Une femme d'argent

Chapter 6

Chapter 64,019 wordsPublic domain

--Eh bien, dit-elle enfin, puisque tu prends l'engagement de faire ce que je veux, voici ce que j'exige: dans l'entrevue que tu auras avec ton père, tu lui promettras de rompre avec la femme que tu aimes, et pour bien prouver à tous que cette rupture est sérieuse, tu prendras une maîtresse bien en vue: qui tu voudras; une comédienne, une cocotte, peu importe; ce qu'il faut, c'est une femme qui t'affiche, et qui soit assez séduisante pour qu'on croie à votre liaison, à ton amour pour elle.

--Jamais.

--Cela, ou rompre tout de suite, aujourd'hui même, choisis; mais il est entendu que je ne le dis pas de l'aimer, cette maîtresse.

XI

Le lendemain matin, un landau découvert était rangé devant le perron de la maison de Nogent, et madame Fourcy, au bras de son mari, descendait de sa chambre pour monter en voiture.

Elle paraissait toute joyeuse, pleine de fraîcheur, de jeunesse, d'entrain, et, à voir le doux sourire qui éclairait son beau visage, on n'eût jamais deviné qu'elle traversait une crise; les regards qu'elle attachait sur son mari ne parlaient que d'affection et c'était tendrement qu'elle s'appuyait sur lui.

Les enfants les attendaient dans le vestibule prêts à partir.

--Oh! maman, s'écria Marcelle en la regardant descendre, comme tu es jolie, comme ta toilette te va bien.

Alors Fourcy attirant sa fille à lui, sans abandonner le bras de sa femme, l'embrassa pour la remercier de cette parole, de ce cri qui lui remuait si doucement le coeur.

--Et moi? dit Lucien

--Toi, il fallait le dire avant moi, s'écria Marcelle.

--Les grands sentiments sont recueillis, dit Lucien sentencieusement.

--Et ils trouvent le lendemain ce qu'ils auraient dû dire la veille, continua Marcelle en riant.

Sans répliquer, Lucien s'approcha de sa mère, et il l'embrassa, puis se tournant vers sa soeur, et lui faisant une révérence moqueuse:

--S'ils ne savent pas parler, ils savent agir.

--Ne vous querellez pas, dit Fourcy, vous avez raison tous les deux; ainsi jugé sans plaidoiries, car nous n'avons pas le temps de nous livrer à des discours.

Ils montèrent en voiture. Au moment où madame Fourcy venait de s'asseoir, elle leva les yeux en l'air et instantanément son visage souriant changea d'expression: à l'une des fenêtres du second étage elle venait d'apercevoir Robert, qui les regardait et qu'elle avait oublié.

--Qu'as-tu donc, maman? demanda Marcelle, qui, placée vis-à-vis de sa mère, avait remarqué ce brusque changement de physionomie réellement frappant.

Mais avant d'attendre la réponse à sa question, elle avait aussi levé les yeux dans la même direction que sa mère et elle avait vu Robert.

--Tiens, Robert qui est à la fenêtre! dit-elle.

Et de la main elle lui envoya un signe amical.

Cela fit que tout le monde se tourna vers la fenêtre, madame Fourcy comme son mari, sa fille et son fils, et que tous en même temps ils dirent adieu à Robert: madame Fourcy en inclinant la tête d'un air peiné, Fourcy de la voix et des deux mains, Marcelle et Lucien d'un geste de camaraderie affectueuse.

Pour lui, penché en avant mais sans s'appuyer sur le balcon, le visage blême, les yeux ardents, se tenant raide, il n'avait rien dit.

Le cocher toucha ses chevaux qui partirent.

--Ce pauvre Robert que nous abandonnons, dit Fourcy, j'ai eu envie de lui proposer de l'emmener; je crois que cela le peine de nous voir partir sans lui.

--C'eût été changer le caractère de cette matinée que de la partager avec un étranger, dit madame Fourcy.

--C'est justement ce qui m'a arrêté, répondit Fourcy, bien que Robert ne soit pas un étranger pour nous; à mes yeux il est presque le frère de Lucien.

--Je ne crois pas qu'il serait venu, continua Lucien, il m'a dit qu'il avait à sortir ce matin.

