Chapter 18
--C'est au mari, c'est au père d'élever maintenant la voix et de faire lui-même, pour son honneur, pour l'honneur des siens, la recherche de la vérité; si vous trouvez cette recherche mal faite, vous la reprendrez; ici, en cette circonstance, c'est moi qui dois être le juge d'instruction.
Ce brave homme, ce bon homme s'était transfiguré, et l'autorité qu'il venait de prendre s'imposait à tous, au juge, au commissaire, à sa femme, surtout à sa femme, qui devant son regard courba la tête et baissa les yeux.
--Répondez-moi, dit-il.
--Jacques.
--Il n'y a plus de Jacques, il y a un mari, un père, un chef de famille, c'est à lui qu'il faut répondre. Pour jouer, il faut une mise de fonds; où avez-vous eu celle que vous avez risquée?
Elle n'hésita pas une seconde, mais ce fut au juge d'instruction qu'elle adressa sa réponse et non à son mari qu'elle ne regarda même pas.
--Il n'est personne de notre monde et de notre entourage qui ne m'ait attribué une grande influence sur mon mari: on voyait combien il m'aimait; la tendresse que j'éprouvais pour lui était connue de tous, et dans ces conditions, on était disposé à croire que je pouvais peser d'un certain poids sur ses déterminations. Les déterminations de M. Fourcy, cela n'avait pas grande importance; mais celles de M. Fourcy, gérant de la maison Charlemont, cela en avait une considérable. De même, l'influence que pouvait exercer la femme de ce gérant dans tel ou tel sens avait une certaine valeur. Un jour on a voulu s'assurer cette influence, la gagner et on a cru le faire au moyen d'un cadeau, un diamant. Je l'ai accepté, parce que l'affaire avait réussi, mais je ne l'ai pas gardé. C'est avec l'argent qu'a produit sa vente que j'ai risqué ma première spéculation. Elle a été heureuse. J'en ai entrepris une seconde qui a été plus heureuse encore. C'est avec ces gains que j'ai payé cet ameublement, que je n'aurais pas pu acheter, je le reconnais, si j'avais été réduite à nos seules ressources.
Après un moment d'hésitation elle se tut.
Ce qui avait causé cette hésitation, ç'avait été une idée qui avait traversé son esprit: si elle profitait de l'occasion pour avouer le chiffre exact de sa fortune et se débarrasser une bonne fois de tous ses embarras, pour sortir des mensonges dans lesquels elle se débattait depuis si longtemps? Ses spéculations pouvaient lui avoir donné aussi bien deux millions que cinq cent mille francs. La tentation avait été forte. Mais en fin de compte elle n'avait pas osé risquer une aussi grosse partie. Cela était vraiment trop aventureux. La crise qu'elle traversait en ce moment était assez grave pour qu'elle ne pensât qu'à en sortir.
Tout en regardant le juge d'instruction, elle avait jeté un coup d'oeil du côté de son mari pour voir comment il acceptait cette explication, et elle avait été effrayée de son attitude et de son visage; évidemment il l'accueillait mal.
--Et qui vous a fait ce cadeau? demanda-t-il.
--M. Tasté, dont les affaires ont été relevées par le secours que lui a apporté la maison Charlemont.
--Est-ce M. Tasté, de Lille? demanda le juge d'instruction.
--Oui, monsieur.
--Mais il vient de mourir?
--Justement.
--Cela est vraiment fâcheux, dit le juge d'instruction.
Mais Fourcy ne parut pas faire attention à cette remarque.
--Une femme, et surtout une femme mariée n'engage pas des spéculations en son nom, dit-il; qui a fait vos affaires?
--Un de nos amis, M. Esserie, qui a bien voulu me donner ses conseils et son aide et qui a réglé toutes mes affaires.
--Le directeur du _Crédit Oriental_? demanda le juge d'instruction.
--Oui, monsieur.
--Qui est mort il y a trois ans au moins; vraiment, madame, c'est une bien mauvaise chance de n'avoir que des morts, pour témoins.
Il s'établit un silence terrible, au moins pour le mari et la femme.
