Une femme d'argent

Chapter 4

Chapter 44,006 wordsPublic domain

Mais ni Fourcy ni Marcelle n'avaient remarqué cette contrainte, habitués qu'ils étaient l'un et l'autre à la réserve de Robert, qui se tenait toujours sur une sorte de défensive, même avec ses meilleurs amis. Était-ce timidité? Était-ce fierté? Était-ce humeur sombre? Le certain c'est qu'il n'avait jamais montré la moindre expansion; lui, le fils d'un père tout en dehors, aux manières ouvertes, au parler haut et facile, il était tout en dedans et il ne parlait que peu, aussi peu que possible, pour ne dire que ce qu'il devait dire en quelques mots rapides, d'une voix basse. Et cependant il n'était ni laid, ni sot, ni maladroit; beau garçon au contraire, grand, souple, les traits du visage fins et distingués, naturellement élégant, au repos au moins, car lorsqu'il agissait il y avait une hésitation dans ses manières qui leur donnait de la gaucherie; avec cela des cheveux noirs, fins et frisés, le teint pâle et des yeux qui eussent été magnifiques sans leur expression sombre et s'ils n'avaient point toujours été en mouvement, inquiets et défiants.

--Bonjour, mon cher Robert, dit Fourcy, je vous apporte de bonnes nouvelles de M. votre père, que j'ai vu ce matin.

--Ah! il est revenu?

--D'hier soir; il va très bien, il a fait un excellent voyage.

--J'en suis heureux.

--Il a été un peu surpris de ne pas vous trouver, car vous ne lui avez pas écrit que vous étiez ici.

Il y eut de l'embarras dans la contenance de Robert, et ce fut au bout d'un instant qu'il répondit:

--Non.

--Vous aurez le plaisir de le voir demain.

Robert le regarda d'un air surpris, semblant dire que son intention n'était pas d'aller le lendemain à Paris.

--Car il doit venir ici, continua Fourcy, il nous fait l'amitié de dîner avec nous pour célébrer l'anniversaire de notre mariage.

--Ah!

--Et vous m'en voyez l'homme le plus heureux du monde, car c'est la première fois qu'il vient à Nogent. Au reste, cette joie n'est pas la seule qu'il m'ait donnée aujourd'hui: pour me récompenser de mon dévouement encore plus que des services que j'ai pu rendre, il m'accorde une part dans les bénéfices de la maison.

Cessant de s'adresser à Robert et se tournant vers sa fille, qui était restée appuyée sur son bras:

--C'est pour vous annoncer cette grande nouvelle, ce grand bonheur, ce grand honneur, à ta mère et à toi, que j'ai avancé mon retour, car pour Lucien vous pensez bien qu'il en a été averti tout de suite.

Marcelle ne dit rien, mais elle serra le bras de son père dans une étreinte qui valait toutes les paroles.

Pour Robert, il demeura un moment silencieux, enfin il se décida à parler, mais ce fut lentement et à voix basse:

--Je remercierai mon père, dit-il; vous ne doutez point, n'est-ce pas, du plaisir que me cause cette bonne nouvelle; c'est un acte de justice.

Il s'établit un moment de silence, et ils restèrent tous les trois debout au milieu de l'allée: évidemment l'entretien était difficile entre deux personnages aussi peu à l'unisson que Fourcy et Robert: l'un débordant de joie, l'autre glacé.

--Eh bien, reprenons-nous le tir? demanda Marcelle après quelques secondes de ce silence.

Puis coupant à la plaque et montrant les deux cartons:

--Ne te trompe pas, dit-elle à son père, le bon carton, c'est le mien, le mauvais, je veux dire l'autre, c'est celui de M. Robert.

--Je venais de marcher vite, dit Robert en prenant la parole plus rapidement que de coutume, c'est ce qui a fait trembler ma main.

--Eh bien, maintenant, vous avez eu le temps de vous calmer, continua Marcelle.

--Maintenant je vous demande la permission d'aller m'habiller pour dîner; d'ailleurs la nuit vient et ma vue est mauvaise le soir.

Sans en dire davantage, il les quitta et se dirigea vers la maison, marchant à grands pas.

--Quel singulier garçon, dit Marcelle lorsqu'il se fut éloigné, on ne sait jamais s'il est content ou fâché; bien fine sera sa femme si elle devine ce qu'il faut faire pour le rendre heureux.

