Une femme d'argent

Chapter 16

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Mais après un moment de déception, et il fut court, ce fut un mouvement de joie qui souleva Lucien: pas coupable, il n'était pas coupable!

Alors, prenant la main de Robert, il la lui serra fortement à plusieurs reprises, au grand étonnement de celui-ci.

Cette visite, que Robert devait à son père, était pour lui un sujet de vives angoisses.

Qu'allait-il se passer, qu'allait-il se dire entre eux?

Par madame Fourcy il savait que son père le soupçonnait, comment répondre à ses interrogations si comme cela était probable il lui en posait? elle lui avait, il est vrai, tracé sa ligne de conduite, mais saurait-il, pourrait-il la suivre?

Cependant comme il ne pouvait pas éviter cette visite, il se présenta le lendemain matin chez son père à l'heure où il avait chance de le trouver.

M. Charlemont venait de rentrer et il n'avait pas encore eu le temps de commencer sa toilette.

D'ordinaire le père et le fils s'abordaient en se donnant la main. Mais cette fois, M. Charlemont ne tendit pas la sienne à Robert, qui après avoir fait quelques pas demeura immobile, arrêté par le regard qui était tombé sur lui et qui l'enveloppait de la tête aux pieds.

--C'est votre confession que vous venez faire? demanda M. Charlemont.

--Quelle confession?

--Comment, quelle confession? celle de votre infamie.

--Si c'est là l'accueil que je reçois près de vous, je n'ai qu'à me retirer.

Et Robert fit un pas vers la porte; une occasion s'offrait d'échapper à l'interrogatoire qu'il redoutait, il la saisissait.

Mais d'un geste son père le retint.

--Allons, dites-moi tout: comment l'idée vous est venue de ce vol, et ce que vous fait de cet argent?

Pour remplir le rôle qui lui avait été imposé, il aurait dû à ces mots s'indigner, mais il n'eut pas la force de pousser le mensonge jusque-là.

--De quel vol parlez-vous, dit-il, de quel argent?

--Auriez-vous donc l'audace de soutenir que vous n'avez pas dérobé un mandat blanc à Fourcy, au moyen duquel vous avez touché trois cent mille francs à la Banque?

Sa réponse à cette question était préparée depuis longtemps et aussi l'explication sur laquelle il comptait l'appuyer, mais ce n'était pas cette réponse qu'il pouvait faire, c'était celle que madame Fourcy lui avait imposée, ce n'était point un aveu, qui pour lui eût été jusqu'à un certain point une atténuation de sa faute, c'était une dénégation.

--J'ai cette audace, dit-il.

Mais il le dit mal, les yeux baissés.

--Alors pourquoi vous êtes-vous sauvé?

--Je ne me suis pas sauvé.

--Où avez-vous été?

--Dans le pays de Galles.

--Seul?

--Seul.

--Quoi faire?

--Me promener

--Comment ce besoin de promenade vous a-t-il pris ainsi tout à coup?

--Parce que j'ai dû m'éloigner de la femme que j'aime.

--Ah!

C'était la première parole vraie que Robert avait pu dire, et justement pour cela il l'avait bien dite; l'exclamation de son père lui apprit que la situation se détendait.

En effet, si M. Charlemont interrogeait son fils avec la conviction que celui-ci avait commis le vol du mandat, au moins n'était-ce point avec le désir et la volonté arrêtée de le trouver coupable, tout au contraire. Il connaissait son fils, sa franchise, sa sincérité. En l'entendant nier le vol, il avait été troublé dans sa conviction, et un éclair d'espérance avait traversé son esprit: était-il innocent?

--Comment expliquez-vous que votre départ ait suivi le vol?

--Je n'ai pas à l'expliquer; cela ne me regarde pas.

--Pourquoi revenez-vous?

--Pour me montrer et faire tomber les soupçons dont on me charge.

--Comment voulez-vous vous défendre?

--Mais je ne veux pas me défendre; je veux passer un jour ou deux à Paris, me montrer à ceux qui m'accusent, et reprendre mon voyage, qu'une lettre de Lucien m'a fait interrompre.

--Ah! tu veux repartir? dit M. Charlemont en revenant au tutoiement, ce qui mieux que tout montrait le changement qui s'était fait en lui.

