Une femme d'argent

Chapter 19

Chapter 193,940 wordsPublic domain

--Cette mesure douloureuse ne pouvait pas être plus longtemps différée: sans ressources connues, madame Fourcy a trouvé le moyen de payer trois cent mille francs; comment s'est-elle procuré cette somme? Il y a pour elle obligation d'autant plus rigoureuse à répondre, qu'ayant eu entre les mains un cahier de mandats de la Banque de France, elle n'a pas pu représenter un de ces mandats qui a été volé, prétend-elle, et qui, rempli et signé par un faussaire, a été présenté à la Banque, laquelle a payé au porteur trois cent mille francs, somme égale à celle que madame Fourcy devait. Nous, nous soutenons que c'est elle qui a dérobé le mandat et que c'est son complice qui l'a touché. Nous n'avons pas encore le complice; mais le meilleur moyen de le découvrir, c'est d'avoir entre les mains le coupable principal; et nous l'avons. Maintenant il est probable que nous n'aurons plus besoin que de quelques jours, de quelques heures peut-être pour trouver ce complice. Ainsi nous aurons mené à bonne fin une affaire qui, je vous l'avoue, nous a donné du tracas non qu'elle fût compliquée ou mystérieuse, mais parce que ses acteurs occupaient un rang social qui rendait nos recherches assez difficiles, et nous imposait en tous cas une certaine délicatesse dans nos procédés d'investigation.

Si par ces quelques mots discrets le commissaire avait cherché les compliments et les remerciements de M. Charlemont, il n'avait pas réussi: M. Charlemont était resté sans répondre, atterré, et une seule parole était sortie de ses lèvres:

--Mon pauvre Jacques.

--C'est justement à M. Fourcy, à sa douleur que j'ai pensé, et c'est ce qui m'a inspiré cette démarche: ne faut-il pas qu'il apprenne la vérité?

--Elle va l'écraser.

--Peut-être lui serait-elle moins cruelle de votre bouche que de la mienne. Le rôle que j'ai rempli dans cette triste affaire et que mon devoir professionnel m'imposait, doit me rendre odieux à ce pauvre homme si rudement frappé dans son honneur et dans sa tendresse, car il adore sa femme, le malheureux. Vous, monsieur, il vous aime, il vous estime et il vous écoutera comme il ne pourrait pas m'écouter, moi en qui il verrait l'instrument de cette catastrophe. Je vous demande donc la permission de me retirer.

M. Charlemont n'aimait pas les scènes dramatiques et il avait horreur des émotions violentes, mais en cette circonstance, et pour la première fois de sa vie peut-être, il n'avait pas commencé par penser à lui: son pauvre Jacques.

--Vous avez raison, monsieur, il vaut mieux en effet, que vous ne lui portiez pas vous-même ce coup qui peut le tuer ou le rendre fou.

Et le commissaire s'était dirigé vers la porte; mais M. Charlemont l'avait retenu:

--Si le malheureux veut voir sa femme, le pourra-t-il?

--Cela dépend de M. le juge d'instruction.

XL

Au moment où le commissaire aux délégations allait ouvrir la porte pour sortir, Fourcy était entré; mais le commissaire ne s'était arrêté que tout juste le temps de saluer.

--M. Charlemont vous expliquera ce qui m'amenait, dit-il en s'adressant à Fourcy.

Et vivement il sortit sans se retourner.

Cette brusque arrivée de Fourcy avait surpris M. Charlemont qui n'avait pas eu le temps de se préparer; il s'établit donc un moment de silence et ils restèrent en face l'un de l'autre, debout, sans faire un pas, à la place même où le commissaire venait de les laisser; chacun se demandant comment dire ce qu'il avait à dire: Fourcy la trahison de sa femme et de Robert; M. Charlemont la culpabilité possible, et l'arrestation de madame Fourcy.

Fourcy, trop profondément bouleversé pour réfléchir ne pouvait faire un effort de volonté assez puissant pour ressaisir sa raison.

Et M. Charlemont, en voyant le trouble désordonné de Fourcy, son agitation fébrile, sa pâleur mortelle, son tremblement, n'osait risquer une parole qui pouvait tuer le malheureux homme.

Cependant il fallait qu'il parlât sous peine d'exaspérer cette angoisse déjà si violente.