Fourcy s'était pris la tête à deux mains, désespérément, et il s'enfonçait les ongles dans le crâne pour se donner à lui-même la sensation de la réalité.
Les paupières baissées, mais les yeux ouverts, madame Fourcy tâchait de se rendre compte de l'effet de ses paroles aussi bien sur son mari, que sur le juge d'instruction et le commissaire. Elle avait senti que c'était chose grave de donner le nom d'Esserie après celui de Tasté, deux morts, mais elle n'avait pas osé risquer celui de La Parisière: interrogé, La Parisière ne serait-il pas forcé de parler des trois cent mille francs d'Heynecart, et des cent mille francs d'achat de rente? Et alors ne serait-ce pas la découverte de la vérité entière? Telle était la situation, qu'un mot en moins pouvait aussi bien la perdre qu'un mot en plus. Et le terrible, c'était qu'elle ne pouvait pas réfléchir à ce qu'elle disait: il fallait qu'elle parlât, et de telle façon qu'elle eût l'air de parler naturellement, sans réflexion, en n'obéissant qu'à la franchise.
Ce fut le commissaire de police qui rompit le silence.
--Monsieur le juge d'instruction, dit-il, je voudrais avoir l'honneur de vous entretenir un moment.
Le magistrat parut jusqu'à un certain point suffoqué par cette demande d'un subalterne, cependant il se leva et il suivit le commissaire à l'autre bout du salon, tandis que Fourcy et madame Fourcy restaient vis-à-vis le greffier sans se parler.
--Pour moi, dit le commissaire à voix basse et le nez tourné vers la fenêtre ouverte, ce brave homme est innocent.
--Peut-être.
--Je crois pouvoir l'affirmer, moi qui ne suis pas infaillible, mais je n'en dirais pas autant de la femme.
--C'est mon sentiment.
--Si elle a gagné de l'argent avec M. Esserie, elle a très bien pu en perdre avec d'autres. Et si elle en a perdu plus qu'elle n'en avait, elle a pu aussi prendre un de ces mandats blancs dont elle avait la garde. Pour cela il ne lui a fallu qu'un complice pour le remplir et le touche à la Banque de France. Une femme, quand elle est jolie, trouve toujours un complice.
--Qui soupçonnez-vous?
--Personne; et pour le moment je ne m'inquiète pas de cela, ce n'est pas de ce côté que les recherches doivent être présentement dirigées. L'important, c'est de savoir, si, comme je le pense, elle a éprouvé des pertes d'argent en ces derniers temps.
--Et comment?
--Il paraît qu'elle a des relations avec un coulissier, nommé La Parisière, je crois qu'en cherchant de ce côté nous pourrions bien chauffer.
--Alors?
--Mon avis serait, si vous voulez me permettre d'en avoir un, de surseoir jusqu'à ce que ce La Parisière ait été interrogé.
XXXVIII
Le juge d'instruction suivi du commissaire de police revint au milieu du salon.
--Nous en resterons là pour aujourd'hui, dit-il.
Madame Fourcy respira: elle avait gagné du temps; c'était beaucoup.
Quant à Fourcy, il les regarda avec stupéfaction: qu'avait dit le commissaire de police? Pourquoi cette suspension? Il ne comprenait pas.
Sa femme s'était approchée de lui, mais il ne fit pas attention à elle, il ne lui adressa pas la parole, il ne la regarda pas.
Le greffier avait ramassé ses papiers et il avait rejoint son juge et le commissaire du côté de la porte.
Fourcy les avait suivis.
