Une femme d'argent

Chapter 2

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--Très souvent, surtout en ces derniers temps, car je vous avoue que j'ai cherché à l'attirer à Nogent, et, grâce à sa camaraderie avec Lucien, j'ai réussi; depuis huit jours, il est à la maison et, comme j'ai donné un congé de quinze jours à Lucien, ils restent tous les deux à se promener aux environs, à pêcher, à faire du canotage.

--Je suis enchanté de cela, Robert a tout à gagner avec Lucien, car ton fils est un brave garçon, il est digne de toi.

La figure de Fourcy s'épanouit, non pour le compliment qui lui était adressé, mais pour celui qui était fait à son fils, dont il était fier; mais ce sourire de bonheur et d'orgueil paternel ne fut qu'un éclair, son front se contracta et son regard s'obscurcit; évidemment il était sous le coup d'une préoccupation pénible.

--Je dois vous expliquer, dit-il, pourquoi j'ai tenu si vivement à attirer Robert dans mon intérieur et à l'y retenir.

--N'est-ce pas tout naturel? ton fils et le mien ont fait leurs classes ensemble, ils sont camarades.

--Cette raison ne m'eût pas déterminé si je n'en avais pas eu d'autres d'un ordre plus élevé, car, par sa position, son nom, sa fortune, Robert doit vivre dans un autre monde que le nôtre.

--Quelles raisons? Tu m'inquiètes, parle.

Mais, avant de parler, Fourcy chercha un dossier, et, l'ayant trouvé, il prit une feuille de papier dont un des côtés était occupé par une colonne de chiffres et il la présenta à M. Charlemont:

--Voici le relevé des sommes qui ont été payées depuis trois mois pour le compte de Robert; vous voyez le total.

--Bigre!

--Ce n'est pas seulement le total qui est grave, c'est aussi le détail des sommes payées: Haupois-Daguillon, orfèvre, 5,400 francs; Damain, joaillier, 17,000 francs, et les autres, que vous pouvez voir en suivant; évidemment ce ne sont pas là des dépenses excusables ou tout au moins justifiables chez un jeune nomme de dix-neuf ans.

--D'autant mieux qu'on ne lui connaît pas de maîtresse en titre.

--J'ai dû croire cependant qu'il en avait une, car il n'est pas probable qu'il achète des bijoux pour lui-même, et il n'est pas probable non plus que ce soit pour ses dépenses personnelles qu'il ait eu recours aux usuriers et particulièrement à Carbans qui a ruiné tant de jeunes gens: Carbans a d'autant plus facilement prêté qu'il sait que dans deux ans Robert sera mis en possession de son héritage maternel.

--Et que doit-il à Carbans?

--Je n'en sais rien, mais le certain, c'est qu'il est entre les mains de ce coquin; ce sera à voir au moment de le tirer de là; pour le présent, en vous attendant, j'ai fait le possible pour l'arracher à la vie de Paris et l'attirer à Nogent.

--Et tu dis qu'il est resté chez toi?

--Depuis huit jours.

--Sans venir à Paris?

--Sans venir à Paris.

--Voilà vraiment qui ne s'explique que si sa maîtresse est elle-même absente de Paris en ce moment; car il est évident que c'est cette maîtresse qui lui fait faire ces dépenses et ces dettes. Maintenant, quelle est cette femme, voilà l'inquiétant. Il est certain que si c'était une femme en vue, une femme de théâtre ou une cocotte, on connaîtrait leur liaison: une de ces femmes n'a pas Robert Charlemont, unique héritier de la maison Charlemont, pour amant, même en second ou en troisième, sans que cela se sache. S'il en était ainsi, il n'y aurait pas à s'en tourmenter, même quand elle l'entraînerait à quelque folie, c'est-à-dire à de grosses dépenses; on guérit de cette folie-là ou tout au moins on en change, ce qui est un genre de guérison. Non, ce qui m'inquiète, c'est de penser que la femme que nous cherchons est une femme du monde, ce qu'on appelle une honnête femme. Et ce compte d'argent dépensé par Robert, montre comment elle entend et pratique l'honnêteté.

--C'est impossible.

