Chapter 13
Elle reprit près de lui la place qu'elle avait quittée pour partir à Paris, et pendant la journée la mère et la fille s'ingénièrent à qui mieux mieux à faire paraître le temps moins long au malade; quand Marcelle ne lui faisait pas de la musique, madame Fourcy lui lisait les journaux.
--Vous me faites presque souhaiter d'être toujours malade, dit Fourcy.
--Quel malheur que Lucien soit à Paris, dit madame Fourcy, nous serions si heureux tous les quatre ensemble.
--A propos, dit Marcelle, on n'a pas vu Robert aujourd'hui; il n'avait pas l'air gai hier; tu diras ce que tu voudras, papa, mais je ne pourrai jamais m'habituer à l'humeur de ce garçon-là. Qu'est-ce qu'il fait ici? Peux-tu me le dire toi, maman? Il est parti toute la journée. Il rentre le soir pour se coucher, et quand il se montre, c'est avec une tête... oh, mais une tête. Et vous appelez ça passer une saison à la campagne! Elle lui aura été bien agréable, sa saison; non, papa, non, jamais, jamais je ne m'habituerai à lui.
--Je crois que tu n'auras pas d'efforts à faire pour cela, dit madame Fourcy.
--Que veux-tu dire? demanda Fourcy.
--Je crois qu'il est à la veille de faire un voyage
--Il te l'a annoncé?
--Pas positivement.
--Ah! tant pis, dit Marcelle.
--Mais c'est probable, continua madame Fourcy.
--Alors tant mieux, dit Marcelle. S'il paraissait s'amuser chez nous, je ne parlerais pas ainsi, mais puisqu'il s'ennuie, le mieux pour tous est qu'il s'en aille; c'est de tout coeur que je lui souhaite bon voyage.
Et comme elle sortit sur ce mot, Fourcy continua à parler de Robert avec sa femme.
--Ce que c'est que l'influence d'une passion coupable, dit-il, voilà un garçon qui, assurément, est doué de qualités réelles. Eh bien, comme il est absorbé par sa passion, dominé par elle, il se rend insupportable à tous. Ah! je donnerais bien quelque chose pour connaître la coquine qui s'est emparée de lui. Tu n'as pas quelques soupçons?
--Comment veux-tu?
--Ah! c'est juste. Heureusement que cela va prendre fin, au moins je l'espère: ce voyage est un indice favorable; il aura réfléchi; et puis comme d'autre part nous lui avons coupé les vivres, sa coquine en voyant qu'elle ne peut plus l'exploiter l'aura probablement envoyé promener.
A ce moment, Marcelle rentra dans la chambre émue et tremblante.
--Qu'as-tu?
--C'est M. Evangelista qui est là, peux-tu le recevoir, maman?
--Mais...
--Je resterais près de papa.
--Pas du tout, dit Fourcy, descendez l'une et l'autre, et retenez le marquis aussi longtemps qu'il voudra, j'ai sommeil.
Il ne fut pas difficile de retenir le marquis Collio qui se montra très aimable pour Marcelle, très empressé auprès d'elle, sans aucune de ces exagérations de galanterie italienne qui jusqu'à ce jour avaient été dans ses habitudes.
Marcelle était radieuse.
Et de son côté madame Fourcy manifestait une franche satisfaction, qui mettait Evangelista à son aise et lui permettait d'exprimer ce qu'il sentait et ce qu'il pensait, sous les yeux mêmes de madame Fourcy, sans aucun embarras, en homme qui a pris son parti et qui est heureux de s'être décidé.
Évidemment, il voyait maintenant Marcelle avec d'autres yeux, et il reconnaissait des qualités et des charmes dans la fille de l'associé de la maison Charlemont, dont il ne s'était point aperçu quand elle n'était que la fille de M. Fourcy tout court: de là à une demande en mariage, il n'y avait qu'un pas, et en les regardant, en les écoutant, madame Fourcy se disait qu'il serait bientôt franchi.
N'avait-elle pas le droit de s'enorgueillir de son ouvrage? Evangelista était un homme charmant, qui ferait un excellent mari; et puis il était marquis, ce qui à ses yeux avait son prix. Ce n'était pas seulement d'une belle fortune qu'elle allait jouir désormais, mais encore d'un rang dans le monde et par son mari et par son gendre. Ah! comme elle avait été sage de se débarrasser de Robert, et comme elle allait aussi rompre nettement avec Ladret. Plus de soucis: la paix, le bonheur pour elle et pour les siens.