Madame Fourcy ne s'en inquiéta pas autrement: d'ailleurs elle n'avait plus qu'une préoccupation pour le moment: se préparer à l'explication qui allait éclater entre son mari et elle après le départ des magistrats, car il n'était que trop évident qu'elle ne l'avait pas convaincu. Mais elle le convaincrait, ne voulant pas que le pauvre homme souffrît par sa faute. Il avait bien déjà accepté l'histoire du collier de diamants offert par Esserie; il accepterait de même maintenant le concours de celui-ci dans les prétendues spéculations qu'il avait conseillées et dirigées; Esserie était mort depuis trois ans et demi, elle pouvait donc mettre sur son compte tout ce dont elle voudrait le charger. A la vérité, elle n'aurait pas de preuves à apporter à l'appui de ses dires. Mais elle avait mieux que des preuves à donner à son mari: ses caresses, sa tendresse, et si profondément blessé qu'il fût, si fâché, si peiné, il n'y résisterait pas: elle connaissait sa force. Quant aux autres, quant à ces gens de police, elle n'en prenait pas souci; c'était pour faire de nouvelles recherches qu'ils abandonnaient la place; eh bien, ils n'avaient qu'à chercher, ils ne trouveraient rien. C'était de son bon Jacques, de lui seul qu'elle devait s'inquiéter maintenant; c'était lui qu'elle devait convaincre, rassurer, consoler, et elle savait comment lui faire tout oublier. Il avait été bien dur avec elle; mais elle ne lui en voulait pas pour cela; il avait eu raison, le brave garçon, et même il avait été très beau quand les bras croisés, se contenant à peine, il avait pris la place du juge d'instruction.
Elle fut très surprise de le voir suivre les magistrats et sortir avec eux.
--Il va revenir, se dit-elle.
Et elle se prépara.
Cependant il ne revint pas.
C'est qu'avant de revoir sa femme il voulait être fixé, sinon sur tous les soupçons qui l'assaillaient, au moins sur un,--sur celui qui torturait son esprit depuis le jour où le commis de MM. Marche et Chabert lui avait remis le collier de diamants.
Quand sa femme lui avait dit que ce collier était un cadeau de M. Esserie, il n'avait pas tout d'abord soulevé d'objection, et il avait accepté son récit, avec bonheur, malgré le chagrin qu'il éprouvait à la pensée qu'elle avait pu le tromper. Mais peu à peu le doute avait germé dans son esprit, s'était développé dans son coeur, l'avait envahi tout entier. Pourquoi l'avait-elle trompé? Combien de fois avait-il agité cette question sans lui trouver de réponse. Cependant il n'avait pas dit un mot, il n'avait rien laissé paraître de ses angoisses. Sa foi en sa femme était trop profonde pour qu'il se plaignît, trop respectueuse pour qu'il admît certaines hypothèses qui eussent été un outrage à son amour. Mais voilà que tout à coup cette foi avait été détruite par la découverte de nouveaux mensonges; et alors ses premiers soupçons s'étaient redressés plus pressants, plus terribles, et un mot qu'il n'avait jamais osé prononcer était sorti de ses lèvres.
--Était-ce vraiment Esserie qui lui avait donné ce collier?
Puis après ce doute en étaient venus d'autres qui s'enchaînaient à celui-là.
--Était-ce Tasté qui lui avait donné le diamant dont elle avait parlé? Était-ce Esserie qui l'avait dirigée dans ses spéculations?
Après n'avoir rien voulu admettre, il croyait tout possible maintenant, et ce qui lui avait paru naturel lorsqu'il avait foi en elle, lui paraissait coupable maintenant qu'il avait plus cette foi.
Pour le diamant de Tasté, pour les conseils, pour l'intervention d'Esserie dans les spéculations qu'elle avouait, les recherches étaient difficiles, peut-être même impossibles, puisqu'ils étaient morts l'un et l'autre; mais pour le collier on pouvait savoir du marchand qui l'avait vendu, si c'était vraiment Esserie qui l'avait acheté.
A la vérité, ce ne serait qu'un petit fait, mais qui pour lui aurait une importance capitale: si elle avait été sincère, on pourrait admettre qu'elle l'était aussi pour le diamant de Tasté et le concours d'Esserie; si elle avait menti, elle mentait encore.
Ce marchand était sans doute MM. Marche et Chabert, et c'était pour interroger ceux-ci qu'il revenait en toute hâte à Paris.
Cependant avant d'aller chez eux, il passa à son bureau, où il prit six mille francs, prix de la réparation du collier.
Dix minutes après il était chez les bijoutiers et il demandait à payer la réparation qui avait été faite au collier de madame Fourcy.
Ce fut un des chefs de la maison qui lui répondit et qui acquitta la facture.