--Il faut le plaindre et non le condamner, ma mignonne; son enfance a été triste; il a perdu sa mère tout jeune, et son coeur au lieu d'être échauffé par la tendresse maternelle, a été glacé par la dureté d'une gouvernante trop sévère; et justement il avait besoin de tendresse, d'affection, même de caresses. Elles lui ont manqué, car son père, entraîné dans le tourbillon de sa vie fiévreuse, n'a pas pu s'occuper de lui... comme il l'aurait voulu, sois-en certaine. Sous cette apparence froide, Robert est une nature tendre et même passionnée; il ne faut pas juger les timides sur leur timidité. Mais ce n'est pas de lui qu'il doit être question entre nous, ma mignonne; c'est de toi, c'est de nous.

--De moi, père?

--Ne vas-tu pas t'inquiéter? c'est te réjouir au contraire qu'il faut; viens un peu sur ce banc que je t'explique mieux ce que je veux dire.

Mais au lieu de la faire asseoir sur le banc près de lui, ce fut sur un de ses genoux qu'il la prit, de façon à ce qu'elle lui fit face et qu'il pût bien la regarder: tandis qu'il était dans l'ombre du soleil couchant, elle se trouva ainsi éclairée en plein visage par la lueur rouge du ciel.

Pendant quelques instants, il la regarda longuement:

--Sais-tu, dit-il enfin, qu'après ta mère tu es la plus belle jeune fille que j'aie jamais vue.

Pour cacher le sourire qu'elle sentait s'épanouir sur son visage, elle se pencha vers son père et elle l'embrassa à plusieurs reprises sans relever la tête.

--Quand on est aussi charmante, aussi séduisante que toi, dit-il en continuant, on peut se flatter, et cela sans un orgueil déplacé, qu'on fera un bon mariage, et même un beau mariage. Cependant, pour que cela se réalise, il faut joindre à cette beauté d'autres mérites, c'est-à-dire la fortune, ou une grande situation. Jusqu'à ce jour je n'avais à te donner ni fortune, ni grande situation. Mais voilà que les choses sont changées, car si je n'ai pas encore la fortune, tu comprends, n'est-ce pas, qu'associé de la maison Charlemont est un titre chez un beau-père. C'est pour cela que je suis si heureux de t'annoncer cette nouvelle.

Elle ne dit rien, mais ses joues et son front se couvrirent de rougeur, tandis que ses lèvres pâlirent. Il continua:

--Tu sais bien que je ne désire pas te marier et que plus longtemps tu resteras avec nous, plus je serai heureux; mais d'autre part je ne veux pas non plus t'empêcher de te marier et te garder par égoïsme paternel; je t'aime pour toi, non pour moi, pour ton bonheur, non pour le mien; ou plus justement le tien sera le mien. Je veux donc que tu saches bien que le jour où tu éprouveras un sentiment de tendresse sérieuse et profonde pour un homme digne de toi et qui t'aimera comme tu mérites d'être aimée, je te le donnerai. Quand tu éprouveras ce sentiment, si tu n'oses pas en parler à ton père, tu te confieras à ta mère qui, bien entendu, est de moitié avec moi dans ce que je te dis en ce moment. Maintenant c'est assez là-dessus. Nous nous sommes compris, n'est-ce pas, et il n'est pas nécessaire d'insister davantage. Rentrons à la maison; si ton frère n'est pas arrivé, nous n'aurons pas longtemps à l'attendre pour nous mettre à table.

Elle s'était levée et elle restait en face de lui, les yeux baissés; tout à coup elle le prit dans ses bras et l'embrassant avec effusion:

--Oh! papa, dit-elle, cher papa, quel bon père tu es.

Et ils se mirent en route, marchant lentement dans l'allée déjà pleine d'ombres; la fille s'appuyant doucement sur le bras de son père; le père lui serrant tendrement la main contre son coeur et de temps en temps se tournant vers elle pour la regarder avec un sourire de bonheur et de fierté.

VIII

A table, madame Fourcy avait à sa droite son fils Lucien, à sa gauche Robert Charlemont, en face d'elle son mari et sa fille.

