Une femme d'argent

Chapter 14

Chapter 144,025 wordsPublic domain

La porte n'étant point fermée en dedans, il n'eut qu'à tourner le bouton pour entrer: le bruit que fit le pêne dans la gâche réveilla Lucien qui se dressa vivement sur le coude et regarda effaré autour de lui en homme surpris dans son premier sommeil.

En voyant son père pâle et les traits contractés, il poussa un cri:

--Tu es plus mal.

Il allait sauter à bas du lit, mais son père le retint.

--Non, dit-il, j'ai à te parler.

Alors Lucien le regarda et il fut effrayé de l'altération de ses traits; jamais il ne lui avait vu cette expression de souffrance et de désolation.

--Tu n'aurais pas dû te lever, dit-il tendrement, il fallait me faire appeler, je serais descendu; tu vas gagner froid; descendons ensemble, tu te recoucheras et tu me parleras de dedans ton lit; moi je ne suis pas malade.

Le visage de Fourcy se détendit, mais ce ne fut qu'un éclair.

--C'est du mandat, dit-il, que j'ai à te parler.

--Tu as une idée?

Fourcy hésita un moment, puis d'une voix basse:

--Oui, dit-il.

--Eh bien?

Mais Fourcy ne parla pas, pendant longtemps il resta les yeux attachés sur son fils.

--Il est certain, dit-il enfin, que le cahier n'a passé que par les mains de ta mère... et par les tiennes.

--Eh bien? balbutia Lucien.

Mais Fourcy ne put pas continuer comme il avait commencé par déductions méthodiques, un élan l'entraîna:

--Tu as toujours été un bon garçon, dit-il, honnête et loyal, mais tu es jeune, tu as pu céder à des suggestions... Tu t'es peut-être trouvé dans une position grave.

--Père! s'écria Lucien haletant.

--Oui, c'est ton père qui te parle, un père qui t'aime tendrement et qui trouverait dans son amour paternel...

Mais Lucien ne le laissa pas continuer:

--Toi, s'écria-t-il, c'est toi qui...

Déjà sous l'éclair du regard de son fils, Fourcy avait détourné les yeux dans un mouvement de confusion, ce cri acheva de le bouleverser.

Se jetant sur son fils il lui posa la main sur la bouche.

--Non, s'écria-t-il, ne prononce pas ce mot que je n'aurais jamais dû prononcer moi-même; j'ai foi en toi, mon fils, mon cher enfant.

Et le prenant dans ses deux bras, il l'embrassa passionnément.

Puis lui passant la main sur les cheveux avec un geste qui avait la douceur d'une caresse maternelle:

--Pardonne-moi, dit-il, c'est la fièvre qui m'a affolé.

Ce fut Lucien qui à son tour le prit dans ses bras et l'embrassa.

--Nous chercherons demain ensemble, dit-il, et nous trouverons; pour ce soir laisse-moi te reconduire et te recoucher.

Mais Fourcy ne voulut pas le laisser entrer dans sa chambre.

--Ta mère nous entendrait; que lui dirions-nous?

XXX

La mort seule aurait pu empêcher Fourcy d'aller le lendemain à Paris; il se trouva avec Lucien à l'ouverture des bureaux de la banque.

La vérification fut courte; la caisse n'avait bien eu aux mains que seize mandats; le dix-septième détaché de la souche et portant le numéro 30,150 ne figurait nulle part.

Fourcy, Lucien et le caissier principal coururent à la Banque de France pour continuer les recherches commencées; car ce n'est pas l'habitude de la Banque de France de prévenir jour par jour ses clients des payements qu'elle fait pour eux et c'est tous les vingt jours seulement qu'il y a une vérification contradictoire de la part de la Banque et du titulaire du compte courant.

La recherche fut facile: le mandat 30,150 était de trois cent mille francs, signé Fourcy et acquitté par James Marriott.

Le vol était manifeste.

Par qui avait-il été commis?

On interrogea les employés de la première caisse; mais il y eût contradiction dans les réponses qu'on en put tirer.

Pour les uns ce James Marriott était un jeune Anglais de grande taille à l'air raide et brutal.

Pour un autre ce n'était pas un jeune homme, c'était au contraire un vieillard à cheveux blancs qui avait toute la tournure d'un patriarche.

Et personne ne voulait démordre de son opinion.

