Une femme d'argent

Chapter 10

Chapter 103,979 wordsPublic domain

Cependant, lorsque cette idée se fut présentée à son esprit, elle eut un moment d'hésitation: n'était-ce pas réellement tentant de gagner deux cent mille francs avec cette facilité, et justement pour la dernière fois qu'elle faisait une affaire d'argent? mais ce ne fut qu'un éclair, bien vite elle rejeta loin d'elle cette mauvaise pensée qui, si elle la réalisait, lui laisserait assurément un remords; et elle ne voulait pas qu'il y eût des remords dans sa vie; si sa jeunesse avait été tourmentée par des soucis, elle voulait que son âge mûr et sa vieillesse fussent tranquilles.

Ce ne fut que dans la seconde partie de la nuit qu'elle put aller trouver Robert, car Fourcy ayant été pris d'un accès de fièvre assez violent, elle resta près de lui à le soigner, à le veiller, et malgré la hâte qu'elle avait de terminer cette affaire des deux cent mille francs, elle ne voulut pas quitter son mari avant de l'avoir vu endormi d'un sommeil calme, qui lui donnait à espérer que cette indisposition subite n'aurait pas de suite.

Pour Robert, cette longue attente avait été exaspérante, partagé qu'il était entre la crainte et l'espérance et allant de l'une à l'autre, continuellement ballotté, entraîné sans pouvoir se fixer à rien.

A quel mobile obéissait-elle en voulant le voir?

A un élan d'amour?

A un élan de désespoir?

Et les heures s'écoulaient minute par minute qu'il comptait une à une; elle ne venait pas; il écoutait: rien que le silence; depuis longtemps déjà toutes les portes étaient fermées, aucune ne se rouvrait; tous les bruits s'étaient éteints dans la maison endormie et au dehors dans la nuit calme.

Enfin ses oreilles, que l'anxiété faisait plus fines que de coutume, entendirent un léger craquement, puis un autre, puis un bruissement à peine perceptible; c'était elle; de la porte de la chambre où il s'était avancé, il la vit se dessiner en blanc dans l'ombre de l'escalier qu'elle montait sans lumière; encore quelques marches, encore une, et silencieusement, sans un mot elle fut dans ses bras; mais se dégageant aussitôt elle alla à la cheminée sur laquelle brûlait une bougie qu'elle souffla; alors seulement, elle revint à lui.

--Morte, dit-elle, morte de frayeur et d'angoisse.

Il voulut l'attirer, mais doucement elle se défendit:

--Ecoute-moi, dit-elle, je t'en prie, écoute-moi, et tu vas comprendre pourquoi je suis dans cet état de crise, qui m'a fait tout braver pour venir te trouver, ce qui est folie.

Elle s'était assise près de lui, tout contre lui, lui tenant les deux mains dans les siennes, les serrant, les étreignant.

--C'est un aveu, dit-elle en soufflant ses paroles, un aveu que j'ai à te faire. Tu t'es demandé plus d'une fois, n'est-ce pas, comment avait été payé le mobilier de cette maison et le bien-être qui nous entoure? Je ne sais quelles réponses tu as pu te faire; mais je vais te révéler la vérité; j'ai depuis longtemps engagé des spéculations par l'entremise de La Parisière, et elles m'ont fait gagner quelque argent.

Il fut pour l'interrompre et lui dire: «Je sais tout»; mais comment lui dire en même temps: «J'ai voulu te sauver et je ne peux rien pour toi?» Comme il réfléchissait à cela, désespéré par son impuissance, elle poursuivit:

--Mais après avoir gagné, j'ai perdu; le désastre Heynecart vient de me coûter deux cent mille francs qu'il faut que je paye avant samedi, et que je viens te demander de me faire trouver en les empruntant toi-même.

Cette fois il ne put pas se taire, puisqu'il était ainsi mis en demeure, ne devait-il pas parler, et franchement tout dire?

--Pourquoi me demander deux cent mille francs quand tu en dois réellement trois cent mille?

--Eh quoi!

Mais il ne lui laissa pas de temps de l'interroger.

--Hier soir, dans le jardin, j'ai entendu ce que La Parisière t'a dit en passant devant les arbustes derrière lesquels je me trouvais.

--Tu étais là?

--J'étais là caché pour vous écouter et vous surprendre; en voyant les signes mystérieux qui s'étaient engagés entre vous pendant le dîner, j'avais été pris d'un accès de jalousie folle, et j'avais voulu savoir; me le pardonneras-tu jamais?

