Une femme d'argent

Chapter 15

Chapter 154,071 wordsPublic domain

Elle avait donc réfléchi, elle avait donc cherché, mais elle n'était arrivée qu'à cette conclusion désespérante qu'elle ne pouvait rien, puisqu'elle ne savait même pas où il était.

Elle avait habilement interrogé Lucien, mais celui-ci, depuis la dépêche de Dieppe, n'avait rien reçu, et il ne savait pas où pouvait se trouver son camarade, qui, depuis son brusque départ, n'avait donné de ses nouvelles à personne.

Alors, elle avait fait causer son mari pour apprendre de lui si M. Charlemont recevait des lettres de Robert. mais M. Charlemont ignorait complètement ce que son fils était devenu.

Et avec toutes sortes de précautions et de réticences, Fourcy avait avoué à sa femme, car il n'avait pas de secret pour elle, que cette disparition de Robert, loin d'être un chagrin pour M. Charlemont, lui était un soulagement.

--Croirais-tu qu'il soupçonne Robert de m'avoir dérobé ce mandat; j'ai eu beau lui expliquer, lui prouver que c'était impossible, il le soupçonne. Et pour justifier ce soupçon il s'appuie sur ce fait que la veille Robert était venu lui demander trois cent mille francs pour cette misérable femme qu'il aime... à la folie. Tu comprends qu'il ne peut y avoir là qu'une coïncidence fatale; mais aux yeux de M. Charlemont elle est écrasante pour son fils. Quant à moi, je ne partagerai jamais ces soupçons, jamais; Robert est un garçon passionné, exalté, qui peut aller loin poussé par la passion, mais jamais jusqu'au crime. Et toi, qu'en penses-tu?

--Je pense que ces soupçons ne reposent sur rien, si ce n'est sur la colère d'un père justement indigné par la conduite de son fils.

--Comme voilà bien le langage de la raison et du coeur, s'écria Fourcy, je voudrais que M. Charlemont t'entendît; mais je lui répéterai tes paroles; il ne faut pas qu'il se laisse ainsi entraîner par cette colère indignée, car tu comprends que cela lui est une affreuse douleur, est-il rien de plus horrible que d'accuser son fils? et puis cela est injuste envers ce pauvre garçon qui n'est pas, qui ne peut pas être coupable.

--Évidemment.

Alors elle s'était retournée vers son fils et avec de longs détours, elle lui avait expliqué que si Robert donnait de ses nouvelles, il serait peut-être sage de lui écrire de ne pas revenir à Paris avant que le temps n'eût calmé la colère de M. Charlemont.

--Tu comprends, n'est-ce pas, que si M. Charlemont laissait paraître ses soupçons... insensés, cela provoquerait une scène terrible entre le père et le fils et une rupture entre eux: tandis que si Robert ne revient pas tout de suite, M. Charlemont s'apaise peu à peu, et d'ailleurs on a la chance de trouver d'ici-là le vrai coupable.

Mais Lucien ne s'était pas rendu à ces raisons de sa mère, car il en avait d'autres qui lui étaient personnelles, pour désirer le retour de Robert: les soupçons dont il se sentait enveloppé et qui le rendaient si malheureux. Il ne voulait pas croire que c'était Robert qui avait dérobé le mandat, mais enfin si c'était lui! Il avait pu céder à un entraînement irréfléchi, poussé par une passion irrésistible, violenté par un besoin d'argent, mais il était trop droit, trop loyal pour laisser les soupçons s'égarer sur un innocent; en voyant ces soupçons se porter sur un camarade et un ami, il parlerait, cela était certain; il n'y avait pas de doute possible à ce sujet.

Aussi, à quelques jours de là, Lucien, ayant enfin reçu une lettre de Robert, datée d'une petite ville du pays de Galles, lui répondit-il dans un sens opposé à celui que souhaitait sa mère:

«Dans ton voyage tu ne lis donc pas les journaux, mon cher Robert, que tu ne me dis pas un mot de ce qui s'est passé ici. De ce silence je dois conclure que tu ne sais rien et que par conséquent je dois remplacer les journaux qui te manquent. D'ailleurs de quoi te parlerais-je, sinon de la chose qui occupe mon esprit jour et nuit et qui me rend l'homme le plus malheureux du monde?

