Chapter 17
--Vous croyez, dit-il, d'un ton ironique.
--Cela ne regarde que moi.
--Vous vous trompez; cela regarde aussi la justice qui a le droit de vous adresser toutes les questions qu'elle juge propres à amener la découverte de la vérité.
Fourcy demeura interdit, cherchant à comprendre, ne pensant pas à répondre. Que se passait-il donc? A quoi donc ce juge voulait-il en arriver?
--Mais alors? dit-il se parlant à lui-même plutôt qu'au juge.
--Je vous ferai observer qu'au lieu de répondre vous interrogez; oui ou non, avez-vous fait des économies sur vos appointements?
--Je vous ai répondu: très peu.
--Alors expliquez-moi si vous le pouvez, comment et à quoi vous avez dépensé ces appointements. Je vous écoute, monsieur.
Ils sont rares les gens qui ne se troublent pas lorsque la justice les interroge, alors même qu'ils sont innocents, surtout lorsqu'ils sont innocents.
Fourcy fut décontenancé.
Est-ce que ce juge d'instruction le soupçonnait?
Mais de quoi?
Un soupçon eût été une absurdité de la part de ce magistrat.
Et ce serait folie à lui d'admettre la possibilité d'une pareille idée.
Le mieux était donc de répondre au plus vite; puisqu'il avait commencé à répondre, il devait continuer; c'était encore le meilleur moyen d'en finir, car une discussion avec ce personnage rogue n'aboutirait à rien qu'à traîner les choses et à en les envenimer.
--Lorsque j'ai acheté cette maison, dit-il, j'avais quelques économies.
--Quand l'avez-vous achetée?
--Après la guerre.
--Combien?
--Cent dix mille francs.
--Que vous avez payés?
--Comptant.
--Avec quoi?
--Pour quatre-vingt mille francs avec ces économies dont je vous parle.
--Et pour le surplus?
--Avec une somme de trente mille francs que j'ai empruntée.
--Vous avez eu des réparations importantes à faire; des changements, des embellissements? Pouvez-vous me dire à combien s'en est élevé le prix?
--A cinquante-cinq mille francs environ.
--Ces cinquante-cinq mille francs, ajoutés aux trente mille que vous avez empruntés, constituent ainsi une dette de quatre-vingt-cinq mille francs.
--Parfaitement.
--Que devez-vous encore sur ces quatre-vingt-cinq mille francs?
--Rien.
--Comment les avez-vous payés?
--Avec ce que j'ai pu économiser sur mes appointements.
--Alors expliquez comment vous avez pu faire ces économies; et si cela vous est possible sans livres de comptes, établissez votre budget; nous avons la recette: soixante mille francs; quelle est la dépense? Pour un homme de chiffres, cela ne doit pas être difficile à dire.
--Cela est très facile, mais à condition de prendre des moyennes.
--Prenez des moyennes.
--Mes dépenses de maison s'élèvent à douze mille francs par an.
--Écrivez, dit le juge d'instruction à son grenier qui jusque-là était resté la plume à la main, mais sans prendre les notes.
Cette parole fut un coup pour Fourcy; cependant il continua:
--Le loyer de notre appartement de Paris est de quatre mille francs; les impôts, les frais de jardinage, de domestiques à Nogent sont de trois mille francs; je paye pour une assurance sur la vie une prime de dix mille francs; les toilettes de ma femme coûtent deux mille francs par an.
--Ah! dit le juge d'instruction, qui jusque-là avait écouté attentivement sans interrompre.
--Elles sont très simples, dit Fourcy que cette exclamation blessait, car il était d'une susceptibilité extrême pour tout ce qui touchait sa femme.
--Continuez, dit le juge d'instruction, nous ne discutons pas.
--Celles de ma fille coûtent la même somme; l'éducation de ma fille coûtait jusqu'à ces derniers temps trois mille francs; celle de mon fils et son entretien la même somme; en voyages nous dépensons environ deux mille francs, si M. le greffier veut bien faire l'addition, il trouvera environ quarante-cinq mille francs.
--Faites, dit le juge d'instruction.
--Quarante-quatre mille francs, dit le greffier.
--Il vous reste donc en moyenne tous les ans sur vos appointements seize mille francs?
--Parfaitement.
