Chapter 3
--Si elle n'est pas vendue plus de cent mille francs, comme j'ai tout lieu de l'espérer, cela me sera facile, et même je pourrai faire faire les réparations sans lésiner; seulement nous serons pris de court pour l'ameublement; mais en nous tenant dans une sage réserve, surtout en allant lentement, nous arriverons, nous serons à la campagne, non à Paris; il y a de si jolies choses à bon marché.
--Donne-moi le soin de l'ameublement, laisse-moi faire comme je voudrai, et, de mon côté, je te laisse toute liberté pour l'acquisition et les réparations: livre-moi la maison, je la meublerai sans beaucoup dépenser.
--Comment?
--Tu verras cela: le beau ne se trouve pas réuni au bon marché dans le neuf; pour l'avoir, il faut attendre des occasions, laisse-moi les chercher.
V
Elle les avait cherchées ces occasions. Elle les avait trouvées.
A partir du jour où l'achat de la maison de Nogent avait été réalisé et où les réparations avaient commencé, madame Fourcy n'avait plus été chez elle.
Où était-elle du matin au soir?
A chercher les occasions qui devaient lui permettre de meubler sa maison de campagne avec goût et aussi avec économie.
Il n'est pas difficile au riche de trouver de belles choses; dix magasins les lui offrent avant qu'il ait parlé: il n'a qu'à choisir et à payer; et encore paye-t-il plus souvent qu'il ne choisit.
Mais quand l'argent ne répond ni aux suggestions du désir ou de la fantaisie, ni aux exigences du goût ou aux besoins du moment, c'est une tout autre affaire.
Il faut chercher.
Il faut remplacer l'argent par le flair et la peine.
Fourcy n'avait donc pas été surpris des fréquentes absences de sa femme; elle était en quête de quelque curiosité, elle travaillait pour les siens comme il travaillait lui-même, cela était tout naturel à ses yeux.
Il est vrai que, comme il n'avait jamais eu le goût de la curiosité ni du bibelot, il aurait mieux aimé qu'au lieu de se donner tant de peine elle se contentât de choses simples et ordinaires qu'on aurait trouvées ou commandées chez les marchands: en meubles chez les ébénistes du faubourg Saint-Antoine, en étoffes dans les magasins de nouveautés; mais il ne lui avait jamais fait d'observations à ce sujet; elle lui avait cédé en consentant à habiter Nogent; n'était-il pas juste qu'il cédât maintenant aux désirs qu'elle pouvait avoir. D'ailleurs pourquoi l'eût-il contrariée, alors surtout que cette question d'ameublement était pour lui de si peu d'importance? La maison, sa vue, sa situation, oui cela le touchait et beaucoup, mais un meuble, une étoile, cela lui était tout à fait indifférent, le plus souvent même il ne remarquait pas les nouvelles acquisitions de sa femme.
Ce qui eût provoqué son attention, c'eût été le prix de ces acquisitions s'il avait été excessif, mais au contraire il avait toujours été d'une extrême modération et tel qu'on ne pouvait être qu'émerveillé de la chance avec laquelle elle avait ces bonnes occasions, et de l'habileté avec laquelle elle en avait profité; mais quoi d'étonnant à cela, ne réussissait-elle pas tout ce qu'elle entreprenait?
Elle avait si bien réussi cette affaire de l'ameublement de leur maison de Nogent, qu'en moins de deux ans cette maison était devenue une sorte de musée de choses curieuses et même précieuses.
Ainsi, dans l'entrée on trouvait une suite de tapisseries flamandes du dix-septième siècle à personnages mythologiques, encadrées de bordures à médaillons représentant des oiseaux, admirables de conservation,--des vases en porcelaine de Chine, de Saxe et de Sèvres;--des tables-consoles avec dessus en mosaïque;--des chaises portugaises, à fond de cuir.
