Chapter 7
Elle le conduisit ainsi jusqu'à la porte, lui parlant toujours doucement, lui prodiguant les plus vives démonstrations de sollicitude et de sympathie, le meilleur des amis, un père.
Mais lorsqu'elle lui eut ouvert elle-même la porte, il s'arrêta un moment et regarda autour de lui: le marquis Collio était dans l'embrasure d'une fenêtre à l'autre extrémité du salon; penché sur une jardinière dont il examinait les fleurs, il n'y avait donc pas à craindre qu'il entendît ce qui se disait dans l'embrasure de la porte, pourvu qu'on eût la précaution de baisser la voix. Alors il se pencha vers madame Fourcy.
--Tu sais, dit-il, en frappant d'une main sur sa poche et en lui soufflant ses paroles, les perles ne retourneront pas chez le bijoutier, elles restent à ta disposition!
--Mais partez donc.
--Et les actions du charbonnage, quand tu voudras, elles sont présentement à 11,500.
Il n'en put dire davantage, elle poussait la porte sur lui, mais cela suffisait: elle lui reviendrait, l'offre des actions produirait sûrement son effet: jamais il n'avait vu personne résister à l'argent... quand la somme était assez grosse.
Vivement, légèrement madame Fourcy revint à Evangelista:
--Voilà une indisposition que je bénis, dit celui-ci.
--Comment, s'écria-t-elle, vous vous réjouissez de ce que ce pauvre M. Ladret est malade? Il n'est pas si ennuyeux que cela; je vous assure que c'est un excellent homme que nous aimons beaucoup.
--Excellent homme, je ne dis pas, mais ennuyeux, je le soutiens, au moins en ce moment...
Il avait dit ces quelques mots légèrement, mais arrivé là, il changea de ton, et sa voix prit une gravité tendre, tandis que son regard s'adoucissait et que son attitude se faisait caressante:
--... Car en ne s'en allant pas, il m'eût privé du tête-à tête qu'un heureux hasard nous ménage.
Mais elle l'arrêta d'un geste simple et net, où il n'y avait ni effarement, ni coquetterie.
--Je vous en prie, dit-elle, n'allons pas plus loin.
--Vous ne voudrez donc jamais m'entendre?
Ils étaient debout au milieu du salon; d'une main, elle lui montra un fauteuil, tandis que de l'autre, elle en tirait un pour s'asseoir en face de lui.
--Non, monsieur le marquis, non, dit-elle avec une fermeté douce, je ne consentirai jamais à vous entendre sur ce sujet, mais puisque malgré mes prières vous avez voulu une fois encore l'aborder, c'est vous qui m'entendrez...
Et avec un sourire qui prouvait combien elle était calme et pleinement maîtresse d'elle-même, sans trouble, sans émotion, aussi bien que sans colère:
--... Ainsi nous trouverons à bien employer le tête-à-tête qu'un heureux hasard nous ménage.
--Ah! madame, vous êtes cruelle de traiter légèrement un sujet qui m'émeut si profondément.
--Légèrement! Non certes. Mais sérieusement au contraire, comme la chose la plus grave et la plus importante de ma vie, soyez-en convaincu. En m'écoutant, vous allez bien le voir. Si je vous disais que je n'ai pas été sensible aux attentions dont j'ai été l'objet de votre part, je ne serais pas sincère. En me voyant, moi, vieille femme...
--Oh! madame.
--Trouvez-vous donc qu'on soit jeune quand on approche de la quarantaine? Oubliez-vous que nous fêtons aujourd'hui le vingtième anniversaire de notre mariage? Donc, j'avoue qu'en me voyant, moi, vieille femme, produire une certaine impression sur un homme jeune, élégant, distingué, plein de mérites, j'ai éprouvé un sentiment de vanité féminine que je ne chercherai pas à cacher. Mais d'autre part, je dois vous dire avec une entière franchise que ma vanité seule a été émue.
Evangelista ne fut pas maître de retenir un mouvement.