Et il se mit à genoux devant elle comme pour l'implorer; mais elle ne le laissa point dans cette position.

--Oh! le pauvre enfant, dit-elle en le relevant, le pauvre fou!

--Si tu savais ce que j'ai souffert, si tu savais ce que je souffre maintenant de cette lâcheté; mais cela me soulagera de l'avoir confessée; et d'ailleurs ce n'est pas le moment de me plaindre, ce n'est pas de moi qu'il s'agit, c'est de toi. Pourquoi deux cent mille francs?

Elle avait eu le temps de profiter de l'émotion de Robert pour trouver une réponse à cette question, qui tout d'abord l'avait surprise.

--Parce que je suis décidée à accomplir un sacrifice qui m'est cruel plus que je ne saurais le dire, mais pour lequel, j'en suis certaine, j'aurai ton autorisation et ton approbation; ce sacrifice, c'est de vendre les bijoux que tu m'as donnés.

--Jamais.

--Il le faut.

--Jamais je ne souffrirai cela, et puisque tu parles d'approbation, jamais je ne te donnerai la mienne: comment as-tu pu avoir la pensée de te séparer de ces souvenirs de tendresse; ils ne te disent donc rien?

--Ils me disent que tu es un coeur généreux, et c'est parce qu'ils m'ont dit cela que dans ma détresse la pensée m'est venue de m'adresser à toi.

--Eh bien, puisqu'ils t'ont dit cela une fois, il faut que tu les gardes pour qu'ils te le répètent. Tu auras tes trois cent mille francs.

--Mais comment?

--Ah! cela, je n'en sais rien, car je dois l'avouer que je les ai cherchés aujourd'hui sans les trouver.

--Toi!

--Si tu as eu la pensée de me les demander, ne devais-je pas avoir la pensée de te les offrir? Je les ai donc cherchés. Mais si je ne les ai point trouvés aujourd'hui, je les trouverai demain. N'importe comment, je les trouverai. Quand je devrais les demander à mon père! Quand je devrais les voler!

--Oh! mon enfant, ne parle pas ainsi.

--Et pourquoi! Un crime, n'est-ce pas une preuve d'amour, la plus grande preuve qu'un honnête homme puisse donner à celle qu'il aime? Et je voudrais tant te prouver combien... jusqu'où je t'aime.

Et la prenant dans ses bras, il l'étreignit longuement; cette fois elle ne le repoussa pas, elle ne se dégagea pas, car si calme qu'elle fût ordinairement, si maîtresse de soi, si froide, elle avait été émue par ce cri d'amour, et un peu de la flamme dévorante qui était en lui avait passé en elle.

--Oui, tout à toi, tout pour toi, murmurait-il en mots entrecoupés, ma vie, mon honneur; tout, tout pour toi!

Mais, tandis qu'il restait anéanti dans son ivresse passionnée, elle retrouvait vite son calme.

--Tu sais, dit-elle, que ce que je te demande et ce que tu me promets, c'est un acte de folie.

--Tant mieux.

--Un acte de folie qui peut me perdre si l'on vient jamais à découvrir comment et pour qui tu t'es procuré cette somme.

--On ne le découvrira jamais.

--On peut le découvrir; l'autre nuit je t'expliquais quels dangers je courais, ils vont être bien plus grands encore. Il faut, autant que possible, les détourner. Je te demande donc de suivre le plan que je t'avais tracé. Et puis je te demande aussi de m'apporter un bracelet en pierres fausses exactement pareil à celui que tu m'as donné, et qui peut si malheureusement guider les soupçons. Si je vois ces soupçons se former, ce bracelet en pierres fausses peut me devenir très utile pour les détourner.

XXI

Si Robert n'avait pas pu la veille se procurer les trois cent mille francs qu'il voulait offrir à madame Fourcy, comment les trouverait-il maintenant?

C'était là une question qu'il n'avait pas examinée avant de répondre.

Elle lui demandait deux cent mille francs, c'était assez pour qu'il les promît.

Elle était dans ses bras, haletante, éperdue; elle se serrait contre lui, elle l'étreignait, elle lui parlait bas en l'effleurant de ses lèvres, en le brûlant de son souffle; dans l'obscurité de la nuit il voyait ses yeux éplorés et son visage pâle qu'éclairait faiblement la lumière de la lune, comment eût-il pu réfléchir?