Comme la visite d'Evangelista se prolongeait, il en survint une autre qui décida le marquis Collio à se retirer, celle de La Parisière.
--Veux-tu que je remonte auprès de père? demanda Marcelle qui n'éprouvait aucun plaisir à voir et à écouter le coulissier.
--Volontiers.
--J'ai reçu votre dépêche et j'accours, dit La Parisière aussitôt que Marcelle fut sortie du salon.
--Vous m'excusez de n'avoir pas été à Paris; j'ai été retenue par la maladie de mon mari.
--Vous savez, avec moi, les politesses sont inutiles, je trouve même que c'est du temps perdu, et je ne comprends pas qu'on s'amuse à perdre le temps à un tas de cérémonies et de paroles oiseuses: «Bonjour, bonsoir, comment vous portez-vous?» Si l'on calculait ce que cela fait au bout de l'année et encore mieux au bout de la vie d'un homme, on y renoncerait. Vous avez besoin de moi. Vous m'appelez, me voici. Au fait, de quoi s'agit-il.
--Des fonds que je dois vous remettre.
--Je m'en doute bien, et alors vous avez décidé...
--Que je vais vous les remettre.
La Parisière sauta sur sa chaise; évidemment il ne s'attendait pas à cette réponse.
--Si vous voulez me donner un moment, continua madame Fourcy, je vais aller vous les chercher.
Elle revint bientôt, portant le paquet de billets que Robert lui avait remis.
--Voici trois cent mille francs, dit-elle, le compte y est, si vous voulez le vérifier.
--Comment! en billets de banque, s'écria la Parisière.
--En quoi donc pensiez-vous que j'allais vous les verser; en sous?
--En valeurs, en titres quelconques que j'aurais négociés, car je n'ai jamais eu d'inquiétude sur vos ressources; mais du diable si je m'imaginais que vous aviez trois cent mille francs comme ça chez vous! Mes compliments.
Et il la salua respectueusement.
--Je ne les avais pas, mais on me les devait et je les ai fait rentrer.
--Alors mes compliments à votre créancier; je voudrais bien en avoir quelques-uns de ce genre.
--J'ai même fait rentrer une plus grosse somme; et vous me ferez acheter demain pour cent mille francs de rente trois pour cent, au porteur bien entendu; je vous verserai l'argent dans la journée.
--Et c'est tout? demanda La Parisière sur le ton de la plaisanterie.
--Mon Dieu, oui. A ce propos je vous dirai que c'est la dernière affaire que nous faisons ensemble, Heynecart m'a donné une leçon qui me profitera.
La Parisière secoua la tête d'un air incrédule.
--Vous verrez, dit madame Fourcy.
Et après qu'il eut compté les billets, elle le congédia.
--Comment! tu n'as pas fait monter La Parisière, demanda Fourcy lorsqu'elle revint près de lui.
--Il t'aurait fatigué.
--Et que voulait-il?
--Prendre de tes nouvelles.
--Voilà qui est vraiment aimable de sa part, lui qui sacrifie si peu à la politesse.
Le soir, en rentrant, Lucien rendit compte à son père de ce qui s'était passé à la maison de banque pendant la journée; tout avait marché avec la régularité ordinaire.
Mais pour lui il avait été surpris par une dépêche qu'il avait reçue de Dieppe: cette dépêche était de Robert, qui annonçait qu'il allait faire un voyage en Angleterre: parti à l'improviste sans avoir pu revenir à Nogent, il priait Lucien de l'excuser auprès de M. et madame Fourcy.
--Du coup il est parti, s'écria Marcelle, bon voyage!
--Quand il reviendra, dit Fourcy, tu verras comme il sera aimable.
XXVIII
La dernière corvée que madame Fourcy s'était imposée était d'aller chercher les cent mille francs que Ladret lui avait promis. Elle eût bien voulu la retarder et rester à Nogent auprès de son mari; mais elle ne pouvait pas laisser passer le délai qu'elle avait fixé elle-même à Ladret. C'était pour le samedi qu'elle était censée avoir besoin de cet argent; elle ne pouvait donc pas attendre au lundi ou à un autre jour. Il lui eût demandé comment elle avait pu effectuer son payement sans le gros appoint qu'il lui apportait, et la réponse eût été difficile, sinon impossible. Et puis, il avait l'argent aux mains, et il fallait coûte que coûte mettre l'occasion à profit. Ce n'était pas avec lui qu'on pouvait dire que ce qui est différé n'est pas perdu.