--Demain ou après-demain.

--Alors tu te plais dans le pays de Galles.

Et changeant brusquement de sujet, M. Charlemont ne parla plus que de l'Angleterre et de voyages.

L'entretien se fût prolongé si Robert ne l'avait pas interrompu, car à mesure que son père se rassurait, lui de son coté se troublait; la honte de son mensonge l'étouffait.

XXXV

Cependant les recherches de la justice continuaient.

Assez souvent Fourcy avait des conférences avec le commissaire aux délégations chargé de l'instruction, et plusieurs fois celui-ci était venu à Nogent pour interroger les domestiques et pour demander quelques renseignements à madame Fourcy, ainsi qu'à Marcelle et à Lucien.

Il avait aussi soigneusement relevé la disposition de la chambre de madame Fourcy, examiné le bureau et fait fonctionner la serrure, qui avait été ensuite démontée et visitée à l'intérieur dans toutes ses pièces.

De cette visite était résultée la preuve que cette serrure n'avait point été crochetée, et que si elle avait été ouverte ç'avait été avec sa clef, ou bien avec une clef faite sur le modèle de celle-ci ou sur empreintes.

Mais Fourcy s'était refusé à admettre cette hypothèse, et il avait fait remarquer que de dedans sa chambre, et la porte ouverte, ils auraient entendu le voleur ouvrant la serrure. D'ailleurs, comment serait-il entré ce voleur?

--Par le balcon, avait répondu madame Fourcy, qui sans rien affirmer, laissait voir qu'elle était disposée à croire à un voleur venu du dehors.

--Mais comment serait-il arrivé sur le balcon? Et puis comment aurait-il deviné que le cahier des mandats de la Banque se trouvait dans ce petit bureau et justement ce jour-là? Pourquoi se serait-il contenté d'un seul mandat, au lieu de prendre le cahier entier?

Ces divergences d'appréciation entre le mari et la femme s'étaient élevées plusieurs fois en présence du commissaire, mais sans que celui-ci prît jamais part à la discussion et manifestât son opinion: il écoutait, il regardait, il ne disait rien.

C'était un petit homme à lunettes, d'apparence maladive et chétive, pâle de teint, blond de cheveux et de barbe, qu'au premier-abord on était disposé à prendre pour une nature molle et un caractère timide, mais qu'on jugeait tout autrement quand on avait surpris derrière ses lunettes son regard perçant qu'il cachait évidemment par prudence.

Il s'était toujours montré d'une grande politesse avec Fourcy; et avec madame Fourcy, plus que poli, presque respectueux, la saluant tout bas, et ne lui adressant la parole qu'avec toutes les marques d'une profonde déférence.

--Désolé de vous déranger encore, madame, et d'apporter du trouble dans votre maison, mais j'aurais, si vous le permettez, quelques questions à adresser à vos domestiques.

Il poussait si loin cette crainte d'apporter du trouble dans la maison qu'il était venu plusieurs fois à Nogent sans se présenter chez les Fourcy; et que, «pour ne pas les déranger certainement», il s'était contenté de poursuivre son enquête auprès de certaines personnes du pays.

Fourcy le trouvait un homme aussi aimable qu'intelligent et il prenait plaisir à s'entretenir avec lui: de son côté le commissaire paraissait éprouver le même sentiment à l'égard de Fourcy, car toutes les fois que celui-ci voulait causer, il écoutait complaisamment, et si pressé qu'il fût, il restait volontiers à bavarder, tantôt de ceci, tantôt de cela; même de ses affaires personnelles; de ses débuts qui avaient été rudes; de son avenir qui ne serait guère brillant, s'il ne trouvait pas à se mettre en évidence dans quelque belle affaire. Il admirait beaucoup la façon dont Fourcy avait conduit sa vie, et s'il parlait de lui-même volontiers, il interrogeait plus volontiers encore celui qui, de petit commis, était devenu le directeur de la maison Charlemont.

--Quel exemple! disait-il souvent.

Et ce n'était pas seulement la persévérance de Fourcy qu'il admirait, son aptitude au travail, sa haute intelligence, c'était encore, c'était surtout la force de volonté avec laquelle il avait résisté au désir de faire des affaires pour son compte personnel, et de s'enrichir quand cela lui était si facile.