Si les tapisseries de l'entrée étaient superbes, celles du grand salon étaient dignes d'un palais: signées Audran et exécutées aux Gobelins, elles représentaient des scènes tirées d'_Esther_. On sait combien sont rares les tapisseries de ce genre. Mais plus rare encore était le tapis étendu sur le parquet; c'était un tapis d'Orient d'une haute antiquité sans qu'il fût possible de lui attribuer une date certaine, aux couleurs bien éteintes par conséquent, à la laine bien usée et tellement que par places on voyait la trame, mais ce qui en plus de cette vénérable antiquité en faisait le mérite et la curiosité, c'étaient des armoiries dessinées aux quatre angles Comment des armoiries d'un chef féodal se trouvaient-elles sur un tapis fabriqué en Orient, depuis cinq ou six siècles? C'était là une question que ne se posaient point la plupart de ceux qui regardaient ce vieux tapis, mais qui intéressait vivement ceux qui étaient en état de l'étudier.
Dans la salle à manger, ce n'étaient point des tapisseries qui recouvraient les murs, mais des cuirs de Cordoue à fond d'argent et à feuillage d'or, qui formaient une noble décoration que complétaient bien un ancien lustre hollandais en cuivre et des portières en vieux velours de Gênes grenat sur fond bouton d'or. L'escalier qui montait droit au premier étage continuait dignement l'entrée: au bas deux Sirènes de grandeur naturelle, et qui semblaient avoir été sculptées et peintes d'après un modèle de Paul Véronèse, tenaient dans leurs bras des candélabres en verre de Venise: elles reposaient sur des socles en brèche africaine, tandis que des portières et des cantonnières en brocatelle les enveloppaient à demi; de place en place en montant, des fanaux en bois sculpté et doré provenant de quelque ancienne galère, et sur le palier une couple de grands vase Médicis en porcelaine de Sèvres.
Mais cet ameublement n'était pas combiné pour la seule ostentation; dans les appartements où ne pénétraient que les intimes on retrouvait les même choses de choix, collectionnées et disposées avec le même goût artistique.
Dans la chambre du mari et dans celle de la femme, tendue en damas de soie bleue avec lit et meubles Louis XV; dans celles des enfants, dans celles à donner, dans les boudoirs, les cabinets de toilette, la salle de billard, enfin partout c'était le même entassement de beaux meubles et de belles étoffes: tenture, rideaux, lambrequins, tapis, consoles, tables, vitrines pleines d'objets précieux, sièges, porcelaines, faïence, lustres, lampadaires.
Comment avait-on pu se procurer tout cela?
C'était la question que se posaient ceux qui visitaient ce curieux musée.
Comment la femme d'un employé de banque, si gros que fussent les appointements de cet employé, avait-elle pu acheter ces richesses artistiques?
C'était une autre question que se posaient ceux qui connaissaient la situation et les ressources de Fourcy.
Mais pour Fourcy lui-même, il ne se posait ni celle-ci ni celle-là: sa femme avait autant de chance que d'habileté, voilà tout; et ce tout était aussi simple que naturel: n'y a-t-il pas des gens qui ne font que de bonnes affaires quand d'autres n'en font que de mauvaises? Il voyait cela chaque jour autour de lui; sa femme était au nombre de ceux qui n'en font que de bonnes; pour qu'il s'étonnât il eût fallu que c'eût été le contraire qui se fût produit, et dans ce cas il ne l'eût très probablement pas cru: sa femme ne pas faire mieux que les autres en toutes choses, allons donc! c'était impossible.
Pour ceux qui ne partageaient pas cette confiance maritale, la question était restée posée et bien souvent elle avait été agitée sans qu'on arrivât jamais à se mettre d'accord sur une réponse satisfaisante.
--Fourcy n'a pas de fortune, n'est-ce pas?
--Il a ses appointements.
--Qu'il gagne trente mille francs, quarante mille francs si vous voulez, ce n'est pas avec cela qu'il peut faire face à ses dépenses: deux maisons, une à Paris, l'autre à la campagne; les toilettes de madame qui sans être ruineuses sont toujours élégantes et fraîches, l'éducation et l'entretien des enfants, la vie de tous les jours qui sans être follement dispendieuse chez eux est large cependant, tout cela prélevé que reste-il pour l'achat de ce mobilier?
--On m'a dit que le tapis du salon qui est tout usé...
--Celui qui a des armoiries aux quatre coins?
--Justement, on m'a dit qu'il valait plus de vingt mille francs.