--Comment donc se fait-il, demanda Fourcy, qu'il ait fallu changer deux pierres?
--C'est qu'elles étaient défectueuses.
--Alors il ne devrait y avoir rien à payer.
--Il n'y aurait rien en effet à payer si le collier sortait de chez nous, mais nous ne pouvons pas réparer gratis les malfaçons de nos confrères.
--Je croyais que c'était chez vous qu'avait été acheté ce collier qui est un cadeau qu'on... nous a fait.
Ce fut la rougeur au front qu'il appuya sur ce «nous».
--Il vient de chez M. Fréteau, rue de la Paix.
Il n'y avait qu'à aller chez ce M. Fréteau; mais les conditions n'étaient pas les mêmes: là, il n'avait pas de facture à payer, on ne saurait pas de quel collier il voulait parler, s'il ne le représentait pas.
Immédiatement, il retourna à Nogent, car la fièvre le dévorait, et il ne pouvait pas attendre.
Si sa femme lui demandait pourquoi il voulait ce collier, il ne lui répondrait pas, et l'émotion qu'elle manifesterait ou ne manifesterait pas, serait déjà un indice.
Mais il ne la trouva pas, elle était partie pour Paris peu de temps après lui, dit Marcelle.
--Qu'as-tu donc? demanda-t-elle en le regardant, comme tu es agité, tu trembles, tu me fais peur.
--Ce n'est rien, je suis pressé, j'avais à parler à ta mère.
--C'est pour le vol, n'est-ce pas?
--Oui.
--Est-ce qu'on croit avoir trouvé le voleur?
--Peut-être.
Et il monta à la chambre de sa femme où il s'enferma; bien qu'il n'eût jamais ouvert une seule des armoires de sa femme, il en avait les doubles clefs, il lui fallut peu de temps pour trouver celle qui allait au coffre dans lequel elle serrait ses bijoux.
Il fut surpris de le voir vide et de n'y plus trouver que le collier réparé par MM. Marche et Chabert, à côté du bracelet avec une émeraude entourée de diamants que sa femme lui avait dit avoir acheté quelque temps auparavant. Il fut pour le prendre aussi, mais ayant ouvert l'écrin sans y trouver de nom ni l'adresse, il le laissa, et n'emporta que le collier, se demandant ce qu'elle avait fait de ses autres bijoux et pourquoi ils avaient disparu, car tout lui était matière à pourquoi maintenant: ce qui était aussi bien que ce qui n'était pas.
Mais ce qu'il se demandait surtout, c'était ce qu'allait lui répondre le bijoutier; avec quelle impatience, quelle anxiété il comptait les minutes dans le trajet de Nogent à la Bastille et de la Bastille à la rue de la Paix!
Le bijoutier était chez lui, Fourcy ouvrit l'écrin et présenta le collier.
--C'est bien vous, monsieur, qui avez vendu ce collier?
--Parfaitement.
--Je désire savoir... quand,--il hésita embarrassé, honteux,--et dans quelles conditions.
--Mais, monsieur, dit le bijoutier en se redressant comme s'il n'était pas disposé à répondre.
--Je me nomme Jacques Fourcy, de la maison Charlemont, et vous devez comprendre...
Instantanément les manières du bijoutier changèrent, de hautaines qu'elles étaient elles se firent obséquieuses.
--Entièrement à votre disposition, dit-il en interrompant vivement, je vous donnerai toutes les explications toutes les justifications que M. Charlemont peut désirer, et si vous voulez voir mes livres, je suis prêt à les soumettre amiablement à votre examen; je tiens à ce que vous emportiez la preuve que la plus rigoureuse loyauté a réglé les affaires que j'ai faites avec M. Robert Charlemont.
Robert! qu'avait à faire Robert en ceci?
Mais le bijoutier continuait:
--J'ai vendu ce collier à M. Robert Charlemont soixante mille francs et je suis prêt à accepter une expertise si l'on soutient que le prix est exagéré; je n'ai point traité M. Charlemont en mineur.
--C'est bien à M. Robert Charlemont que vous avez vendu ce collier? balbutia Fourcy.
--A lui-même, et c'est à lui-même que j'ai livré.