Comment eût-il pu examiner la question de savoir où il se procurerait ces trois cent mille francs; elle lui eût demandé un million, il l'eût promis; elle lui eût demandé sa vie, il l'eût donnée.

Elle avait eu bien raison de penser que celui-là ne comptait point avec sa passion.

Mais au réveil il fallait compter avec la réalité.

Comment trouver ces trois cent mille francs?

A qui les demander?

S'il suivait ce jour-là le même procédé que la veille, c'est-à-dire s'il s'adressait aux usuriers, serait-il plus heureux qu'il ne l'avait été?

C'était là une expérience qu'il n'avait pas le temps de répéter et de poursuivre jusqu'à ce qu'elle eût réussi, c'était tout de suite, le jour même, qu'elle devait réussir.

Dans ces conditions, un mot qu'il avait dit à madame Fourcy, sans réflexion, et comme d'instinct, s'imposait à sa pensée: son père.

Pourquoi ne s'adresserait-il pas à son père?

En réalité, ce qu'il lui demanderait, ce ne serait pas un don de trois cent mille francs, mais un prêt de pareille somme garanti par la fortune qui lui reviendrait le jour de sa majorité et qui déjà était sienne. N'était-ce pas une simple fiction légale qui l'empêchait dès maintenant de disposer librement de cette fortune: puisqu'il en avait la jouissance, pourquoi n'en avait-il pas la propriété, c'est-à-dire le droit d'en user et d'en abuser?

Son père, si la chose lui était bien présentée, devait comprendre cela.

Il est vrai que son père et lui ne pensaient pas, ne sentaient pas généralement de la même manière, et que pour lui ç'avait été, comme c'était encore le grand malheur de sa vie.

Il était encore petit enfant lorsqu'il avait perdu sa mère, mais assez âgé cependant pour avoir gardé souvenir de la bonté et de la tendresse qu'elle lui avait prodiguées.

Cette femme charmante, qui avait cru faire un mariage d'amour en épousant le bel Amédée Charlemont, avait compris, au bout de peu de temps de mariage, qu'elle s'était cruellement trompée, et que son mari, si brillant qu'il fût, ou peut-être justement parce qu'il était brillant et séduisant, n'avait aucune des qualités qu'une femme honnête et bonne est en droit d'exiger chez un mari. Ç'avait été pour un coeur sensible et passionné comme le sien une cruelle blessure et une longue douleur, car elle avait senti que sa vie était manquée et, sans avoir commencé, déjà finie à vingt ans.

Heureusement elle était alors enceinte et elle avait trouvé un soutien dans la pensée que si elle ne pouvait pas être aimée par son mari, elle serait au moins aimée par son enfant à qui elle se donnerait tout entière.

Et avant que cet enfant fût né, elle l'avait adoré.

Elle avait voulu non seulement le nourrir mais encore l'élever, le soigner elle-même, ce qui pour son mari avait été un acte de pure folie. Qu'une mère voulût allaiter son enfant, cela il l'admettait au moins jusqu'à un certain point, c'est-à-dire quand elle était jeune, jolie, et qu'elle avait un beau sein, ce qui était le cas de sa femme; que deux ou trois fois par jour, quatre au plus elle donnât à téter à son fils qu'on lui apportait bien pomponné dans du linge blanc et des dentelles, il comprenait cela, et même il trouvait qu'on pouvait regarder avec plaisir ces petites lèvres roses se pendre à ce sein blanc gonflé de veines bleues; d'ailleurs il y avait un tas de tableaux représentant des scènes de ce genre; et ce qui avait été bon pour l'art, l'était également pour lui; il voyait cela à travers des souvenirs artistiques. Mais qu'elle voulût le débarbouiller elle-même, le laver, le changer de linge, le moucher ou essuyer la bave de son menton, cela n'était pas supportable: c'était donc une nourrice: quelle drôle de vocation!

Nourrice elle l'avait été jusqu'au bout sans une minute de distraction ou de lassitude; puis ensuite quand l'enfant avait grandi, meilleure mère encore qu'elle n'avait été bonne nourrice.

Et non de ces mères qui croient avoir largement rempli leur devoir quand avant de sortir elles ont recommandé rapidement, en faisant bouffer les brides de leur chapeau, «qu'on veille bien sur le petit», et quand, en rentrant, elles ont demandé «si bébé a été sage»; mais de ces mères qui restent penchées sur leur enfant sans le quitter jamais, vivant avec lui, mangeant avec lui, dormant près de lui d'un sommeil léger qui suit le rythme de sa respiration.