Elle partit donc en promettant d'être absente aussi peu de temps que possible.
--Ne te presse pas, dit Fourcy, je suis bien, et je vais descendre au jardin où Marcelle me tiendra compagnie, tu ne me laisses pas seul.
Apres le départ de sa femme, il alla, comme il l'avait dit, s'installer dans le jardin. Le temps était à souhait pour un malade, ni trop chaud, ni trop frais, tempéré par une douce brise qui vivifiait l'air.
Il s'allongea dans un fauteuil, les pieds sur une chaise, et Marcelle, s'étant assise auprès de lui, reprit haut la lecture d'un livre qu'elle avait commencé le matin.
Soit que le livre ne fût guère amusant, soit que le grand air produisît un effet assoupissant sur lui, au bout d'un certain temps, il s'endormit.
Marcelle lut encore quelques instants, puis elle baissa la voix progressivement, puis enfin elle se tut.
Pendant assez longtemps elle resta sans bouger, mais la femme de chambre s'étant avancée pour lui parler, ce fut elle qui se dérangea et qui, marchant doucement sur la pointe des pieds, alla au-devant de la domestique. Il s'agissait d'une armoire à ouvrir. Alors ayant bien regardé son père, elle entra dans la maison: il dormait toujours, et comme du balcon elle pouvait le voir à la place qu'il occupait, elle crut qu'elle pouvait sans inconvénient le laisser seul pour quelques instants.
A peine était-elle entrée dans la maison, que la jardinière qui était en même temps la concierge s'avança vers Fourcy, précédant un jeune homme assez élégamment vêtu, qui portait à la main un petit paquet enveloppé de papier blanc.
Au bruit de leurs pas sur le sable, Fourcy s'éveilla.
--Qu'est-ce que c'est?
Le jeune homme s'avança.
--Mon Dieu, monsieur, je suis vraiment fâché de vous avoir éveillé, mais je ne savais pas que vous dormiez, on m'avait dit que vous étiez dans le jardin vous reposant, et comme je ne pouvais pas laisser en des mains étrangères ce que j'apporte à madame Fourcy, qui est absente, j'avais cru que je pouvais demander à vous voir. Je vous fais toutes mes excuses.
--Ce n'est rien.
Et Fourcy tendit la main pour prendre le petit paquet que la jeune homme lui remit.
Il était assez léger ce paquet, et de forme ronde; sous le papier de l'enveloppe on sentait un couvercle bombé; en tout, cela avait assez l'air d'une boîte de bonbons.
Fourcy l'ayant pris le déposa négligemment sur une chaise à côté de lui, tandis que le jeune homme le regardait avec surprise.
A ce moment Marcelle parut dans le jardin, sur le perron de la maison, mais voyant son père avec quelqu'un et pensant qu'il était en affaire, elle n'avança pas.
--Et de la part de qui dois-je remettre cette boîte à ma femme? demanda Fourcy.
--De la part de MM. Marche et Chabert, bijoutiers.
--Très bien.
--Je réitère mes excuses à monsieur pour l'avoir dérangé, mais je ne pouvais vraiment pas laisser un objet de cette valeur entre les mains d'une domestique.
Ce fut au tour de Fourcy de regarder le jeune commis avec surprise; alors celui-ci, se méprenant sur la cause de cette surprise, se hâta d'ajouter:
--Je n'ai certes pas l'intention de mettre en doute la probité de cette domestique, mais je n'aurais pas osé lui confier cet écrin que MM. Marche et Chabert m'avaient recommandé, d'ailleurs, de ne remettre qu'à madame Fourcy; madame ou monsieur, c'est la même chose.
--Vous avez une facture? demanda Fourcy.
--La voici.
Et le commis tira de son portefeuille une facture sur papier rose; elle était simplement pliée en deux et non sous enveloppe.
Fourcy l'ouvrit, le total lui sauta aux yeux et lui fit pousser un cri.
--Qu'est-ce que cela?
--La facture de réparation du collier.
--On a fait erreur.