--Je me souviens parfaitement qu'il avait les cheveux noirs.

--Et moi qu'il les avait blonds.

--Et moi qu'il les avait blancs.

A côté de ces observateurs il y avait des employés qui ne se rappelaient rien et qui n'avaient pas fait attention à la couleur des cheveux de James Marriott, ni à sa taille, ni à son âge, ayant d'autres préoccupations en tête que de regarder les gens qui défilaient devant les guichets.

Une autre question qui se présentait était celle de savoir si la signature de Fourcy était vraie ou fausse: les employés de la Banque soutenaient qu'elle était vraie et qu'entre cette signature et celle des seize autres mandats il n'y avait aucune différence appréciable; Fourcy convenait de cette parfaite ressemblance, mais il ne reconnaissait pas cette signature cependant comme la sienne, et la preuve qu'il donnait, aussi bien qu'il se la donnait à lui-même, il la trouvait dans ce fait que les mots «trois cent mille francs» étaient ou plutôt semblaient écrits par lui; il avait signé des mandats, cela était certain, il avait même rempli les blancs sur plusieurs, cela était certain aussi: mais ce qui était tout aussi certain, c'était que sur aucun il n'avait écrit les mots «trois cent mille francs»; donc la signature n'était pas plus de sa main que l'inscription, elles étaient l'une et l'autre l'oeuvre d'un faussaire habile.

Mais alors comment ce faussaire avait-il pu se procurer ce mandat blanc? C'était la question qui se posait pour lui, comme pour les autres.

Lorsqu'il avait été question d'avertir la police, Fourcy avait manifesté une certaine répugnance à recourir à son aide, ce qui avait grandement surpris son caissier et les employés de la Banque de France, cependant il avait cédé; alors après toutes les explications données, la question de la police avait été la même:

--Comment le faussaire avait-il pu se procurer le mandat qu'il avait signé et rempli?

Et Fourcy n'avait pu répondre que ce qu'il se répondait depuis la veille, c'est-à-dire qu'il n'y comprenait rien.

Le premier jour, il avait signé dix mandats, le second, il en avait signé six, en tout seize, et cependant dix-sept avaient été détachés de la souche.

--Entre quelles mains le cahier avait-il passé?

Entre les siennes et aussi entre celles de sa femme et de son fils.

Lucien présent n'avait pas pu s'empêcher de détourner les yeux, et à la rougeur qui tout d'abord avait empourpré son visage avait brusquement succédé une pâleur mortelle: si son père qui le connaissait et l'aimait avait pu le soupçonner, ces gens ne le pouvaient-ils pas bien mieux encore? il leur fallait un coupable.

--Et dans ces conditions vous n'avez pas de soupçons sur quelqu'un?

--Je n'en ai pas.

--Et cependant?

--Il y a un coupable. Évidemment. Mais quel est-il, où est-il? je l'ignore et c'est ce que je vous demande de chercher.

--Nous le chercherons, et il est à croire que nous le trouverons.

Lucien aurait voulu que son père rentrât aussitôt à Nogent, mais avant de quitter Paris, Fourcy avait besoin de voir M. Charlemont à qui il devait annoncer ce vol.

Il se rendit donc rue Royale.

--Veux-tu que je monte avec toi? demanda Lucien.

Mais cette offre que son affection filiale lui inspirait n'était pas sans le troubler; quelle contenance prendrait-il si M. Charlemont le regardait avec les mêmes yeux que les gens de la police? Si fort qu'il fût de sa loyauté et de son innocence, il sentait très bien qu'on pouvait, que même on devait le soupçonner et cela lui causait de lâches angoisses.

Mais Fourcy n'accepta pas son secours:

--Je passerai au bureau avant de rentrer et si j'ai besoin de toi tu m'accompagneras.

Justement, M. Charlemont venait de rentrer.

--Toi à Paris! dit-il en voyant entrer Fourcy, tu vas mieux alors?

Mais en le regardant, il comprit qu'il devait se tromper: Fourcy était pâle, ses yeux avaient une fixité étrange, les sourcils se tenaient relevés et des rides profondes creusaient des sillons dans le front.

--Serais-tu plus mal? demanda M. Charlemont.

--Je suis sous le coup d'une émotion terrible; on vient de nous voler trois cent mille francs.

--Oh! oh! et comment cela?

Fourcy expliqua ce comment, ou plutôt il expliqua qu'il ne pouvait rien expliquer.

