Une femme d'argent

Chapter 11

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--Je vous ai dit que j'aimais celle dont vous parlez, mais le mot dont je me suis servi rend mal le sentiment que j'éprouve pour elle; ce sentiment, c'est une passion profonde, c'est une entière possession, je suis à elle corps et âme; et pour moi il n'y a, comme il n'y aura, comme il n'y a eu qu'une femme au monde,--elle. Cela dit, vous comprenez donc, mon père, que je ne peux pas, comme vous l'exigez, rompre une liaison qui est ma vie même.

--Tu la rompras, ou je saurai bien trouver le moyen de la rompre moi-même.

--S'il s'agissait d'un caprice, vous pourriez parler ainsi, mon père, mais en réfléchissant à ce que je viens de vous dire, à la grandeur et à la profondeur du sentiment que je viens de vous avouer, il me semble, j'espère, que vous ne persisterez pas dans votre résolution.

--Plus que jamais.

--C'est donc un grand crime à vos yeux que l'amour? pour moi c'est une grande vertu; en tous cas, c'est un grand bonheur, le plus grand qui soit sur la terre, et je vous demande, je vous prie, je vous supplie de ne pas me l'enlever.

--Mais quelle est donc celle femme?

Robert ne répondit pas.

--Tu vois bien que tu n'oses pas l'avouer.

--Je ne le peux pas.

--Parce qu'elle...

Mais Robert pressentant les paroles qu'il allait prononcer, les arrêta vivement:

--Parce qu'elle a eu foi en mon honneur et que mon honneur me défend de parler.

--Même à ton père?

Il inclina la tête.

--Je comprends que ce qui vous indispose contre elle et vous la fait juger à faux, ce sont mes dépenses. J'avoue que les apparences peuvent vous donner raison. Mais je vous jure que ce n'est point à son instigation que ces dépenses ont été faites par moi. C'est une femme de coeur, une femme d'honneur, ce n'est point une femme d'argent. Il est vrai que l'argent a pris certaine place dans nos relations et même qu'il en occupe une en ce moment qui est considérable, qui est capitale. J'ai contracté des engagements que je dois remplir et pour lesquels je m'adresse, à vous.

--Quels engagements?

--Je dois trois cent mille francs qu'il me faut payer avant samedi.

--Tu es fou.

--Non, mon père, et ce que j'ai à ajouter à cet aveu va vous prouver que je parle, et que j'agis raisonnablement. Ce n'est point que vous me donniez trois cent mille francs que je vous demande, c'est que vous me les avanciez sur mes revenus, m'engageant à ne dépenser, jusqu'au jour où je vous aurai remboursé ces trois cent mille francs, que la somme que vous me fixerez vous-même. N'avez-vous pas là la preuve que ce n'est pas pour mon argent que je suis aimé, puisque je n'aurai pas d'argent? Et si je suis toujours aimé, n'aurez-vous pas la preuve aussi que celle qui m'aime n'est pas ce que vous croyez?

A plusieurs reprises, M. Charlemont se passa la main sur le front comme pour le rafraîchir.

--Et à quoi doit servir cette somme? demanda-t-il enfin.

--A sauver celle que j'aime.

--Et comment?

--Je ne peux pas le dire.

--Alors tu t'es imaginé que tu n'avais qu'à venir gaillardement me demander comme cela trois cent mille francs pour que je te les donne.

--Non gaillardement, mais respectueusement, m'adressant à vous parce que vous êtes mon père et parce qu'il me semble naturel de mettre ma confiance et mon espérance en vous, quand mon amour, quand mon bonheur, quand ma vie sont engagés.

--Eh bien, ce n'est pas moi qui les dégagerai; non seulement tu n'auras pas cette somme, mais encore je ne payerai rien des dettes que tu as pu contracter; quand cela sera connue, tu verras si tu peux en contracter de nouvelles.

--Mon père, vous ne ferez pas cela.

--Et qui m'en empêchera?

--Votre coeur auquel je m'adresse; le souvenir de ma mère que j'invoque en vous demandant d'être pour moi aujourd'hui ce qu'elle serait, vous le savez bien, si elle était là; une fois dans votre vie, mon père, remplacez-la, je vous en conjure.

