si fort qu'elle lui tînt à coeur pouvait sans inconvénient être retardée dans sa réalisation. Un jour qu'il avait voulu faire un cadeau à madame Fourcy, elle l'avait accueilli avec des reproches, alors il avait imaginé pour vaincre une bonne fois cette résistance de lui en faire un tous les jours pendant un certain temps, jusqu'à ce qu'il l'eût réduite à rire de cette plaisanterie; et ç'avait été à cela que lui avaient servi les deux cent mille francs de Carbans; un soir il lui avait offert des boutons d'oreilles en diamants, elle s'était fâchée, sérieusement fâchée; le lendemain, il lui avait offert une bague, elle s'était fâchée encore, mais un peu moins fort; le troisième jour, quand elle l'avait vu lui mettre au poignet un bracelet, elle n'avait poussé qu'une exclamation; et le quatrième, quand il lui avait attaché un collier au cou, elle avait ri en l'embrassant tendrement.
Mais maintenant il ne pouvait plus subir ni négociations ni délais; il lui fallait l'argent tout de suite, dût-il pour l'obtenir se laisser égorger bien mieux encore que la première fois.
Que lui importait le prix dont il payerait cet argent?
La seule chose qu'il vît et qui le touchât, c'était le plaisir qu'il ferait à Geneviève en lui apportant ces trois cent mille francs: «J'ai entendu ton entretien avec La Parisière.--Eh quoi!--Je sais que tu dois lui payer trois cent mille francs avant samedi...--Mais.--Ne t'inquiète pas, reste tranquille.--Cependant...--Les voilà.»
Quel coup de théâtre!
La joie qu'il allait voir dans ses yeux, l'élan avec lequel elle allait le serrer dans ses bras, ne valaient-ils pas tout l'argent du monde?
Car c'était ainsi que, décidément, il procéderait.
Tout d'abord il avait pensé à lui dire qu'elle devait rester tranquillement à Nogent pendant qu'il allait se rendre à Paris pour arranger ce prêt de trois cent mille francs; mais il avait renoncé à cette idée trop plate.
Le coup de théâtre valait mieux, il était plus original et puis il promettait des joies plus grandes.
A la vérité, ce moyen avait cela de mauvais qu'il la laissait plus longtemps livrée à l'angoisse; mais serait-elle vraiment, à l'abri de l'angoisse pendant qu'elle le saurait à Paris à la recherche de cet argent? S'il ne revenait pas tout de suite, ne s'imaginerait-elle pas qu'il n'avait pas réussi, qu'il ne pourrait pas réussir?
Le lendemain matin, il se leva donc de bonne heure, pendant que la maison était encore endormie, et il prit un des premiers trains pour Paris.
XVII
A sept heures et demie du matin, il descendait de voiture, rue Saint-Marc, devant la porte de Carbans: la rue était déserte encore, les boutiques étaient closes, seule une laitière qui était en même temps fruitière avait installé ses brocs de fer battu et ses paniers de légumes sous la porte de la cour, et sur un tabouret elle se tenait là, en marmotte, les joues hâlées par le grand air et le soleil de la campagne, n'ayant aucune ressemblance avec les femmes pâles et étiolées, aux yeux bouffis, aux cheveux ébouriffés et sans chignon qui, traînant des jupons sales sur leurs savates, venaient lui acheter leurs deux sous de lait.
Le concierge n'était pas encore levé, mais Robert n'avait pas besoin de demander l'adresse de Carbans, ses jambes avaient gardé souvenir de l'escalier qu'elles avaient monté plus d'une fois et elles le conduisirent au second étage, où sa main qui se souvenait aussi n'eut qu'à tirer un pied de biche dont les poils graisseux lui avaient laissé une impression de dégoût qui persistait encore et qui bien des fois depuis lui avait fait secouer ses doigts.
Il fallut qu'il le tirât plusieurs fois, ce pied de biche, avant qu'on répondît à son appel.
Enfin la porte s'ouvrit, ou plutôt s'entr'ouvrit, une chaîne de sûreté la retenant à l'intérieur et ne permettant pas un envahissement violent dans ce très modeste logement où se remuaient des millions.
Dans l'entrebâillement se montra une jeune femme, une jeune fille, quelque chose comme une servante-maîtresse qui évidemment venait d'être troublée dans son sommeil et qui arrivait à la hâte pour voir si le feu était à la maison.
En apercevant Robert elle recula d'un air de mauvaise humeur et elle acheva de boutonner sa camisole.