M. Charlemont était beau joueur, il avait perdu et gagné des sommes considérables sans se laisser jamais émouvoir; il écouta donc le récit de Fourcy sans se troubler, en le suivant de point en point, et en le classant méthodiquement dans sa mémoire.

--On t'a dérobé un mandat, dit-il, lorsque Fourcy fut arrivé au bout de son récit, c'est clair comme le jour.

--Ce qui n'est pas clair, c'est la façon dont le vol a été commis.

--Tu dis que personne n'a eu le cahier de mandats, entre les mains?

--Personne autre que ma femme et que Lucien.

--C'est là ce que j'appelle personne, ce n'est pas ta femme qui a détaché un de ces mandats.

--Évidemment.

--Ce n'est pas non plus Lucien.

Fourcy laissa échapper un soupir de soulagement.

--Ton fils est un loyal garçon et le soupçonner serait une indignité aussi bien qu'une absurdité.

M. Charlemont avait jusque-là parlé nettement avec son ton ordinaire, mais il baissa la voix et il hésita dans ses mots comme s'il les cherchait.

--Pour que ce mandat ait été dérobé, il faut qu'on l'ait pris dans le bureau de ta femme.

--Mais qui?

--Probablement ce n'est pas un domestique, car je ne crois pas que tu aies des domestiques qui connaissent les mandats blancs et l'usage qu'on en peut faire. C'est donc quelqu'un qui connaît les affaires de banque. N'est-ce pas ton sentiment?

Fourcy n'osa pas répondre.

M. Charlemont baissa encore la voix et s'approchant de Fourcy:

--Où était Robert? dit-il.

Fourcy poussa un cri.

--Mon cher monsieur Amédée, ne laissez pas votre esprit aller jusqu'à une pareille supposition, vous en seriez trop malheureux; vous ne savez pas quelle honte et quels remords ce serait pour vous. Ce que vous me disiez tout à l'heure de mon fils, je vous le répète en l'appliquant au vôtre: Robert est un loyal garçon, le soupçonner serait une indignité.

--Depuis que nous nous sommes vus, j'ai eu la visite de Robert; sais-tu ce qu'il m'a demandé? Trois cent mille francs pour la femme qu'il aime.

--Trois cent mille francs, murmura Fourcy atterré.

--Tu comprends maintenant pourquoi je t'ai demandé: où était Robert?

Mais Fourcy ne resta pas longtemps anéanti sous cette révélation, peu à peu il se redressa.

--Soyez sûr, dit-il, qu'il n'y a là qu'une mystérieuse coïncidence, rien de plus; de ce qu'il vous a demandé trois cent mille francs et que c'est de trois cent mille francs aussi qu'on a fait ce faux mandat, il ne s'ensuit pas qu'il est l'auteur de ce faux.

--Tu conviendras que les apparences l'accusent avec une force terrible.

--Mais d'autre part elles le défendent aussi, car il y avait impossibilité matérielle à ce qu'il pût prendre ce mandat, si l'on admet qu'il en était capable, ce que pour moi je n'admettrai jamais.

--Où sont-elles ces impossibilités? n'habitait-il pas chez toi?

--Le cahier de mandats a été placé par ma femme dans son bureau fermé à clef.

--Et si ta femme n'a pas bien fermé ce bureau, ou si elle a laissé la clef sur la serrure?

--Mais ce bureau est dans la chambre de ma femme, et cette chambre est en communication directe avec la mienne par une porte qui est restée ouverte, ma femme et ma fille ne m'ont pas quitté. Enfin c'est avant-hier matin que j'ai détaché les dix mandats précédant le 30,150, et c'est avant-hier matin aussi que Robert a quitté Nogent.

--Justement, ne l'a-t-il pas quitté après avoir détaché le mandat?

--Mais je vous explique précisément que c'est impossible, puisque entre le moment où j'ai remis le cahier à ma femme pour qu'elle le serre et celui où Robert a quitté la maison, on ne pouvait pas entrer dans la chambre sans que nous nous en apercevions, ma femme, ma fille et moi.

--Il ne s'est pas détaché tout seul, n'est-ce pas? Eh bien, comme il faut que quelqu'un l'ait détaché, si ce n'est pas Robert, c'est ta femme ou ta fille, ou même toi. Choisis maintenant. Pour moi, par malheur, je ne peux pas hésiter.

--Jamais je ne soupçonnerai Robert.

--Mais cette fuite...

--Ce voyage.

--Fuite ou voyage; son brusque départ n'est-il pas une nouvelle charge contre lui? C'est un grand malheur, mon pauvre Fourcy, que tu aies eu l'idée de prévenir la justice.

--Mais la Banque de France l'aurait prévenue.

--Je veux dire que c'est un malheur que nous n'ayons pas pu cacher ce vol. Mes idées là-dessus sont depuis longtemps fixées; ne jamais se plaindre, ne jamais convenir qu'on a été volé. Maintenant comment arrêter la justice? Jusqu'où ira-t-elle?

XXXI

Tout d'abord cette justice que M. Charlemont redoutait ne parut pas faire grand'chose; un commissaire aux délégations judiciaires alla à Nogent plusieurs fois, puis il vint aux bureaux de la rue du Faubourg-Saint-Honoré; et ce fut tout, au moins en apparence.

Mais par contre dans le public, surtout dans le monde de la finance, parmi les employés de la maison Charlemont et parmi les amis et les connaissances de la famille Fourcy, les suppositions allèrent grand train, avec toutes sortes d'explications, chacun ayant la sienne qui naturellement était la seule bonne.

Les détails du vol avaient été connus, répétés et colportés, et tout le monde savait comment les choses s'étaient passées, ou tout du moins comment Fourcy expliquait qu'elles avaient dû se passer.

Un mandat avait disparu, c'était là le fait connu.

Qui l'avait pris? c'était là-dessus que couraient les commentaires.

--Pourquoi ne serait-ce pas le fils Fourcy?

--Oh!

--Il a eu le cahier entre les mains, et il peut très bien en avoir détaché un mandat qu'il aura signé du nom de son père et rempli.

--C'est un honnête garçon.

--Il peut avoir été entraîné par une femme, ou bien par quelque dette de jeu; et il aura perdu la tête. Cela se voit tous les jours, des honnêtes garçons qui donnent tout à coup un démenti à leur honnêteté, et qui vont jusqu'au vol pour satisfaire leur passion.

--Ce n'est pas un garçon passionné.

--En tous cas c'est un garçon qui connaît les affaires de banque, et vous, avouerez avec moi que le vol n'a pu être commis que par quelqu'un au courant du mécanisme de ces mandats blancs, d'autre part vous avouerez aussi qu'ayant eu le cahier de mandats entre les mains il a pu céder à la tentation d'en prendre un.

--C'est un Anglais qui l'a touché.

--Un Anglais, ou un Français, ou un Italien, ou un Allemand, les employés de la Banque varient, et puis quand ce serait réellement un Anglais, n'est-il pas possible que ce garçon ait pris un Anglais pour complice?

Bien que Lucien n'entendît aucun de ces propos, il n'était pas moins cruellement malheureux de cette situation, et personne plus que lui ne souhaitait qu'on trouvât au plus vite le vrai coupable. Quand on le regardait, il s'imaginait qu'on cherchait en lui quelque chose qui trahît sa culpabilité, et qu'on voulait voir comment était fait un voleur. Quand on ne le regardait point, ou bien quand on parlait bas en sa présence, quand on se taisait tout à coup au moment où il arrivait quelque part, il était convaincu que c'était de lui qu'il était question et qu'on l'accusait. Quand on l'interrogeait franchement sur les détails du vol, c'était bien pire encore, et souvent il se troublait par les efforts mêmes qu'il faisait pour paraître calme. Avait-il bien raconté cette fois les choses comme il les avait déjà racontées sans y changer un mot? Ne prendrait-on pas ce changement pour une contradiction? Une contradiction, n'était-ce pas une preuve de culpabilité? Puisque son père qui le connaissait et qui l'aimait avait bien pu le soupçonner, comment des gens qui ne le connaissaient pas et qui ne l'aimaient pas auraient-ils assez foi en lui pour ne pas le juger sur les apparences qui, il s'en rendait compte, devaient le condamner? Il ne pouvait pas prendre les devants et démontrer son innocence. Il ne pouvait même pas se défendre, puisqu'il n'était pas ouvertement attaqué.

A la vérité tous les soupçons ne se portaient pas sur Lucien et quand on disait qu'il avait eu le cahier de mandats entre les mains, il y avait des personnes qui faisaient remarquer qu'il n'avait pas été le seul dans ce cas.