Fourcy pressa le genou de sa femme et la regarda avec un sourire entendu: si Robert sortait, c'était bien certainement pour aller chez sa maîtresse et rompre avec elle: il avait entendu raison, le brave garçon, la nuit avait porté conseil; maintenant il n'y avait pas à craindre de scène violente entre le père et le fils: cette coquine allait être congédiée; désormais il n'y aurait plus qu'à payer les dettes qu'elle avait fait contracter, ce qui ne serait rien, si grosses que fussent ces dettes; quel soulagement! comme il avait bien fait de lui adresser des observations; elles avaient porté, et aussi celles de sa femme sans doute; et pour lui ce fut une satisfaction de penser qu'elle avait été son associée on cette affaire délicate, et qu'avec lui elle avait contribué à arracher l'héritier des Charlemont à cette coquine, qui l'aurait ruiné et perdu.

--D'ailleurs, continua Lucien, il n'est pas en dispositions joyeuses; quand je suis entré ce matin dans sa chambre de bonne heure, je l'ai trouvé debout avec la même toilette que celle qu'il avait hier soir; son lit n'était pas défait; il ne s'était pas couché; alors, comme je lui demandais s'il n'était pas souffrant, il s'est jeté dans mes bras et il m'a embrassé. Vous pensez si j'ai été étonné. J'ai voulu l'interroger, discrètement bien entendu, il a refusé de me répondre. J'ai vu qu'il avait dû passer une partie de la nuit à écrire.

--Les choses vont mal avec M. Charlemont, dit Fourcy qui ne pouvait pas entrer dans d'autres explications devant Marcelle, mais elles vont aller mieux, et d'ici quelques jours Robert sera redevenu ce qu'il était autrefois.

--Ah! bien, tant mieux, dit Marcelle, il est vraiment trop fantasque.

On était entré dans le bois de Vincennes. Madame Fourcy appela l'attention de son mari sur les jardins dont on longeait les grilles et alors la conversation changea: Robert fut abandonné, ce qu'elle avait cherché.

Elle voulait être tout à son mari, tout à ses enfants, et que Robert ne vînt point se jeter au travers d'eux pour les attrister.

Il fut vite oublié; en tous cas on ne s'occupa plus de lui.

Il y avait bien autre chose à faire vraiment que de parler d'un absent, car ils étaient tous à l'unisson, aussi heureux les uns que les autres.

Le temps n'était plus cependant où la petite pensionnaire de Gonesse, la pauvre orpheline qui n'avait jamais quitté sa triste et misérable pension trouvait des splendeurs sans pareilles au restaurant Gillet.

De même, il n'était plus où Lucien soutenait contre ses camarades de collège que le restaurant Gillet était le meilleur de Paris et qu'il n'avait pas son pareil, ni pour le luxe de sa décoration, ni pour la cuisine qu'on y mangeait, ni pour les vins qu'on y buvait.

Depuis, madame Fourcy avait connu d'autres splendeurs et Lucien avait bu d'autres vins, mais ce n'était pas avec leurs idées présentes qu'ils allaient à ce déjeuner, c'était avec leurs souvenirs, la mère et le père aussi bien que les enfants.

Aussi se trouvaient-ils dans les meilleures dispositions pour être satisfaits de tout, puisqu'il fallait simplement que ce tout de l'heure actuelle ne fût pas inférieur au tout de la dernière fois.

Et ce jour-là il lui fut supérieur, car il se trouva que c'était non seulement un anniversaire qu'ils fêtaient, mais encore l'aurore d'une ère nouvelle.

Le jour que madame Fourcy avait si fiévreusement désiré, si impatiemment attendu était arrivé: la fortune pour elle n'était plus désormais qu'une affaire d'années; dans un délai qu'elle pouvait calculer à peu près sûrement, elle se voyait riche.

Le rêve que Fourcy avait secrètement caressé sans oser le formuler franchement, même pour lui, était enfin réalisé: tout ce qu'il avait souhaité, tout ce qu'il pouvait espérer, il l'avait, il le tenait: Jacques Fourcy de la maison Charlemont, quel honneur!

Lucien se voyait l'associé de Robert Charlemont, c'est-à-dire à trente ans, une puissance, un personnage, un des rois de la finance parisienne.

«Marquise Collio», c'était ce que se disait Marcelle, car il était bien certain qu'en lui parlant comme il l'avait fait, son père n'avait eu d'autre but que de la préparer à ce mariage.