--M. Carbans, demanda Robert.
--C'est pour ça que vous réveillez les gens, vous?
--J'ai besoin de le voir tout de suite.
--Il dort.
--Éveillez-le.
--Jamais de la vie.
Et elle fit mine de refermer la porte, mais en voyant Robert fouiller dans la poche de son gilet, elle s'arrêta et elle attendit.
Il lui tendit un louis, elle le prit et le garda dans sa main fermée, car elle n'avait pas de poche; cependant, elle ne décrocha pas la chaîne.
--C'est pour affaire, n'est-ce pas? demanda-t-elle.
--Une affaire pressante.
--Enfin pour lui demander de l'argent, n'est-ce pas?
Robert n'était pas habitué à se laisser ainsi interroger, cependant il se contint.
--Oui, dit-il.
--Eh bien, monsieur, je vais vous gagner votre puis que vous ne m'aurez pas donné pour rien: si vous tenez à avoir votre argent, ne réveillez pas monsieur, parce que, voyez-vous, quand on le fait lever avant son heure il mettrait le bon Dieu à la porte; il est comme ça.
--Mais tout retard est impossible, il le comprendra.
--Il ne comprendra rien du tout parce qu'il ne vous écoutera seulement pas; je vous dis qu'il est comme ça, croyez-moi.
C'était là une raison à laquelle il fallait malgré tout se rendre, car c'eût été une trop grosse imprudence de s'exposer à fâcher Carbans; où aller si celui-là refusait d'ouvrir sa bourse?
--Mais enfin quelle est son heure? demanda Robert.
--Pas avant neuf heures.
--Je viendrai à huit heures trois quarts.
--C'est ça; je vous ferai entrer et vous attendrez.
Et cette fois elle lui poussa la porte au nez.
Que faire pour passer le temps? Il marcha droit devant lui, et comme une petite pluie commençait à tomber, il entra dans un café qui venait d'ouvrir ses volets.
Il était là depuis assez longtemps déjà, regardant, sans les voir, les garçons faire leur ménage, lorsqu'on vint s'asseoir à sa table, devant lui.
Surpris, il leva les yeux sur ce nouveau venu qui lui tendait la main; c'était un journaliste, plus bohème et faiseur que journaliste cependant, avec qui il s'était rencontré quelquefois, mais sans avoir jamais eu de relations suivies avec lui.
--Vous savez donc que c'est ici seulement, dit-il, qu'on vous sert du café fait le matin même, et non celui du soir réchauffé?
--Non.
--Ah! je l'ai cru en vous voyant là à pareille heure.
--Et vous, c'est pour cela que vous venez?
--Pour cela et pour lire les journaux; parce que vous savez qu'en se levant matin et en lisant bien les journaux, il faut vraiment avoir peu de chance si l'on ne trouve pas le moyen de gagner cinq cents francs dans sa journée.
Et il lui développa cet axiome qui n'avait pas grand intérêt pour Robert, puisque ce n'était pas cinq cents francs qu'il devait trouver dans sa journée mais bien trois cent mille, ce qui était une autre affaire; cependant, cela lui fit passer le temps..
Huit heures et demie arrivèrent, il retourna rue Saint-Marc.
La chaîne de la porte était décrochée et il put entrer, mais Carbans n'était pas encore levé; il dut attendre dans une petite salle à manger enfumée et empestant la cuisine, où au bout de vingt ou vingt-cinq minutes Carbans fit son entrée, l'air maussade et grognon.
--Ah! c'est vous, monsieur Charlemont, dit-il sans répondre autrement au salut de Robert.
--Vous voyez.
--Je veux dire que c'est vous qui venez dès le matin réveiller les gens; dans la haute banque on s'imagine donc que ceux de la petite banque n'ont pas besoin de dormir? ils en ont d'autant plus besoin qu'ils ont plus de mal; nous gagnons notre argent nous-mêmes, nous autres, et nous n'avons pas un tas de pauvres diables qui travaillent pour nous.
Robert, que l'accueil de Carbans avait déjà mal disposé, fut suffoqué par ce rapprochement de la petite banque et de la haute banque; ce coquin se comparer à son père, c'était trop fort! Cependant il retint sa colère, et au lieu de dire ce qui lui venait aux lèvres il se tut.
--Qu'est-ce que vous voulez? demanda Carbans. De l'argent, m'a dit ma bonne.
--Justement.
--Vous avez joué, et vous avez perdu?
--Non.