C'était pour Fourcy la meilleure heure de sa journée que celle où il se trouvait ainsi entouré des siens, et il y avait vraiment plaisir à voir la satisfaction qui rayonnait sur son visage, quand après s'être assis sur sa chaise et avoir déplié sa serviette, il regardait sa femme, en attendant qu'elle le servît.

Mais ce soir-là c'était plus que de la satisfaction qui éclatait dans ses yeux, son sourire et tous ses mouvements, c'était de l'enthousiasme.

Enfin il touchait le but qu'il avait poursuivi si obstinément, à travers tant de difficultés, et dans le ciel radieux qui se levait sur sa tête il n'y avait pas le plus petit nuage, pas la moindre menace d'orage. Que pouvait-il craindre? il ne le devinait pas. Que pouvait-il souhaiter de plus? il ne le voyait pas. La fortune? il mettait enfin la main dessus. La considération? Il l'avait depuis longtemps déjà. Les joies du coeur? Elles lui étaient toutes données par sa famille: sa femme qui ne vivait que pour lui; ses enfants, son fils et sa fille qui l'aimaient tendrement.

Et lentement ses yeux émus allaient de l'un à l'autre, de la mère au fils, du fils à la fille, pour revenir à la mère et s'arrêter sur elle longuement, avec admiration.

Car ce qu'il avait dit à M. Charlemont était pour lui l'expression de la stricte vérité: sa femme à ses yeux avait toujours seize ans.

Évidemment c'était là l'exagération d'un mari aveuglé par l'amour, cependant il n'était que juste de reconnaître que cette femme qui se donnait trente-cinq ans et qui en avait réellement trente-six, était restée extraordinairement jeune sans que rien en elle, ni dans son visage, ni dans son corps, ni dans son sourire, ni dans sa démarche eût subi la dure atteinte des années; charmante elle avait été jeune fille, jolie, plus que jolie elle était femme et mère.

Et cependant elle était blonde avec les traits fins et le teint d'une transparence veloutée.

Mais ces conditions ordinairement défavorables à la conservation et à la prolongation de la beauté, loin de lui être contraires, l'avaient servie, et c'étaient elles justement qui la faisaient paraître plus jeune qu'elle n'était en réalité. Avait-elle vingt-six ans? En avait-elle trente? C'était ce que l'observateur le plus sagace eût été bien embarrassé de dire en la voyant pour la première fois. En tous cas, avec sa tête mignonne, sa chevelure blonde, son clair regard, son nez de statue grecque, ses petites dents pointues, son corsage d'un contour parfait, sa taille svelte et souple, son sourire enfantin et son doux parler, il semblait qu'elle fût d'une pâte autre que celle que le temps use, une de ces Diane de Poitiers qui se conservent dans la glace et qui à cinquante ans passés inspirent de folles passions juvéniles que bien entendu elles ne partagent pas.

Bien que madame Fourcy montrât aussi une vive satisfaction, et bien que les deux enfants fussent presque aussi heureux que leur père, le dîner ne fut pas gai comme il aurait dû l'être, l'attitude de Robert suffisant pour jeter un froid qui, par moment, arrêtait la conversation.

Et cependant il était manifeste qu'il faisait des efforts pour ne pas s'abandonner, il parlait, il riait, il se secouait, puis tout à coup il se taisait et restait absorbé comme s'il eût été seul, et alors le contraste entre son entrain factice et ses dispositions vraies ne rendait que plus sensible sa préoccupation.

Tout à son bonheur, Fourcy n'avait ni les yeux ni l'esprit à remarquer ce qui se passait autour de lui, cependant il ne put pas ne pas être frappé de cette attitude.

Mais il se l'expliqua.

Et même après le dîner il crut devoir l'expliquer à sa femme.

--Tu as remarqué, lui dit-il en profitant du moment où les deux jeunes gens et Marcelle venaient de descendre dans le jardin, combien Robert est préoccupé.

--En effet, il ne s'est pas montré très gai.

--Dis qu'il a été très sombre et tu seras encore au-dessous de la vérité: je sais ce qu'il a.

--Ah! fit-elle avec un brusque mouvement de surprise.

--Histoire de femme.

--Comment! murmura-t-elle.