--Je ne crois pas; mais si monsieur a des observations à faire je vais en prendre note; je ne dois pas toucher la facture qui n'est pas acquittée; je puis assurer monsieur qu'on s'est conformé en tout aux recommandations de madame: les deux diamants qui ont été changés sont repris au prix qui a été convenu et ceux qui ont été mis en place ont été choisis par madame qui en a accepté le prix; le reste est pour le travail de réparation, et fixé tout au juste, comme c'est l'habitude de la maison.
Pendant ces explications assez longues, Fourcy avait eu le temps de se remettre et de se dominer.
--Il suffit.
Le commis recommença ses excuses, et il allait se retirer lorsque Fourcy le retint.
--A combien estimez-vous ce collier? dit-il en montrant l'écrin du doigt.
--C'est selon.
--Comment cela?
--Je veux dire: est-ce pour en acheter un pareil? ou pour vendre celui-là?
--Pour en acheter un pareil.
--De cinquante à soixante mille francs; mais c'est un prix en l'air, monsieur doit le comprendre.
--Parfaitement, je vous remercie.
Cette fois le commis de MM. Marche et Chabert s'en alla.
Alors, Marcelle qui le guettait vint à son père, mais brusquement, sur un ton qu'il n'avait jamais pris avec elle, celui-ci la pria de le laisser seul.
Peinée encore plus que surprise, elle le regarda; il était pâle et ses mains tremblaient.
--Tu es plus mal, s'écria-t-elle.
--Non, laisse-moi, je t'en prie, laisse-moi.
Elle n'osa pas insister; mais elle ne s'éloigna que de quelques pas et elle resta dans le jardin de manière à ne pas quitter son père des yeux.
Il voulait être seul pour réfléchir, pour raisonner, pour comprendre. Un collier de diamants de cinquante mille francs appartenant à sa femme! Une réparation de six mille francs commandée par elle! Qu'est-ce que cela pouvait vouloir dire! C'était à croire qu'il rêvait, ou que la fièvre lui donnait le délire. Et cependant il était bien éveillé, en pleine réalité. Ce commis venait de lui parler. Il tenait entre ses mains ce collier.
Alors?
Il cherchait.
Mais il ne trouvait pas de réponses aux questions qui se pressaient, qui se heurtaient dans sa tête bouleversée.
Il était vrai que sa femme aimait les pierreries et les bijoux; mais elle n'avait jamais eu que des pierres fausses.
Comment ce collier valait-il cinquante mille francs?
Il y avait là quelque erreur, quelque mystère qu'il était fou de vouloir examiner tant que sa femme n'était pas là. D'un mot bien certainement elle lui expliquerait cela. Il fallait donc l'attendre.
L'attendre sans chercher, sans se donner la fièvre, sans se laisser entraîner à des explications qui n'expliqueraient rien.
Mais il avait beau se répéter cela, l'angoisse le dévorait.
Alors il appela sa fille et la pria de reprendre sa lecture.
Puis il lui dit de le laisser seul.
Puis il la rappela encore.
Marcelle, en le voyant ainsi, avait été prise d'une inquiétude mortelle; elle avait voulu envoyer chercher le médecin, mais il s'y était opposé; sa mère n'arriverait-elle point à son secours?
Mais elle se fit attendre longtemps encore, et comme la fraîcheur commençait à tomber, Fourcy remonta à sa chambre, toujours aussi agité.
Enfin madame Fourcy arriva et Marcelle qui avait l'oreille aux aguets reconnut son pas dans l'escalier:
--Voici maman.
--Laisse-moi avec ta mère.
Madame Fourcy entra vivement dans la chambre et elle courait à son mari pour l'embrasser quand, l'ayant regardé, elle s'arrêta:
--Qu'as-tu? Tu es plus mal.
Il s'était dit qu'il l'interrogerait de telle et telle manière, et il avait réglé les questions qu'il lui adresserait, mais il oublia tout pour courir immédiatement à la question qui l'avait si horriblement angoissé.
--Comment as-tu un collier en diamants qui vaut cinquante mille francs?
Elle resta syncopée, et ce ne fut qu'au bout de quelques instants qu'elle retrouva la parole:
--Que veux-tu dire? balbutia-t-elle.
--Un commis de MM. Marche et Chabert t'a rapporté un collier? d'où te vient-il?
Pendant qu'il parlait, elle avait eu le temps de se remettre et de réfléchir, cependant elle n'avait pas encore pu préparer sa réponse.
--Ah! mon pauvre Jacques, dit-elle, dans quel état je te retrouve.