--Pourquoi le soupçonner, ce jeune homme?

--Ce n'est pas le soupçonner que constater qu'il a pu s'il l'a voulu, et s'il en était capable, détacher ce mandat de sa souche.

--Il n'est pas le seul; son père, sa mère aussi ont pu le détacher.

--Oh! le père. Pourquoi aurait-il employé ce moyen dangereux? s'il voulait voler, ne pouvait-il pas prendre dans la maison Charlemont et avec toute sécurité pour lui une somme beaucoup plus importante? Un homme dans la situation de Fourcy ne s'amuse pas à voler trois cent mille francs. Et puis c'est le plus honnête homme du monde.

--Et la mère?

--Allons donc!

--N'était-ce pas elle qui avait la garde des mandats? Avez-vous vu quelquefois une femme ayant à payer la note de son couturier ou de son bijoutier?

--Non.

--Eh bien, moi, j'en ai connu: capables de tout, d'un vol aussi bien que d'un assassinat.

--Madame Fourcy est toujours très simple, cela est un fait.

--Sur elle, oui, je vous l'accorde, mais chez elle? A Paris? A Nogent? Est-ce que c'est avec les cinquante ou soixante mille francs que gagne son mari qu'elle a pu réunir et payer le mobilier luxueux qui se trouve dans ses deux maisons?

--Il y a longtemps qu'elle l'a acheté, ce mobilier.

--L'avait-elle payé?

Et sur ce thème chacun brodait une histoire; ceux qui autrefois s'étaient étonnés qu'elle eût un tapis de vingt mille francs dans son salon, des tapisseries des Gobelins, des sirènes au bas de son escalier, des cantonnières en brocatelle, des vases Médicis en porcelaine de Sèvres, des fanaux de galère, ceux-là s'écriaient d'un air triomphant:

--Vous souvenez-vous de ce que je vous disais autrefois?

--Vous aviez peut-être raison.

--Comment, si j'avais raison?

--Qui aurait cru cela!

--Moi.

--Une honnête femme, une mère de famille!

--Quand elles s'y mettent, ce sont les pires.

--Je ne croirai jamais cela.

Nombreux étaient ceux qui «ne voulaient pas croire cela», mais rares étaient ceux qui ne parlaient pas de ce vol et qui ne cherchaient pas à l'expliquer d'une façon raisonnable ou absurde.

Ainsi colportés et enjolivés par l'imagination, l'envie ou la malveillance, ces bruits étaient devenus une sorte de rumeur publique qui enveloppait la famille Fourcy: à Paris, à Nogent, partout on ne parlait que du vol de ces trois cent mille francs.

Mais dans le monde qui de près ou de loin touchait aux Charlemont, on ne s'en occupait pas moins.

Seulement, de ce côté ce n'était pas Lucien ou Madame Fourcy qui fournissaient le sujet des conversations, et ce n'était pas sur eux que les soupçons tombaient, c'était sur Robert.

Et ceux à qui il s'était adressé pour emprunter les trois cent mille francs, qu'il avait vainement cherchés, ne manquaient pas de faire remarquer la coïncidence curieuse qui existait entre cette tentative d'emprunt et ce vol.

--La même somme, est-ce drôle, hein!

--En tous cas, la rencontre est vraiment extraordinaire.

--Au moment même où il cherche à tout prix trois cent mille francs, on les vole à son père.

--Et notez que c'est chez Fourcy que le vol est commis; c'est-à-dire dans la maison même où habitait à ce moment Robert Charlemont.

--Cependant il faut noter que si des charges s'étaient élevées contre ce jeune homme, ou même simplement des présomptions, on n'aurait pas été assez maladroit pour dénoncer ce vol à la justice.

--Mais il paraît que ce n'est pas M. Charlemont qui a déclaré le vol à la police, ce n'est pas non plus Fourcy intéressé cependant à ce qu'on trouvât le voleur, c'est la Banque de France; il paraît même que Fourcy a manifesté une certaine répugnance à faire sa déclaration.

--Cela est caractéristique.

--Évidemment il avait des soupçons et il craignait qu'on découvrît la vérité. A-t-il fait cette déclaration sincèrement, a-t-il tout dit? N'a-t-il rien voulu cacher? Vous savez comme il est dévoué aux Charlemont, n'a-t-il pas arrangé les choses pour dépister les recherches? Il est homme à faire cela. Il se laisserait même, je crois, soupçonner sans se défendre pour éviter une honte au nom de Charlemont qu'il vénère.