--Impossible à admettre pour toi, mais non pas impossible dans la réalité; ce genre de femme se rencontre, je ne dis point à chaque pas, mais encore très souvent, crois-en l'expérience d'un homme qui connaît le monde et la vie; c'est là la femme que je crains, car, avec une nature comme Robert, elle peut exercer une influence désastreuse. Il ne faut pas s'y tromper, Robert est une nature féminine, capable de grandes choses ou de très vilaines choses, selon qu'il sera poussé dans un sens ou dans un autre. Par certains côtés, il tient de sa mère; mais sa mère a été la meilleure des femmes, la plus tendre et la plus digne; tandis que je ne sais pas ce qu'il sera; il y a en lui des coins sombres et mystérieux qui ne m'ont jamais rien dit de bon. Ah! si j'avais pu m'occuper de son enfance! Mais était-ce possible avec ma vie? Si j'avais pu surveiller sa jeunesse! En tous cas, il faut, pour le moment, que nous cherchions quelle est cette femme, sa maîtresse, et que nous ne le laissions pas aller plus loin dans la voie où elle l'a amené et où elle le pousse. Tu m'aideras.

Ce n'était point l'habitude de M. Charlemont de parler si longuement et sur ce ton; il fallait vraiment que ce que Fourcy lui avait dit et le compte qu'il lui avait montré l'eût ému plus profondément qu'il ne se laissait ordinairement toucher.

Mais il ne resta pas sous cette impression, car il avait horreur de ce qui le troublait ou l'affectait péniblement, et il cherchait toujours à s'en débarrasser aussi vite que possible.

--Et chez toi comment vont les choses? dit-il en homme qui veut changer le sujet de l'entretien; tu es toujours content de Lucien et de Marcelle?

--Aussi content que peut l'être le père le plus exigeant. Pour le travail et pour tout, Lucien m'a satisfait pleinement; depuis un an bientôt qu'il est dans cette maison, on n'a pas eu un reproche à lui adresser; et je ne l'ai pas traité avec l'indulgence d'un père faible, croyez-le-bien.

--Tu vois donc que j'ai eu bien raison de combattre ton idée d'École polytechnique.

--Ce n'était pas mon idée, c'était celle de Lucien, et c'était parce que je voyais en lui une sorte de vocation pour la science que j'avais scrupule de la contrarier.

--La vocation de ne rien faire, je comprends cela, mais la vocation du travail, du travail ingrat, du travail pour le travail lui-même, c'est trop naïf; où l'Ecole polytechnique aurait-elle conduit Lucien? à mourir de faim dans quelque fonction honorable. Je le veux bien, mais misérable; heureusement que madame Fourcy, qui est un esprit pratique, a compris cela et tandis que je te faisais de l'opposition de mon côté, elle t'en faisait du sien, de sorte que nous l'avons emporté; voilà Lucien dans la maison: il y fera son chemin comme tu y as fait le tien, et il sera pour Robert ce que tu as été pour moi: nous y trouverons tous notre compte. Lucien ne se plaint pas?

--Certes non.

--Voilà ce que c'est que la vocation; à douze ans, on a la vocation de la marine pour Robinson; à quinze ans on a celle de l'École polytechnique pour le manteau et l'épée; mais à vingt, un peu plus tôt, un peu plus tard, on commence à comprendre qu'il n'y a qu'une chose dans la vie: gagner de l'argent, et que la plus belle profession est celle qui nous en fait gagner davantage et le plus vite possible.

--Ce n'est pas à ce point de vue que Lucien se place.

--Je pense bien, mais il est en bon chemin, il y arrivera; je suis tranquille pour lui; et Marcelle? son mariage?

--Les choses en sont toujours au même point.

--C'est étrange; comment votre marquis italien ne met-il pas plus d'empressement à épouser une belle fille telle que la tienne?