--Valait... c'est un mot; mais ce qu'il a coûté, c'est une autre affaire.
--En tous cas, c'est une idée singulière, vous en conviendrez, d'avoir sur un meuble qui vous appartient des armoiries qui ne sont pas à soi.
--Les Fourcy n'ont pas d'armoiries, que je sache.
--Alors, pourquoi achètent-ils des tapis armoriés?
--Et la tapisserie des Gobelins?
--Et la tenture en cuir de la salle à manger?
--Et les statues en bois de l'escalier, celles qui tiennent un candélabre?
--On m'a dit qu'il y en avait du même genre chez un marchand de la rue Bonaparte qui valent dix mille francs.
--Pourquoi madame Fourcy ne veut-elle jamais indiquer ses marchands?
--Elle a peur qu'on lui souffle ses occasions.
--Croyez-vous à ces occasions?
--Et vous?
--J'ai entendu les mettre en doute.
--Eh bien, alors?
--Alors elles seraient encore meilleures que madame Fourcy ne le dit: ce qu'on ne paye pas du tout, coûtant encore moins cher que ce qu'on paye bon marché.
--Est-ce possible?
--Je n'en sais rien; c'est ce que j'ai entendu dire par des gens qui, ne pouvant pas s'expliquer autrement cette acquisition de meubles de grand prix, supposent qu'il n'y a pas acquisition, mais donation.
--C'est invraisemblable.
--Elle est assez belle encore pour qu'on fasse des folies pour elle.
--Ce n'est pas cela que je veux dire, je proteste seulement contre la supposition qu'une femme comme madame Fourcy, une honnête femme, qui a le meilleur des maris, qui aime ses enfants, peut faire le métier d'une cocotte.
--Protestez, c'est très bien, mais alors expliquez.
--Quel serait cet amant généreux?
--Il y en aurait plusieurs.
--Qui?
--On nomme le père Ladret.
--Allons, un bonhomme de soixante-douze ans, un phoque, aussi laid que grossier.
--Tout ce que vous voudrez, mais assez riche pour se passer toutes ses fantaisies et ne pas compter.
--Eh bien, pour moi je n'admettrai jamais cela; je crois madame Fourcy une honnête femme, je crois qu'elle aime son mari qui l'adore, et je crois qu'elle a le respect de ses enfants.
--Alors comment expliquez-vous ses dépenses?
--Par des spéculations heureuses; puisqu'on cherche des raisons coupables pour expliquer sa liaison avec le vieux Ladret, pourquoi n'en cherche-t-on pas d'honnêtes pour expliquer son intimité avec La Parisière qui est à la Bourse et qui peut tout aussi bien faire les affaires de madame Fourcy qu'il fait celles d'autres personnes?
--S'il en est ainsi, pourquoi ne le dit-elle pas?
--Parce que Fourcy ne lui permettra certes pas de jouer à la Bourse.
--C'est une explication, j'en conviens, mais Ladret aussi en est une; laquelle est bonne? la question reste posée.
--Pas pour moi.
VI
Fourcy aurait voulu aussitôt après le départ de M. Charlemont, courir à Nogent, car il n'y avait de joie complète pour lui que celle qu'il partageait avec sa femme; comme elle allait être heureuse! comme elle allait être fière de lui! ce n'était pas seulement leur fortune qui était assurée, c'était encore celle de leurs enfants. Lucien serait un jour l'associé de Robert; et si le marquis Collio avait pu hésiter à épouser la fille d'un employé, il n'hésiterait certes plus, maintenant que cet employé était l'associé de la maison Charlemont, le successeur officiel du grand Charlemont; c'était aussi une noblesse, celle-là.
Mais précisément parce qu'il ne devait pas venir le lendemain à son bureau, il avait des affaires importantes à préparer ou à régler qui le retinrent à Paris, et il ne put partir que par le train de cinq heures et demie, ce qui ne lui faisait qu'une heure d'avance sur son arrivée de chaque jour.
Enfin c'était toujours une avance, c'est-à-dire une surprise.
Au lieu que sa femme vînt au-devant de lui comme tous les soirs, il allait la surprendre.
Et il se faisait une fête de cette surprise comme un amoureux de vingt ans.