--Il est étrange aussi que Robert Charlemont ait quitté Paris le jour même du vol.

--Où est-il?

--À l'étranger.

--Où cela?

--On n'en sait rien; il a envoyé une dépêche de Dieppe pour dire qu'il passait en Angleterre et depuis on est sans nouvelles de lui.

--Il est seul, ou bien avec la lemme qui lui faisait emprunter trois cent mille francs?

--On ne sait pas.

--Mais cette femme, quelle est-elle? Une cocotte? Une femme mariée?

--Personne ne la connaît, et c'est là ce qu'il y a de vraiment mystérieux dans cette affaire. Il n'a jamais parlé de cette femme, et c'est une discrétion rare chez un jeune homme de dix-neuf ans.

--C'est qu'il ne pouvait pas le faire sans la compromettre.

--Ce n'est donc pas une cocotte?

--Sans doute; mais d'autre part ce n'est pas non plus une honnête femme, car on ne vole pas pour une honnête femme; sans compter qu'il avait déjà dépensé pour elle, avant cette affaire des trois cent mille francs, plus de quatre cent mille francs.

--Si ce n'est pas une honnête femme, c'est au moins une habile femme; elle va bien.

--Peut-être; car il n'y a pas besoin d'être habile avec les gens du tempérament du jeune Charlemont: les passionnés comme lui font des folies naturellement, sans qu'on les pousse, d'eux-mêmes, pour le plaisir de les faire, et pour prouver à celle qu'ils aiment, aussi bien que pour se prouver à eux la grandeur de leur passion.

--Au moins a-t-elle été habile de prendre pour amant un garçon de ce tempérament.

--Cela oui, et il est à croire qu'elle l'avait étudié avant de se faire aimer de lui; car c'est elle qui s'est fait aimer, soyez-en sûr; Robert Charlemont est aussi timide que passionné et si elle n'avait pas été à lui, il est certain que lui n'aurait point osé aller à elle. Elle l'a pris.

--Alors il est probable qu'elle le gardera, les timides sont aussi les fidèles.

--Dans ce cas elle n'a pas été habile de se faire donner ces trois cent mille francs, car avec de la prudence et une sage lenteur elle aurait pu tirer de lui une bonne partie de la fortune des Charlemont, ou tout au moins la fortune entière de madame Charlemont, que Robert va bientôt recueillir: elle a égorgé la poule aux oeufs d'or.

XXXII

Quand madame Fourcy avait appris la disparition du mandat, elle n'avait point eu une seconde d'hésitation, c'était Robert qui l'avait pris.

Pour elle il avait été facile de reconstituer les choses telles qu'elles s'étaient passées.

Robert s'était introduit dans sa chambre par le balcon; il avait vu le cahier de mandats sur le bureau; il en avait détaché un, puis après l'avoir signé et rempli, il avait touché trois cent mille francs à la Banque, et aussitôt il était revenu à Nogent pour lui remettre les billets.

Elle le suivait comme si elle l'avait vu de ses yeux.

Ainsi il avait été sincère quand il avait dit qu'il donnerait son honneur pour elle et qu'il commettrait un crime.

Son honneur, c'était affaire à lui.

Mais son crime c'était affaire à lui et à elle.

Pour lui, il s'arrangerait avec son père, elle n'avait pas à en prendre souci autrement.

Mais pour elle, dans quelle situation périlleuse il la mettait!

Jamais elle n'en avait traversé de plus grave.

On allait chercher le coupable.

Si on le trouvait, on chercherait ce qui l'avait poussé à être coupable.

Et alors?

Alors on arriverait jusqu'à elle, facilement, tout droit.

C'est-à-dire qu'elle serait perdue.

Et cela au moment même où elle allait enfin pouvoir jouir de la vie qu'elle avait toujours souhaitée.

Cela était invraisemblable, absurde, inique, odieux, une infamie, une monstruosité et cependant cela était ainsi.

Heureusement Robert n'était pas en France, on ne pouvait pas l'interroger, le faire parler, l'amener à se trahir, et elle avait au moins le temps d'envisager froidement la situation et de chercher les moyens pour en sortir à son avantage.