--Rien ne presse, Marcelle n'a que dix-huit ans, et sa mère aussi bien que moi nous désirons ne pas la marier trop jeune; pour mon compte, j'aurais voulu ne pas la marier avant qu'elle eût atteint la vingtième année; c'était une date que je m'étais fixée, non par égoïsme paternel, non pour l'avoir plus longtemps à moi, bien que je l'aime tendrement, vous le savez, et que la pensée d'une séparation me soit cruelle, mais pour elle, dans son intérêt; aussi ai-je vu avec chagrin le marquis Collio la rechercher, en même temps que j'ai vu avec regret Marcelle se montrer sensible aux attentions du marquis. Maintenant le marquis ne parle pas de mariage et ne m'adresse point une demande formelle, c'est tant mieux; ma femme et moi nous sommes heureux de gagner du temps; nous ne voyons aucun inconvénient à ce que le marquis fasse longuement sa cour; nous apprenons ainsi à le mieux connaître; c'est un charmant garçon; chevaleresque, plein de délicatesse, aussi noble par les sentiments et le caractère que par la naissance.

--Riche?

--En biens fonds, oui, je le crois, mais ses biens sont grevés de dettes, c'est cette situation embarrassée qui lui a été léguée par sa famille, mais qu'il n'a pas faite, qui l'a décidé à embrasser la carrière militaire.

--Capitaine et attaché militaire à l'ambassade d'Italie, ce n'est peut-être pas un moyen pratique de payer ces dettes.

--En ce moment non, mais plus tard; et puis en tous cas cela vaut mieux que de traîner une vie inoccupée dans un château du Milanais; on lui reconnaît un bel avenir.

--Enfin il vous plaît.

--Il plaît beaucoup à ma femme, et il ne déplaît point à Marcelle; pour moi, j'avoue que j'aimerais mieux pour gendre un Français qui ne serait pas soldat, mais je ne contrarierai pas le goût de ma fille, si je vois qu'elle doit être malheureuse en ne devenant pas la femme d'Evangelista.

--Ah! il se nomme Evangelista?

--Evangelista _marchese_ Collio; il est le dernier représentant d'une grande famille du Milanais; mais vous pensez bien que ce n'est pas là ce qui me touche, je n'ai pas d'ambition nobiliaire; je ne veux que le bonheur de ma fille.

--Le bonheur des siens, parbleu!

--Mon Dieu oui, est-il rien de plus doux que de rendre heureux ceux qu'on aime? A ce propos, je dois vous prévenir que je ne viendrai pas demain à Paris, de façon à ce que nous nous entendions aujourd'hui sur les recommandations que vous pouvez avoir à me faire.

--Moi des recommandations à te faire, mon cher Fourcy, vraiment ce serait bien drôle.

--C'est l'anniversaire de notre mariage, et pour nous c'est la grande fête de la famille; nous célébrerons demain cette fête après vingt ans de mariage, avec autant de joie que nous l'avons célébrée après notre première année, et même avec un bonheur plus complet encore, puisque nos enfants s'associeront à nous.

--Sais-tu que tu es un homme unique au monde, mon brave Jacques; ce que je n'ai jamais rencontré: pleinement heureux et digne de son bonheur; je t'admire encore plus que je ne t'envie; j'admire ton existence entre une femme que tu aimes comme si tu avais vingt ans et des enfants qui sont aussi bons que charmants; j'admire la sagesse de ta vie et la modération de ton caractère; et cela je peux dire que je l'envie autant que je l'admire.

Puis tout à coup, changeant de ton, comme s'il obéissait à une pensée qui venait de se présenter à son esprit;

--Et en quoi consiste cette fête d'anniversaire? demanda-t-il.

--Le matin un landau viendra nous prendre à Nogent et nous conduira au restaurant Gillet, à l'entrée du bois de Boulogne; c'est là que s'est fait notre dîner de noces quand je n'étais encore que caissier, et nous allons y déjeuner une fois tous les ans, ma femme, nos deux enfants et moi ce jour même de notre anniversaire; c'est par là que commence notre fête, puis ensuite nous faisons une promenade en voiture dans le bois et autour du lac comme nous en avons fait une le jour de notre mariage, nous passons aux endroits où nous avons passé; c'est un pèlerinage. «Te souviens-tu?» et nous remontons de vingt ans en arrière.

--Si on pouvait y rester.

--Nous n'y tenons pas; notre présent est aussi heureux que l'a été notre passé et pour moi ma femme a toujours les seize ans qu'elle avait à l'époque de notre mariage. Notre promenade faite, nous rentrons grand train à la maison pour recevoir nos amis qui viennent nous apporter leurs compliments et dîner avec nous.