--Que cet aveu ne vous blesse pas, dit-elle, il ne vous atteint en rien dans vos mérites qui, je le reconnais, sont grands, il n'atteint que moi. Sans doute à ma place plus d'une autre femme eût été touchée au coeur. Mais je ne suis point de ces femmes au coeur sensible. Je ne suis qu'une bourgeoise, monsieur le marquis, une bonne petite bourgeoise qui n'a jamais rien compris à ce qu'on appelle la passion. A vrai dire, je ne sais pas ce que c'est, et quand j'ai vu des femmes sacrifier leur honneur, leur tranquillité, leur vie parce qu'elles aimaient, disait-on, cela m'a toujours paru inexplicable. Je sais bien que l'amour tient une grande place dans les livres et qu'il y a toute une littérature qui raconte ses joies, ses chagrins, ses désordres, mais je ne vois pas qu'il en tienne une semblable dans la vie ordinaire.
--Niez-vous donc la passion?
--Je ne la nie ni ne l'affirme, je dis seulement que pour moi je ne la comprends pas, ou si vous voulez, que je ne la sens pas. Sans doute c'est infirmité de ma nature, mais enfin je suis ainsi et non autre, croyez-le, car je vous parle avec une entière franchise, une sincérité absolue, en pesant mes paroles que j'adresse à un homme qui m'inspire autant de sympathie que d'estime, et que je veux, que je dois éclairer puisqu'il s'est trompé sur mon compte. Jeune j'ai pensé, j'ai senti ainsi, et en vieillissant mes idées et ma manière de sentir se sont affirmées, elles ne se sont pas démenties.
--C'est que vous n'avez jamais été aimée, et si...
Elle lui coupa la parole:
--Je ne vous comprendrais pas, dit-elle en répondant à l'avance à ce qu'il allait dire. Et puis n'oubliez pas que j'aime mon mari. Mon Dieu, ce n'est pas de cet amour passionné que je ne comprends pas, mais c'est d'une affection réelle et sincère. Mon mari est pour moi le plus honnête homme et le meilleur homme du monde. Il n'a eu qu'une visée dans la vie: mon bonheur et le bonheur de ses enfants. Je ne vais pas, moi, m'exposer à faire son malheur. Et pourquoi? entraînée par quoi? Je l'ignore. On ne fait quelque chose que dans un but; n'est-ce pas? on ne commet une faute, ou un crime qu'en vue d'un intérêt certain. Eh bien, moi je ferais cette chose sans but, je commettrais cette faute sans intérêt! Vous comprenez que c'est impossible, et que l'amour ne peut pas entraîner une femme qui ne sent point l'amour, la passion un coeur qui n'est point passionné.
Il était impossible d'être plus nette et de dire plus clairement: Vous avec cru, mon beau jeune homme, que vous n'auriez qu'à me regarder d'un air tendre et à me parler d'amour pour me faire tomber dans vos bras, eh bien, vous vous êtes trompé, attendu que ma nature est complètement insensible à ce qui est tendresse et à ce qui est amour; des sens? je n'en ai pas; un coeur? je n'en ai pas davantage; je suis une femme de tête, rien de plus, et vous seriez encore plus beau que vous n'êtes, encore plus séduisant, que vous ne me donneriez pas ce qui me manque; passez donc votre chemin et ne perdez pas votre temps...
Cependant madame Fourcy n'avait pas dit encore tout ce qu'elle voulait dire, et elle n'était point encore arrivée au bout de la ligne qu'elle s'était tracée: maintenant il fallait qu'elle s'occupât de Marcelle.
--J'ai cru devoir, dit-elle, vous donner cette explication loyale, non seulement pour vous et pour moi, mais encore pour ma fille.
Evangelista la regarda surpris.
--Je vais m'expliquer, continua-t-elle, car je tiens à ce qu'il n'y ait entre nous rien d'ambigu. Voulant justifier aux yeux de tous votre assiduité dans cette maison, vous avez publiquement fait la cour à la fille pour cacher celle que vous faisiez secrètement à la mère, dont vous vouliez sauvegarder la réputation, et cela sans penser que vous pouviez compromettre celle de la fille C'était là un jeu dangereux, dont vous n'avez pas, j'en suis certaine, mesuré toutes les conséquences, car enfin, il n'y avait pas que le monde qui pouvait prendre ce jeu au sérieux. Il y avait aussi la jeune fille. Que serait-il arrivé si elle s'était intéressée aux sentiments qu'en lui témoignait? S'y est-elle intéressée? Je ne veux que vous poser ces questions. Vous les examinerez. Encore un seul mot: M. Fourcy devient l'associé de la maison Charlemont: cela crée une position à Marcelle: et il ne faut pas qu'elle soit exposée à manquer les beaux mariages qui vont se présenter pour elle.