--Ah! te voilà bien avec ton étonnement de mère et d'honnête femme, tu ne vois toujours dans ce garçon qu'un grand enfant, le camarade de ton fils; eh bien, apprends que ce grand enfant a une maîtresse pour laquelle il a fait des folies.

--Des folies! quelles folies?

--Des grosses, de très grosses dépenses et comme je lui ai annoncé le retour de son père, il craint une explication à ce sujet; il est certain qu'il ne l'a pas volée. Je vais lui parler.

--Pourquoi te mêler de cela?

--Dans son intérêt, et puis aussi parce que M. Charlemont m'a demandé de l'aider dans cette affaire qui le tourmente et l'inquiète.

--Est-ce que M. Charlemont connaît cette maîtresse?

--Pas du tout.

--Il n'a pas de soupçons?

--Il en a si peu qu'il m'a prié de l'aider à chercher quelle pouvait être cette femme.

--Et tu lui as promis cela?

--Parbleu.

--Tu as eu tort.

--Et pourquoi donc?

--Parce que... parce qu'il est toujours mauvais d'intervenir entre un père et un fils; crois-moi, laisse-les s'expliquer entre eux sans te mêler de rien; cela sera prudent et sage.

--J'ai promis.

--Encore un coup, tu as eu tort; cela n'est pas d'un homme sage et prudent comme toi.

--Je ne peux pourtant pas assister les bras croisés à la ruine de ce pauvre garçon, car cette femme le ruine; c'est une coquine.

--Qu'en sais-tu?

--C'est M. Charlemont qui me l'a dit et prouvé.

--Il ne la connaît pas.

--Il la juge d'après les folies dans lesquelles elle entraîne son fils, et un homme comme lui ne se trompe pas là-dessus: une femme honnête qui se fait donner de l'argent, c'est horrible, c'est pire qu'une courtisane.

--Qui vous dit que c'est une femme honnête?

--Si c'était une cocotte ou une comédienne, on la connaîtrait, et on ne la connaît pas.

--Peut-être n'existe-t-elle que dans votre imagination?

--Comme c'est bien toi, ma bonne Geneviève, de ne jamais vouloir croire au mal! Mais tu comprends que nous autres hommes qui connaissons la vie, nous ne pouvons pas nous en rapporter aux protestations de nos consciences; il faut bien admettre la réalité, si laide, si effroyable qu'elle soit; eh bien, la réalité, c'est qu'il y a de ces femmes qu'on croit honnêtes et qui sont des monstres. Je ne dis pas qu'il y en ait beaucoup; je te concède même qu'elles sont rares, très rares si tu veux, mais enfin il y en a et c'est aux mains d'une de ces femmes que ce malheureux Robert est tombé.

--Mais encore qu'a-t-il fait?

--Il se laisse ruiner; entre autres détails caractéristiques, croiras-tu qu'il lui a donné un bracelet qui coûte 17,000 francs.

--Sans doute, c'est beaucoup.

--C'est une petite fortune.

--Pour un autre que Robert, oui; mais dans sa situation, avec l'héritage qu'il recueillera bientôt, cela n'est pas excessif; un Charlemont peut bien donner 17,000 francs à sa maîtresse sans que pour cela on parle de ruine.

--Évidemment, s'il n'y avait que ce bracelet, il ne faudrait pas se fâcher, mais il y a bien d'autres dépenses qui ont été payées à la caisse, sans compter celles qui ne l'ont pas été par nous, mais par lui directement avec l'argent qu'il a emprunté aux usuriers, entre autres à Carbans, un misérable qui a ruiné des centaines de jeunes gens.

--Vous savez ce qu'il doit à cet usurier?

--Non, mais j'ai tout lieu de croire que la somme est considérable. Tu comprends bien que Robert n'a parlé de cette dette à personne et que Carbans n'en parlera pas lui-même avant que les billets soient échus, car il doit bien espérer, le coquin, qu'il fera encore des affaires avec Robert, et il ne va pas s'exposer à perdre un client de cette importance. Cependant, je lui ai fait dire aujourd'hui même quelques mots, qui vont lui inspirer une réserve craintive. Mais je ne peux pas à l'avance prendre cette précaution avec tous les usuriers de Paris, auxquels Robert peut avoir l'idée de s'adresser. C'est donc auprès de lui et sur lui qu'il faut agir, ce que je vais faire.