--Alors, la table est complète?

--Avec toutes ses rallonges, oui, cependant nous n'avons que nos amis intimes auxquels se joindront cette année votre fils puisqu'il est notre hôte, et aussi le marquis Collio.

--De sorte que si je te demandais une place à cette table, il serait impossible de me la trouver.

--Vous, monsieur Amédée!

--Et pourquoi pas?

Fourcy était manifestement sous le coup d'une profonde émotion, d'un trouble de joie; il attendit quelques secondes avant de répondre:

--Parce qu'il est des faveurs qu'on désire vivement, dit-il enfin d'une voix vibrante, mais que précisément pour cela on n'ose pas solliciter.

--Laisse-moi te dire, mon bon Jacques, que tu me traites beaucoup trop cérémonieusement. Pourquoi ne m'as-tu jamais invité chez toi? Tu vas me répondre: «Pourquoi n'êtes-vous jamais venu?» Et tu auras raison, au moins jusqu'à un certain point. Mais comment veux-tu que dans le tourbillon qui m'emporte j'aie le temps de faire ce que je désire? Je vais où la fantaisie de l'heure présente m'entraîne et jamais où j'avais décidé la veille d'aller. Voilà comment jusqu'à présent je n'ai jamais pu te faire ma visite à Nogent. Maintenant qu'une bonne occasion se présente, je la saisis au passage, et si tu veux de moi, demain je serai ton convive, avec tes autres amis.

Fourcy se leva vivement et venant à M. Charlemont, il lui prit les deux mains qu'il serra avec effusion.

--Ne suis-je pas ton plus vieil ami, dit M. Charlemont, et ne devrais-tu pas agir avec moi sans cette réserve et cette discrétion que tu apportes dans nos relations, comme si tu étais encore le petit Jacques; ne sommes-nous pas associés?

Puis, s'arrêtant sur ce mot, mais pour reprendre aussitôt:

--Puisque ce mot est prononcé entre nous, je te préviens que mon intention est que désormais il soit une réalité; si cette maison a repris un peu de son ancienne prospérité, c'est à toi qu'elle le doit, car entre mes mains elle aurait fini par s'effondrer. Il est juste que celui qui l'a relevée et qui la soutient participe aux bénéfices qu'elle donne. A partir du 1er janvier prochain tu auras donc une part dans les bénéfices qu'elle produit, et cela dans une proportion que nous discuterons et que nous arrêterons ensemble. Pour aujourd'hui je n'ai voulu que poser le principe.

L'émotion de Fourcy était si vive qu'elle l'empêcha de trouver des paroles pour traduire ce qui se passait en lui: l'associé de la maison Charlemont, lui le petit Jacques, le fils du garçon de bureau!

M. Charlemont s'était levé et au moment où Fourcy allait enfin pouvoir exprimer ses sentiments de reconnaissance et de joie il lui coupa la parole:

--A demain, dit-il.

--Mais, monsieur, vous me laisserez bien...

--Rien, dit-il, à demain, je suis pressé.

Et il partit sans rien vouloir entendre, marchant gaillardement en chantonnant.

IV

C'était après la guerre que Fourcy avait acheté sa maison de Nogent.

En se promenant un dimanche avec sa femme et ses deux jeunes enfants, pour visiter les positions occupées par les armées et se rendre compte par les yeux des combats dont ils avaient lu ou entendu les récits, ils étaient entrés dans une propriété où l'on avait établi une batterie.

C'était dans la grande rue: au milieu des maisons, ils avaient trouvé une allée ouverte entre deux murs garnis de lierre du haut en bas, et en la suivant, ils étaient arrivés sur une pelouse qui s'étalait entre des communs et une grande maison de belle apparence, sans trop savoir où ils allaient, et surtout sans se douter de la vue qu'ils allaient rencontrer là: à leurs pieds, ils avaient la Marne, dont le cours, gracieusement arrondi, était dessiné par une double ligne d'arbres, qui, çà et là, au caprice des branches et du feuillage, ouvrait des perspectives changeantes sur les eaux miroitantes de la rivière: à leur gauche le viaduc du chemin de fer passant à travers les cimes des peupliers; à leur droite, le village de Joinville se profilant nettement sur le ciel: enfin en face d'eux, au delà des prairies, les coteaux qui montent doucement pour aller finir d'un côté à Noisy et de l'autre à Chennevières, se perdant dans des profondeurs vaporeuses.