»Depuis ton départ, c'est-à-dire pour être exact, le jour même de ton départ, on a dérobé à mon père un mandat blanc de la Banque de France; on l'a signé du nom de mon père, on l'a rempli, et on a touché à la Banque, qui a payé avec cette facilité que je t'expliquais le matin même,--trois cent mille francs.

»C'est une grosse somme. Cependant, je ne t'en parlerais pas, la maison Charlemont pouvant perdre ou gagner trois cent mille francs sans que cela t'émeuve, si par le fait de ce vol je ne me trouvais pas dans la situation la plus terrible.

»Je n'ai pas à te dire, n'est-ce pas, que ce n'est pas moi qui ai pris ce mandat et qui ai touché ces trois cent mille francs. Tu me connais assez pour que cette idée ne te vienne pas à l'esprit. Si un fils dans un moment d'égarement peut prendre trois cent mille francs à son père, ce n'est certainement que quand il a la certitude de pouvoir les lui rendre un jour. Or, ce n'aurait point été là mon cas. Je n'ai point, je n'aurai point de sitôt trois cent mille francs pour les restituer; et puis ces trois cent mille francs n'étaient point à mon père, ils étaient à la maison Charlemont; enfin je n'ai jamais eu besoin de trois cent mille francs.

»Mais tout le monde ne me connaît pas comme toi, tout le monde ne sait pas ce que je te dis là, et comme il résulte des faits que j'ai eu ce cahier de mandats entre les mains, de façon à pouvoir en prendre un ou plusieurs si je voulais, il y a des gens qui croient que j'ai fait réellement ce que je pouvais faire.

»Te représentes-tu ma situation: je ne peux aller nulle part sans qu'aussitôt tous les yeux ne se ramassent sur moi pour m'examiner et m'étudier; quand j'arrive dans un groupe ou quand j'aborde des amis, les conversations cessent aussitôt et vingt fois j'ai entendu ces deux mots, pour moi terribles: «C'est lui.»

»Qui lui?

»Celui qui a pris le mandat et touché les trois cent mille francs.

»Personne, bien entendu, ne me l'a encore dit en face, pas même la police qui continue ses recherches, jusqu'à ce jour vaines, mais n'est-ce pas assez, n'est-ce pas trop qu'on le dise tout bas?

»Je suis sûr qu'au milieu de tes tranquilles promenades dans ce beau pays de Galles que j'aurais été si heureux de visiter avec toi, tu te mettras à la place de ton ami resté à Paris lui, et qui n'ose même pas sortir sur le boulevard, où il y a des gens qui s'arrêtent, qui se retournent pour le regarder passer. Si tu savais quelle force de volonté il me faut pour ne pas marcher sur eux et les gifler. Comme je voudrais qu'il y en eût un qui me dît tout haut ce que tant d'autres disent tous bas! On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien; au moins cela soulage. Je crois vraiment que j'aimerais mieux un bon coup d'épée en pleine poitrine que la continuation de cet état de choses intolérable. Au moins, dans mon lit je ne verrais que mes parents, qui, eux, tu le penses bien, savent que je suis innocent.

»Je n'ai pas besoin de te dire non plus combien mon père a été affecté de cette perte de trois cent mille francs; il veut les prendre à son compte en prétendant qu'il y a responsabilité pour lui.

»Ma mère aussi est très affligée; elle ne dit rien; mais il est facile de voir qu'elle est dans un état de grand trouble et de chagrin.

»Seule, Marcelle est comme à l'ordinaire; il semble que tout ce qui se passe ne la touche pas; il est vrai qu'elle n'a pas sa raison, la pauvre fille, ou plutôt qu'elle n'est pas de ce monde: elle est dans le bleu, avec son bel Evangelista qui, je crois, ne tardera pas à devenir mon beau-frère. Si j'ai un duel, il sera mon témoin. Naturellement, tu seras le second. Donne-moi donc ton adresse régulièrement, si tu changes de pays, pour que je puisse te prévenir par dépêche. Il m'en coûtera de te faire interrompre ton excursion, mais tu ne refuseras pas ce service à:

»Ton ami désespéré,

»LUCIEN FOURCY.»

Elle avait été difficile à écrire cette lettre, car il fallait en peser tous les mots.

Si Robert n'était pour rien dans le vol du mandat, il ne fallait pas qu'il pût croire qu'on le soupçonnait.