Sans répondre, M. Charlemont poussa le boulon d'une sonnette, et aussitôt son valet de chambre entra.

--Coiffez-moi, dit-il.

Robert resta un moment étourdi; puis au bout de quelques secondes, sans un mot, sans un geste, il sortit lentement.

XXIII

Il allait droit devant lui sans savoir où il allait, l'esprit bouleversé, le coeur brisé.

Eh quoi, il avait fait appel à l'affection de son père, et il n'avait point été écouté; il avait invoqué le souvenir de sa mère, et il ne lui avait été répondu que par des paroles de colère ou de raillerie.

Pourquoi son père le traitait-il ainsi?

Pourquoi ce père, dont les aventures amoureuses étaient connues de tout Paris, se montrait-il impitoyable en présence d'un amour réel? Ne croyait-il donc qu'à la galanterie?

Il avait vu, il avait compris quelle était la grandeur de cet amour et il n'avait point été ému; quel nomme était-il donc?

Cette question, Robert se l'était déjà posée bien souvent depuis l'âge où il avait commencé à sentir, ou plus justement depuis l'époque ou il avait pu raisonner ses sensations: pourquoi son père se montrait-il si indifférent à son égard? Pourquoi jamais une parole affectueuse, jamais une visite au collège jamais un dîner à la maison, jamais une promenade en tête-à-tête? son père ne l'aimait donc pas? Il n'avait donc pas dans sa vie de plaisir une minute, une pensée pour son fils? Avec une nature inquiète et jalouse comme la sienne, affamée d'affection, tourmentée du besoin d'aimer et d'être aimé, ces idées étaient devenues une véritable obsession qui avait attristé sa jeunesse, et plus que tout contribué à développer en lui ce caractère susceptible et cette humeur sombre qu'on lui reprochait et qu'il se reprochait lui-même.

Mais à qui la faute s'il était ainsi, et non ce qu'il eût voulu être?

A qui la faute, si toutes les fois qu'il avait fait appel à la tendresse de son père, dans les petites comme dans les grandes choses, elle ne lui avait pas répondu?

Enfant il en avait éprouvé des douleurs désespérées, maintenant c'était la révolte qui grondait dans son coeur: non, son père n'aurait pas dû lui répondre de cette façon; non, sa mère n'eût point accueilli ainsi sa demande.

Ce souvenir lui brisa les jambes; il était dans les Champs-Elysées à ce moment déserts; machinalement il se laissa tomber sur une chaise qui se trouva devant lui, et ses lèvres murmurèrent un mot à peine articulé, un cri instinctif, un appel suprême:

--Oh! maman.

Et sur ses mains tombèrent deux larmes chaudes.

Mais il ne s'abandonna pas à cette défaillance qui l'avait surpris: sa mère n'était plus là pour le sauver; il ne devait compter que sur lui-même.

Il se leva, et d'un pas ferme il se dirigea vers Paris.

Sans avoir de nombreuses relations, ce qui n'était pas de son âge, il connaissait cependant un certain nombre de personnes riches: puisque son père n'avait pas voulu lui venir en aide, il s'adresserait à ces personnes.

La première chez laquelle il eut l'idée d'aller était un grand industriel qui lui avait toujours témoigné beaucoup de sympathie et pour qui trois cent mille francs devaient être une bagatelle.

Au moment où Robert arriva, ce personnage allait se mettre à table, et il fallut que Robert acceptât à déjeuner; mais quel que fût son désir de se montrer bon convive, il lui fut impossible de manger.

--Êtes-vous souffrant?

--Non, pas du tout.

--Préoccupé, alors?

--Il est vrai.

--Des chagrins d'amour, je parie.

Robert regarda le domestique qui les servait et devant lequel il n'aurait jamais pu se confesser; cependant c'était là une ouverture dont il devait profiter.

--Je vous conterai cela tout à l'heure, dit-il.

En effet, lorsqu'ils furent seuls, il «conta cela», et il termina son récit en présentant sa demande.

--Trois cent mille francs, mon cher garçon, rien que cela!

--Je donnerais ma fortune entière, si je l'avais, pour sauver celle que j'aime.

--Mais vous ne l'avez pas, cette fortune.

--Malheureusement.

--Hum! et comment la personne que vous aimez doit-elle cette somme?