--Ainsi c'est avec seize mille francs par an que depuis la guerre vous avez payé votre dette de quatre-vingt-cinq mille francs, et le mobilier de cette maison que nous n'avons pas compté; quant à celui de Paris...
--Il était payé avant la guerre.
--Reste donc celui-ci; c'est-à-dire qu'après avoir prélevé quatre-vingt-cinq mille francs, vous avez trouvé moyen de payer cinquante mille francs un mobilier qui vaut cinq ou six cent mille francs.
Fourcy, bien qu'il ne fût pas disposé à la gaieté, ne put pas s'empêcher de sourire en entendant émettre une pareille absurdité, cependant ce sourire n'eut rien de railleur ni d'insolent: ce fut la simple manifestation de sa surprise, une protestation muette et discrète: six cent mille francs, son mobilier acheté de bric et de broc, c'était vraiment trop drôle!
--Il n'y a pas là de quoi sourire, dit le juge d'instruction sévèrement, rien n'est plus sérieux.
--Peut-être en effet cela serait-il sérieux, si ce mobilier avait la valeur que vous lui attribuez, car alors il serait difficile d'expliquer comment avec cinquante mille francs, j'ai payé six cent mille francs.
--C'est justement cette explication que je vous demande.
--Et que je n'ai pas à vous donner puisque ce pauvre mobilier vaut à peine la dixième partie de ce que vous pensez, c'est-à-dire environ les cinquante mille francs qui me sont restés sur mes économies, ma dette de quatre-vingt-cinq mille francs étant prélevée.
Ce fut au tour du juge d'instruction de sourire, et ce sourire, qui contractait les narines et retroussait la lèvre supérieure en découvrant les dents, exprimait le dédain et la pitié.
Jusque-là le commissaire aux délégations, assis à côté de Fourcy, avait gardé le plus complet silence, et rien dans son attitude n'avait pu donner à croire qu'il s'intéressait à cet interrogatoire; à ce moment, il se tourna vers Fourcy, et de sa voix la plus douce, avec son sourire le plus aimable, il intervint dans l'entretien:
--Je demande à M. Fourcy la permission de lui faire observer que le tapis seul de ce salon sur lequel nous marchons vaut plus de vingt mille francs.
Fourcy haussa doucement les épaules et se mit à rire.
--Que cette tapisserie d'Andran, représentant des scènes d'_Esther_, ne vaut pas moins de trente mille francs; que les sirènes de l'escalier ont coûté plus de dix mille francs; et nous voilà déjà à soixante mille francs.
--Mais ces chiffres sont de la fantaisie, s'écria Fourcy.
--Ils sont exacts.
--Ni exacts, ni sérieux.
--Pardon, dit le commissaire avec son calme et son doux sourire, mais vous savez qu'avant d'appartenir à la police j'ai été clerc de commissaire-priseur et que je suis en état d'estimer un mobilier, même quand il a une valeur artistique comme celui-ci; et ce que je connais de votre mobilier dans ce salon, dans la salle à manger, dans le vestibule, dans l'escalier, dans les chambres où je suis entré, vaut plus de cinq cent mille francs.
--C'est impossible! s'écria Fourcy.
--Il y a marchand à ce prix, dit le commissaire se servant d'un mot de son ancien métier.
Fourcy resta atterré.
Mais presque aussitôt il se redressa pour protester:
--C'est impossible, s'écria-t-il avec une énergie désespérée.
--Expliquez; ne niez pas ce qui n'est pas niable, dit froidement le juge d'instruction; ce mobilier est là, nous le voyons, combien l'avez-vous payé?
--Mais je ne l'ai pas payé le prix que vous lui attribuez.
--Combien l'avez-vous payé?
--Une cinquantaine de mille francs.
--Dire qu'on a payé cinquante mille francs ce qui en vaut six cent mille n'est pas une explication.
--Mais comment voulez-vous que j'aie dépensé cette somme puisque je ne l'avais pas?
--C'est ce que je vous demande; vous reconnaissez que vous n'avez pas gagné cette somme; d'autre part vous avez reconnu que vous n'aviez pas fait de spéculations; dites comment vous vous êtes procuré les cinq ou six cent mille francs, prix de ce mobilier.
--Mais ce mobilier n'a pas coûté six cent mille francs, ni cinq cent mille, ni quatre cent mille, je le nie, c'est impossible.