Evangelista allait enfin répondre, mais Marcelle et Fourcy en entrant dans le salon l'empêchèrent de prendre la parole.
XIV
Jamais madame Fourcy n'avait été aussi jolie qu'en se mettant à table, et elle eût assurément fait la conquête de M. Amédée Charlemont placé à sa droite, si celui-ci avait pu prêter attention à une femme qui avait dépassé la trentaine; vingt-cinq ans pour lui étaient déjà un âge vénérable, trente ans quelque chose d'antédiluvien, et puis quand on avait de grands enfants comme Lucien et Marcelle, on n'était plus une femme; on était une mère; il les respectait, les mères, c'est-à-dire qu'il leur adressait la parole de temps en temps, sans trop savoir ce qu'il leur disait et sans suivre ce qu'elles lui répondaient, mais il ne les regardait pas et même il ne les voyait pas, ayant le bonheur d'être ainsi organisé que ce qui lui était désagréable ou antipathique n'existait pas pour lui.
Ce qui faisait la beauté de madame Fourcy ce soir-là, ce n'était point une toilette bien réussie, car elle n'avait jamais été plus simplement habillée, plus modestement, sans un seul bijou, comme une bonne petite bourgeoise, ne portant à sa main ordinairement brillante de pierreries qu'un seul petit anneau d'or, celui de son mariage,--c'était l'éclat de la physionomie, la gaieté du regard, la sérénité du sourire qui reflétaient sur son visage la satisfaction profonde d'une âme parfaitement heureuse.
Et de fait elle l'était pleinement.
Pour la première fois depuis dix ans elle se trouvait débarrassée de tout souci, de tout tracas et sa situation était celle d'un commerçant qui se retire des affaires après fortune faite.
En elle, autour d'elle, partout où elle portait les yeux, elle ne voyait que des sujets de satisfaction:
Son mari, son bon Jacques en passe de gagner rapiment des millions et de faire grande figure dans le monde;
Lucien, l'héritier et le successeur de son père;
Marcelle, une grande dame, une marquise, car Evangelista, bien certainement, allait maintenant se retourner de ce côté, et elle aurait le plaisir d'avoir pour gendre un homme charmant, dont elle n'avait pas voulu pour amant;
Le vieux, l'horrible, l'infâme Ladret, congédié;
Robert, en bonne voie de guérison, car, puisqu'il avait accepté la combinaison d'une maîtresse, il était bien évident qu'à un moment donné il se laisserait distraire par cette maîtresse qui tiendrait à se l'attacher sérieusement, et finalement il se consolerait.
Quel soulagement et aussi quel triomphe! quelles bonnes raisons n'avait-elle pas pour se réjouir et même pour s'enorgueillir d'avoir ainsi amené sa barque à bon port, au milieu des écueils et sur une mer fertile en naufrages!
Qui eût pu la contrister, affaiblir sa joie ou abaisser son orgueil?
Elle ne le voyait pas, elle ne le sentait pas, car le blâme qu'elle aurait encouru, et l'opprobre dont elle aurait été frappée, si la vérité avait été connue, ne seraient venus selon son sentiment personnel que de préjugés pour elle absolument vains. En réalité, quel mal avait-elle fait? Aucun, puisqu'elle n'avait pas à se reprocher d'avoir jamais ruiné personne. Quel tort avait-elle fait à son mari? Aucun, puisqu'elle avait toujours été pleine d'une tendre affection pour lui, et qu'elle s'était appliquée à le rendre heureux, sans qu'il pût demander, sans qu'il pût souhaiter plus qu'elle ne lui donnait.
Pendant ces dernières années de lutte, elle seule aurait pu se plaindre, car elle avait eu plus d'une fois des heures de lassitude et de dégoût.
Elle ne l'avait pas fait pourtant, elle avait persévéré quoi qu'il lui coûtât, et maintenant elle pouvait justement se féliciter de son courage, en voyant comment elle avait été payée de sa peine.