Se décidant enfin, il vint à lui et brusquement il lui prit les deux mains:

--Mon bon Jacques, tu sais combien je t'aime, dit-il, tu sais que tu n'as pas de meilleur ami que moi, et que quoi qu'il arrive, je serai toujours pour toi un camarade, un frère.

Sans répondre Fourcy le regarda avec effarement.

--Et bien oui, c'est un coup, un coup terrible que je vais te porter; je voudrais trouver des ménagements pour te l'adoucir, mais je suis si troublé, si ému.

Fourcy se cacha le visage entre ses deux mains, puis, après un moment, les abaissant à demi et courbant la tête, d'une voix brisée, il dit:

--Je sais tout.

--Ah!

--Je viens de voir le bijoutier qui a vendu à Robert le collier de diamants qu'il lui a donné... elle que j'aimais tant... la misérable! recevoir de l'argent de votre fils!

Et éclatant en sanglots, il se jeta dans les bras de M. Charlemont.

--Ah! mes enfants, mes enfants!

Mais M. Charlemont ne répondit pas à cette étreinte désespérée.

Abasourdi, consterné, il se tenait les bras ballants, se demandant s'il avait réellement entendu les mots qu'il se répétait machinalement comme pour leur donner un sens.

Robert, l'amant de madame Fourcy; la femme de son Jacques, la maîtresse de son fils!

C'était bien cela que disait Fourcy, cependant.

Sans bien savoir ce qu'il faisait, il murmura:

--C'est impossible!

Fourcy ne répondit que par un sanglot.

Alors, bien que M. Charlemont ne fût pas expansif, il prit ce malheureux dans ses bras, et comme il eût fait avec un enfant, il l'embrassa:

--Mon pauvre garçon!

Mais tout à coup il se dégagea et, prenant Fourcy par la main:

--Tu dis qu'il lui a donné un collier en diamants, s'écria-t-il.

--Un collier de soixante mille francs et bien d'autres bijoux encore, sans doute, notamment le bracelet qu'il a fait payer par la caisse.

--Tu en es sûr?

--Pour le collier, oui, je viens de voir le livre, du bijoutier, et le bijoutier m'a dit qu'il avait vendu le collier que je lui représentais à M. Robert Charlemont.

--Eh bien, c'est Robert qui lui a donné aussi les trois cent mille francs qu'elle a perdus dans les affaires Heynecart.

Fourcy le regarda sans comprendre.

--C'est vrai, tu ne sais pas, s'écria M. Charlemont.

Et comme il croyait n'avoir plus de ménagements à garder, en quelques mots il expliqua ce que le commissaire venait de lui raconter: la perte des trois cent mille francs dans les affaire Heynecart et le payement de cette somme aux mains de La Parisière en trois cents billets de banque de mille francs.

--Tu comprends maintenant où elle a eu ces trois cent mille francs; soit qu'elle ait remis un mandat blanc à Robert, soit que celui-ci qui entrait dans sa chambre comme il voulait, se soit approprié ce mandat, c'est lui qui l'a rempli, qui l'a signé de ton nom, qui a touché la somme à la Banque et qui la lui a donnée. Est-ce clair maintenant? Ne vois-tu pas comment les choses se sont passées? ta... cette femme expliquant à son amant qu'elle a perdu trois cent mille francs qu'il faut qu'elle paye sous peine d'être déshonorée, et celui-ci, dans un élan d'enthousiasme passionné, les lui promettant, les cherchant partout, les demandant à tous, et quand il n'a pas pu se les procurer, les volant à son père. Avais-je raison, quand je disais que c'était lui?

--Mon Dieu! murmura Fourcy.

--Oui, c'est horrible! horrible pour toi, horrible pour moi; ta femme coupable! mon fils voleur! ton honneur, le mien perdus; et pourquoi?

Ils restèrent quelques instants accablés, mais non également. Car ce n'était pas seulement son honneur perdu que Fourcy pleurait, c'était aussi son amour, ses vingt années de tendresse, de confiance, de bonheur, de tout cela il ne resterait donc pour lui qu'un souvenir empoisonné.

Tout à coup, M. Charlemont, beaucoup moins abattu et qui suivait sa pensée, s'écria:

--Au moins, dans ce malheur terrible, nous pouvons nous raccrocher à cela, qu'un fils qui vole son père échappe à la justice. Robert coupable rend la femme libre.