Le commissaire se leva et, étendant la main par un geste énergique comme s'il voulait prêter serment:
--Et moi j'affirme, dit-il, qu'il a coûté plus de cinq cent mille francs, je le jure.
--Voulez-vous que nous descendions à trois cent mille francs, dit le juge d'instruction, et même à deux cent mille? Dites alors où vous avez pris ces deux cent mille francs.
Depuis quelques instants Fourcy se débattait désespérément contre l'idée qu'on le soupçonnait; cette idée qui tout d'abord lui avait paru une absurdité ou une folie, ce mot «pris» l'enfonça violemment dans son esprit.
--Pris! s'écria-t-il, m'accusez-vous donc d'avoir pris cette somme?
---Dites où et comment vous vous l'êtes procurée.
--Moi qui ai des millions entre les mains, j'aurais pris cette misérable somme!
--Cette misérable somme et d'autres, moins misérables peut-être.
Fourcy se frappa la tête à deux mains.
--C'est donc vrai, c'est donc possible! tout cela n'est que pour arriver à m'accuser du vol du mandat, moi, moi!
Ni le juge d'instruction, ni le commissaire de police ne répondirent, mais ils échangèrent un coup d'oeil plus terrible qu'une réponse directe.
--Et le moment que j'aurais choisi pour voler la maison Charlemont, poursuivit Fourcy, est celui où je deviens son associé!
--Prouvez que vous n'avez pas commencé avant; nous sommes là pour recevoir vos explications.
La porte du salon s'ouvrit, et la femme de chambre entrant vint jusqu'à Fourcy:
--Madame vient de rentrer avec mademoiselle.
--Ces explications que vous demandez, s'écria Fourcy, je vais vous les donner.
Puis s'adressant à la femme de chambre qui attendait en regardant autour d'elle d'un air ahuri:
--Dites à madame de venir, tout de suite.
Il avait relevé la tête, et un éclair de confiance transfigurait son visage bouleversé: sa femme arrivait à son secours: elle allait donner les explications qu'on exigeait de lui.
Presque aussitôt après le départ de la femme de chambre, la porte du salon se rouvrit et madame Fourcy parut.
Fourcy voulut courir au-devant d'elle, mais vivement le commissaire qui l'observait se plaça entre eux.
--Viens, Geneviève, dit Fourcy, viens à mon secours.
--Que se passe-t-il donc?
XXXVII
Elle s'était arrêtée devant le commissaire de police qui lui barrait le passage, et elle restait à la porte du salon; regardant et son mari et le commissaire de police, et le juge d'instruction et le greffier.
Mais surtout elle réfléchissait et elle tâchait de se rendre compte de la situation: la réunion de ces gens de justice, l'attitude bouleversée de son mari, son cri, son appel: «Viens à mon secours», lui avaient révélé les dangers de cette situation, mais sans lui apprendre quels ils étaient. Avant tout il fallait donc qu'elle trouvât le moyen de gagner du temps et qu'elle ne parlât que pour ne rien dire.
--Approchez, madame, et asseyez-vous, dit le juge d'instruction.
Elle voulut prendre place à côté de la chaise que Fourcy avait occupée, mais le commissaire de police continua à lui barrer le passage, et avec sa politesse ordinaire il lui avança un fauteuil, puis en prenant un lui-même il s'assit de façon à se trouver entre le mari et la femme.
--Asseyez-vous, dit le juge d'instruction à Fourcy, et n'essayez pas d'échanger quelques signes, ou des paroles particulières avec madame.
Faisant violence à son agitation, Fourcy reprit sa chaise:
--Puis-je expliquer à ma femme pourquoi je l'appelle à mon secours? demanda-t-il.
--Je vais l'expliquer moi-même, répondit le juge d'instruction.
Et en quelques paroles brèves, mais claires et précises, il donna cette explication: Depuis l'acquisition de la maison de Nogent, qui avait absorbé ses ressources et l'avait endetté de quatre-vingt-cinq mille francs, Fourcy n'avait pu mettre de côté sur ses appointements qu'une somme de seize mille francs par an, au total: cent trente-quatre mille francs; sa dette de quatre-vingt-cinq mille francs prélevée sur ce total, il lui était resté cinquante mille francs; comment avec ces cinquante mille francs avait-il pu acheter et payer le mobilier qui garnissait cette maison?