Il y avait là pour chacun de quoi assaisonner les mets qu'on leur servait et développer le bouquet des vins qu'on leur versait, de même il y avait de quoi aussi donner le sourire à leurs lèvres et l'entrain à leurs paroles.

Le temps passa avec rapidité, et lorsque, après le déjeuner, ils eurent fait le tour du bois de Boulogne dans leur voiture, Fourcy eut un mot qui traduisait leur satisfaction aussi bien que leurs espérances.

--L'année prochaine, dit-il, nous recommencerons cette bonne promenade, seulement j'espère que ce sera dans une voiture à nous, traînée par des chevaux à nous.

--Je demande à choisir les chevaux, dit Lucien.

--Moi, la livrée, dit Marcelle.

--Et toi? demanda Fourcy en s'adressant à sa femme.

--Oh! moi, je demande à ne rien choisir du tout; maintenant qu'il n'y a plus d'économies à faire, je donne ma démission d'acheteuse; chacun son tour; vous n'avez plus besoin de moi; j'ai assez travaillé pour la famille.

--C'est juste, dit Fourcy; cependant tu nous aideras bien de tes conseils?

--Cela, volontiers.

Il fallait rentrer, car après avoir joui du commencement de leur journée entre eux, en famille, il fallait en partager la fin avec leurs amis.

La voiture reprit grand train le chemin de Nogent.

--Je pense que personne ne sera encore arrivé, dit Fourcy lorsque la voiture franchit la grille d'entrée.

Mais il se trompait, car lorsqu'elle déboucha sur la pelouse ils aperçurent, assis sur deux chaises à l'ombre d'un platane, un vieillard de grande taille et de forte corpulence, qui, son chapeau posé devant lui sur une table, prenait là le frais en attendant.

--M. Ladret, dit Marcelle, déjà, quel ennui!

--Moi je me sauve, dit Lucien, j'ai à préparer mon feu d'artifice.

--Veux-tu que je t'aide? demanda Marcelle.

--J'ai besoin de toi.

--Tu sais, dit madame Fourcy s'adressant à son mari en riant, que si tu veux accompagner les enfants, je tiendrai compagnie à M. Ladret.

--Oh! maman, quel courage tu as! dit Marcelle.

Tout en parlant ainsi, ils étaient descendus de voiture et pendant ce temps, M. Ladret, qui s'était levé et qui avait remis son chapeau, s'était dirigé vers eux, marchant lourdement, mais gravement, avec importance, en homme qui a la conscience de ce qu'il vaut.

Et ce qu'il valait ou plutôt ce que valait sa fortune, car pour lui il ne valait pas cher, c'était cinq ou six cent mille francs de rente qu'il avait gagnés dans les expropriations et des démolitions de la Ville de Paris, et qui selon son sentiment devaient lui tenir lieu de ce qui lui manquait, c'est-à-dire de la jeunesse, de l'éducation, de la politesse, de l'esprit, de la bonté, de la générosité,--ce qui lui faisait dire bien souvent d'un ton sentencieux, avec la conviction d'un homme qui n'a jamais reçu de démenti:--«Quand on a le sac, on a tout.»

Et le sac, il l'avait d'autant mieux rempli qu'il ne l'ouvrait pas facilement, vivant seul, sans femme, sans enfants, sans famille et presque sans amis.

--Les amis, disait-il souvent, ça mange votre dîner en prenant toujours les meilleurs morceaux, et le soir lorsqu'ils s'en retournent à deux ou trois, ça vous écorche; je connais ça.

Il connaissait ça d'autant mieux que c'était ainsi qu'il procédait à l'égard de ceux qui voulaient bien l'inviter.

XII

Bien que Fourcy n'eût jamais eu grande estime pour le père Ladret qu'il recevait plutôt par habitude que par amitié, et parce que celui-ci s'invitait lui-même le plus souvent à venir à Nogent en disant que de toutes les maisons amies où il allait, c'était celle où il se plaisait le mieux, il était cependant trop poli pour suivre le conseil que sa femme lui avait donné et fausser compagnie à son hôte.