Et pensant à cela elle promenait des regards pleins d'une satisfaction attendrie autour d'elle, sur son mari et ses enfants, aussi bien que sur sa table luxueusement servie, sur son buffet chargé d'une vieille argenterie magnifique et de porcelaines rares, sur les cuirs de Cordoue qui décoraient les murs de la salle, sur les portières en velours de Gênes.
A qui était-il dû ce luxe dont jouissait son mari ainsi que ses enfants, et dont elle jouissait elle-même, si ce n'est à elle et à elle seule?
Sans elle où seraient-ils tous en ce moment? Dans quelque pauvre maisonnette à l'étroit, autour d'une table servie en faïence anglaise, avec un horrible papier imitant le cuir collé sur les murs.
Est-ce que dans cette bicoque, autour de cette misérable table, M. Charlemont se pencherait vers elle, à chaque instant comme à l'heure présente, pour la complimenter sur le goût avec lequel elle avait meublé et orné sa maison, sur l'excellence de sa cuisine, sur la qualité et l'authenticité de ses vins?
Si elle n'avait pas été assez avisée pour prendre à l'avance ses précautions, combien leur faudrait-il de temps maintenant pour organiser la vie qui convenait à leur nouvelle position?
Tandis que désormais elle n'avait qu'à jouir au milieu des siens du bien-être et du luxe qu'elle avait su se préparer.
C'était un avenir de repos qui de ce jour commençait pour elle.
Elle pouvait respirer, s'abandonner, être elle-même, faire ce qu'elle voulait, rien que ce qu'elle voulait, et cela dans une tranquillité parfaite.
Plus de précautions à l'égard de celui-ci, plus de prévenances envers celui-là: maîtresse d'elle-même, de ses paroles, de ses pensées, de son humeur bonne ou mauvaise, de son sourire comme de son ennui.
Pour le moment c'était le sourire qui épanouissait son visage; c'était en souriant qu'elle mangeait l'excellent dîner qu'elle avait fait servir, en souriant qu'elle s'adressait ou qu'elle répondait à chacun, même à Robert triste et sombre au bout de la table: «Riez donc, semblait-elle lui dire, amusez-vous, mangez bien»; mais c'était en vain, il ne riait pas, il ne s'amusait pas, il ne mangeait guère, il la regardait se demandant comment elle pouvait montrer une pareille gaieté, même en la simulant, même en jouant un rôle. Pourquoi n'avait-elle pas pour lui un coup d'oeil, rien qu'un seul, un éclair, dans lequel elle mettrait son âme? Mais non, elle riait, elle parlait, elle s'amusait.
Et même elle mangeait.
Elle mangeait non du bout des dents, mais pour de bon, avec un excellent appétit, et aussi avec plaisir: la faim ne se simule pas avec cette facilité, et elle avait faim, cela paraissait évident.
Il n'était pas le seul d'ailleurs qui remarquât ce bel appétit; à un certain moment, M. Amédée Charlemont se pencha vers elle:
--Savez-vous que je vous admire, dit-il à mi-voix.
--Vraiment, répondit-elle.
Et elle eut un petit mouvement de vanité; si peu coquette qu'elle fût quand son intérêt n'était pas en jeu, elle ne pouvait pas être insensible au compliment d'un homme comme M. Charlemont.
--Vraiment, répéta-t-elle en le regardant.
--Avouez que vous êtes un peu gourmande, hein? Je trouve la gourmandise adorable chez une femme. D'ailleurs entre nous (je baisse la voix pour que mon fils ne soit pas scandalisé), plus une femme a de vices, plus elle a de moyens de séduction. Celui-là est un de ceux que j'estime le plus. Quoi de plus gai à voir qu'une jolie petite femme qui mange bien, avec bel appétit et aussi avec jouissance. Cela m'a toujours charmé. Et je ne connais rien de plus triste que de dîner ou de souper en tête-à-tête avec une femme qui ne mange pas; si bien disposé qu'on soit, on en arrive vite à ne pas manger soi-même; on pleurerait dans son verre. Seulement on dit que les femmes qui sont douées de ce joli rire sont moins... comment dirai-je bien? sont de complexion peu tendre. Est-ce vrai?
--Je n'en sais rien.
--Comment vous n'en savez rien? Si vous ne me renseignez pas là-dessus, je ne peux pourtant pas m'adresser à Fourcy, car pour qu'il pût me répondre il faudrait qu'il eût des termes de comparaison, et bien certainement ce n'est point son cas, le brave garçon.