Mais, d'autre part, s'il en était l'auteur, il fallait lui faire sentir qu'il devait le déclarer, pour ne pas laisser accuser un innocent, alors surtout que cet innocent était son meilleur ami.

En la relisant il crut avoir obtenu ce double résultat: «Si un fils peut prendre trois cent mille francs à son père, c'est quand il a la certitude de pouvoir les lui rendre.--On a beau prétendre qu'un duel ne prouve rien, au moins cela soulage.--Tu seras mon témoin.»

Tout cela assurément toucherait Robert s'il était coupable, et il n'attendrait point la dépêche qui devait l'appeler comme témoin, pour arriver à Paris et confesser la vérité.

XXXIII

Lucien ne s'était pas trompé dans ses raisonnements; Robert, en recevant la lettre de son camarade, monta en wagon pour revenir à Paris au plus vite.

Mais, malgré sa hâte, il n'arriva que le dimanche matin à la gare du Nord.

Bien qu'à cette heure matinale il n'eût pas grande chance de trouver son père, il se rendit aussitôt rue Royale, mais M. Charlemont n'était pas rentré, et il était même probable qu'il ne rentrerait pas parce qu'il devait être à la campagne.

Après avoir rapidement changé de linge et de costume, Robert partit pour Nogent: après tout il était peut-être mieux de voir Fourcy avant son père.

Mais Fourcy venait de partir pour faire une promenade en bateau avec Marcelle et Lucien.

--Et madame?

--Elle est dans sa chambre; si monsieur le désire, je vais la prévenir.

--Volontiers.

Et Robert entra dans le salon en proie à une émotion poignante, ses jambes tremblaient sous lui; son coeur ne battait plus: il allait la voir.

Il s'assit, il se releva, il se rassit.

Heureusement il n'eut pas longtemps à attendre elle arriva.

Mais avant de venir à lui, elle eut soin de bien refermer la porte, et cela fait, elle jeta un coup d'oeil circulaire dans le salon; alors seulement elle le regarda en venant à lui.

--Vous! dit-elle d'une voix sourde, pourquoi êtes-vous revenu?

--Pour déclarer la vérité, et empêcher qu'on ne soupçonne un innocent à propos de ce mandat que j'ai pris et rempli.

--Etes-vous fou! s'écria-t-elle.

--Comment? c'est une folie à vos yeux de confesser sa faute? pour moi ce serait une infamie de ne pas le faire.

--Ce qui a été une infamie, ç'a été de dérober ce mandat sur mon bureau et de vous procurer cet argent par un pareil moyen.

--Vous! s'écria-t-il, c'est vous qui me parlez ainsi!

--Et qui donc plus que moi a le droit de vous tenir ce langage?

Il la regarda un moment, stupéfait, éperdu, écrasé, puis presque à voix basse il murmura:

--Et pour qui donc cet argent?

--Pour moi, et c'est là justement ce qui me fait vous dire que c'est une infamie. Comment? vous avez cru que je pouvais accepter de l'argent volé? Mais non, vous ne l'avez pas cru, puisque vous n'avez pas osé m'avouer, quand je vous ai interrogé, comment vous vous l'étiez procuré. Vous m'avez trompée.

--Moi?

--Et maintenant, quand je ne suis plus en état de vous rendre cet argent, vous venez me dire: «Je viens déclarer la vérité; ce serait une infamie de ne pas le faire.» Moi je vous réponds: «Ce serait infâme de le faire.»

--Faut-il donc laisser soupçonner un innocent?

--Et que m'importe votre innocent? j'ai bien le temps vraiment de penser ou de m'occuper des autres quand c'est mon honneur, quand c'est ma vie qui sont en jeu; quand c'est le bonheur, l'honneur, la vie des miens qui sont perdus si vous parlez.

--Mais, c'est d'un des vôtres qu'il s'agit, et cet innocent que je ne veux pas qu'on soupçonne, c'est Lucien.

--Lucien!

--Lisez cette lettre.

Il lui tendit la lettre de Lucien.

Rapidement, elle lut cette lettre, tandis que debout devant elle il la regardait.

Eh quoi, c'était là la femme pour qui il avait commis un crime, et la récompense de son crime, c'était ce qu'elle venait de lui dire, c'était le regard de mépris qu'elle lui avait lancé? Depuis qu'elle l'avait abandonné au bord de la petite mare du bois de Vincennes, dans ses longues journées de voyage, comme dans ses nuits sans sommeil, il l'avait bien souvent pesé ce crime, mais jamais il n'avait été aussi lourd, aussi écrasant pour sa conscience, qu'en ce moment où celle qu'il avait voulu sauver n'avait pour lui que des reproches et des injures.

Elle ne le laissa pas longtemps à ses réflexions.

--C'est cette lettre qui vous a fait revenir? dit-elle.

--Sans doute.

--Elle est d'un enfant.

--Mais...

--Lucien s'inquiète de propos en l'air, et encore les tient-on comme il se l'imagine, ces propos?

--Qu'importe qu'on les tienne, s'il souffre parce qu'il croit qu'on les tient.

--Mais si vous déclarez la vérité comme vous le voulez, ce ne seront plus des propos en l'air qu'on tiendra, ce ne seront pas des accusations qu'on dirigera contre un innocent, ce seront des accusations précises qu'on formulera contre des coupables.

--Contre un coupable, moi.

--Et la complice de ce coupable!

--Croyez-vous donc que je veuille la faire connaître?

--Et vous croyez donc qu'on ne la découvrirait pas facilement quand vous auriez parlé? Que vous confessiez la vérité pour vous, pour vous seul, je le comprendrais: en réalité ceci se passerait entre votre père et vous; et la justice n'a pas à s'occuper d'un fils qui prend de l'argent à son père. Mais vous imaginez-vous que quand vous aurez avoué que c'est vous qui avez dérobé ce mandat et touché ces trois cent mille francs, tout sera fini? Ne comprenez-vous pas qu'on vous demandera à quoi vous avez employé cette somme?

--Je ne le dirai pas.

--Pour qui?

--Je ne le dirai pas.

--Et ce sera précisément parce que vous ne le direz pas qu'on cherchera avec plus d'acharnement à le savoir. On remontera dans votre vie: on la suivra jour par jour, heure par heure, et il ne sera pas difficile d'arriver à moi. Alors que se passera-t-il? Avez-vous pensé à cela?

--J'ai pensé à Lucien.

--Comment voulez-vous que je puisse me défendre quand vous aurez avoué? cet aveu vous le ferez pour vous en même temps que pour moi. Est-ce cela que vous voulez?

--Je veux que Lucien ne souffre pas pour moi et par ma faute.

--Mais ne souffrira-t-il pas plus si vous parlez que si vous vous taisez?

--J'aurai fait mon devoir.

--Alors dites que c'est pour vous que vous voulez parler, ne dites pas que c'est pour lui. Mais raisonnez donc, pauvre enfant, avant d'agir ainsi à la légère, par coups de tête, passionnément.

Elle avait jusque-là parlé sur le ton de la colère qui se contient, durement, violemment; elle adoucit sa voix, en même temps qu'elle adoucit aussi la clarté perçante de son regard qu'elle tenait attaché sur lui comme pour le sonder jusqu'au plus profond de son coeur et dans ses entrailles.

--Allons, dit-elle, asseyez-vous là et écoutez-moi. Vous dites que vous voulez épargner une souffrance à Lucien en prenant la responsabilité de votre faute. Cela est d'un coeur loyal et d'un caractère haut. Cela est de vous.

En écoutant ce langage si différent de celui dont elle venait de l'accabler, il leva les yeux sur elle, et ne rencontrant plus le regard froid et dur qui l'avait si cruellement blessé, il eut un attendrissement.

--Oh! Geneviève, murmura-t-il.

--Écoutez-moi. Vous ne voulez pas que Lucien souffre; mais quand vous m'aurez perdue, car vous me perdez si vous me parlez, je vous l'ai prouvé, ne souffrira-t-il pas mille fois plus? Innocent, il souffre de propos qui ne l'atteignent pas. Mais quand ces propos atteindront sa mère coupable, sa mère déshonorée, sa mère un objet de honte et de mépris pour tous, quelles ne seront pas ses tortures? Vous n'avez pas pensé à cela.

--J'ai obéi à cette lettre.

--Vous n'avez vu que votre ami, maintenant voulez-vous regarder celle que vous avez aimée?

--Que j'ai aimée!

--Que vous aimez. Que voulez-vous qu'elle devienne quand la vérité sera connue? Ses enfants, ils s'éloigneront d'elle. Cette maison, il faudra qu'elle la quitte. Croyez-vous qu'elle supportera ces douleurs et voulez-vous les lui imposer?

Il resta longtemps silencieux, les yeux baissés, n'osant pas la regarder.

--Mais alors? dit-il enfin d'une voix faible.

--Je vous avoue que c'a été avec effroi que je vous ai vu tout à l'heure dans ce salon, craignant tout de votre retour, mais ce retour qui pouvait nous perdre, peut nous sauver, nous sauver tous si vous le voulez.

--Que faut-il faire?

--S'il est des soupçons qui se portent sur Lucien, il en est d'autres qui se portent sur vous.

--Ah!

--Ceux de votre père; je l'ai su par mon mari, et aussi ceux de quelques personnes qui trouvent une coïncidence bizarre entre le... la présentation du mandat à la Banque et votre départ. Eh bien, votre retour peut faire tomber ces bruits. Montrez-vous, promenez-vous et ceux qui trouvent un sujet d'accusation dans votre fuite seront, par le fait seul de votre présence, réduits à se taire, s'ils ne veulent pas reconnaître qu'ils se sont trompés.

Il ne vit qu'une chose dans ces paroles, un moyen pour rester à Paris, c'est-à-dire près d'elle, et il oublia tout pour ne penser qu'à cela.

--Si je reste, dit-il timidement, ne puis-je pas revenir ici, ne serait-ce pas ce qu'il y aurait de mieux pour braver les bavardages?

--Mon enfant, je vous ai demandé de vous montrer, non de rester. Une apparition suffit pour prouver que vous ne craignez rien. Rester serait dangereux.

--Vous voyez... vous m'éloignez encore.

--Comment voulez-vous qu'en ce moment nous reprenions notre heureuse existence de ces derniers temps, quand tous les yeux seraient fixés sur nous pour nous observer, nous espionner, ceux de nos domestiques, ceux de la police, ceux même des indifférents? Ce serait de la folie.

De l'espérance passionnée qui avait un moment soulevé son coeur, il retomba brusquement dans la réalité:

--Que voulez-vous donc? demanda-t-il, ce que vous déciderez, je le ferai.

--Je vous l'ai dit: vous montrer; et puis quand l'effet sera produit disparaître de nouveau, et cette fois sans donner de vos nouvelles, en vous arrangeant pour que personne ne puisse savoir où vous êtes.

--Et nous! s'écria-t-il avec un accent déchirant.

--Nous attendrons; devons-nous prendre souci de quelques jours, et de quelques semaines quand l'avenir est à nous?

Et après avoir jeté un coup d'oeil rapide autour d'eux elle se laissa tomber dans ses bras:

--Ah! Robert!

Puis après un temps assez long donné à cet épanchement, elle lui avait minutieusement expliqué ce qu'il aurait à faire et à dire, de façon à ne laisser rien au hasard, et à ce qu'il ne se trahît pas.

Ces explications avaient duré jusqu'au moment où Fourcy et les enfants étaient rentrés de leur promenade.

XXXIV

En arrivant et en trouvant Robert, Fourcy et Lucien poussèrent en même temps une exclamation, sur le sens de laquelle il n'y avait pas à se tromper,--la satisfaction et la joie.

--Ah! voici Robert, s'écria Fourcy.

--C'est toi! dit Lucien.

Mais la cause de cette satisfaction n'était pas la même chez le père que chez le fils.

Pour Fourcy ce retour signifiait bien évidemment que les soupçons qui s'étaient élevés contre Robert étaient injustes comme il l'avait toujours cru et soutenu lui-même: si Robert avait été coupable, il ne serait pas revenu, son apparition allait donc faire tomber les bruits absurdes que des malveillants ou des niais colportaient pour bavarder, sans savoir ce qu'ils disaient, l'honneur des Charlemont serait sauf.

Pour Lucien ce retour précipité était une réponse à son appel; Robert avait compris, et il accourait loyalement, ne voulant pas que l'innocent payât pour le coupable. Mais si son premier mouvement avait été un cri égoïste de joie, à la pensée qu'il allait enfin pouvoir relever la tête et regarder de haut ceux qui l'avaient indignement soupçonné, le second fut un serrement de coeur et un élan de compassion:

--Hé quoi, il était vraiment coupable, et par amitié il venait s'accuser, le pauvre garçon!

Avant de se mettre à table, Fourcy voulut dire à Robert tout le plaisir que lui causait ce retour et pour cela il le prit à part.