Il l'introduisit donc au salon, et tandis que madame Fourcy montait chez elle pour se débarrasser de sa toilette de ville, il resta avec lui, et comme il fallait bien un sujet de conversation entre eux, il prit celui qui occupait son esprit: la visite de M. Amédée Charlemont qui venait à Nogent pour la première fois, puis ce nom de Charlemont l'amena à parler du changement qui venait de s'accomplir dans sa situation. Alors ce furent, de grands compliments de la part de Ladret, qui pour la première fois admit l'idée que son ami Fourcy pouvait bien être quelqu'un.

Madame Fourcy redescendit et ce fut seulement après un temps assez long de conversation générale que Fourcy laissa sa femme seule avec Ladret.

--Je vais voir si les enfants n'ont pas besoin de moi, dit-il en s'excusant, vous permettez?

--Vous savez que je ne me suis jamais gêné pour personne, cela fait que je ne demande pas qu'on se gêne pour moi.

Aussitôt que Fourcy fut sorti, Ladret se renversant en arrière au fond de son fauteuil, en allongeant une jambe et en repliant l'autre, introduisit la main dans la poche de son pantalon. Mais ce ne fut pas sans peine qu'il accomplit cette opération, d'abord parce que sa main était grosse, ensuite parce que son ventre qui était proéminent tombait sur ses cuisses et les recouvrait.

Enfin il réussit, et des profondeurs de cette poche il tira un petit écrin en velours qu'il présenta à madame Fourcy d'un air triomphant.

--Qu'est-ce que c'est que cela? demandait-elle avec indifférence.

--Ça, dit-il étonné, ça, c'est deux perles noires que j'apporte à ma belle Geneviève.

Et en même temps il ouvrit l'écrin pour montrer deux grosses perles noires, dont l'éclat métallique se détachait nettement sur la blancheur du velours.

Mais elle ne parut pas le moins du monde éblouie:

--Et à quel propos m'apportez-vous ces perles? demanda-t-elle.

--Faut-il répondre franchement?

--Sans doute.

--Eh bien, c'est à propos de ce qui s'est passé entre nous en ces derniers temps.

--Que s'est-il donc passé de particulier, je vous prie?

--Rien de particulier il est vrai, mais dans l'ensemble ça n'a guère marché; alors j'ai pensé que si j'étais gentil pour ma belle Geneviève, ma belle Geneviève de son côté voudrait être gentille pour son vieux Ladret, et d'autant mieux qu'après avoir eu les pendants d'oreilles elle aurait envie d'avoir le collier de perles.

--Alors c'est un marché?

--Est-ce que tout n'est pas un marché dans la vie?

--Pour vous, peut-être, pour moi non.

--Tiens!

--Et je n'accepte pas celui-là.

Il la regarda un moment d'un air ahuri, tenant toujours son écrin ouvert, puis tout à coup clignant de l'oeil:

--Et celui du collier? dit-il.

--Pas plus celui du collier que celui des pendants: vous pouvez donc refermer cet écrin et le remettre dans votre poche.

Il ne se le fit pas répéter, et cette fois il trouva sa poche beaucoup plus facilement pour y remettre l'écrin qu'il ne l'avait trouvée la première fois pour l'en sortir.

Cela fait, il la regarda en face pour lire sur son visage ce qui se passait en elle, mais il ne le devina pas.

--Ah! ça, que se passe-t-il donc? demanda-t-il.

--Vous ne le comprenez pas?

--Dame!

--Eh bien, puisque vous voulez que je vous parle clairement, je vous obéis: à partir d'aujourd'hui tout est fini entre nous.

Il resta un moment abasourdi, puis secouant la tête:

--Ah çà voyons, dit-il, tu te moques de moi, n'est-ce pas; qu'est-ce que toutes ces grimaces? Au lieu de me faire une scène, dis tout de suite ce que tu veux, si c'est à cela que tu dois arriver: nous verrons.

Elle avait jusque-là parlé avec calme, avec hauteur, mais ces derniers mots lui firent perdre ce calme, et vivement elle répondit:

--Je vous ai dit ce que je voulais, je vous le répète que tout soit fini; cela et rien autre chose.

--Mais pourquoi?

--Parce que la vie que vous m'avez imposée me fait horreur.

De nouveau il la regarda et avec une réelle stupéfaction, mais une fois encore il cligna de l'oeil d'un air fin:

--Voyons, avoue que tout ça, c'est parce que je t'ai refusé les actions du charbonnage de Saucry dont tu avais envie; eh bien, je te les donnerai, mais nous ferons la paix, n'est-ce pas, et tu seras gentille; dis que tu le seras, hein!