--Alors, que voulez-vous faire de cet argent?
--Payer une dette.
--Et c'est pour ça que vous venez carillonner le matin à la porte des gens? Voyons, jeune homme, ça n'est pas si pressé que ça de payer une dette.
--Vous croyez?
--Dame! c'est sûr.
--Je ne pense pas comme vous.
--Autrefois quand les jeunes gens arrivaient accompagnés des gardes du commerce qui les conduisaient à Clichy, certainement ça pressait et il fallait se lever, mais maintenant on a le temps de se retourner, que diable. Voyons, de quoi s'agit-il? Quelle est cette dette?
--Trois cent mille francs que je dois payer avant samedi.
Carbans ôta sa calotte de velours et, saluant avec ironie:
--Tous mes compliments, monsieur Charlemont, vous allez bien; oàh! mais! très bien; deux cent mille francs il y a trois mois, trois cent mille francs aujourd'hui, ça promet. Et vous dites que vous n'avez pas joué?
--Non.
--Alors comment devez-vous une pareille somme?
Robert ne pouvait pas répondre: d'ailleurs, ces interrogations le blessaient.
--Je la dois, cela suffit.
--Eh bien non, cela ne suffit pas, attendu que je ne crois pas à cette dette. Que vous vouliez vous procurer trois cent mille francs, ça, je le crois, puisque vous les cherchez: mais que vous les deviez, ça, c'est une autre affaire et je ne le crois pas. Et si vous voulez, je vais vous dire ce qui en est, car c'est d'une simplicité enfantine. Vous avez une maîtresse.
--Monsieur...
--Vous avez une maîtresse que vous aimez passionnément, et qui profite de cette passion pour vous tirer une carotte de trois cent mille francs, comme elle vous en a tiré déjà une de deux cent mille; sans compter celles que je ne connais pas. Eh bien! mon jeune monsieur, voulez-vous l'avis d'un homme qui a une certaine expérience et qui en a vu de toutes les couleurs? Cet avis est qu'on vous met dedans: défiez-vous.
--C'est de votre argent que j'ai besoin non de vos avis, dit Robert exaspéré.
--Et qui est-ce qui prétend qu'il n'y a plus de jeunes gens? s'écria Carbans. Comment, vous me devez déjà trois cent mille francs et vous vous imaginez que je vais consentir à ce que vous m'en deviez de nouveau quatre cent cinquante ou cinq cent mille, c'est-à-dire au total huit cent mille francs? Mais vous me prenez donc pour un fou; ou bien vous n'avez donc jamais lu le code au titre de la _Minorité_, que vous venez me proposer gaillardement d'accepter un pareil risque?
--Vous savez bien que ma fortune est plus que suffisante pour couvrir ce risque, et que cette fortune ne peut pas m'échapper.
--Si vous êtes vivant à l'époque de votre majorité, oui, mais si vous êtes mort? Et notez qu'un homme qui donne à une femme cinq cent mille francs en trois mois a bien des chances pour mourir... de plaisir ou de chagrin.
--Je vous fais un testament.
--Qui serait annulé haut la main; et puis quand même il ne le serait pas, ça n'est pas une garantie. Je ne veux rien vous dire de blessant, mais vous savez comme moi qu'un testament ça se révoque, et que celui que vous me feriez ce matin, vous pourriez le révoquer ce soir. Non, voyez-vous, l'affaire n'est pas faisable.
--Je vous souscrirai pour... il hésita un moment... cinq cent mille francs de valeurs.
Carbans secoua la tête.
--Six cent mille.
--Vous m'offririez un million que je le refuserais, vous devez bien comprendre que l'affaire n'est pas faisable.
--Tous l'avez bien faite une première fois.
--C'est justement pour ça que je ne veux pas la faire une seconde; d'ailleurs vous avez un mauvais chien à la tête des affaires de la maison de votre père, Fourcy qui a pris ses précautions; et ce que je vous dis, tout autre à qui vous vous adresserez vous le répétera.
Tout fut inutile, et à neuf heures du soir, Robert rentra à Nogent n'ayant pas mieux réussi auprès de ceux auxquels il s'adressa, qu'il n'avait réussi auprès de Carbans; partout la même réponse: l'affaire n'était pas faisable.
--M. votre père vous a attendu une partie de la journée, dit Fourcy.
--Je n'ai pas pu le voir.
Et il tâcha de parler d'autre chose.
A un certain moment il se trouva isolé dans un coin du salon avec madame Fourcy: