Chapter 12
Il lui avait fallu assez longtemps pour maîtriser le tremblement de sa main, mais lorsque par un effort suprême de sa volonté il était parvenu à lui imposer la rectitude et la souplesse, en quelques minutes il était arrivé à une imitation de l'écriture et de la signature de Fourcy, si parfaite qu'un expert même se fût laissé tromper.
Alors un soupir de soulagement s'était échappé de sa poitrine depuis si longtemps serrée dans un étau; madame Fourcy était sauvée.
XXV
Il serait parti pour Londres à la première heure, si avant son départ il n'avait pas voulu voir madame Fourcy, pour lui dire que le samedi matin elle toucherait ses trois cent mille francs, et pour convenir avec elle de l'endroit où il lui remettrait cette somme en arrivant.
A la vérité il eût pu lui écrire cela au lieu de le lui dire; mais outre qu'une lettre est toujours dangereuse, et une lettre de ce genre surtout, il avait pour la voir une raison toute-puissante, au moins pour son coeur, qui était qu'au moment de lui donner une pareille preuve d'amour, il avait besoin de la voir, non pour lui avouer ce qu'il allait entreprendre, mais simplement pour la voir, l'embrasser, l'étreindre d'un regard dans lequel il aurait mis tout son amour; il n'était pas possible que dans la matinée il ne la rencontrât pas.
Il descendit donc de bonne heure, mais la première personne qu'il rencontra, ce ne fut pas elle, ce fut Lucien déjà habillé et prêt à partir pour Paris.
--Comment va ton père? demanda Robert.
--Un peu mieux, mais il ne pourra pas encore aller à Paris aujourd'hui, ni même peut-être demain. Cela le tourmente et lui donne la fièvre d'impatience.
--La maison ne peut-elle pas marcher pendant quelques jours toute seule et sans lui?
--Il y a des affaires importantes en ce moment, et puis il y a aussi de gros payements à faire; c'est même pour cela que je pars si tôt aujourd'hui.
Et se frappant sur la poitrine, c'est-à-dire sur la poche de côté de son veston, il ajouta en riant:
--Tel que tu me vois, je suis bon à voler en ce moment, et il y a des gens qui ne me laisseraient pas entrer à la banque aujourd'hui, s'ils savaient ce que je porte dans cette poche.
--Et que portes-tu donc?
--La fortune de la maison Charlemont, bien que ma poche ne soit pas grosse.
--Tu devrais bien m'en donner un peu, de cette fortune.
--Es-tu bête! En prévision des gros payements qu'il y a à faire aujourd'hui, mon père m'a demandé de lui apporter le cahier de mandats blancs de la Banque de France, et je reporte aujourd'hui à la caisse dix de ces mandats qu'il a signés, les uns remplis, les autres en blanc pour faire face aux besoins de la journée. C'est pour cela que je dis que j'ai dans ma poche la fortune de la maison Charlemont; car s'il me prenait fantaisie de garder un de ces mandats non remplis et de le remplir moi-même, en écrivant cinq, six, dix millions, après la formule: «Reçu de la Banque de France la somme de........», la Banque de France me payerait à vue et sans difficulté, sans autre formalité qu'une signature quelconque que j'apposerais au dos du mandat, la somme de cinq, six ou dix millions, enfin tout ce que je lui demanderais jusqu'à concurrence, bien entendu, de ce qu'elle a en compte courant.
Robert écoutait, frémissant d'anxiété, car il ne connaissait rien aux affaires de banque; vingt fois, il est vrai, il avait entendu prononcer le mot mandat blancs, mais sans jamais penser à demander ce que c'était au juste; et en écoutant il pensait que s'il pouvait obtenir un de ces mandats, son voyage à Londres devenait inutile, et qu'il se procurerait tout de suite les trois cent mille francs qu'il lui fallait.
--Sais-tu que c'est dangereux, cela? dit-il d'une voix rauque.
--Si j'étais un voleur, oui, cela serait dangereux, mais mon père sait bien que je vais remettre à la caisse les dix mandats qu'il m'a confiés, et qu'une fois à la caisse ces mandats ne sont pas plus exposés que ne le sont les sommes que le caissier a entre les mains.
--Mais s'ils n'arrivaient pas à la caisse, c'est là ce que je veux dire, n'est-ce pas possible?
--Il faudrait pour cela que je les volasse, ce qui n'est pas possible, n'est-ce pas?
--Si on te les volait?
--Dans ma poche, cela n'est pas facile; et puis il faudrait pour cela qu'on sût ce que j'ai dans ma poche, et comment veux-tu qu'on le devine, cette poche est comme toutes les poches du monde. Adieu.
--Mais...
--Je manquerais le train; à ce soir.
--Lucien.
Mais Lucien était déjà loin, courant la main posée sur la poche de son veston bien boutonné cependant.
A quoi bon le rappeler?
C'était instinctivement que Robert avait voulu le retenir sans trop savoir ce qu'il faisait, affolé par l'idée que Lucien avait là dans sa poche dix fois plus, cent fois plus d'argent qu'il n'en fallait pour payer La Parisière. Mais cette idée était folle. Il ne pouvait pas demander un de ces mandats à Lucien, qui ne le lui remettrait pas. Et il ne pouvait pas davantage le lui prendre.
Décidément, il n'y avait que son projet d'aller à Londres qui était pratique et il devait y revenir, sans s'en laisser distraire et sans chercher autre chose.
Aussitôt qu'il aurait prévenu madame Fourcy, il partirait.
Et il continua d'errer dans la maison en la guettant.
Il était impossible qu'à un moment donné elle ne sortît pas de sa chambre ou de celle de son mari, et en deux mots à la hâte, dans le vestibule ou dans l'escalier, il l'avertirait; d'ailleurs, ne devait-elle pas aller elle-même à Paris pour s'adresser à ces amis dont elle lui avait parlé?
Le temps s'écoula, il ne la vit point, il ne l'entendit point.
Enfin, n'y tenant plus, il se décida à interroger la femme de chambre d'une façon détournée.
--Madame est dans la chambre de monsieur; elle le veille avec mademoiselle Marcelle.
--Est-il donc plus mal?
--Non, mais il a besoin de repos; présentement il dort; si monsieur le désire, je peux prévenir madame.
Il eut un moment d'hésitation; l'heure le pressait et il ne pouvait pas attendre ainsi indéfiniment; mais il n'osa pas cependant commettre l'imprudence de faire dire à madame Fourcy qu'il avait besoin de lui parler; elle lui avait si souvent recommandé une extrême circonspection, et avec tant d'instances.
Il recommença donc à attendre, mais elle continua à ne pas paraître.
L'heure marchait cependant.
Allait-il donc passer la journée ainsi, c'est-à-dire la perdre, quand il y avait si grande urgence à ce qu'il se mît en route; s'il laissait partir les trains de marée par la ligne du Nord et par celle de l'Ouest, à quelle heure arriverait-il à Londres?
Il fallait se décider.
Puisqu'il ne pouvait pas lui parler, il lui écrirait; sans doute cela était jusqu'à un certain point dangereux, mais il n'avait pas le loisir de n'employer que des moyens absolument sûrs; d'ailleurs il prendrait toutes les précautions pour détourner les dangers probables: ainsi il n'écrirait que dans des termes vagues et il irait déposer lui-même sa lettre dans la chambre de madame Fourcy, dans une potiche placée sur le bureau où madame Fourcy serrait ses livres de compte, et où il avait été convenu entre eux qu'il cacherait ses billets lorsqu'il aurait absolument besoin de lui écrire, ce qu'il ne devait faire et ce qu'il n'avait fait jusqu'à ce jour qu'à la dernière extrémité. Par le balcon qui courait le long de la façade du premier étage, il pouvait facilement entrer dans cette chambre, et puisque Fourcy était dans la sienne, avec madame Fourcy et Marcelle, il n'y avait pas à craindre qu'il fût vu; en tous cas il ouvrirait les yeux et les oreilles. Bien certainement quand madame Fourcy apprendrait qu'il était parti sans la voir, elle irait à cette potiche et trouverait sa lettre.
Il monta à sa chambre pour écrire: «Je pars à l'instant pour Londres avec le regret de n'avoir pu vous voir avant; ne vous inquiétez pas pour ce que vous m'avez demandé, ne faites pas de démarches; je suis certain de le trouver à Londres et de vous le rapporter samedi matin; j'arriverai à la gare du Nord à huit heures du matin, et ici entre neuf et dix heures.»
Cela fait, il descendit au premier étage et par la fenêtre ouverte du vestibule, il passa sur le balcon.
Les fenêtres de la chambre de madame Fourcy qui se trouvaient les premières étaient ouvertes aussi. Il s'avança doucement, marchant à petits pas et comme s'il regardait dans le jardin, mais n'ayant d'yeux et d'oreilles en réalité que pour la chambre.
Aucun bruit; personne.
Dans le jardin, personne, non plus, qui le pût voir.
Vivement il entra dans la chambre et le tapis amortit le bruit de son pas qu'il faisait aussi léger que possible.
Le petit bureau sur lequel se trouvait la potiche était placé entre deux fenêtres, Robert n'avait donc que trois pas à faire dans la chambre et à allonger le bras pour jeter sa lettre dans la potiche.
Au moment où il allait la laisser tomber, il s'aperçut que le bureau était ouvert, et sur le tablier un petit cahier blanc lui sauta aux yeux, les lui creva et instantanément il reçut une commotion au coeur.
La main toujours étendue au-dessus de la potiche, il lisait:
_C. Fr_........
30,150
_Paris, le_
_Reçu de la Banque de France la somme de dont elle débitera le compte_.
C'était le cahier de mandats blancs dont Lucien lui avait parlé et duquel Fourcy avait détaché le matin même les dix mandats qu'il avait envoyés à Paris.
Qu'il en détachât un lui-même de la souche; qu'il le signât du nom de Fourcy; qu'après les mots, «la somme de», il écrivît trois cent mille francs; qu'au dos il mît un nom ainsi qu'une adresse de fantaisie; qu'il se présentât à la Banque de France, à la première caisse des comptes courants comme l'indiquait une mention, et dans une heure il touchait les trois cent mille francs qu'il avait vainement demandés à tout le monde depuis deux jours.
Évidemment cela valait mille fois mieux, cela était beaucoup plus sûr que d'aller à Londres.
Il n'eut pas une seconde d'hésitation: vivement il détacha un mandat de sa souche, et au lieu de jeter sa lettre dans la potiche, il la mit dans sa poche.
Maintenant il n'avait plus besoin de prévenir madame Fourcy, puisque dans deux heures au plus il serait de retour à Nogent avec les trois cent mille francs.
Doucement il sortit de la chambre avec plus de précaution encore qu'il n'en avait pris pour y entrer et en quatre ou cinq enjambées il monta chez lui.
Là, sa porte fermée au verrou, il recommença son expérience de la nuit, et après une dizaine d'essais, quand il fut bien maître de sa main, il signa le mandat du nom de Fourcy, le remplit des deux inscriptions en chiffres et lettres 300,000, trois cent mille francs, et le mit dans sa poche.
XXVI
Une heure après il descendait de voiture à la porte de la Banque et il se faisait indiquer par un surveillant la caisse des comptes courants.
En chemin il avait agité la question de savoir de quel nom il acquitterait le mandat, et il avait décidé que ce serait d'un nom anglais. Tout d'abord il avait eu l'idée de le signer simplement Robert Charlemont, car il n'avait pas l'intention de se cacher, bien au contraire, mais il avait réfléchi qu'il pouvait y avoir à cela quelque danger non seulement pour le succès de son plan, mais encore pour madame Fourcy elle-même, et alors il avait renoncé à cette idée pour adopter celle de se faire passer pour Anglais et de prendre un nom anglais: James Marriott. Quand il voulait, il faisait très bien l'Anglais, assez bien en tous cas pour ne pas éveiller le soupçon chez des gens aussi occupés que les employés de la Banque.
Ce fut donc avec une tenue raide, marchant à grands pas, brutalement, qu'il traversa la grande salle et se présenta à la caisse des comptes courants; bien que son émotion fût profonde, il n'éprouvait aucune crainte, il ne sentait aucune défaillance. Et cependant il se rendait parfaitement compte des dangers qu'il bravait: un employé de la maison de son père pouvait être là, attendant son tour pour être payé; on pouvait contester la signature Fourcy, si bien imitée qu'elle fût; on pouvait lui poser des questions qu'il n'avait pas prévues; lui demander de justifier qu'il était James Marriott.