Une place était restée inoccupée à un des bouts de la table, c'était celle d'un homme de Bourse, un faiseur nommé La Parisière qui avait été le camarade de jeunesse de Fourcy et qui était resté son ami: ceux qui se prétendaient bien informés disaient qu'il avait même été mieux que cela et qu'en tout cas il continuait d'être en relations d'affaires avec madame Fourcy, qui se servait de lui, à l'insu de son mari, pour ses spéculations et ses opérations de Bourse;
On croyait qu'il ne viendrait pas, lorsqu'au second service il arriva empressé, ému.
--Eh bien, tu es un joli garçon, dit Fourcy. Une heure de retard.
--Il me semble que vous ne deviez pas compter sur moi.
--Et pourquoi donc?
--Comment pourquoi? Vous ne savez donc pas la nouvelle?
--Quelle nouvelle? demanda madame Fourcy remarquant l'air troublé de La Parisière.
--Vous n'avez donc pas été à Paris aujourd'hui?
--Au bois de Boulogne seulement.
--Mais M. Charlemont ne vient donc pas de Paris?
--Si, mais pas directement; j'ai déjeuné à la campagne.
--Est-ce que Paris est en révolution!
--Non Paris, mais la Bourse; la justice a mis les scellés chez Heynecart dans l'après-midi.
Plusieurs exclamations partirent en même temps et celle de madame Fourcy ne fut pas la moins vive: Heynecart était un financier qui avait fait depuis deux ans des opérations considérables, jetant sur le marché des affaires de toutes sortes, un homme d'une capacité prodigieuse, disaient les uns, un grand financier qui devait accomplir des miracles; un simple banquiste, disaient les autres.
--Tu sais, continua La Parisière, que Heynecart était à Londres depuis quelque temps pour arranger des combinaisons qui devaient le sauver; eh bien, il n'a rien arrangé du tout, et il s'est brûlé la cervelle, dit-on, ce qui n'est pas prouvé pour moi, mais ce qui l'est, c'est que la justice a mis les scellés, et que toutes ses affaires ont subi une dégringolade effroyable, un vrai désastre.
--Que dis-tu de cela, Fourcy? demanda M. Amédée Charlemont anc une certaine inquiétude, car il ne savait pas si sa maison était ou n'était pas engagée dans ce désastre.
--Cela ne nous atteint en rien; j'avais pris mes précautions.
Et il fit un signe à sa femme pour qu'elle ordonnât de continuer le service un moment interrompu; mais elle ne lui répondit pas; immobile, elle restait les yeux fixés sur la nappe, ne voyant rien, n'entendant rien.
XV
Ce changement de physionomie n'avait point échappé à Robert, qui après avoir trouvé qu'elle était trop gaie pendant la première partie du dîner, trouvait maintenant qu'elle était trop triste.
Pourquoi ce brusque changement?
Tout d'abord il s'était douloureusement demandé ce qui pouvait provoquer chez elle cet entrain de joie et cet éclat de beauté, alors qu'elle devrait être triste et sombre; et longuement en l'observant à la dérobée de ses yeux mobiles qui ne la quittaient presque pas, il avait examiné cette question pour lui si cruelle.
Qui la surexcitait ainsi?
Était-elle réellement, sincèrement joyeuse, comme elle paraissait l'être?
Voulait-elle plaire à l'un de ceux qui étaient assis à sa table?
A qui?
Et il avait suivi ses regards qui bien souvent, lui semblait-il, s'étaient fixés sur le marquis Collio placé à côté de Marcelle; alors il s'était inquiété de l'expression de ces regards qu'il trouvait trop tendres, trop encourageants. Se n'était pas de ce jour que la présence de ce bel Italien, si charmant, le faisait souffrir, et bien souvent elle lui avait inspiré des accès de jalousie qui n'avaient cédé que devant les protestations et les témoignages d'amour de sa maîtresse le plaignant, le rassurant toujours sans se fâcher jamais. Mais maintenant, loin de le rassurer ou de le plaindre, elle voulait rompre, et en un pareil moment, elle se montrait bien attentionnée pour ce bel Evangelista, qui lui-même paraissait beaucoup plus sensible aux charmes de la mère qu'à ceux de la fille. Dans cette rupture qu'elle voulait, ou tout au moins dans l'éloignement momentané qu'elle exigeait, le marquis Collio n'était-il pour rien? n'était-ce pas lui qui allait prendre la place qu'elle cherchait à faire libre?