--Libre?

--Les déclarations de La Parisière l'ont fait mettre en état de détention.

--En prison!

--Nous allons lui faire rendre la liberté; Robert reconnu coupable du vol, l'affaire ne peut plus avoir de suite, et fût-elle sa complice, l'eût-elle poussé à ce vol, que nous devons désormais n'avoir qu'un but: la faire reconnaître innocente par la justice, sinon pour elle, au moins pour toi, pour tes enfants; viens avec moi au Palais de justice.

--Mais...

--Je ne te quitte pas; en nous hâtant nous avons chance de trouver encore le juge d'instruction à son cabinet; viens, viens.

Et il l'entraîna.

En route Fourcy ne prononça pas un seul mot, il était dans un état de prostration complète, un être inerte, une masse de chair affaissée dans le coin de la voiture.

A un certain moment M. Charlemont, effrayé de cette immobilité, lui prit la main pour s'assurer qu'il n'était pas mort frappé par une congestion.

Ce fut seulement en arrivant sur le Pont-Neuf que Fourcy sortit de cette stupeur; alors se penchant en avant il regarda la rivière longuement et un soupir s'échappa de sa poitrine.

--Je tous attendrai dans la voiture, dit-il, je ne pourrais pas supporter les questions du juge d'instruction: d'ailleurs que lui dirais-je?

M. Charlemont eut peur de le laisser seul, car il avait vu le regard que Fourcy avait jeté sur la rivière et il en avait compris l'expression, il voulut donc insister pour l'emmener avec lui, mais Fourcy persista dans son refus:

--Ne craignez pas que j'oublie mes enfants, dit-il, pourrais-je les laisser à leur mère?

--Je vais revenir aussi vite que possible, dit M. Charlemont.

Et en courant comme un jeune homme, il monta les marches de l'escalier du Palais.

Mais, malgré sa promesse, il fut longtemps avant de revenir; enfin, Fourcy le vit reparaître et sautant en bas de la voiture, il courut au-devant de lui:

--Eh bien? cria-t-il de loin.

--Je n'ai rien pu obtenir; il faut les aveux de Robert et sa comparution: explications, supplications, offre de caution, le juge d'instruction et, après lui, le procureur général n'ont rien écouté. Heureusement, Robert qui doit toucher demain, à Londres, un chèque que je lui ai fait envoyer ce matin, trouvera chez MM. Bass et Crawford un télégramme qui le rappellera à Paris; il peut être demain soir ici; entrons au télégraphe, que j'envoie cette dépêche.

--Et maintenant? demanda M. Charlemont lorsque la dépêche fut remise au guichet.

--Je n'ai dans mon trouble qu'une pensée: les enfants. Si terrible que cela soit pour moi, il faut que je rentre dans cette maison de Nogent et que je leur explique pourquoi leur mère est absente, car je ferai tout au monde pour qu'ils n'apprennent pas l'horrible vérité: leur mère!

--Veux-tu que je t'accompagne?

--Je crois, autant que je peux croire quelque chose, qu'il vaut mieux que je sois seul avec eux.

--Eh bien, je vais au moins te conduire jusque chez toi.

Mais à l'entrée du village Fourcy voulut descendre de voiture.

--A demain, dit M. Charlemont en lui serrant les mains longuement à plusieurs reprises...

--Oui, demain, je vous dirai mes résolutions.

Marcelle accourut à lui:

--Ah! te voilà, dit-elle, quel bonheur, tu étais si troublé quand tu es parti que j'avais peur; étais-je folle; et maman?

Il sentit ses jambes trembler sous lui, mais il se raidit.

--Ta maman ne rentrera pas aujourd'hui; elle reste à Paris.

--Tu me fais peur.

--Il ne faut pas avoir peur, chère fille.

--Elle est malade!

--Non, je te jure, tu entends, je te jure qu'elle n'est pas malade, c'est pour une affaire... grave que je t'expliquerai, pour le moment, je ne peux rien te dire; laisse-moi monter à ma chambre, j'ai quelques mots à écrire.

Il n'avait rien à écrire, il avait à crier sa douleur; vivement il s'enferma, il étouffait; quelques instants de plus et il ne pouvait pas résister à l'élan qui le poussait dans les bras de sa fille.