Pour madame Fourcy elle ne partageait point la sympathie que son mari témoignait à cet aimable commissaire; loin de là, car avec ses manières douces, son parler bas, ses politesses, ses marques de respect, il lui inspirait autant de répulsion que de peur. A ses yeux, c'était l'ennemi? et elle avait le pressentiment que si la vérité était découverte un jour, ce serait par lui. Cela, bien entendu, ne l'empêchait pas de lui faire bon accueil; au contraire; mais, sous le sourire avec lequel elle répondait à ses politesses, il y avait des tremblements et des serrements de lèvres. Elle n'était pas dupe de ses prévenances et de ses craintes de la déranger; et quand elle apprenait qu'il était venu à Nogent sans se présenter chez elle, elle savait bien que ce n'était pas pour ne point apporter du trouble dans sa maison, mais pour poursuivre quelque recherche mystérieuse ou pour dresser quelque piège caché. Ah! comme elle avait été sage d'éloigner Robert qui, tout de suite, se fût trahi et les eût perdus. Elle-même ne se trahirait-elle point? Et l'extrême circonspection qu'elle apportait dans toute sa conduite, dans ses paroles et même dans ses regards n'était-elle pas un indice contre elle? Cependant elle ne pouvait pas s'abandonner; et quand elle le voyait jeter des coups d'oeil rapides en dessus ou en dessous les lunettes comme s'il voulait sonder les murs et chercher s'il n'y avait pas là quelques cachettes; de même quand elle le voyait examiner son ameublement, tâter le tapis du pied, prendre entre ses doigts l'étoffe du fauteuil sur lequel il était assis, il fallait bien que, pour ne pas laisser paraître ses craintes, elle se donnât une contenance qui, elle ne le sentait que trop, devait manquer de naturel.

Agissait-il ainsi parce qu'il avait des soupçons reposant sur des faits positifs? Ou bien était-ce chez lui instinct de policier, qui commence par soupçonner tout le monde? Elle n'en savait rien. Mais c'eût été folie à elle de ne pas s'entourer de toutes les précautions que la prudence pouvait lui suggérer.

Aussi les prit-elle, au moins dans la mesure du possible, ces précautions.

Sa fortune se composait, outre le mobilier des deux maisons de Paris et de Nogent, de valeurs au porteur et de bijoux, qu'il fallait qu'elle cachât, et c'était là pour elle le difficile.

Jusqu'à ce moment, elle avait gardé chez elle ces valeurs et ces bijoux, et cela pour plusieurs raisons: elle n'avait confiance en personne; elle ne voulait pas qu'on sût ce qu'elle possédait; enfin, elle n'avait rien à craindre de son mari, qui se fût fait scrupule d'ouvrir un meuble ou une armoire qui n'auraient pas été à son usage propre. Le seul danger qu'elle courût, ou plutôt que courût sa mémoire était de mourir avant son mari, et qu'après elle, en trouvant cette fortune, on se demandât comment elle l'avait acquise. Mais elle ne croyait pas à ce danger, n'avait-elle pas vingt ans de moins que son mari? et puis il n'était pas dans sa nature d'admettre l'idée de la mort, au moins pour elle; tout en elle se révoltait à la pensée qu'elle pouvait mourir avant d'avoir joui tranquillement du fruit de son travail et de ses peines; s'imaginer que cela était possible, c'était douter de la Providence, et elle ne doutait pas de la Providence qui jusqu'à ce jour l'avait si bien servie.

Mais maintenant la situation n'était plus la même. Tout était à craindre de la justice et surtout de ce commissaire de police qui semblait toujours sonder les murs. Si peu probable que cela parût, on pouvait faire une perquisition chez elle. Comment expliquerait-elle la possession de ces valeurs et de ces bijoux? Ce ne serait pas à la justice qu'on pourrait dire que les pierres étaient fausses.

Jamais elle n'avait imaginé qu'un jour l'argent la gênerait et qu'elle éprouverait l'embarras des richesses.

Où le cacher, cet argent? comment les faire disparaître, ces richesses? A qui, à quoi se fier?

D'amis sûrs, elle n'en avait point; puis il faudrait entrer dans des explications impossibles à donner.

Sans doute il y a des caisses publiques pour les valeurs et les diamants; mais là aussi il faut des explications; il faut un nom, des justifications; et alors même qu'elle triompherait de ces difficultés, qui pour elle étaient des impossibilités, il y aurait toujours le certificat de dépôt qu'elle devrait faire disparaître.

Elle avait longtemps cherché et à la fin elle s'était décidée à cacher ses valeurs et ses bijoux dans sa maison même.

Elle eût été neuve cette maison que madame Fourcy n'aurait probablement pas trouvé ce qu'il lui fallait, car nos architectes d'aujourd'hui ne perdent pas de place dans leurs constructions, des murs se coupant à angle droit, pas de placards, pas d'armoires, pas de coins. Mais les vieilles maisons n'ont pas été bâties sur ce modèle, surtout celles qui datent du dix-huitième siècle, l'époque par excellence des petits cabinets, des pans coupés, des murs de refend, des plafonds et des planchers d'inégale hauteur; de sorte qu'à moins d'avoir longtemps pratiqué une maison de ce genre, on ne la connaît pas et l'on s'égare facilement dans son dédale de corridors, de vestibules et d'escaliers.

Cependant résolue à cacher sa fortune chez elle, madame Fourcy n'avait pas commis l'imprudence de choisir une de ces petites pièces si bien cachée qu'elle fût, pas plus qu'un placard encastré dans la boiserie, comme il y en avait plusieurs dans cette maison, pas plus qu'un meuble à secret dont le fin fond était connu d'elle seule.

Mais s'enfermant dans une chambre qui ne servait jamais, et qui restait ordinairement fermée à clef, elle avait sans faire de bruit retroussé un coin de tapis et après avoir au moyen d'un ciseau et d'un couteau levé une feuille de parquet, ce qui avait été un rude travail pour ses petites mains bien que le bois fût à moitié pourri, elle avait entassé entre les lambourdes une partie de ses valeurs; puis levant deux autres feuilles, ce qui avait été beaucoup plus facile maintenant qu'elle avait de la prise, elle était parvenue à placer là tout ce qu'elle voulait faire disparaître, titres et bijoux.

Cela fait elle avait replacé les feuilles de parquet, mais au lieu de les clouer elle les avait vissées pour que les coups de marteau ne retentissent pas dans la maison, et par-dessus elle avait reposé le tapis sur lequel elle avait traîné un meuble.

Comment trouver sa cachette même avec ces yeux perçants qui lui faisaient si grande peur: il faudrait démolir la maison.

De ses bijoux, elle n'avait excepté que le bracelet faux qu'elle s'était fait donner par Robert et aussi le collier en diamants que lui avait offert (selon son récit) le financier Esserie pour prix de son intervention dans les affaires d'Algérie. Si son mari s'inquiétait de cette disparition, elle lui répondrait qu'elle s'était débarrassée de ces bijoux faux, comme il l'avait désiré, comme il l'avait même demandé.

Alors elle s'était promis d'être moins polie et plus naturelle avec le commissaire, qui, maintenant, pouvait venir sans qu'elle tremblât à sa vue.

XXXVI

Un matin en arrivant Fourcy vit entrer dans son bureau son aimable commissaire de police.

--Je vous dérange?

--Pas du tout.

--Je serais désolé.

--Vous avez du nouveau?

--Peut-être.

Et comme il ne continua pas, Fourcy eut la discrétion de ne pas insister; malgré le violent désir qu'il avait de savoir, il portait trop haut le respect de la justice pour oser risquer une interrogation directe.

--Est-ce que vous êtes bien occupé en ce moment? demanda le commissaire de son ton le plus insinuant.

--Je suis libre pour tout le temps que vous voudrez bien me donner; asseyez-vous donc, je vous prie.

--Et bien, alors, je vous demande de venir avec moi à Nogent, où M. le juge d'instruction doit se rendre de son côté pour certaines constatations qui exigent votre présence.

Aller à Nogent à cette heure ne faisait pas du tout l'affaire de Fourcy, qui avait du travail et des rendez-vous pour toute la journée, mais puisque le juge d'instruction avait besoin de lui il ne pouvait pas refuser: en somme l'affaire la plus importante pour lui, au moins celle qu'il avait le plus à coeur, c'était la découverte de leur voleur.