A mesure que le juge d'instruction parlait, madame Fourcy comprenait que la situation était plus grave encore qu'elle ne l'avait redouté tout d'abord.
--En un mot, s'écria Fourcy, sans que les signes du juge d'instruction pussent lui imposer silence, on m'accuse d'avoir dérobé les sommes nécessaires à l'achat de ce mobilier, c'est-à-dire cinq ou six cent mille francs, et l'on conclut de là que puisque j'ai bien été capable de voler ces six cent mille francs, j'ai bien été capable aussi de voler les trois cent mille du mandat blanc. Réponds pour moi, prouve à ces messieurs, toi qui as acheté ce mobilier, qu'il n'a pas coûté six cent mille francs.
Madame Fourcy était d'une pâleur livide, comme sous l'imminence d'un évanouissement subit; Fourcy, qui la regardait, oublia l'horreur de sa situation pour ne penser qu'à sa femme; vivement il se leva pour venir à elle, mais le commissaire de police le retint.
--Voyez, monsieur le juge d'instruction, l'effet que produit sur ma femme cette accusation monstrueuse, n'est-ce pas la protestation la plus éloquente contre ces soupçons insensés?
Puis s'adressant à sa femme elle-même:
--Remets-toi, chère femme, ne cède pas à l'indignation; ne succombe pas à l'émotion; ce n'est pas une preuve de ton amour qu'il faut que tu donnes en ce moment, c'est une preuve de l'inanité de ces soupçons; c'est la Providence qui t'envoie pour les dissiper; parle.
Et il se rassit plein de confiance; elle n'avait que quelques mots à dire, et tout serait fini, il ne resterait qu'un cruel souvenir de ce cauchemar.
Il attendit en la regardant.
Cependant elle ne parla point; immobile dans son fauteuil, les yeux baissés, les lèvres contractées, elle restait là comme si elle était anéantie.
--Calme-toi, dit Fourcy d'une voix attendrie, tâche de respirer un peu.
Mais elle ne respira point et elle continua de garder le silence.
--Voulez-vous un verre d'eau? demanda le commissaire de police toujours prévenant.
Elle n'avait besoin ni d'eau, ni de quoi que ce fût, si ce n'est d'une idée; cependant elle accepta dans la pensée que cela lui ferait toujours gagner du temps, et qu'elle trouverait peut-être quelque chose à dire.
Fourcy s'était levé, mais le juge d'instruction l'arrêta.
--Restez, dit-il, M. le commissaire de police va aller chercher ce verre d'eau.
Fourcy aurait voulu prendre sa femme dans ses bras, la soutenir, la rassurer; mais après ce qu'on avait fait jusque-là pour les séparer, cela n'était pas possible; il devait se contenter de l'encourager de la voix et du regard.
--Calme-toi, calme-toi, répéta-t-il comme s'il parlait à un enfant.
Mais elle ne l'écoutait pas; elle cherchait.
Le commissaire de police revint portant lui-même un verre et une carafe sur un plateau; il versa un peu d'eau dans le verre, et avec des grâces il l'offrit à madame Fourcy.
Cette gorgée d'eau ne lui donna pas des idées, mais elle lui donna, au moins, un peu de salive dans sa bouche desséchée.
--Je vous écoute, madame, dit le juge d'instruction.
--Puisque c'est toi qui as acheté ce mobilier, dit Fourcy, explique qu'il ne vaut pas six cent mille francs, dis ce que tu l'as payé.
Elle ne pouvait plus reculer, il fallait parler.
--J'ai profité de quelques bonnes occasions, dit-elle.
--Très habilement profité, affirma Fourcy. M. le commissaire de police, qui a des connaissances spéciales dans le commerce de l'ameublement, affirme que ce tapis vaut plus de vingt mille francs, et cette tapisserie des Gobelins plus de trente mille.
Le commissaire de police inclina la tête à plusieurs reprises, avec un sourire approbateur.
--Je ne sais pas ce que valent ce tapis et cette tapisserie, mais je ne les ai pas payés ce prix-là; il s'en faut de beaucoup.
--Combien les avez-vous payés?
Elle hésita.
--Je ne m'en souviens pas.