Il était enfermé depuis assez longtemps déjà, lorsqu'on frappa à la porte: il reconnut la voix de Lucien: le fils maintenant.

Il alla ouvrir, Lucien se précipita dans la chambre:

--Père, est-ce possible?

Et il tendit un journal à son père.

--Où est mère?

--Elle ne rentrera pas ce soir.

--Alors c'est donc vrai?

--... Tu sens bien qu'elle est innocente.

--Ah! père!

Et Lucien se jeta dans les bras que son père lui tendait, et sans paroles, longuement ils pleurèrent aux bras l'un de l'autre.

Mais Fourcy ne put pas s'abandonner.

--Pensons à ta soeur, dit-il, je voulais lui cacher la vérité, mais maintenant c'est impossible; il faut la lui apprendre; tu me soutiendras... mon fils.

XLI

Fourcy ne s'était pas couché, il avait passé la nuit enfermé dans sa chambre, tantôt marchant en long et en large, tantôt se jetant dans un fauteuil, se levant, s'asseyant, et, quand le hasard de sa course l'amenait à la porte de la chambre de sa femme, se rejetant en arrière désespérément.

Il fallait qu'il décidât la vie nouvelle qui commençait pour lui, celle de ses enfants.

Pour sa femme, c'était fini; il ne la reverrait jamais; ce n'était pas sans une affreuse douleur, la plus cruelle qu'il eût éprouvée depuis qu'il était au monde, qu'il prenait cette résolution, mais c'était sans hésitation, jamais plus il ne s'échangerait entre eux ni un regard, ni une parole.

Mais ses enfants?

Mais lui-même?

Pour ses enfants, il ne pouvait les lui laisser, c'était une femme perdue, ce n'était plus une mère, et puis, d'ailleurs, comment vivrait-il sans eux dans l'horrible isolement où il allait se trouver plongé: il avait été bon père; il n'avait pensé qu'à eux; elle, qu'avait-elle été!

Pour lui, il quitterait Paris, il quitterait la France; sans doute c'était sacrifier la fortune et cette position qu'il avait été si heureux, si glorieux d'obtenir après quarante années d'efforts, mais mieux valait la misère que la honte; pouvait-il rester à la tête de la maison Charlemont, pouvait-il être un jour l'associé de l'amant de sa femme? Tout ce qu'il pouvait accepter de M. Charlemont maintenant, c'était une place d'employé dans leur succursale d'Odessa où une tête intelligente et une main ferme pouvait rendre les plus grands services. Ce serait donc à Odessa qu'il irait avec Lucien et Marcelle recommencer la lutte à cinquante-six ans, travailler pour les siens, leur refaire une petite fortune, après avoir payé les trois cent mille francs que Robert avait volés pour elle.

Longues avaient été ses hésitations, cruels avaient été ses déchirements avant d'arrêter ces résolutions si graves pour lui et pour ses enfants.

Combien souvent s'était-il demandé si dans l'état de bouleversement où il était jeté, il pouvait s'arrêter à un parti. Et cependant il fallait qu'il se décidât et que le matin il fît connaître sa résolution à ses enfants, puisque le soir même elle allait être mise en liberté.

Mais dans son trouble, il y avait une chose qu'il n'avait pas prévue: les raisons qu'il devrait donner à ses enfants pour justifier ces résolutions.

Au mot de séparation, tous deux avaient été stupéfaits et leurs regards sinon leurs paroles lui avaient demandé anxieusement pourquoi cette séparation puisque leur mère était innocente.

Alors il avait senti combien sa situation était mauvaise; il ne pouvait pas accuser leur mère, et ne pas l'accuser c'était en quelque sorte s'accuser soi-même.

Il n'avait pu parler que de la question d'argent:

--Votre mère, malgré moi, a fait ce que je n'ai jamais voulu faire: des spéculations. Elle a profité de sa situation, c'est-à-dire de ma situation, pour obtenir de l'argent de ceux qui avaient besoin de l'influence et du crédit de la maison Charlemont. Avec cet argent, elle a acheté ce mobilier qui a une grande valeur; elle a fait des affaires; peut-être même s'est enrichie. Je n'en sais rien, et ne veux pas le savoir. Mais ce que je sais, c'est qu'elle a compromis ma réputation d'honnête homme, et qu'elle a rendu ma situation dans la maison Charlemont impossible; de même qu'elle a rendu celle de Lucien impossible aussi. Un établissement qui se respecte n'emploie pas des gens qui font trafic de leur influence pour faire des bénéfices personnels sans s'inquiéter de savoir ce que ces bénéfices coûteront à la caisse ou à la considération de leur maison. Sans en avoir conscience, je veux le croire, je le crois, votre mère m'a déshonoré....