On ne lui demanda rien autre chose que de mettre au dos du mandat son nom et son adresse, mais il crut remarquer qu'on l'examinait longuement.
Ce fut le moment poignant de son aventure: si on lui avait pris la main, on l'aurait sentie mouillée à la paume d'une sueur froide. Cependant il se tenait la tête haute; en apparence indifférent à ce qui se passait autour de lui, mais en réalité voyant, entendant tout; le bruit de l'or et de l'argent qu'on mettait dans les balances, le flicflac des chaînettes qui retenaient les portefeuilles des garçons de recette, et par-dessus tout le murmure confus des voix se mêlant au piétinement des gens qui entraient par les portes donnant sur la grande salle.
Parmi ces gens qui allaient et venaient, n'y avait-il pas quelque agent de police, chargé de la surveillance, et qui d'un moment à l'autre allait venir lui demander d'où il tenait ce mandat de trois cent mille francs, et comment à son âge il pouvait être légitime possesseur d'une pareille somme?
--M. James Marriott, dit une voix.
Il ne bougea pas.
--M. James Marriott.
Cette fois il se rappela que James Marriott, c'était lui, et il s'avança lentement.
On ne lui adressa qu'un seule question:
--Combien?
Alors, avec un accent anglais prononcé, il répondit:
--Trois cent mille francs.
Et en trente paquets de dix billets, on lui compta ces trois cent mille francs.
S'il avait osé, il les aurait entassés dans ses poches, au plus vite, mais il eut peur d'éveiller les soupçons en ne comptant pas les billets, et les unes après les autres il vérifia ou tout au moins il eut l'air de vérifier les liasses.
--_All right_.
Et il sortit marchant posément, malgré l'envie folle qu'il avait de se mettre à courir; ce fut seulement quand il fut installé dans sa voiture qu'il respira.
Elle était sauvée.
Comme elle allait être heureuse!
Et lui, quel bonheur il allait éprouver à la voir heureuse!
Cependant, à la pensée de la joie qu'il allait lui donner, il ne sentait pas en lui un élan, un transport d'enthousiasme comme il en avait éprouvé déjà lorsqu'il avait pu faire quelque chose pour elle.
Tout au contraire, c'était un certain trouble qu'il constatait en lui, un malaise.
Mais en constatant cet état, il ne s'en préoccupa pas autrement, sans doute il était encore sous le coup de l'émotion et des angoisses par lesquelles il venait de passer.
Heureusement tout cela était fini; maintenant pour elle comme pour lui c'était la tranquillité qui allait succéder à ces angoisses qui, pour elle aussi, avaient dû être terribles.
Il arriva à Nogent.
Comme il sortait de la station, il aperçut madame Fourcy, en toilette de ville, qui venait bien évidemment prendre le train.
Il courut à elle.
--Vous, dit-elle sèchement.
Ce fut un coup qu'il reçut en pleine poitrine, mais il réfléchit aussitôt qu'elle était encore sous l'impression de leur séparation de la veille, qu'elle ne pouvait pas savoir ce qu'il venait de faire pour elle.
--Où allez-vous? demanda-t-il.
--Vous voyez bien, à Paris.
Il la regarda en souriant.
--N'y allez pas, dit-il.
--Etes-vous fou?
--Oui, de joie.
A son tour, elle le regarda surprise et interdite.
--Au lieu de prendre le train, dit-il, voulez-vous venir avec moi cinq minutes dans le bois, à un endroit où nous puissions causer sans être entendus ni vus.
Comme elle hésitait, il ajouta à voix basse:
--J'ai l'argent.
Elle resta un moment suffoquée, mais elle se remit vite; alors lui prenant le bras et se serrant contre lui:
--Allons, dit-elle de sa voix la plus caressante.
Ils étaient au milieu de la place de la station, ils se dirigèrent vers le bois, et après avoir traversé le pont du chemin de fer et suivi la grande route, ils arrivèrent au bord d'une petite mare entourée de grands arbres et de taillis touffus: malgré le voisinage de la grande route, l'endroit était désert à souhait pour un tête-à-tête.
Mais elle n'avait pas pu attendre jusque-là pour l'interroger, et tout en longeant la route, elle lui avait posé question sur question.
--Était-il possible qu'il eût réellement l'argent?
--Là, dans mes poches, j'en suis bourré, et ce paquet sous mon bras qui a l'air d'une livre de beurre enveloppée dans un journal, est une liasse de billets de banque qui n'ont pas pu tenir dans mes poches.
--Et comment t'es-tu procuré cet argent?
--Ça, c'est mon secret, dit-il, en essayant de plaisanter.
--Tu as des secrets pour moi?
--Je n'en ai qu'un, c'est celui-là.
Il s'était demandé s'il lui dirait la vérité et un moment il avait pensé à la confesser telle qu'elle était: «Tu as cru que je me vantais quand je t'ai dit que j'étais capable de commettre un crime pour toi, voilà celui que j'ai commis»; mais il avait réfléchi qu'elle pouvait vouloir refuser l'argent qu'il s'était ainsi procuré, et alors il avait résolu de ne parler que lorsqu'elle aurait employé cet argent de façon à ne pouvoir pas le reprendre et le lui rendre.
--Mais pourquoi m'as-tu dit hier que tu ne pouvais pas trouver ces trois cent mille francs?
--Parce que hier et avant-hier je n'avais pas eu une inspiration qui m'est venue cette nuit: crois-tu qu'en voyant tes angoisses, mon esprit n'a pas travaillé; il fallait l'impossible, je l'ai réalisé.
--Mais comment?
--Plus tard je te le dirai.
Elle le regarda un moment, puis réfléchissant qu'il était peut-être imprudent à elle de vouloir approfondir cette question, elle n'insista pas. Elle avait l'argent, c'était l'essentiel. En réalité, ce n'était pas son affaire de s'inquiéter du prix dont il l'avait payé; et même il valait mieux pour elle qu'elle l'ignorât.
--Oh! le cher enfant, dit-elle.
Et longuement, elle lui pressa le bras contre elle.
--Je n'ai pas à te dire, n'est-ce-pas, continua-t-elle, que ce que tu viens de faire pour moi, je m'en souviendrai toujours avec...
Il l'interrompit:
--C'est de cela qu'il ne faut pas parler, dit-il vivement.
--Eh bien, je n'en parlerai point, mais plus tard je te montrerai de quels sentiments tu as empli mon coeur. Pour le moment, je ne veux plus t'adresser qu'une seule question: ton père doit-il apprendre prochainement cet emprunt de trois cent mille francs?
--Qu'importe?
--Il importe beaucoup au contraire, et je te prie de me répondre.
--Je pense qu'il l'apprendra prochainement, très prochainement, il peut l'apprendre aujourd'hui, demain.
--Alors tu dois comprendre que cela nous impose une extrême prudence, car ton père voudra savoir à quoi tu as employé cet argent, pour qui; et si tu ne veux pas que je sois perdue, il ne faut pas que les soupçons puissent se porter sur moi.
--Mais que veux-tu donc?
--Que tu te conformes à ce que je t'ai demandé.
--C'est impossible.
--Il le faut cependant; mais si tu ne peux pas t'y résigner, je te demande au moins de t'éloigner pendant quelque temps, de voyager.
--Eh quoi, c'est en ce moment que tu me tiens ce langage?
--Veux-tu donc, mon enfant, attendre qu'il soit trop tard; et ne sens-tu pas qu'en t'éloignant tu détournes de moi les soupçons; on te suit; on ne vient pas à moi; comment penser que tu t'es séparé de la femme que tu aimes le jour même où tu as fait un pareil sacrifice pour elle?
--Oui, comment le penser!
Elle parut ne pas comprendre l'accent avec lequel il avait jeté ce cri désespéré, et longuement, en paroles pressantes, suppliantes, elle lui expliqua comment il devait partir pour la sauver, non pas dans quelques jours, non pas le lendemain, mais tout de suite, sans même revenir à la maison de Nogent où elle allait rentrer, elle, en disant qu'elle avait manqué le train et qu'elle n'irait pas ce jour-là à Paris: ils ne se seraient pas vus; le soir même, de la ville où il serait, il écrirait à son père.