Elle était assise en face de lui, elle se leva d'un bond et vivement elle fit le tour du salon pour s'assurer que toutes les portes étaient fermées, alors revenant vis-à-vis de lui et restant debout:

--Je vous ai dit tout à l'heure que la vie que vous m'aviez imposée me faisait horreur, mais je n'ai pas été franche jusqu'au bout, car j'aurais dû ajouter que vous aussi me faisiez horreur. Vous voulez que je vous le dise, vous me poussez à bout, vous m'outragez, je n'ai plus à vous ménager, vous qui m'avez perdue, vous que je hais et que je méprise parce que vous m'avez fait la femme que je suis depuis dix ans et que je ne veux plus être!

--Ai-je été à vous, ou bien êtes-vous venue à moi?

--Oui, j'ai été à vous, cela est vrai, j'y ai été parce que vous étiez riche et surtout parce que je vous croyais un honnête homme.

--Vous êtes venue parce que vous vouliez de l'argent.

--Et pourquoi le voulais-je, cet argent?

--Pour payer vos pertes à la Bourse.

--Et comment les avais-je faites, ces pertes?

--Que m'importe?

--Il m'importe à moi: voyant que l'honnête homme qui était mon mari et que j'aimais ne voulait pas faire d'affaires, j'ai cru que je pourrais en faire, moi, et que je gagnerais sûrement en profitant des renseignements ou des indiscrétions que j'entendais autour de moi. Il est arrivé un jour où au lieu de gagner j'ai perdu. Il fallait payer, je ne le pouvais pas. J'ai eu alors l'idée funeste de m'adresser à vous parce que, je vous l'ai dit, je vous savais riche et parce que je vous croyais un honnête homme, et puis aussi parce que vous étiez un vieillard. Vous m'avez répondu que vous ne prêtiez pas à une femme, mais que vous lui donniez, quand elle voulait être gentille; c'était votre mot, il y a dix ans, comme c'est votre mot encore. Je me suis sauvée.

--Et vous êtes revenue.

--Oui, quand après avoir frappé à toutes les portes, j'ai vu qu'il ne me restait qu'à m'adresser à mon mari que j'aimais, ou à vous que je haïssais: Le premier pas fait, j'ai continué et j'ai été âpre à l'argent... avec fureur. Tout ce que j'ai pu tirer de vous, je l'ai tiré avec joie, avec bonheur, sans autre regret que de ne pouvoir pas vous ruiner. Mais aujourd'hui je ne veux plus de cet argent; et vous m'offririez votre fortune entière que je ne l'accepterais pas. Comprenez-vous, maintenant que j'ai parlé, que tout est fini entre nous? Sortez donc de cette maison pour n'y revenir jamais. Sortez-en tout de suite. J'expliquerai votre départ: vous avez été indisposé. Partez.

Et comme après un long moment d'attente il n'avait pas bougé, elle poursuivit:

--Mais partez donc, partez.

Il ne bougea pas davantage, et il resta dans son fauteuil à la regarder, réfléchissant. Enfin il se leva: mais ce ne fut pas pour partir: pendant qu'elle parlait, il avait passé de l'étonnement à la stupéfaction, puis quand il avait compris, de la stupéfaction à la colère; maintenant il paraissait avoir repris ses esprits et jusqu'à un certain point son sang-froid:

--Bon, dit-il, je comprends cet accès de vertu qui vous pousse subitement en voyant que vous pouvez être riche par votre mari; c'est la contre-partie de celui qui vous a poussé, mais pas de vertu celui-là, quand vous avez cru au bout de dix ans d'attente que vous ne le seriez jamais par lui; de sorte que vous avez voulu gagner vous-même la fortune qu'il ne vous gagnait pas et vous avez travaillé pour ça, j'en sais quelque chose, et si ce mobilier pouvait parler, il serait mon témoin. Mais cet accès de vertu qui vous prend aujourd'hui, ça ne durera pas. Vous n'êtes pas une femme de vertu, ma belle dame, vous êtes une femme d'argent, une femme qui comprend la vie, une femme qui ne se débarrassera pas du jour au lendemain d'idées, de besoins, de satisfactions qui sont les siens depuis dix ans et si bien en elle qu'ils sont sa seconde nature, la vraie celle-là, la solide, celle qui vous a, qui vous tient et ne vous lâche pas. Vous reviendrez donc à l'argent... et à moi, je vous le dis; et j'ajoute que ce jour-là, malgré tout ce que vous venez de me dire, vous me retrouverez, parce que moi aussi je suis à vous comme vous êtes à l'argent, et que je ne pourrai pas plus me détacher de vous que vous ne pourrez vous détacher de vos idées, de vos habitudes et de vos besoins: je peux bien vous dire que je l'ai essayé plus d'une fois, quand vous aviez fait une trop forte saignée à ma bourse, et que je n'ai pas pu. Je pars donc tranquille, bien certain que nous nous retrouverons un jour bons amis.