Ce fut à pas pressés qu'il monta la grande rue de Nogent et en courant presque qu'il traversa son jardin: personne sur la terrasse devant la maison, personne dans le vestibule; sans doute sa femme était dans un petit salon de travail où elle se tenait ordinairement; il y entra sur la pointe des pieds.
Mais elle n'était pas dans ce salon; alors comme il avait vu dans le vestibule son ombrelle et son chapeau de jardin, il conclut de là qu'elle devait être dans sa chambre et il monta au premier étage.
Il trouva la porte de cette chambre fermée au verrou, ce qui l'étonna, car ce n'était point l'habitude de sa femme de s'enfermer chez elle, et ce qui le contraria, car sa surprise allait être manquée, puisque, pour se faire ouvrir, il était obligé de frapper et de se nommer.
Ce fut au bout de quelques instants seulement que la porte lui fut ouverte.
--Déjà! s'écria madame Fourcy.
Déjà.
Mais il ne releva pas ce mot.
--Tu t'enfermes donc? dit-il, en regardant sa femme qui paraissait légèrement émue.
--Tu vois, quelquefois.
Il était entré et il avait refermé la porte; sur une table recouverte d'un tapis en damas bleu, une tache rouge attira son attention: c'étaient des écrins en maroquin qui faisaient éclater cette tache rouge au milieu du bleu; l'un des écrins était tout neuf et sortait bien manifestement des mains du gainier.
--C'était pour cela que tu t'étais enfermée? demanda-t-il.
--Justement; je mettais ces bijoux en état pour demain.
--Alors pourquoi t'enfermer?
--Pour qu'on ne me dérange pas, voilà tout; tu penses bien que je n'avais pas peur d'être volée.
--Est-ce que cet écrin n'est pas neuf? dit-il en prenant celui qui paraissait n'avoir pas encore été touché.
--Tout neuf, je l'ai acheté hier avec le bracelet qu'il renferme, regarde.
Elle lui prit l'écrin des mains et l'ouvrant, elle le lui montra de loin en l'inclinant tantôt à droite, tantôt à gauche, en avant ou en arrière: sur le cercle en or se détachait une grosse émeraude entourée de diamants avec, çà et là, d'autres diamants plus gros qui suivaient le contour du bracelet.
--Vois comme l'émeraude est belle, dit-elle, d'un vert pur, comme les diamants brillent! Qui se douterait que tout cela est faux et coûte quelques centaines de francs?
--Pas moi à coup sûr; mais il est vrai que je n'y connais rien; pourquoi as-tu acheté cela?
--Pour compléter ma parure, et puis aussi parce que j'aime les pierreries et les bijoux; c'est une faiblesse, une niaiserie, tout ce que tu voudras, j'en conviens, mais enfin je les aime et ne pouvant pas satisfaire ma passion avec la réalité, je la trompe au moins avec l'illusion. Ne me gronde pas.
Il s'approcha d'elle et la prenant dans ses deux bras il la serra fortement sur sa poitrine en l'embrassant:
--Moi, te gronder, ma chère Geneviève, moi qui voudrais voir toujours un sourire dans tes beaux yeux. Si je t'ai demandé: «pourquoi as-tu acheté cela?» c'est simplement parce que je ne veux plus que tu portes des bijoux faux.
--Je ne demanderais pas mieux que d'en porter de vrais.
--Cela m'humilie autant que cela me peine de voir qu'une femme comme toi, avec ta beauté, avec ta supériorité, en est réduite à se parer de bijoux faux, tandis que les plus beaux, les plus vrais, seraient à peine dignes de toi: aussi tu vas me faire le plaisir de te débarrasser de tous ceux-là.
--Comment!
--Je ne veux plus que tu en portes des faux, mais comme d'autre part je ne veux pas contrarier tes goûts et que moi-même je trouve que les bijoux te vont admirablement, je serai heureux de t'en donner des vrais.
Ce fut elle à son tour qui le prit dans ses bras et l'embrassa.
--Mon bon Jacques!
--Tu es contente.
--Je suis heureuse de ton intention et je te remercie avec un coeur ému de ta bonté et de ta tendresse; mais je ne veux pas te permettre de réaliser cette intention, je ne veux pas que tu te ruines à m'acheter des diamants.
--Je ne me ruinerai pas.
--Je ne veux pas que tu dépenses ton argent, celui de nos enfants pour satisfaire mes caprices: est-ce qu'un mari doit se ruiner pour sa femme?
--Mais quand ce mari est le plus épris, le plus passionné des amants?
--Il se contente d'être aimé pour son amour: qu'importe que mes bijoux soient faux si tout le monde croit qu'ils sont vrais?
--Mais moi je sais qu'ils sont faux et cela suffit; je ne veux pas que chez une femme comme toi, qui est l'honnêteté et la droiture en personne, il y ait un mensonge quel qu'il soit.
--Eh bien moi, je ne veux pas que tu me fasses un pareil cadeau: il me semble que cette honnêteté dont tu parles s'amoindrirait, si elle acceptait un cadeau qui entraînerait une si grosse dépense; je sens bien que tu aurais plaisir à me le faire, mais moi j'aurais honte à l'accepter de toi; n'en parlons donc plus, et laisse-moi porter ces bijoux qui me suffisent et me contentent; c'est entendu, n'est-ce pas?
Et elle lui tendit la main.
--Tu sais, n'en parlons plus, je ne veux pas que tu en parles.
--Veux-tu au moins me permettre de te dire que tu es la meilleure des femmes?
--Cela oui, tant que tu voudras; je veux même bien que tu laisses librement couler cette larme attendrie que tu retiens dans ta paupière et qui vaut mieux pour moi que tous les diamants du monde.
Puis tout de suite, comme si elle voulait couper court à cette émotion:
--Mais tu as donc gagné aujourd'hui des millions? dit-elle en riant.
--Justement.
--Et tu ne le dis pas! fit-elle en riant d'un air moqueur.
--C'est ta faute; j'arrivais empressé de partager avec toi cette bonne nouvelle, et c'est même ce qui m'a fait avancer mon retour, quand cet incident de tes bijoux, se jetant entre nous, m'a empêché de te parler de ce que j'avais tant de hâte à te dire.
--C'est donc sérieux?
--Comment! si c'est sérieux: à partir de janvier prochain M. Charlemont me donne une part dans les bénéfices de la maison.
Il avait prononcé ces quelques mots lentement, d'un air triomphant.
--Enfin, dit-elle, il te rend donc justice?
Il resta un moment interdit.
--Eh quoi, dit-il enfin, c'est ainsi que tu accueilles cette nouvelle que j'étais si heureux de t'apporter!
--Vas-tu t'imaginer que je ne suis pas heureuse de l'apprendre? mais il y a si longtemps que je l'attends que ma joie ne peut pas être aujourd'hui ce qu'elle eût été il y a cinq ans, il y a dix ans; tu as cinquante-six ans, moi j'en ai trente-cinq, quand jouirons-nous de la fortune que tu vas mettre dix ans encore à gagner?
--Nos enfants en jouiront.
--Mais nous? Ah! que n'est-elle venue plus tôt!
Ce fut avec violence qu'elle lança ces derniers mots, avec un accent désespéré où il y avait autant de rage que de douleur.
--As-tu manqué de quelque chose pendant ces dix ans?
Elle le regarda longuement et secouant la tête:
--J'ai manqué de confiance en l'avenir, j'ai manqué de sécurité: en te voyant refuser si obstinément de faire des affaires, comme tu en avais la facilité, j'ai cru que la fortune ne viendrait jamais et que notre existence à tous se traînerait dans la médiocrité... et si tu venais à mourir, la mienne et celle de nos enfants dans la misère! Dieu merci pour toi, tu n'as pas été sous l'obsession de cette horrible pensée; mais ne pensons plus à cela, d'autant plus que regrets et remords sont inutiles maintenant.
--Comment des regrets et des remords! Que veux-tu dire?
--Rien... rien, si ce n'est que j'ai eu tort de te tourmenter pendant ces dix dernières années et de te pousser à faire des affaires.