--Pardonnez-moi si je ne vous réponds pas, c'est son secret.

--Et pourquoi ne vous êtes-vous pas adressé à votre père?

La question était dangereuse, Robert le sentit, mais il ne pouvait pas l'esquiver, et il ne pouvait pas d'autre part répondre par un mensonge.

--Mon père croit devoir employer la sévérité avec moi, il m'a refusé.

--Alors, mon pauvre enfant, comment voulez-vous que je fasse ce que votre père n'a pas fait? Il a eu ses raisons pour agir ainsi, je n'ai pas le droit, vous devez le comprendre, d'intervenir entre vous et lui.

--Mais...

--Je ne ferai jamais cela.

Il fallut frapper à une autre porte, et cette fois Robert se dit qu'il devait procéder différemment. La somme qu'il avait demandée était évidemment trop grosse, les raisons qu'il avait données pour expliquer son emprunt n'étaient évidemment pas des raisons pour des gens qui se croient sages: une femme aimée à sauver, la belle affaire vraiment?

Il demanda cinquante mille francs pour une dette d'honneur qui devait être payée sans retard.

Il n'obtint pas plus les cinquante mille francs qu'il n'avait obtenu les trois cent mille.

Il diminua encore sa demande et la fit descendre à vingt-cinq mille; on lui offrit cinquante louis; tout ce qu'on avait; et encore était-ce une grande preuve d'amitié qu'on lui donnait là.

Pendant toute la journée, il se fatigua à battre les quatre coins de Paris, enfiévré, désespéré, se disant après chaque refus qu'il était fou de s'obstiner, et s'obstinant quand même, persévérant malgré tout.

Ne trouverait-il donc pas un coeur généreux qui le comprît?

A six heures du soir il prit le chemin de fer pour aller à Montmorency faire une dernière tentative, et il revint à huit heures, ayant échoué à Montmorency comme il avait échoué à Paris.

Il fallait rentrer à Nogent où elle l'attendait, d'autant plus tourmentée par l'angoisse qu'elle ne le voyait pas revenir.

Que lui dire?

Et cependant il fallait qu'il dît quelque chose, qu'il expliquât ce qu'il avait tenté et comment il n'avait pas réussi. Après les humiliations de la journée, celle-là serait encore la plus cruelle. Il n'avait rien pu, il ne pouvait rien pour elle; quelle honte et quelle douleur!

Ordinairement le soir la famille était réunie dans le salon ou bien sur la terrasse qui dominait le jardin, et c'était là qu'il espérait trouver madame Fourcy; mais personne n'était sur la terrasse et le salon était sombre.

Que se passait-il donc? Un frisson le secoua de la tête aux pieds, car il était dans un état nerveux où le corps aussi bien que l'esprit se laisse effarer sans résistance.

Une femme de chambre lui donna d'elle-même l'explication qu'il n'osait demander: M. Fourcy, toujours Souffrant, gardait la chambre, et madame Fourcy, ainsi que Lucien et Marcelle, étaient installés près de lui.

Il éprouva comme un soulagement à la pensée qu'il ne la verrait peut-être pas ce soir-là; mais la réflexion lui dit que c'était là une lâcheté à laquelle il ne devait pas s'abandonner.

--Si vous avez occasion d'entrer dans la chambre, dit-il, vous annoncerez que je suis rentré.

--Je peux prévenir M. Lucien.

--Non, ne prévenez personne; faites simplement ce que je vous demande, et comme je vous le demande, vous m'obligerez.

Et il alla s'installer sur la terrasse, décidé à attendre là qu'elle descendît et vînt le rejoindre.

Il n'eut pas longtemps à attendre; au bout de quelques minutes elle arriva, courant plutôt que marchant.

--Eh bien? demanda-t-elle à voix basse.

--Je n'ai pas réussi.

Elle laissa échapper un cri étouffé, où il y avait autant de colère que de surprise.

--Il faut que je vous explique, dit-il, comment...

--A quoi bon!

--Il le faut.

--Alors suivez-moi dans le jardin, et ne parlez que lorsque je vous le dirai.

Ils s'éloignèrent, et lorsqu'ils approchèrent de l'endroit où avait déjà eu lieu leur entretien, elle se tourna vers lui.

---Parlez, dit-elle d'un ton bref.

En quelques mots pressés, il dit ce qu'il avait fait: sa visite à son père; ses tentatives auprès de ceux de qui il avait espéré une aide.

--Vous êtes naïf, dit-elle.

--Pourquoi?

--Comment, vous allez demander à des amis de vous prêter trois cent mille francs.

--A qui donc pouvais-je les demander?

--Il ne fallait pas les demander, il fallait les acheter: les amis ne prêtent pas leur argent, mais il y a des gens qui vendent le leur; je vois que vous tenez au vôtre.

--Oh! Geneviève.

--Eh bien, quoi?

--Vous savez bien que ce que vous dites que j'aurais dû faire aujourd'hui, je l'ai fait hier.

--Mal sans doute, puisque vous n'avez pas réussi; on ne résiste pas à l'argent; si vous aviez offert assez, vous auriez obtenu ce que vous demandiez; ce n'est pas à un homme qui aura un jour une fortune considérable qu'on refuse trois cent mille francs, quand cet homme est décidé à mettre à cet emprunt le prix qu'il faut. Enfin il suffit. Je regrette de vous avoir fait perdre votre temps; mais vous regretterez aussi de m'avoir fait perdre le mien. J'ai été folle de croire à vos protestations.

--Oh! ne dites pas cela.

--Et vous deviez aller jusqu'au crime, disiez-vous: un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour! Ce sont vos paroles n'est-ce pas? Et voilà que dans la réalité, vous n'avez pu aller seulement jusqu'à une folie d'argent.

Elle parlait les dents serrées, en paroles sifflantes.

--Au reste, cela vaut mieux ainsi, continua-t-elle; je n'aurai pas le remords de vous avoir entraîné à un acte déraisonnable. Rentrons.

Il oublia ses blessures pour ne penser qu'à elle:

--Mais qu'allez-vous faire? dit-il

--Me sauver moi-même.

--Comment?

--Cela, c'est mon secret.

Elle fit quelques pas du côté de la maison.

--Oh! je t'en supplie, dit-il, ne nous séparons pas ainsi; à la honte et à la douleur que j'éprouve de n'avoir pas réussi, n'ajoute pas l'angoisse de l'inquiétude; que je sache au moins ce que tu veux faire, ce que je dois faire.

--Ce que vous devez faire? demandez-le à votre amour; ce que je vais faire, je vous le dirai quand j'aurai vu certaines personnes qui me prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.

XXIV

Il passa une nuit affreuse.

Comme elle lui avait parlé durement, avec quelle sécheresse, avec quel mépris!

Mais tout cela n'était rien encore à côté de ses derniers mots: «Vous saurez ce que je veux faire quand j'aurai vu certaines personnes qui me prouveront, je l'espère, leur amitié d'une façon plus efficace que vous ne m'avez prouvé ce que vous appelez votre amour.»

Qu'avait-elle voulu dire?

Qu'allait-elle faire?

Quelles étaient ces personnes, quels étaient ces amis en qui elle mettait une si grande confiance?

C'étaient là des questions pour lui plus terribles les unes que les autres.

Bien qu'il eût foi en sa maîtresse et qu'il fût convaincu qu'elle n'aimait et qu'elle n'avait jamais aimé que lui, il n'en était pas moins jaloux, de cette jalousie qui porte non sur ce qui existe en réalité, sur ce qui se voit, mais sur ce qui pourrait exister, sur ce qui est plus ou moins probable et qu'on peut appeler la jalousie d'imagination, la plus cruelle de toutes peut-être, par cela même que, au lieu d'être limitée à tel objet, ou à telle personne, elle est infinie.

Elle lui avait reproché d'être naïf, parce qu'il s'était adressé à des amis pour leur demander trois cent mille francs, et voilà qu'elle-même voulait maintenant s'adresser à ceux qu'elle disait avoir. Alors comment expliquer que ce qui avait été naïf pour lui ne l'était point pour elle? Comment s'imaginait-elle que ses amis à elle feraient ce que ses amis à lui ne devaient pas faire? Il y avait là quelque chose d'étrange, que la foi la plus solide, la confiance la plus aveugle ne pouvait pas accepter, et que la jalousie la moins prompte à s'alarmer devait examiner au contraire.

Quels étaient ces amis? quelle influence avait-elle sur eux? quels moyens d'action pouvait-elle employer auprès d'eux?

De tous ces amis, au moins de tous ceux qu'il connaissait, il n'en voyait qu'un seul qui fût en état de pouvoir prendre instantanément trois cent mille francs dans sa bourse,--_Ladret_.

Et justement c'était à celui-là qu'il eût voulu qu'elle ne recourût point, car c'était celui qui lui inspirait la plus vive répulsion. Des griefs contre lui, il n'en avait point, au moins de précis qu'il pût formuler. Mais il lui déplaisait: Sa façon d'être avec madame Fourcy le blessait; les regards qu'il attachait sur elle, ses sourires muets, le ton dont il lui parlait, et plus que tout, les longues poignées de main qu'il lui donnait en ayant toujours des prétextes pour lui retenir, pour lui flatter les mains dans les siennes, l'avaient vingt fois exaspéré au point de le pousser à des accès de colère folle.

Que madame Fourcy éprouvât un sentiment tendre pour Ladret, il n'imaginait pas cela; c'eût été monstrueux.

Mais que Ladret éprouvât un sentiment de ce genre pour madame Fourcy, sinon de tendresse au moins de désir, cela était possible.

Et c'était à cet homme qu'elle allait s'adresser; elle allait lui sourire; elle allait le prier. Évidemment ce serait un prêt qu'elle demanderait, car il lui était impossible d'admettre la pensée que ce pouvait être un don. Mais si on lui avait refusé ce prêt à lui qui avait une belle fortune, dont il prendrait possession à une époque fixe et peu éloignée, comment l'accorderait-on à madame Fourcy, qui n'avait pas cette fortune et qui ne pouvait pas donner l'assurance qu'elle en aurait jamais? C'était parce qu'il était mineur qu'il n'avait pas pu contracter ce prêt, et elle, femme mariée, s'engageant sans son mari, n'était-elle pas plus incapable encore, et l'engagement qu'elle prendrait ne serait-il pas encore plus nul que celui qu'il aurait pu prendre lui-même?

Dans ces conditions, que ne faudrait-il pas qu'elle promît, que ne faudrait-il pas qu'elle fît pour obtenir cet argent?

Et il souffrirait cela, lui qui l'aimait, lui son amant!

Mais alors il serait donc le plus misérable et le plus lâche des hommes?

Un crime, avait-il dit, il commettrait un crime pour la sauver, et il avait parlé avec une entière bonne foi, sans forfanterie; cependant ce crime, il ne l'avait point commis, et il n'avait même pas eu la pensée de le commettre, quand il s'était vu réduit à l'impuissance et forcé d'avouer qu'il ne pouvait rien pour elle. Mais n'en commettait-il pas un à cette heure en ne la sauvant pas, et en la laissant implorer le secours de Ladret; et plus grand celui-là que s'il avait volé lui-même ces trois cent mille francs pour les lui apporter, plus honteux?

A qui la faute si elle avait à subir quelque parole outrageante de Ladret?

Que cette idée ne se fût pas présentée à son esprit quand il était rentré à Nogent pour raconter et expliquer ses échecs, c'était déjà bien grave: il aurait dû comprendre qu'elle ne pourrait pas s'abandonner à la fatalité, qu'elle voudrait lutter, chercher quelque moyen pour se défendre et se sauver.

Mais que maintenant que cette idée lui avait été suggérée, il permît qu'elle fût mise à exécution, c'était impossible.

Sans doute il pouvait le lendemain, quand madame Fourcy voudrait sortir pour aller à Paris chez Ladret ou chez tout autre de ses amis, lui barrer le passage et lui dire: «Tu n'iras pas, je ne veux pas que tu fasses cette démarche qui blesse ma jalousie et outrage notre amour.» Mais cela n'était possible que s'il tenait dans ses mains la somme qu'elle allait chercher.

Eh bien il l'aurait, coûte que coûte, il se la procurerait.

Il est des mots qu'on ne prononce pas impunément, car jetés au hasard de la conversation, bien souvent et sans qu'ils expriment une idée arrêtée, il arrive quelquefois qu'ils font naître cette idée et lui donnent un corps. «Quand je devrais demander ces trois cent mille francs à mon père, avait-il dit à madame Fourcy, n'importe comment je les trouverai, quand je devrais les voler.»