--Mon cher enfant, je vous félicite d'être revenu, et bien sincèrement, de tout coeur, vous pouvez m'en croire.

Et il lui donna une chaude poignée de main, bien que Robert se prêtât peu à cet épanchement.

Se méprenant sur cette réserve, Fourcy crut qu'il devait s'expliquer.

--Si vous connaissiez mieux le monde et la vie, dit-il, vous sauriez qu'il y a partout des envieux et des malveillants qui mettent leur plaisir à croire le mal et à l'inventer quand il n'existe pas. C'est ainsi qu'on a incriminé votre brusque départ qui, par une coïncidence fâcheuse, a eu lieu le jour même où nous étions victimes de ce vol de trois cent mille francs, de sorte qu'il s'est trouvé des misérables pour,--je ne dirai pas croire,--mais pour insinuer que vous pouviez bien ne pas être étranger à...

Il allait dire vol, mais il se retint; pouvait-on se servir de ce mot en parlant d'un Charlemont?

--Oui, mon enfant, dit-il, en continuant, il y a eu des gens assez niais, assez indignes pour cela, c'est ce qui fait que je suis si heureux de votre retour qui va mettre fin à ces calomnies absurdes. Vous n'aurez qu'à paraître et tout sera fini.

Alors lui prenant le bras affectueusement:

--Ce n'est pas là mon seul motif de contentement, j'en ai un autre... d'espérance au moins, et que vous allez, je l'espère, confirmer d'un mot, d'un seul, car je ne veux pas vous adresser des questions indiscrètes que mon amitié ne se reconnaît pas le droit de vous poser: c'est fini, n'est-ce pas? Votre retour l'indique.

A ce moment madame Fourcy, inquiète de ce tête-à-tête et surtout de la contenance embarrassée de Robert, appela son mari:

--Le déjeuner est servi, dit-elle, tu oublies que M. Robert a passé la nuit en wagon et qu'il doit être mort de faim.

--C'est juste, dit Fourcy.

Mais avant d'obéir à cet appel, il ajouta encore un mot.

--Cette femme vous aurait perdu, mon ami, elle vous aurait entraîné trop loin, beaucoup trop loin.

Bien que Robert dût être mort de faim, il mangea très peu, il ne causa guère non plus et quand madame Fourcy voulut le faire parler de son voyage, elle n'obtint de lui que quelques mots.

Mais pour chacun cette attitude était facilement explicable.

--Il est ce qu'il a toujours été, se disait Marcelle, le voyage ne l'a pas changé.

--Il est encore sous l'influence du chagrin de la séparation, se disait Fourcy.

--Le pauvre garçon, pensait Lucien, comme il souffre d'avoir à se déclarer.

Quant à madame Fourcy, qui savait à quoi s'en tenir, elle ne se trompait pas sur la cause de cette humeur sombre:

--Il ne peut pas se décider à repartir, se disait-elle.

Lucien avait cru qu'après le déjeuner Robert allait lui faire part de sa résolution, et quand on quitta la table, il s'arrangea pour se trouver seul avec lui; mais au lieu de profiter de ces occasions, Robert parut vouloir les éviter.

Cela parut étrange à Lucien, qui ne s'expliqua ce silence que par la honte que Robert devait éprouver à se confesser; alors il crut qu'il devait l'aider à parler.

--Est-ce que tu ne vas pas voir ton père? lui demanda-t-il à un moment où ils furent seuls.

--Si... demain matin, sans doute, je ne l'ai pas trouvé, ce matin en arrivant.

Et la conversation tomba: mais au bout de quelques instants Lucien la reprit:

--Pour moi, dit-il, c'est un bonheur que tu sois revenu.

L'invite était directe, cependant Robert n'y répondit pas.

Lucien insista:

--Parce que si... j'ai un duel, tu seras là.

--C'est que justement, dit Robert, je ne serai pas là.

--Ah!

--Je compte repartir demain ou après-demain au plus tard; mais tu n'auras pas de duel.

Lucien crut le moment arrivé.

--Cette accusation n'est pas sérieuse, continua Robert, et je crois que tu dois t'exagérer ces soupçons D'ailleurs la justice va sans doute trouver le coupable.

Lucien resta muet cherchant à comprendre.

Ce n'était donc pas pour se confesser que Robert était revenu: il n'était donc pas le coupable puisqu'il disait que la justice allait trouver ce coupable?