--Vous... en êtes sûr?
--Comment? si j'en suis sûr.
Et le bijoutier appelant un employé se fit apporter un livre de commerce.
--Vous voyez, le 11 avril à M. Robert Charlemont un collier, soixante mille francs.
Et il continua en lisant la description du collier.
Mais Fourcy, bien qu'il voulût le suivre, ne voyait rien que des raies de feu qui couraient sur le livre.
De même il n'entendait pas non plus ce que lui disait le bijoutier, un seul mot plusieurs fois répété frappait son oreille: mineur, mineur.
Il balbutia quelques paroles de remerciements.
--Mais, monsieur...
--Il suffit...
Et chancelant il se dirigea vers la porte.
--Vous oubliez le collier.
XXXIX
Il oubliait tout, le malheureux? et le collier qu'il avait apporté, et l'endroit où il était, et les gens qui l'entouraient, tout excepté un nom qui frappait la voûte de son crâne et retentissait dans son coeur effroyablement: Robert Charlemont.
Robert Charlemont était l'amant de sa femme!
Sa femme avait un amant!
Était-ce possible?
Rêvait-il?
N'était-il pas fou?
Et tout en marchant dans la rue sans rien voir, sans rien entendre, il se répétait:
--Geneviève! Robert!
Trompé par sa femme.
Trompé par Robert.
Pouvait-il être rien de plus atroce pour lui?
Sa femme qu'il avait tant aimée, la mère de ses enfants!
Et Robert! un Charlemont!
Elle avait accepté de l'argent de cet enfant!
Cette coquine que Robert aimait, pour laquelle il se ruinait; c'était Geneviève.
Mais alors?
Et devant cette interrogation, il reculait épouvanté.
Le vol du mandat, Esserie, Tasté, tout était donc possible!
Verrait-il jamais clair au fond de l'abîme qui venait de s'ouvrir devant lui? devait-il y regarder?
Il se heurtait aux gens qui le repoussaient et l'interpellaient pour sa maladresse: en traversant une rue, une voiture faillit l'écraser et le cocher l'accabla d'injures; il ne voyait pas, il n'entendait pas: imbécile, fou, inerte, il allait devant lui, incapable de se conduire.
Il fallait qu'il entrât quelque part pour tâcher de se reconnaître, pour se reprendre s'il le pouvait; que n'avait-il été écrasé par cette voiture; ce serait fini; quel soulagement!
Il pensa instinctivement à son bureau; il s'y enfermerait; après la première explosion il retrouverait peut-être un peu de raison pour réfléchir et voir ce qu'il devait faire.
Car il devait faire quelque chose.
Quoi?
Au moment où il traversait son entrée, son garçon de bureau l'arrêta pour lui dire que le commissaire de police l'attendait depuis quelques instants déjà et qu'il était avec M. Charlemont, dans le cabinet de celui-ci.
Le commissaire de police maintenant! Que voulait-il? que venait-il lui apprendre?
Son premier mouvement fut de s'enfuir, car il ne pourrait jamais répondre à ce qu'on allait lui dire; et bouleversé, affolé comme il était, il ne pouvait pas paraître devant M. Charlemont... le père de Robert.
Mais déjà le garçon de bureau lui avait ouvert la porte pour l'introduire dans le cabinet de M. Charlemont,--il entra.
Suivant son habitude, M. Charlemont, qui se trouvait ce jour-là en retard, était venu pour voir Fourcy à la maison de banque, de belle humeur comme à son ordinaire, et bien loin de ce qui se passait à ce moment même. Ne trouvant point Fourcy, il avait voulu se retirer au plus vite, heureux comme un écolier qui ne rencontre point son professeur et qui a la chance d'échapper à une corvée, lorsque le commissaire aux délégations était survenu.
--C'est Fourcy que vous venez voir? avait demandé M. Charlemont.
--Oui, monsieur.
--Il n'est pas ici; et je ne sais quand il rentrera.
Le commissaire de police avait hésité un moment; puis il s'était décidé à demander à M. Charlemont quelques instants d'entretien, que celui-ci ne lui avait accordés que d'assez mauvaise grâce; tout ce qui se rapportait à ce vol l'ennuyait et jusqu'à un certain point l'inquiétait; s'il en avait eu le moyen, depuis longtemps il aurait fait abandonner les recherches de la justice.