--Ne parle donc pas de remords à propos de cela; ton intention était bonne, et si je n'ai pas cédé à tes suggestions, je ne t'en ai jamais voulu de ce que tu me les adressais pressantes et fréquentes; je comprenais le sentiment qui te les inspirait; au reste, tu vois maintenant qu'en ne prenant les choses qu'au point de vue de nos intérêts, j'ai eu raison de te résister; si j'avais fait des affaires, si j'avais gagné de l'argent, M. Charlemont ne m'aurait jamais fait sa proposition, c'est cette médiocrité justement qui l'a décidé.
--Dis la comparaison entre la médiocrité de celui qui faisait tout, et l'opulence de celui qui ne faisait rien: et quelle part te donne-il?
--Cela n'a pas été décidé, mais le principe est posé, et c'est là l'essentiel; je pense donc qu'en voyant M. Charlemont, tu n'hésiteras pas à lui montrer ta satisfaction.. et ta reconnaissance, au moins pour Lucien qui sera un jour l'associé du fils comme je suis celui du père; il vient dîner demain avec nous.
Cette grande nouvelle si importante pour Fourcy ne parut pas jeter madame Fourcy dans une extase de joie.
--Ah! dit-elle simplement.
Et ce fut tout.
Fourcy resta pendant quelques instants à la regarder tout étonné, mais il ne se permit pas d'observation; il savait que sa femme n'avait jamais aimé M. Charlemont, son coeur ulcéré par dix années d'attente ne pouvait changer tout à coup; cela viendrait plus tard sûrement elle lui rendrait justice; il était tranquille.
--Où est Marcelle? demanda-t-il; elle aussi doit apprendre cette nouvelle, qui peut avoir une influence décisive sur son avenir.
--Dans le jardin; va la lui apprendre toi-même.
--Viens avec moi.
--Il est juste de te laisser ce plaisir, va.
VII
Il croyait trouver sa fille à la place qu'elle occupait le plus souvent dans le jardin, sous un beau tulipier, dont les longues branches qui n'avaient jamais été coupées retombaient sur le gazon et formaient une voûte de verdure impénétrable aux rayons du soleil aussi bien qu'à la pluie: elle affectionnait cette place autant pour la fraîcheur qu'on y trouvait toute la journée, que pour les perspectives qui se déroulaient de là sur le cours de la Marne et les horizons lointains.
Mais elle n'était pas là; au moment où il allait se mettre à sa recherche, deux détonations qui retentirent presque en même temps lui apprirent qu'elle était au tir, avec Robert Charlemont sans doute.
Il se dirigea donc du côté d'où étaient parties ces détonations et au bout d'une allée de tilleuls, à l'endroit où cette allée finit à un mur, il les aperçut tous les deux, sa fille et Robert; ils lui tournaient le dos et Robert tenait dans ses mains une petite carabine qu'il était en train de charger; ils faisaient face à une plaque noir en fer appliquée contre le mur et sur laquelle se détachait la blancheur de deux cartons.
Au bruit de ses pas sur le gravier de l'allée, ils tournèrent la tête et aussitôt Marcelle vint au devant de lui en courant et en criant:
--C'est père, quel bonheur!
Alors il s'arrêta pour la regarder venir, pour l'admirer avec ses yeux de père, et de fait, elle était réellement charmante dans sa robe blanche légère que soulevait derrière elle la rapidité de sa course, et les frisons de ses cheveux blonds flottant au vent, arrivant les bras entr'ouverts, les lèvres souriantes de tendresse, le regard joyeusement ému; en tout des pieds à la tête une belle jeune fille de dix-huit ans, aussi gracieuse que jolie.
Elle jeta ses deux bras autour du cou de son père et se haussant sur la pointe des pieds, elle l'embrassa sur les deux joues de deux gros baisers qui sonnèrent.
--Est-ce gentil, dit-elle en se pendant à son bras, de venir nous faire cette bonne surprise; puisque te voilà, tu vas tirer quelques balles avec nous; tu donneras une leçon à M. Robert; lui qui tire si bien d'ordinaire, il en a joliment besoin aujourd'hui.
Pendant ce temps, Robert Charlemont s'était avancé à son tour, mais lentement, comme à regret, ou comme s'il était retenu, et ç'avait été aussi avec une sorte de contrainte qu'il avait pris et serré la main que Fourcy lui tendait dans un mouvement affectueux.