Bien qu'il ne voulût donner à ce mot qu'un sens restreint, il en eut peur lorsqu'il l'eut prononcé, et tout de suite il s'empressa de l'expliquer:

--... Dans le monde des affaires, je veux dire, où ma réputation est perdue. Combien m'accuseraient de m'être entendu avec votre mère si je n'accomplissais pas cette séparation... plus douloureuse pour moi que vous ne pourrez jamais l'imaginer, bien que vous ayez été témoins chaque jour de... la tendresse avec laquelle j'aimais votre mère.

Et comme il se sentait prêt à succomber à l'émotion, il se hâta d'arriver à la conclusion.

--Je vais annoncer à M. Charlemont que je renonce à la situation qu'il m'avait faite.

--Eh quoi! s'écria Lucien.

--Il le faut; ce n'est pas toi, mon fils, qui ferais passer la fortune avant l'honneur; et dans quelques jours, demain peut-être, nous aurons quitté Paris pour aller à Odessa où je pourrai travailler la tête haute.

--Mon Dieu! murmura Marcelle.

Ce cri remua Fourcy jusque dans les entrailles: c'était à Evangelista qu'elle pensait, à son amour perdu, à son mariage manqué.

Hélas! la pauvre enfant, c'était son premier chagrin, et c'était lui, son père, qui en porterait la responsabilité, comme il porterait celle de la déception qu'il infligeait à son fils. Etait-il situation plus malheureuse, plus misérable que la sienne? responsable de tout, coupable de rien; ce n'était pas assez de ses propres souffrances, il fallait qu'il fît lui-même souffrir ceux qu'il aimait si tendrement, et, quand il avait si grand besoin de recevoir d'eux une consolation et un soutien, qu'il les éloignât de lui.

Doucement il la prit dans ses bras:

--N'oublie pas, ma mignonne, que quand même nous resterions à Paris, certains projets possibles hier, sont impossibles aujourd'hui; fille d'un homme sans position, tu n'es plus ce que tu étais, fille de l'associé de la maison Charlemont.

Le mot juste, c'était «fille de madame Fourcy», mais ce mot, il ne pouvait pas le dire.

Après les enfants, il avait une autre tâche non moins cruelle à remplir auprès de M. Charlemont, à qui il devait annoncer son prochain départ.

Il fallait donc qu'il allât à Paris; mais en approchant de la gare de Nogent, il lui sembla que tous les gens qui le connaissaient, ou qui simplement voyageaient avec lui d'ordinaire, le regardaient curieusement en chuchotant ou en se faisant des signes; la honte le serra à la gorge; il n'eut pas le courage d'entrer dans la gare, mais prenant le pont, il gagna le bois, et, par des chemins peu fréquentés, il se rendit à Vincennes, où il monta en tramway.

M. Charlemont était rue Royale, l'attendant, car pour la première fois depuis longtemps, il avait couché chez lui.

--Eh bien, mon pauvre Jacques, comment es-tu?

--Je ne sais pas; je ne m'occupe pas de cela.

Et il expliqua ce dont il s'était occupé; ce qu'il avait résolu.

--Tu veux que nous nous séparions! s'écria M. Charlemont.

--Il le faut.

--Tu es fou; la douleur te fait perdre la raison; ne parlons pas de cela en ce moment.

--Parlons-en au contraire pour n'y plus revenir, car je ne serais pas en état peut-être de m'imposer un nouvel effort; le coeur me manque à la pensée de quitter cette maison dans laquelle j'ai été élevé, où j'ai grandi, où j'espérais mourir; c'est la mort dans l'âme, vous le sentez bien, n'est-ce pas, que je me sépare de vous.

Il se détourna pour cacher les larmes qui emplissaient ses yeux.

--Alors ne nous séparons pas.

--Il le faut.

--Mais c'est ma ruine!

--Non la vôtre, mais la mienne.

--N'est-ce pas la même chose?