--Ce collier!
Elle hésita.
--Il y a là une erreur, n'est-ce pas? demanda-t-il d'un ton suppliant: explique-moi, parle.
Elle se décida:
--Je vois bien qu'il faut tout te dire, si pénible, si honteux que cela soit pour moi.
--Mon Dieu!
--Tu te souviens de toutes les difficultés que tu as opposées à M. Esserie quand il a voulu que la maison Charlemont se charge de l'émission de son affaire d'Algérie et tu te souviens aussi de toutes mes instances pour te décider à prendre cette émission; eh bien, ce collier a été ma récompense, M. Esserie me l'a offert quelques mois avant sa mort.
--Et tu ne m'en as rien dit!
--Je n'avais pas osé tout d'abord; et puis, à mesure que le temps s'est écoulé, j'ai moins osé encore; ah! j'ai bien souffert je t'assure; et je me suis demandé bien souvent si tu ne voyais pas que je te cachais quelque chose; il me semblait que tu allais m'interroger, et alors je me serais confessée, comme je me confesse en ce moment.
Il laissa échapper un profond soupir de soulagement; et l'attirant à lui il l'embrassa.
--Ah! Geneviève, quel mal tu m'as fait! Appelle Marcelle que je l'embrasse, car j'ai été bien dur pour elle, la pauvre enfant; comme on est injuste et cruel quand on souffre!
XXIX
Cette émotion ne devait pas être la seule de la journée.
Après le dîner Fourcy voulut que Lucien lui rendît compte ce ce qui s'était passé à la maison de banque.
--Cela va te fatiguer, dit madame Fourcy, tu as besoin de repos.
--Il est vrai que j'ai besoin de calme, et grandement, mais le meilleur moyen de me le donner, c'est de m'assurer que tout est en ordre; j'en dormirai mieux. Va, Lucien.
Et Lucien commença ses explications; il avait apporté des lettres, des notes, il les lut à son père qui, couché dans son lit, écoutait attentivement, tandis que madame Fourcy et Marcelle à l'autre bout de la chambre travaillaient silencieusement autour d'un guéridon, sous la lumière de la lampe.
Comme cela durait depuis assez longtemps déjà, madame Fourcy s'approcha du lit.
--Tu vas te fatiguer, dit-elle.
--Nous avons bientôt fini, donne-moi le cahier des mandats blancs, une plume, de l'encre, et tout de suite après je dors.
Elle passa dans sa chambre et presque aussitôt, elle revint apportant le cahier que son mari lui avait demandé.
Alors, celui-ci s'asseyant sur son lit et se faisant donner un petit pupitre, se mit à remplir les souches restées au cahier, en consultant et en copiant les pièces de caisse que Lucien lui tendait.
--Après? dit-il tout à coup.
--C'est tout.
--Comment c'est tout?
--Tu vois, dit Lucien, montrant la dernière pièce qu'il venait d'appeler; je suis au bout.
--Tu te seras trompé, recommence.
Lucien recommença, lisant les pièces de caisse, tandis que Fourcy suivait sur les souches du cahier.
--Tu vois bien qu'il manque un mandat, dit Fourcy.
--Tu m'en as donné dix hier, six ce matin, en tout seize.
--Il y en a eu dix-sept de détachés du cahier.
Et Fourcy compta les souches.
Puis passant le cahier à son fils:
--Compte toi-même, dit-il.
Lucien fit ce compte et comme son père il trouva dix-sept.
--Comment cela peut-il se faire? demanda-t-il.
Fourcy ne répondit pas à cette interrogation, mais d'une voix frémissante, il dit:
--Donne-moi le cahier et appelle toi-même les numéros d'après les pièces de caisse.
Vivement Lucien fit ce que son père lui demandait.
--Tu vois, dit celui-ci, que le mandat qui manque porte le numéro 30,150; il se trouve donc entre les dix que je t'ai donnés hier et les six de ce matin.
--Voilà qui est extraordinaire, murmura Lucien.
--Cela est.
Madame Fourcy et Marcelle s'étaient approchées du lit, elle écoutaient ces paroles qui s'échangeaient rapidement, qui volaient entre le père et le fils.
--Comment t'expliques-tu cela? demanda madame Fourcy à son mari.
--Je ne m'explique rien, je cherche, répondit Fourcy.
Et en même temps il attacha ses yeux sur son fils, le regardant attentivement, le sondant.