--Monsieur, je vous écoute, avait-il dit au commissaire en s'asseyant et en prenant la pose ennuyée avec laquelle il écoutait les importuns.
--Tout d'abord, j'ai regretté de n'avoir pas trouvé M. Fourcy, avait dit le commissaire, mais il vaut mieux qu'il en soit ainsi, et c'est vraiment un heureux hasard qui me fait vous rencontrer; le coup qui va frapper ce pauvre M. Fourcy sera peut-être moins rude, lui venant de vous pour qui il a une si profonde amitié, que de moi.
--Quel coup?
Alors le commissaire avait raconté ce qui s'était passé le matin à Nogent.
--Vous avez soupçonné Fourcy, le plus honnête homme du monde, un modèle de probité, de délicatesse, d'honneur! s'était écrié M. Charlemont, se levant indigné.
--Ce n'était pas nous qui l'accusions, c'étaient les circonstances.
Et il avait expliqué comment la disproportion existant entre les ressources de Fourcy et le milieu luxueux dans lequel il vivait, avait éveillé les soupçons de certaines personnes et donné naissance à des bruits que la justice avait dû éclaircir.
De là l'interrogatoire de Fourcy qui avait été déplorable.
De là celui de madame Fourcy qui avait été plus déplorable encore, mais qui avait eu au moins ce résultat de montrer jusqu'à l'évidence que les soupçons en se portant sur Fourcy s'étaient égarés.
--Mais si la parfaite honorabilité du mari éclatait au jour, la femme se trouvait gravement compromise. En nous parlant d'opérations et de spéculations faites par l'entremise de gens morts, il était évident que madame Fourcy nous trompait et voulait nous empêcher de contrôler ses dires. Pourquoi? Très probablement parce qu'elle n'en avait pas fait que de bonnes. Si elle avait perdu, n'avait-elle pas pu être amenée à s'emparer d'un mandat blanc et à le faire remplir et toucher par quelque complice? Avant tout, ce qui s'imposait à nous, c'était donc de chercher si elle avait éprouvé ces pertes que nous soupçonnions. Après l'enquête que nous avions faite sur M. et madame Fourcy ainsi que sur leur entourage, nous savions que madame Fourcy entretenait des relations suivies avec un coulissier, M. La Parisière, et il était raisonnable de supposer qu'elle avait pu se servir du ministère de ce coulissier pour ses opérations. C'était donc auprès de lui que nous devions poursuivre nos recherches. Ce que nous avons fait tout de suite en arrivant à Paris, car il n'y avait pas de temps à perdre, madame Fourcy menacée devant agir vivement de son côté pour essayer de se défendre. Nous ne nous étions pas trompés: M. La Parisière a été obligé de reconnaître qu'il avait été le courtier de madame Fourcy, laquelle, dans les affaires Heynecart, avait perdu trois cent mille francs.
--Trois cent mille francs!
--Juste la somme volée. Non seulement elle avait perdu cette somme, mais elle l'avait payée. Et payée, sans vendre d'autres valeurs, en trois cents billets de mille francs qu'elle avait remis de la main à la main à M. La Parisière. Comment avait-elle pu se procurer cette somme?
Depuis assez longtemps déjà, M. Charlemont avait abandonné sa pose nonchalante, et c'était avec une angoisse visible qu'il écoutait ce récit; ces derniers mots l'avaient fait se dresser par un mouvement involontaire.
--Vous voyez que nous ne nous étions pas trompés. Nous ne nous étions pas trompés davantage en supposant que madame Fourcy, effrayée, ne perdrait pas de temps pour organiser sa défense. Comme nous étions en train d'interroger M. La Parisière, elle est arrivée. Sa présence seule était un aveu, car que venait-elle faire chez La Parisière, si ce n'est prévenir notre enquête? Je l'ai priée alors de vouloir bien m'accompagner chez M. le juge d'instruction, qui après l'avoir entendue l'a mise en état de détention.
--Arrêtée!