--Ce soir?

--Certainement.

--Pourquoi ne pas attendre?

--Parce que demain, sans doute, M. Charlemont aura une explication avec son fils, et il ne me paraît pas sage de laisser cette explication s'engager sans avoir préparé Robert. Les rapports sont tendus entre le père et le fils. Le père a des reproches sérieux à adresser au fils. Le fils croit avoir des griefs contre son père. Cela crée une situation délicate, d'autant plus dangereuse que tous deux sont d'un caractère violent, le père avec emportement, le fils avec une colère froide qui l'entraîne loin trop souvent. Je voudrais qu'il ne s'échangeât point entre eux de paroles irréparables. C'est pour cela que je tiens à faire quelques observations à Robert ce soir même.

--Que veux-tu lui dire?

--Je ne sais pas au juste; ce que le moment m'inspirera; m'adresser à son coeur; car il ne faut pas te laisser tromper, c'est un garçon de coeur.

--Je n'en ai jamais douté.

--Tu n'as pas toujours été juste pour lui; tu n'as rien dit, par amitié pour moi, pour ne pas blesser ce que tu appelles mon fétichisme des Charlemont, mais j'ai deviné ce que tu pensais; eh bien, je t'assure que tu t'es trompée sur le compte de Robert, qui vaut mieux, beaucoup mieux qu'on n'est disposé à l'admettre quand on le juge sur les apparences: bien dirigé il deviendra un homme de valeur, c'est moi qui te le dis. Laisse-moi donc, malgré ta répugnance, avoir avec lui cet entretien, qui peut amener un grand bien, en tous cas empêcher un grand mal.

--Mais...

--Non; je t'assure qu'il m'est impossible de te céder, en un mot je remplis un devoir, c'est tout dire. Le voici: je vais faire un tour de jardin avec lui: tu garderas Lucien et Marcelle pour que nous ne soyons pas dérangés.

Elle voulut insister encore, mais il ne l'écouta pas.

--Non, dit-il, il le faut.

IX

--Voulez-vous que nous fassions un tour de promenade au clair de la lune? demanda Fourcy à Robert au moment où celui-ci s'approchait.

--Mais... volontiers... si vous voulez, répondit Robert.

--La lune est superbe, dit Marcelle, et elle produit au loin sur les eaux de la Marne un effet féerique, c'est superbe.

--Pour la première fois de sa vie peut-être, Fourcy n'écoutait pas ce que disait sa fille.

Marcelle, Lucien! dit madame Fourcy en appelant ses enfants.

Et tandis qu'ils venaient à elle, Fourcy et Robert descendirent dans le jardin illuminé par la blanche lumière de la pleine lune et tout parfumé par l'odeur des fleurs rafraîchies.

Par un mouvement affectueux, quasi paternel, Fourcy prit le bras de Robert et le mit sous le sien; cela fut si vite fait que Robert surpris ne put pas s'en défendre.

Ils marchèrent un moment côte à côte en silence, et ce fut seulement quand ils furent à une certaine distance de la maison que Pourcy prit la parole d'une voix grave, mais avec un ton affectueux.

--Mon jeune ami, dit-il, vous pensez bien que je ne vous ai pas proposé cette promenade rien que pour le plaisir de la promenade: sans doute, j'ai beaucoup de sympathie pour vous, une vive et profonde amitié, je tiens à vous le dire formellement, bien que vous vous en doutiez... un peu, n'est-ce pas?

Il fallait répondre, mais ce que Robert murmura, ce furent quelques paroles inintelligibles.

--Malgré cette sympathie et cette amitié, continua Fourcy, je ne vous aurais cependant point amené au milieu de ce jardin, dans cette allée écartée, à pareille heure, si je n'avais pas eu à vous entretenir de choses graves... et urgentes.

Robert ne répondit rien, mais il ne fut pas maître de retenir un frémissement de son bras, et aussitôt il le dégagea doucement.

--Je vous ai dit, poursuivit Fourcy, que j'avais vu M. votre père; dans notre entretien il a été question de vous, et j'ai dû lui communiquer votre compte.

--Ah!

--C'était un devoir pour moi, vous devez le comprendre, et d'autant plus strict que ce compte est lourd, très lourd.

--Je ne sais pas.