On était au printemps et il faisait une de ces journées de bonne chaleur et de lumière gaie où l'on se sent heureux de vivre; après être restés enfermés pendant huit mois privés d'air et de verdure, cette sortie dans la campagne avec un horizon où les yeux s'enfonçaient librement, était une griserie pour eux.

Tandis que le mari et la femme, assis sur un arbre abattu dans les herbes, regardaient le panorama qui se déroulait devant leurs yeux, les enfants jouaient dans le jardin à escalader à quatre pattes les épaulements de la batterie ou à courir à travers les gazons coupés d'ornières, creusées par les caissons et les prolonges.

Élevée au milieu d'une pelouse à l'un des angles de la maison, celui-là même d'où la vue s'étendait librement sur les coteaux opposés, cette batterie avait naturellement attiré les obus prussiens, dont quelques-uns avaient atteint la pauvre maison, éventrant la toiture et déchirant sa façade.

Comme il n'y avait rien à prendre dans cette maison abandonnée et pillée plusieurs fois, elle était ouverte à tous venants sans qu'il y eût là un jardinier ou un concierge pour la garder; cependant elle était à l'intérieur moins dévastée que bien d'autres, et cela précisément parce qu'elle avait été exposée au bombardement, les obus allemands lui ayant été plus cléments que ne l'eussent été les francs tireurs ou les mobiles s'ils l'avaient occupée. Ainsi, les portes, les lambris, les parquets n'étaient point brûlés, les marbres des cheminées n'étaient point tailladés à coups de sabre, les glaces n'étaient point percées de trous de balles et les pièces où n'avaient point pénétré les éclats d'obus étaient à peu près intactes.

Justement ces lambris et ces cheminées étaient fort jolis, car la maison datait de la fin du dix-huitième siècle, et tout ce qui était décoration avait été traité dans le goût de l'époque; il y avait là des chambranles, des moulures, des dessus de porte en marbre et en bois qui étaient des oeuvres d'art charmantes.

La visite de M. et madame Fourcy avait été longue, non pas que Fourcy prêtât grande attention à ces sculptures,--il ne connaissait rien aux oeuvres d'art; non pas que madame Fourcy se donnât la peine de les admirer--elle ne s'intéressait ordinairement qu'aux choses qui lui appartenaient ou dont elle pouvait tirer parti, mais parce que la maison était vaste, distribuée en pièces nombreuses avec de petits cabinets, des coins et des recoins, et aussi parce qu'ils éprouvaient un certain plaisir, dont ils ne se rendaient pas bien compte, à se promener dans ces appartements sonores où retentissait le bruit de leurs pas et de leurs voix.

Enfin, ils étaient sortis; alors l'idée leur était venue de parcourir les jardins dont ils n'avaient vu que l'ensemble; ils étaient assez étendus, ces jardins, et divisés en deux parties: l'une, la plus voisine de la maison, dessinée en pelouse et en bosquets, avec des allées de vieux arbres; l'autre, inclinée vers la rivière, partagée en carrés réguliers et en plates-bandes de potager avec des arbres fruitiers en ce moment blancs de fleurs.

Lorsqu'ils étaient arrivés à l'extrémité de ce potager ils avaient trouvé une vieille femme à genoux dans un carré et coupant avec une faucille un gros paquet d'herbes, et cela non pour nettoyer ce jardin abandonné, mais pour en nourrir sa vache.

--C'est-y que vous voudriez acheter la propriété? avait demandé la vieille en les regardant curieusement.

--Elle est donc à vendre?

--Elle y est et elle n'y est pas; c'est-à-dire que la propriétaire voudrait bien la garder, mais elle n'aura jamais les moyens de la remettre en état; pour lors il faudra bien qu'elle la vende.

Ils n'avaient pas continué la conversation et quittant le village ils étaient descendus au bord de la rivière qu'ils avaient longée; Fourcy ne parlant pas et paraîssant réfléchir.