--Si vous voulez m'accorder quelques minutes, dit-il, je suis à vous; et nous partons.

Et faisant venir ses chefs de service, il leur donna ses instructions; il ne serait absent que quelques heures et sûrement il reviendrait.

Le trajet fut très gai et le commissaire entretint la conversation d'une façon charmante, mais sans dire un seul mot de l'affaire: il venait d'arrêter des escrocs qui le faisaient courir depuis six mois et il était tout plein de son succès qu'il n'avait obtenu qu'à force de persévérance et de ruses: au reste il était en ce moment dans une bonne veine.

Ils trouvèrent le juge d'instruction qui était arrivé depuis une demi-heure déjà, et qui, en l'absence de madame Fourcy et de Marcelle, sorties pour une promenade matinale dans le bois, s'était installé dans le salon avec son greffier.

Fourcy s'excusa de l'avoir fait attendre, mais le juge d'instruction coupa court aux politesses en disant qu'il n'avait pas perdu son temps; il avait interrogé les domestiques.

Cela fut répondu assez sèchement; au reste le contraste était frappant entre le juge et le commissaire: autant l'un était aimable, doux, poli, autant l'autre était raide et rogue, d'une froideur glaciale qui paralysait ceux qu'il daignait regarder.

--Maintenant, dit le juge en s'adressant à Fourcy, je désire avant tout visiter les lieux, veuillez me précéder.

Ces manières et ce langage ne ressemblaient en rien aux façons du commissaire, mais Fourcy ne laissa paraître aucune surprise; marchant devant le juge d'instruction et le commissaire, il les conduisit dans la chambre de sa femme et dans la sienne.

Comme le juge ne paraissait pas disposé à lui adresser des questions, il se tint sur la réserve et il attendit.

N'ayant rien à faire qu'à regarder, une chose le frappa; le juge d'instruction paraissait examiner avec plus d'attention l'ameublement des deux chambres que le bureau dans lequel le vol avait dû être commis; il restait devant les tentures en damas de soie bleue et il maniait les étoffes; il regardait longuement les brocatelles du lit, les bronzes de la cheminée, les coffrets orientaux, placés çà et là, et à un certain moment Fourcy crut qu'il allait ouvrir les étagères pour prendre les curiosités qui les emplissaient et les étudier.

--C'est un curieux, un amateur de bric-à-brac, se dit-il tout bas.

Et il pensa qu'il ferait vraiment mieux de s'occuper du vol, c'est-à-dire du bureau et de la porte de communication des deux chambres; ce n'était ni le lieu ni l'heure de se livrer à la manie de la curiosité.

Ce qui le confirma dans cette idée, ce fut une observation ou plutôt une exclamation de cet homme de glace qui parlait si peu.

--Mais c'est un vrai musée, il y a là des trésors.

--Qui n'ont pas tenté le voleur, dit Fourcy, si toutefois un voleur est entré dans cette chambre.

--C'est que ce voleur avait mieux à prendre, dit le juge.

Et cette observation fut faite d'un ton sévère qui parut à Fourcy n'être guère en situation:

--Maintenant descendons, dit le juge d'instruction.

Dans le vestibule il s'arrêta, et s'adressant à Fourcy:

--Donnez des instructions, pour qu'on me prévienne quand madame Fourcy rentrera de sa promenade; j'ai à l'interroger; mais avant, il importe que nous en ayons fini ensemble.

Cela fut dit d'un ton sec et impératif, par petites phrases hachées; en homme qui est habitué à donner des ordres et à les voir obéis.

Derrière eux, marchait le commissaire, qui continuait à ne pas ouvrir la bouche.

Le greffier était resté dans le salon, installé devant sa table avec ce qu'il fallait pour écrire.

--Asseyez-vous, monsieur, dit le juge d'instruction à Fourcy.

Et lui-même se plaça à côté de son greffier, tandis que Fourcy prenant une chaise, s'asseyait en face d'eux de l'autre côté de la table, assez surpris que ce fût ce juge qui parlât en maître dans ce salon.