Il avait commencé à l'écouter avec stupéfaction, puis un anéantissement l'avait envahi, son coeur avait cessé de battre, sa pensée s'était arrêtée, il avait éprouvé quelque chose d'analogue à la mort, puis en sortant de cette défaillance un mouvement d'indignation l'avait soulevé et mis brusquement sur ses jambes.
--Vous avez raison, lui dit-il, il vaut mieux que je parte: voici l'argent.
Et se mettant à genoux dans l'herbe il avait tiré les paquets de billets de banque de ses poches, et il les avait enveloppés dans le journal.
--Ah! Robert, dit-elle, est-ce ainsi que nous devrions nous séparer?
--Eh bien alors, ne nous séparons pas.
Elle avait recommencé ses explications en revenant vers la mare; là, ne voyant personne, elle l'avait pris dans ses bras, puis après l'avoir embrassé, elle s'était sauvée sans se retourner.
Il était resté immobile, et pendant qu'il la suivait des yeux, le sentiment de trouble et de malaise qu'il avait déjà éprouvé en sortant de la Banque l'envahissait de nouveau; il avait cru dans son délire passionné qu'il serait fier de son crime, et maintenant c'était la chaleur de la honte qui lui brûlait le visage.
XXVII
Avant de rentrer chez elle, madame Fourcy envoya une dépêche télégraphique à La Parisière:
«Venez ce soir ou demain, je vous remettrai le nécessaire.»
Ainsi, il serait rassuré, car bien qu'il fût couvert au moins dans une certaine mesure, il devait commencer à être inquiet, et elle ne voulait pas tourmenter inutilement un brave garçon, qui en plus d'une circonstance lui avait rendu service.
Cela fait, elle se hâta de regagner sa maison, serrant par moment sous sa poitrine le paquet de billets de banque avec des tressaillements voluptueux.
Enfin elle avait réussi cette dernière opération comme elle avait réussi toutes celles qu'elle avait entreprises elle-même, servie une fois de plus par sa chance. Mais malgré tout ce serait la dernière: maintenant elle voulait être à son mari et à ses enfants, rien qu'à eux. C'était cette raison, pour elle toute-puissante, qui l'avait déterminée à envoyer ce pauvre Robert en voyage. Assurément elle eût voulu lui épargner ce chagrin, car il avait réellement éprouvé une grande, une très grande douleur lorsqu'elle lui avait rappelé qu'ils devaient se séparer. Elle l'avait bien vu. Mais quoi? pouvait-elle sacrifier son repos à la satisfaction de ce garçon? Il venait de se conduire très galamment, cela était certain. Il était très bon enfant, cela était certain aussi. Mais malgré tout, comme il était gênant et encombrant avec ses sentiments passionnés! Quelle singulière idée il se faisait de la vie: dans le bleu, toujours plus haut. Qu'il y montât, qu'il y restât si telle était sa fantaisie. Mais pour elle, elle avait affaire sur la terre, où elle voulait qu'on la laissât désormais tranquille et se reposant.
Quand ils la virent arriver, Fourcy et Marcelle poussèrent en même temps une exclamation de surprise.
--Que t'est-il donc arrivé? demanda Marcelle.
--Es-tu souffrante? demanda Fourcy qui s'inquiétait facilement et dont la sollicitude pour sa femme était toujours en éveil.
--J'ai manqué le train tout simplement.
--Et tu n'as pas attendu l'autre?
--Non; cela m'aurait pris trop de temps.
--Une demi-heure.
--Je serais revenue trop tard; et pendant cette demi-heure, je me serais donné la fièvre d'impatience, te sachant là dans ton lit.
Il lui prit la main et la lui embrassa.
--J'irai demain à Paris, dit-elle, ou après-demain quand tu seras mieux.
--Je ne suis pas bien mal.
--Enfin je ne veux pas te quitter: il faut que tu sois malade pour que nous ayons la bonne fortune de te voir au milieu de nous, je ne vais pas choisir ce moment-là pour m'éloigner: j'avais presque des remords d'être partie.
Fourcy ne répondit rien, mais d'un signe à sa fille il l'appela près de lui.
--Regarde ta mère, mon enfant, dit-il d'une voix émue; tu auras un mari un jour, souviens-toi; sois pour lui ce qu'elle est, ce qu'elle a été depuis vingt ans pour ton père.