Robert était une nature jalouse; et son imagination prompte à s'alarmer allait facilement et rapidement aux extrêmes. Cependant il aimait si profondément sa maîtresse, elle avait su lui inspirer une telle foi, elle, avait su lui inspirer une telle confiance en son amour et en sa fidélité qu'il avait rejeté loin de lui cette idée lorsqu'elle s'était présentée à son esprit. Qu'elle le trompât, c'était impossible, qu'elle ne l'aimât plus, c'était plus impossible encore.
Il devait réagir contre les impressions d'une imagination affolée: il n'avait pas dormi; la fièvre le dévorait; c'était lui, bien certainement, qui se trompait; ce ne pouvait pas être elle qui le trompait. Avant de croire, il fallait voir et bien voir...
Alors il avait regardé, mieux regardé, et il avait cru remarquer qu'Evangelista qui tout d'abord avait été assez froid pour Marcelle, s'était peu à peu échauffé et qu'il en était venu à négliger la mère pour s'occuper de ta fille, riant avec celle-ci, se faisant empresse auprès d'elle, aimable et tendre; en homme qui cherche à plaire et qui veut être brillant.
Cela l'avait rassuré et il s'était fâché contre lui-même d'avoir pu écouter tout d'abord les suggestions mauvaises de son esprit enfiévré; c'était un futur gendre que madame Fourcy regardait dans Evangelista, rien qu'un gendre.
Mais quand à la gaieté de madame Fourcy avait succédé une sombre préoccupation, il était de nouveau revenu à son inquiétude et à ses angoisses.
Pourquoi ce brusque changement?
N'était-ce point parce que le marquis Collio se montrait maintenant si empressé auprès de Marcelle? la mère n'était-elle pas jalouse de sa fille?
Il est vrai que jusqu'à l'arrivée de La Parisière madame Fourcy avait gardé sa gaieté et que pour raisonner juste, il fallait examiner quelle influence cette arrivée avait pu exercer sur ce changement d'humeur.
Et alors abandonnant Evangelista, toute son attention s'était portée sur La Parisière, et il ne lui avait pas fallu longtemps pour constater que certains signes s'échangeaient entre celui-ci et madame Fourcy; imperceptibles pour les indifférents, ces signes n'étaient que trop visibles pour lui qui avait d'autres yeux que les convives assis autour de cette table, et plus attentifs à ce qu'on leur servait qu'à ce qui se passait autour d'eux.
A les bien étudier l'un et l'autre, il semblait que pour madame Fourcy il n'y avait plus que La Parisière qui existât, et que pour celui-ci il ne s'inquiétait que de madame Fourcy; évidemment, elle l'interrogeait, et lui, de son côté, il lui répondait.
Que disaient-ils? Quel sujet pouvait être assez grave pour les absorber à ce point qu'ils prenaient si peu souci de ceux qui les entouraient?
Dix fois, vingt fois il avait surpris le regard interrogateur de madame Fourcy tourné du côté de La Parisière, et bien qu'elle se vît observée elle n'avait même pas pris la peine de se contraindre.
Que lui demandait-elle avec cette étrange insistance?
Il n'était pas possible pour lui d'admettre qu'il s'agissait d'affaires entre eux et que ces affaires avaient un rapport quelconque avec la catastrophe d'Heynecart. Madame Fourcy avait pour les affaires le même dédain que lui; et s'intéressât-elle à Heynecart ou à ses spéculations qu'elle n'aurait pas de raisons pour n'en point parler franchement et ne pas interroger La Parisière tout haut. Si une exclamation lui avait échappé à l'annonce du suicide et du désastre d'Heynecart, et bien d'autres s'étaient écriés comme elle, elle n'avait cependant pas adressé à La Parisière une seule question à ce sujet; preuve bien évidente qu'il ne la touchait pas.
Il y avait donc autre chose.
Quoi?
Si Robert n'admettait que difficilement les affaires d'intérêt, par contre il était toujours disposé à croire aux affaires de sentiment,--les seules, d'ailleurs, qui comptassent pour lui et eussent de l'importance.