Il les avait demandés à son père, il ne les avait point obtenus.

Il les volerait.

Elle verrait alors s'il avait été sincère en lui disant que pour lui un crime était une preuve d'amour, la plus grande qu'un honnête homme pût donner à celle qu'il aime, et elle verrait aussi si elle avait été juste de le railler pour ces paroles, si elles étaient d'un fanfaron et d'un lâche.

Honnête il l'avait été, il l'était, au moins il avait la fierté de l'honnêteté, et d'instinct, il avait la conviction que pour lui il ne commettrait pas une indélicatesse, dût-elle décupler sa fortune; mais ce qu'il n'aurait jamais consenti à faire pour lui, il le ferait pour celle qu'il aimait et qu'il devait sauver au prix même de son honneur et de sa conscience.

Elle lui avait bien sacrifié son honneur, de femme et de mère, il lui sacrifierait son honneur d'homme.

Arrêté à cette idée, il lui fallait trouver maintenant le moyen de la mettre à exécution et tout de suite; mais si cette résolution avait été difficile à prendre, elle semblait difficile aussi à réaliser; il ne suffit pas de dire je volerai trois cent mille francs, il faut pouvoir les voler.

Sur ce point il n'eut point à subir toutes les hésitations, toutes les irrésolutions qui l'avaient assailli lorsque cette idée du vol s'était présentée à lui, et qui avaient dévoré dans la fièvre et dans l'angoisse les heures de sa nuit.

Celui à qui il devait prendre cette somme, c'était son père.

Là-dessus il n'y avait pas de doute possible: enlever trois cent mille francs à son père, ce n'était même pas lui causer un embarras! D'ailleurs ce préjudice il le réparerait un jour qui n'était pas éloigné, le jour de sa majorité, quand il serait mis en possession de sa fortune, et il le réparerait complètement, pour le capital et les intérêts.

Mais s'il était parfaitement décidé à prendre cet argent à son père, il ne l'était pas sur la manière de le prendre.

Ce fut à étudier cette manière qu'il employa le reste de sa nuit.

Au collège il s'était amusé à imiter l'écriture de ses camarades et de ses maîtres et il avait poussé cet art si loin que bien souvent on avait recouru à son talent pour se faire fabriquer par lui de faux bulletins et de fausses exemptions. Jamais il n'avait refusé de rendre ces services à ceux de ses camarades qui les réclamaient. Mais jamais il n'avait voulu faire pour lui ce qu'il faisait volontiers pour les autres.

Pourquoi ne se servirait-il pas de ce talent pour fabriquer une fausse lettre de crédit, une fausse lettre de change, un faux chèque de trois cent mille francs qu'il signerait, non pas du nom de son père, qui ne signait jamais rien, mais du nom de Fourcy qui avait la signature de la maison de banque; ce serait la maison Charlemont qui rembourserait ces trois cent mille francs, ce ne serait pas Fourcy.

Où toucherait-il cet argent?

Là se dressait une nouvelle question.

A Paris, cela pouvait être dangereux, car il n'y aurait que quelques pas à faire pour s'assurer que le titre était faux.

Mais à Londres, en se présentant chez les correspondants de son père, ce moyen ne pouvait-il pas, ne devait-il pas réussir?

En partant le lendemain pour Londres il pouvait être de retour le samedi en temps pour que madame Fourcy, à qui il donnerait rendez-vous à Paris aux environs de la gare du Nord, reçût l'argent de ses mains et le portât chez La Parisière. Qu'importait que cet argent fût en billets de la banque d'Angleterre ou en billets de la Banque de France?

Mais pourrait-il imiter l'écriture et la signature de Fourcy de manière à tromper les banquiers anglais? Il n'en savait rien, n'ayant jamais eu l'occasion d'essayer cette imitation.

C'était ce qui lui restait maintenant à voir.

Il avait justement dans sa poche une lettre que Fourcy lui avait écrite quelques jours auparavant, il n'avait qu'à la prendre pour modèle.

Aussitôt il avait sauté à bas de son lit, et ayant allumé deux bougies pour y mieux voir, en chemise, sans se donner le temps de s'habiller, il s'était mis au travail.