--Jamais.

--Alors l'accès de vertu que je suppose n'existerait donc pas, et cette scène n'aurait d'autre but que de me faire céder la place au petit Robert Charlemont, ou bien à son père qui entre aujourd'hui dans cette maison d'où je sors.

--Vous êtes fou, fou d'une folie sénile.

Il secoua la tête par un geste, qui disait qu'il ne se sentait pas atteint, et il continua:

--Ou bien encore au marquis Collio, au bel Evangelista, bien que je ne croie pas beaucoup à celui-là malgré sa beauté; et cela pour deux raisons: la première, c'est que vous voulez en faire un gendre qui vous débarrasse de votre fille devenue trop grande et par là gênante pour vos affaires; quand elle était en pension, c'était bon, vous pouviez aller et venir; mais maintenant que vous l'avez près de vous, ça vous oblige à toutes sortes de manoeuvres embarrassantes, car ça voit clair les jeunes filles; la seconde raison, c'est que le bel Evangelista, qui est vraiment fait pour tourner la tête des femmes, n'est riche qu'en beauté, et que vous êtes trop femme d'argent pour prendre un amant pauvre.

A ce moment il fut interrompu par la porte du salon qui venait de s'ouvrir, on annonça:

--M. le marquis Collio

XIII

Le père Ladret n'avait pas été trop exagéré en disant que le marquis Collio était fait pour affoler les femmes; c'était en effet un très joli homme; sans rien d'efféminé cependant, grand, bien pris, souple, élégant et gracieux de manières avec une de ces belles têtes italiennes larges au front, minces et fines au menton, qui semblent avoir été modelées dans un triangle allongé: la chevelure était noire et luisante comme les ailes d'un corbeau; les yeux étaient ardents et veloutés; et sur la blancheur de la peau un peu grenue se détachaient vigoureusement des moustaches soyeuses, assez minces pour ne pas cacher des lèvres roses et des dents nacrées.

Après les premières paroles de politesse qui furent courtes, au moins de la part de madame Fourcy, celle-ci revint au père Ladret et parut continuer un entretien interrompu:

--C'est bien réellement que vous voulez vous retirer, dit-elle, et toutes mes instances seront donc vaines pour vous retenir?

--Mais...

Elle lui coupa la parole, ne voulant pas lui permettre de répondre dans un autre sens que celui qu'elle entendait lui tracer et l'obliger à suivre.

Au reste, je serais désolée de penser que pour notre plaisir vous avez aggravé votre indisposition.

--M. Ladret est souffrant? demanda Evangelista d'une belle voix sonore et avec un léger accent, qui dans une bouche aussi gracieuse était un agrément.

Vivement madame Fourcy prit les devants et répondit elle-même à cette interrogation:

--M. Ladret était venu pour passer la journée avec nous, mais en nous attendant, car nous rentrons seulement, il a pris froid dans le jardin sous l'ombrage trop frais des platanes et il vient d'avoir un mouvement fébrile qui l'oblige à nous quitter. Et elle regarda Ladret comme pour lui dire qu'il devait trembler de fièvre, mais il n'en fit rien, abasourdi qu'il était, autant qu'émerveillé de la façon dégagée dont elle le mettait à la porte.

--Et au moment même où vous êtes entré il se retirait, continua-t-elle, en avançant sur Ladret comme pour le pousser dehors.

Mais ses regards étaient si affectueux, sa parole était si douce qu'il fallait savoir ce qui venait de se passer entre eux pour deviner ce qu'il y avait réellement sous ces regards et cette parole.

Ladret recula, alors elle avança plus hardiment, le dominant, le poussant du regard, des mains, de toute sa personne.