Fourcy ne fut pas maître de retenir un mouvement de surprise: sa femme ordinairement avait une excellente mémoire et elle retenait tous les chiffres.
--Fais un effort de mémoire, dit-il, et ne te laisse pas troubler par l'émotion.
Elle parut faire cet effort, mais inutilement.
--Je ne me rappelle pas, dit-elle.
--Cela est vraiment fâcheux, fit remarquer le juge d'instruction, mais vous avez un livre de dépense, sans doute, où vous aurez inscrit ces prix?
--Je ne l'ai pas conservé.
--Au moins, vous avez des factures acquittées?
--Sans doute, mais il faudrait les chercher, car je ne sais pas où elles peuvent être.
--Eh bien, madame, cherchons-les tout de suite.
Et le juge d'instruction fit mine de se lever.
--C'est que si je les ai encore, dit-elle en se voyant prise, elles ne sont pas ici, elles sont à Paris.
Le juge d'instruction se tourna vers Fourcy.
--Vous voyez, dit-il.
Fourcy était décontenancé; il regardait sa femme avec une stupéfaction qui de réponse en réponse devenait plus profonde. Pourquoi ne parlait-elle pas franchement? Pourquoi ces détours et ces défaites?
Car même pour lui il était évident qu'elle n'était pas sincère et qu'elle ne cherchait qu'à s'échapper. Pourquoi? Il n'était pas possible qu'elle ne comprît pas la gravité de la situation qu'elle lui faisait.
--Allons à Paris, dit-il en se levant vivement.
--Mais je ne sais si je les ai, dit-elle; on ne garde pas ses anciennes factures indéfiniment; il est probable que je les ai détruites.
De nouveau le juge d'instruction et le commissaire échangèrent un coup d'oeil qui désespéra Fourcy: au lieu de le sauver, elle le perdait dans l'esprit de ces deux hommes qui tenaient son honneur entre leurs mains. Comment ne le comprenait-elle pas?
Après un moment de silence terriblement long, le commissaire de police intervint.
--Mon Dieu, madame, dit-il du ton d'un homme qui ne demande qu'à obliger, il ne faut pas vous désoler pour cette disparition de vos factures. Personne ne peut trouver extraordinaire qu'après plusieurs années vous ne les ayez pas conservées. Ce serait le contraire qui serait extraordinaire.
Elle respira, et Fourcy de son côté laissa échapper un profond soupir de soulagement: quel brave homme, ce commissaire!
Il leur sourit à tous deux.
--Il y a un moyen bien simple de les remplacer, dit-il en continuant. Vous ne pouvez pas avoir oublié le nom du marchand ou des marchandes de qui vous tenez ces différents objets: le tapis, les tapisseries, les sirènes, les cuirs de Cordoue, les étoffes, les vases; donnez-nous ces noms et nous retrouverons tout de suite les prix que vous avez payés. Les marchands ne sont pas comme des particuliers, ils gardent leurs livres de commerce.
Quelques minutes plus tôt, Fourcy eût vu dans cette idée le salut, mais maintenant ce fut craintivement qu'il regarda sa femme.
Elle ne répondit pas, et elle resta les yeux baissés, plus pâle encore, plus défaite.
--Eh bien, madame, demanda le juge d'instruction, vous refusez donc de répondre?
Et il attendit quelques instants.
--Réfléchissez que votre silence ne peut s'interpréter que d'une seule manière, dit-il sévèrement, qui est que vous ne pouvez pas répondre, et que si vous ne nous donnez pas le prix de ces tapis et de ces meubles, c'est qu'il est bien celui qu'a dit M. le commissaire de police;--que si vous prétendez n'avoir pas conservé votre livre de dépense, c'est qu'il vous condamnerait;--que si vous alléguez que vous n'avez plus vos factures, c'est qu'elles confirmeraient notre évaluation;--enfin, que si vous refusez de nous indiquer les noms des marchands chez qui vous avez acheté ces objets, c'est que vous savez que ces marchands détruiraient d'un mot le système de défense de votre mari.
De nouveau le commissaire de police prit la parole:
--Permettez-moi de vous faire observer, madame, que nous cacher les noms de ces marchands n'est pas nous empêcher de les découvrir; les marchands qui vendent ces sortes de meubles ne sont pas nombreux à Paris; avant trois jours nous saurons qui vous a vendu ces tapisseries, ce tapis oriental avec armoiries, ces sirènes.