Fourcy ne releva pas ce cri égoïste; tant bien que mal il expliqua sa résolution d'aller à Odessa, en même temps qu'il expliqua aussi comment et par qui il pouvait être remplacé à la tête de la maison de Paris.

Mais M. Charlemont ne se rendit pas à ses raisons:

--Si tu devais te trouver en relations avec mon fils, je comprendrais tes scrupules, cela, en effet, serait intolérable; mais tu n'as pas ce danger à craindre: Robert ne restera pas à Paris; je vais l'attendre à la descente du chemin de fer, je le conduirai au Palais de justice, et je le remettrai en wagon pour qu'il retourne à Londres d'où il ne reviendra pas. Quant à le voir me remplacer comme héritier, cela n'est pas probable, de sitôt au moins, je suis solide; d'ailleurs cela se réalisât-il qu'il serait temps de faire alors ce que tu veux faire aujourd'hui. Pense à tes enfants que tu vas ruiner; pense à moi.

--Je pense à mon honneur.

--Mais ton honneur sera-t-il mieux défendu si tu t'enfuis, que si bravement tu fais tête à l'orage?

Et avec plus de chaleur qu'il n'en montrait d'ordinaire, M. Charlemont développa ce thème, que la honte d'une femme n'atteint qu'elle et ne rejaillit pas sur son mari.

--Vas-tu sacrifier ta fortune, vas-tu sacrifier tes enfants, vas-tu me sacrifier à je ne sais quel orgueil mal placé?

Fourcy avait écouté ce discours la tête basse, en proie à la plus violente émotion, tout à coup il la releva et venant à M. Charlemont d'un bond:

--Non à mon orgueil, s'écria-t-il, mais à mon amour; vous ne sentez donc pas que si je la fuis, c'est que je l'aime!

--Comment!

--Cela est lâche, cela est misérable, tout ce que vous voudrez, vous avez raison; mais je l'aime! Voulez-vous que je m'expose à me trouver en face d'elle? Qui sait alors ce qui se passerait? voulez-vous que j'aie la lâcheté dans un mois, dans six mois de retourner à elle? Alors pour qui serait le déshonneur? Vous voyez bien qu'il faut que je parte; et tout de suite, au plus vite.

M. Charlemont lui prit les deux mains.

--Mon pauvres Jacques!

Mais après cette expansion de sympathie et de commisération, il eut un retour sur lui-même qu'il ne put pas s'empêcher d'exprimer:

--Et quand je pense, dit-il, qu'il y a d'honnêtes gens qui me font un crime de n'avoir jamais aimé que des filles; eh bien! non, ma parole d'honneur, il n'y a que ça.

XLII

Ce ne fut ni ce jour-là, ni le lendemain, ni le surlendemain que madame Fourcy vit finir sa détention; malgré les aveux et les explications de Robert, l'affaire était en effet plus compliquée que M. Charlemont ne l'avait cru tout d'abord, car s'il y a un article du code pénal qui dit que les soustractions commises par les enfants au préjudice de leurs père ou mère ne peuvent donner lieu qu'à des réparations civiles, la fin du même article dit aussi que ceux qui auraient recelé ou appliqué à leur profit tout ou partie de ce qui aurait été soustrait seront punis comme coupables de vol.

Il fallut manoeuvrer adroitement, arranger les choses, changer le caractère du vol, faire agir des influences toutes-puissantes pour arracher sa mise en liberté.

Ce fut M. Charlemont qui mena toute cette affaire, et bien qu'il trouvât que madame Fourcy était très justement en prison et qu'on agirait sagement en l'y laissant toujours, il ne négligea rien pour l'en faire sortir au plus vite, montrant un zèle et une activité vraiment extraordinaires chez un homme qui n'avait jamais eu souci que de ses plaisirs.

Enfin le juge d'instruction ayant rendu une ordonnance portant qu'il n'y avait lieu à suivre contre la dame Fourcy, le procureur de la République ordonna qu'elle fût mise en liberté si elle n'était retenue pour autre cause.

Fourcy avait demandé à M. Charlemont de faire connaître ses résolutions à sa femme et celui-ci avait consenti à se charger de cette mission, ainsi qu'à régler tout ce qui avait rapport à la séparation; aussitôt qu'il la sut libre et installée dans son appartement de Paris, il se présenta donc chez elle, après toutefois qu'il l'eût fait prévenir de sa visite.