Sous ce regard Lucien se troubla et un flot de sang lui empourpra le visage.
--Tu ne m'as bien donné que dix mandats hier, dit-il, tu les as comptés toi-même et je les ai comptés aussi, voici la note qui constate qu'ils ont été remis tous les dix à la caisse; pour aujourd'hui voici celle qui constate la remise des six que tu m'as fait porter ce matin.
Il y eut un moment de lourd silence, ni Fourcy ni madame Fourcy ne regardaient leur fils, seule Marcelle tenait ses yeux tournés vers son frère.
Ce fut seulement après quelques secondes terriblement longues que Fourcy reprit la parole, mais cette fois pour s'adresser à sa femme, et aux premiers mots qu'il prononça il fut facile de voir qu'un travail s'était opéré dans son esprit et que d'une première idée à laquelle il n'avait pas pu se tenir, il était passé à une autre.
--Hier matin, n'est-ce pas, dit-il, aussitôt après avoir signé les mandats je t'ai remis le cahier?
--Oui.
-Qu'en as-tu fait?
--Je l'ai porté dans ma chambre.
--Tout de suite?
--Tout de suite.
--Et tu l'as enfermé dans ton petit bureau?
--Oui... c'est-à-dire que je l'ai mis sur mon bureau qui était ouvert à ce moment.
--As-tu fermé le bureau?
--Oui...
--Tu n'en es pas sûre?
--Oui,... au moins je le crois.
--Tout de suite?
--Je crois que oui; en tous cas je n'ai pas quitté ma chambre, ou si je l'ai quittée un instant ç'a été pour venir dans celle-ci.
--Tu n'as pas oublié tes clefs sur ton bureau?
--Cela non, j'en suis certaine.
--Et ce matin?
--Ce matin, je t'ai donné le cahier quand tu me l'as demandé, et je l'ai remis aussitôt dans le bureau.
--Tu l'as trouvé fermé quand tu as voulu prendre le cahier?
--Fermé à deux tours, je m'en souviens parfaitement.
--C'est incompréhensible, dit Fourcy qui se laissa aller sur l'oreiller.
--Tu vois, dit madame Fourcy, tu vas te donner un violent accès de fièvre, je t'en prie, calme-toi; ce mandat ne peut pas avoir disparu tout seul; il se retrouvera demain, sois-en certain; il y a là quelque erreur, peut-être une niaiserie.
--Veux-tu que j'aille à Paris? demanda Lucien.
--Tu ne trouverais personne ce soir, dit madame Fourcy, il faut attendre à demain. Je t'en prie, Jacques.
Et par de douces paroles, comme on fait avec les enfants malades, elle s'efforça de le calmer et de le persuader qu'il devait dormir.
Dormir! Il en avait bien envie vraiment. Cependant, il ne répondit rien, et il parut se rendre aux raisons qu'elle lui donnait.
Elle crut qu'elle l'avait convaincu, et comme il ne parlait plus, elle pensa qu'il dormait. Alors, de peur de l'éveiller, ils sortirent tous les trois de sa chambre.
Mais il ne dormait point et quels que fussent ses efforts pour se calmer, pour ne pas penser, il ne trouvait point le sommeil.
Comment expliquer cette étrange disparition? c'était la question qu'il agitait; la tournant dans tous les sens, l'examinant sous toutes ses faces, sans pouvoir la résoudre autrement qu'en admettant que ce mandat qui manquait avait été dérobé, qu'on l'avait détaché de la souche.
Mais pour cela il avait fallu qu'on eût le cahier entre les mains et personne ne l'avait touché à l'exception de sa femme et de son fils.
C'était toujours là qu'il s'arrêtait, la tête en feu, le coeur serré, les entrailles tenaillées.
Car enfin, malgré tout ce qu'il pouvait se dire, il y avait un fait qui l'écrasait de tout son poids et dont tous les raisonnements du monde ne pouvaient pas le débarrasser: un mandat avait disparu.
Les heures s'écoulèrent, le sommeil ne vint pas.
Enfin, n'y tenant plus, il descendit doucement de son lit, et à pas étouffés, il alla écouter à la porte de la chambre de sa femme: aucun bruit, sa femme dormait.
Alors il passa une robe de chambre et, allumant une bougie à sa veilleuse, il ouvrit sa porte avec précaution, puis marchant légèrement, il monta à la chambre de son fils qui était au second étage.