Elle attendit encore assez longtemps avant de répondre; enfin, relevant les yeux et regardant le juge d'instruction:
--Puisqu'il le faut, dit-elle, je parlerai.
Mais cela dit, madame Fourcy avait fait une pause, et au lieu de s'adresser au juge d'instruction, elle s'était tournée vers son mari qu'elle avait longuement regardé:
--Avant tout, dit-elle, je veux demander pardon à celui que j'aime, à mon mari, à l'homme le meilleur, le plus honnête, le plus droit, de la douleur que je vais lui causer. C'est la pensée de la souffrance que je dois lui infliger en parlant, qui m'a jusqu'à ce moment fermé les lèvres. C'est la vue de la souffrance que je lui cause en ne parlant pas, qui me les ouvre. Je ne peux pas le laisser soupçonner, je ne peux pas le laisser accuser quand seule je suis coupable.
Et comme le juge d'instruction avait fait un mouvement, elle s'écria avec énergie:
--Mais non coupable comme vous l'entendez, messieurs; coupable envers lui, ce qui pour moi est autrement terrible. Pardon, mon Jacques!
C'était avec stupéfaction que Fourcy l'écoutait, avec effroi, à demi levé au-dessus de sa chaise qu'il tenait d'une main, les yeux et la bouche grands ouverts, le visage convulsé.
Qu'allait-elle donc dire?
L'angoisse avait suspendu sa respiration, il étouffait.
Elle se tourna vers le juge d'instruction et d'une voix résolue:
--Vous avez raison, dit-elle rapidement, cet ameublement n'a pu être payé avec cinquante mille francs, non qu'il ait la valeur que vous lui attribuez, mais parce qu'il vaut évidemment plus de cinquante mille francs. Je le reconnais, je l'avoue la honte au front, j'ai trompé mon mari sur cette valeur.
Fourcy laissa échapper une sourde exclamation, un cri de douleur, une plainte étouffée, mais elle évita de regarder de son côté.
--Mon mari n'a donc su que ce que je lui disais, car ne connaissant rien aux choses d'ameublement, et ayant toute confiance en mes paroles, d'ailleurs, il n'a jamais eu la pensée de contrôler les prix que je lui donnais.
--Et comment avez-vous payé ces prix? demanda le juge d'instruction.
--Je vais vous le dire; cela, c'est la seconde partie de mon aveu et non la moins cruelle; si j'hésite, si je me trouble, n'accusez que l'émotion qui me paralyse. Jamais mon mari n'a voulu faire des affaires pour son compte personnel, et malgré mes instances il a toujours refusé de tenter des spéculations qui auraient pu l'enrichir rapidement et sûrement. Voyant sa volonté immuable, et croyant que nous en serions toujours réduits à la médiocrité de ses appointements, j'ai voulu, moi mère de famille, dans son intérêt même, dans celui de mes enfants, et aussi dans le mien, je ne serais pas franche si je ne l'avouais pas, j'ai voulu risquer ce qu'il refusait si fermement. C'est là ma faute, que je me suis reprochée durement depuis, mais sans prévoir jamais qu'elle aurait les terribles conséquences qu'elle amène aujourd'hui.
Elle se cacha le visage entre les mains et elle resta ainsi quelques secondes, s'efforçant de régler ce qu'elle voulait dire.
--Continuez, madame, dit le juge d'instruction.
Il fallait obéir; ce qu'elle fit.
--Dans le monde où je vis, vous comprenez qu'il n'y a qu'à ouvrir les oreilles pour savoir quelles sont les bonnes affaires; je les ai ouvertes; j'ai écouté ce qui se disait autour de moi, j'ai gagné, et c'est avec ces gains que j'ai payé ce mobilier.
Le juge d'instruction allait lui poser une question, mais violemment Fourcy le prévint.
Depuis quelques instants il s'était levé tout à fait, et debout, la tête haute, les bras croisés sur sa poitrine, il tenait ses yeux attachés sur sa femme.
--Pardon, monsieur le juge d'instruction, s'écria-t-il en étendant le bras avec un geste si énergique que le juge resta bouche ouverte sans achever le mot qu'il avait commencé; pardon, c'est à moi d'interroger ma femme.
--Mais, monsieur...