Tout à coup il s'était arrêté et se tournant vers sa femme:

--Si nous l'achetions.

--Acheter quoi?

--La maison.

Et montrant la façade qu'on apercevait à travers les branches:

--Regarde donc comme elle a bon air et dans quelle admirable situation elle se trouve.

--Acheter une maison à Nogent, quelle idée!

--Et pourquoi acheter une maison à Nogent est-il une plus mauvaise idée qu'en acheter une à Saint-Cloud?

--Parce que Saint-Cloud est autrement habité.

Il n'avait point répliqué, mais le lendemain soir au dîner il avait raconté qu'il était revenu à Nogent et que décidément la maison lui plaisait tout à fait; elle était à vendre et en pourrait l'avoir pour un bon prix: sans doute, il y aurait des réparations, mais elles ne seraient pas ce qu'on pouvait croire après un premier examen; il avait amené avec lui un architecte qui lui avait donné un devis approximatif; enfin, toutes les raisons justificatives qu'on trouve aisément et qui abondent lorsqu'on est sous le coup d'un violent désir.

--Si tu voulais la revoir, tu me ferais plaisir.

--Alors, je la verrai demain.

Le lendemain, en effet; elle l'avait visitée de nouveau, mais cette fois dans des dispositions autres que la première; par le fait que ces marbres et ces boiseries pour lesquels elle n'avait eu qu'un coup d'oeil indifférent, pouvaient lui appartenir, ils avaient pris le mardi une importance qu'ils n'avaient pas eue le dimanche et elle leur avait trouvé des mérites qu'elle n'avait pas tout d'abord aperçus; le point de vue aussi lui avait révélé des beautés qui lui avaient échappé, et Nogent n'avait plus été trop inférieur à Saint-Cloud.

Évidemment on pouvait tirer parti de cette vaste maison construite à une époque où le prix des matériaux et de la main-d'oeuvre permettait des développements que de nos jours des millionnaires seuls peuvent se payer: elle avait grand air.

En rentrant le soir et en retrouvant son mari qui l'attendait impatiemment, madame Fourcy n'avait rien dit de cette dernière considération, mais elle avait reconnu que les objections qui s'étaient présentées le dimanche contre cette maison de Nogent n'existaient plus: pour les enfants il était bien certain qu'elle avait des avantages.

--Et pour nous n'en a-t-elle pas? crois-tu que ce n'est pas pour moi un vif, un très vif chagrin de n'avoir pas encore pu t'offrir une maison de campagne digne de toi: sans doute depuis quelques années déjà nous aurions pu acheter quelque maisonnette, mais je ne veux pas que tu demeures dans une maisonnette, où tu serais à l'étroit et qui ne serait pas un cadre convenable pour ta beauté; celle de Nogent est ce qu'il te faut; je te vois venir au devant de moi sous l'allée de tilleuls quand je rentrerai, et je te vois aussi avec ton ombrelle, assise comme une châtelaine sur la terrasse en face de la Marne; tu seras là à ta place; tu sais bien que si j'ai jamais souhaité la fortune, ça été pour toi, pour le faire une niche qui ne soit pas indigne de ma divinité.

--Bon Jacques!

--Est-ce qu'il y a une plus grande joie au monde que de travailler pour sa femme et ses enfants? Voilà une satisfaction dont les riches sont privés.

--Ils en ont d'autres.

--Sans doute, mais ils n'ont pas celle-là qui vaut bien les autres.

--Enfin comment la payer cette maison; as-tu l'argent?

--Je l'aurai.

--Tu l'aurais bien mieux si, au lieu de travailler exclusivement pour ta banque, tu avais voulu comme je te l'ai demandé cent fois travailler un peu pour toi.

--Je n'étais pas mon maître, je me devais à celui qui m'employait.

--Tu m'as dit cela vingt fois.

--Il faut bien que je te le dise encore puisque tu y reviens.

--Je n'y reviens que parce que tu vas te trouver en présence d'embarras qui ne te gêneraient pas à cette heure si tu avais voulu.

--Si j'avais pu; en faisant des affaires pour mon compte, j'aurais mal fait celles de la banque Charlemont.

--Ne discutons pas cela; dis-moi seulement comment tu espères payer cette maison.