Fourcy fut interloqué, car il ne lui était jamais venu à l'idée qu'on pouvait ne pas connaître son compte, mais après quelques instants de réflexion, il se remit:

--Eh bien! j'aime mieux cela, dit-il, c'est la preuve que vous avez péché inconsciemment et non en sachant ce que vous faisiez: le mal peut donc se réparer ou plutôt s'arrêter, ce qui est l'essentiel.

Il regarda en face Robert, que la lune éclairait en plein, tandis que lui-même était dans l'ombre.

--Mon cher enfant, dit-il, vous avez une maîtresse.

--Monsieur...

--Vous en avez une, nous le savons; et ce qu'il y a de terrible, c'est que cette femme n'est pas digne de vous.

--Mais, monsieur...

--Voyons, mon enfant, vous ne me direz pas non, car vous êtes un esprit loyal, je le sais, incapable de tromper, d'ailleurs votre trouble et votre émotion me font l'aveu que vos lèvres, par un sentiment de discrétion que je comprends, voudraient retenir: vous êtes pâle comme le linge et voyez vos mains, voyez comme elles tremblent.

--C'est qu'en vérité ce que vous me dites...

--Vous blesse dans votre amour pour cette femme, je le sens, mais c'est précisément pour cela que je vous le dis, sinon pour vous blesser, au moins pour vous éclairer; ne faut-il pas, mon pauvre enfant, que vous sentiez, que vous voyiez que cette femme ne mérite pas votre amour?

--Vous ne savez pas qui elle est.

--Mieux que vous, je sais ce qu'elle est: une femme d'argent qui spécule sur la tendresse aveugle d'un jeune homme pour le ruiner. Si c'est son métier, c'est bien, il n'y a rien à dire, et justement par cela même elle n'est pas dangereuse. Mais si elle est une femme du monde, du vrai monde, ne voyez-vous pas que c'est une coquine?

Robert poussa un cri.

--Une coquine, répéta Fourcy avec force, je le dis à regret parce que cela vous peine, mais je le dis, je l'affirme.

Et il étendit la main droite avec le geste du serment.

--Et ce serait pour cette femme que vous vous ruineriez, que vous vous fâcheriez avec votre père, que vous compromettriez votre avenir! Non, Robert, c'est impossible; vous ne voudrez pas cela, vous ne ferez pas cela.

Comme Robert restait les yeux baissés, immobile, mais le visage convulsé, en proie évidemment à une émotion terrible, Fourcy continua vivement de façon à poursuivre l'avantage qu'il croyait avoir obtenu.

--Pourquoi je vous tiens ce langage, n'est-ce pas? C'est là ce que vous vous demandez. Je vous l'ai dit en commençant: parce que j'éprouve pour vous une profonde et vive amitié; parce que je vous aime comme si vous étiez mon enfant: et que dès lors, je veux que vous arriviez demain, préparé par les réflexions que vous ne manquerez pas défaire cette nuit, à écouter sagement les reproches de M. votre père. Avec moi, vous pouvez vous fâcher, vous emporter, me dire tout ce que la colère vous soufflera. Cela n'a pas d'importance. Moi je ne compte pas. Mais votre père, Robert, il faut l'écouter, l'écouter avec respect, avec un esprit et un coeur disposés à lui accorder les satisfactions qu'il sera en droit d'exiger. Croyez-vous qu'il n'a pas été indigné, ce père! quand je lui ai mis sous les yeux l'état de vos dépenses? Et pensez-vous qu'il n'aurait pas le droit de se laisser aller à la colère? Savez-vous... mais non, vous ne le savez pas, vous me l'avez avoué, que pendant ces trois derniers mois vous avez dépensé plus de cent mille francs, cent trois mille quatre cent soixante francs, pour être exact.

--Mes dix-huit ans ne m'ont-ils pas donné la disposition du revenu de la fortune de ma mère?

--Mais ce n'est pas seulement votre revenu que vous avez dépensé, ce qui serait déjà excessif, c'est aussi des dettes que vous avez faites et en vous adressant à des usuriers, à Carbans notamment.

--Mon père, en s'opposant à mon émancipation, comme il l'a feit avec obstination, m'a dégagé de toute responsabilité; libre, je n'aurais peut-être pas abusé de ma liberté.