Le juge d'instruction avait pris quelques papiers sur la table et il les parcourait rapidement: dans ce vaste salon on n'entendait que le bruit des feuillets qu'il tournait, et au dehors le roucoulement de pigeons ramiers perchés dans les arbres du jardin.

Ce silence que rien ne troublait et qui devenait lourd, se prolongea assez longtemps, très longtemps, pour Fourcy péniblement impressionné sans trop savoir pourquoi, vaguement, malgré lui.

Enfin le juge d'instruction releva la tête et sans parler il regarda Fourcy, longuement, en face; il l'examina de la tête aux pieds, surtout à la tête, dans les yeux.

--Monsieur Fourcy, dit-il, vous avez cinquante-six ans?

--Oui, monsieur.

--A quel âge êtes-vous entré dans la maison Charlemont?

--A quinze ans.

--A quels appointements?

--Cent francs par mois.

--Vous êtes resté longtemps à ce chiffre?

--Un an; on m'a mis alors à cent cinquante francs; l'année suivante à deux cents; la troisième année à quatre cents; à vingt-trois ans je gagnais six mille francs par an; à trente-six, douze mille; à quarante, soixante mille.

--Jusqu'en ces derniers temps tel a été le chiffre de vos appointements, soixante mille francs?

--Oui, monsieur.

--De sorte que depuis seize ans vous gagnez soixante mille francs par an?

--Parfaitement.

--En dehors de ces appointements avez-vous gagné de l'argent, je veux dire avez-vous fait des affaires, des spéculations?

--Jamais, monsieur: je devais tout mon temps, tous mes efforts, ce que j'ai d'intelligence, mon expérience à la maison Charlemont, dont je suis le directeur, et j'aurais cru lui dérober quelque chose si j'avais entrepris des spéculations pour mon compte: cela n'eût point été délicat. Au reste je dois dire que j'ai été plus que récompensé de cette réserve, qui pour moi a été l'accomplissement d'un devoir: M. Amédée Charlemont a bien voulu me donner un intérêt dans sa maison, et me faire son associé; c'est le plus beau couronnement de ma vie de travail et de dévouement; c'est plus que je n'avais jamais rêvé, et j'ose dire que cela me touche beaucoup plus encore dans ma fierté que dans mon intérêt.

Le juge d'instruction avait écouté ce petit discours, débité avec feu et d'une voix vibrante, en examinant Fourcy, mais sans qu'aucun mouvement de visage, aucune flamme du regard manifestât au dehors son impression.

Il s'établit un silence.

Puis le juge d'instruction reprit ses questions.

--Sur ces gros appointements que vous touchez depuis seize ans, avez-vous fait des économies?

Fourcy avait déjà été surpris des premières questions qui lui avaient été posées; celle-là redoubla son étonnement. Pourquoi, diable, ce juge d'instruction se mêlait-il de ses affaires? Était-il là pour causer, ou pour s'occuper du vol? Jusqu'à présent, il n'avait été question que de lui, Fourcy, et pas du tout du vol du mandat. Quel rapport tout cela avait-il avec le vol des trois cent mille francs? Qu'importait qu'il eût gagné quarante ou soixante mille francs? Qu'importait qu'il eût ou n'eût pas fait des économies?

Cependant il répondit:

--Très peu.

--Comment cela? Pouvez-vous me l'expliquer?

--Parfaitement, mais il me semble que...

--Expliquez, je vous prie.

Malgré «ce je vous prie» qui finissait la phrase, c'était là un ordre plutôt qu'une invitation; il n'y avait pas à se méprendre sur l'intonation avec laquelle il avait été donné.

Ce ne fut plus seulement de la surprise qui se produisit chez Fourcy, ce fut de la résistance.

Ses affaires personnelles ne regardaient en rien ce juge, qui vraiment en prenait bien à son aise avec lui. Posées dans une autre forme et sur un autre ton, il eût volontiers répondu à des questions de ce genre, car il n'avait rien à cacher dans sa vie; mais ces façons le blessaient à la fin et il n'était pas homme à courber la tête devant qui que ce fût.

--Pardon, dit-il, mais tout ceci n'a aucun rapport avec le vol des trois cent mille francs.

Le juge le regarda en face.