C'étaient là pour Robert les doux souvenirs de son enfance qui faisaient qu'il avait gardé religieusement le culte de sa mère et qu'il reportait jusqu'à un certain point sur toutes les femmes, le tendre respect qu'elle lui avait inspiré. Vaguement, par instinct, sans raisonnement et sans expérience, il était porté à croire qu'il y avait en elles quelques-unes des qualités de sa mère, un peu de la tendresse de celle-ci, de sa bonté, de sa générosité.

Lorsqu'elle était morte, le changement pour lui avait été grand, et de ce jour jusqu'à celui où il avait aimé, son coeur était resté fermé à la tendresse.

Sans doute son père n'avait pas été dur pour lui, mais il n'avait pas été bon non plus; n'ayant le temps, à vrai dire, d'être ni l'un ni l'autre et restant des mois entiers quelquefois sans voir son fils, bien qu'il l'eût gardé dans sa maison et confié aux soins d'une gouvernante modèle qui avait élevé plusieurs enfants, merveilleusement disait-on, au moins merveilleusement pour la tranquillité des parents qui avaient pu se débarrasser de tout souci sur elle, sur sa régularité et sur sa rigidité.

Quand Robert avait quitté cette gouvernante-perfection pour entrer au collège, il n'avait pas plus vu son père. A la vérité, on ne l'avait point laissé sans le faire sortir, et il était revenu tous les dimanches dans la maison paternelle, mais elle était vide cette maison, sans que le père s'y trouvât jamais. Quels tristes souvenirs lui avaient laissés ces journées de congé, où il dînait tout seul dans la grande salle à manger déserte, servi par un domestique grave qui n'ouvrait pas la bouche, et comme le lundi matin il enviait les plaisirs que lui racontait son ami Lucien Fourcy ou ses autres camarades; alors pour ne pas être humilié par eux, il en inventait de fantastiques qu'il leur racontait aussi, mais ces fantaisies de son imagination ne rendaient que plus dure pour lui la triste réalité.

Peu à peu il était arrivé à croire qu'il n'avait pas de père, et vive avait été sa surprise lorsque parvenu à ses dix-huit ans, et croyant être mis en possession de sa fortune, ce père s'était révélé pour s'opposer à l'émancipation que quelques-uns de ses parents maternels lui avaient promise et qu'il croyait obtenir.

--Tu as le côté sentimental qu'avait ta mère, lui avait répondu M. Charlemont pour justifier son refus, et tu ne ferais que des sottises; pour jouir de la liberté complète, attends un peu que la vie t'ait endurci.

Ils avaient alors vécu chacun de leur côté, et quand ils s'étaient rencontrés, ç'avait toujours été par des plaisanteries que M. Charlemont l'avait accueilli, le raillant «pour ses coins sombres», se moquant de sa timidité, le blaguant comme un ami «pour son côté sentimental.»

En tout un camarade, non un père, et un camarade qui le prend de haut, avec supériorité, bon enfant mais maître.

De là des heurts dans leurs relations qui les avaient rendues difficiles: le père se plaignant que le fils manquât d'expansion et de confiance, le fils que le père manquât de tendresse et de dignité.

Mais malgré tout, malgré les différences de caractère, d'humeur, de tempérament, d'habitudes, d'idées qui existaient entre eux, enfin malgré l'opposition que M. Charlemont avait apportée à l'émancipation de son fils, il ne s'ensuivait pas que celui-ci, dans la crise d'argent qu'il traversait, ne pouvait pas s'adresser à son père.

Le tout était de faire comprendre à M. Charlemont que trois cent mille francs prélevés sur une fortune de plusieurs millions n'était pas une ruine pour son fils, et que ce n'était pas non plus une folie bien grave.

Ce serait à lui à trouver des raisons pour plaider cette cause et il lui semblait qu'auprès d'un père tel que le sien, qui avait mené, qui menait l'existence que tout Paris connaissait, ce procès pouvait très bien être gagné; a-t-on le droit d'être implacable pour les autres quand on est si peu sévère pour soi-même?

Robert descendit donc de sa chambre décidé à risquer cette démarche auprès de son père, et ce qu'il apprit de Lucien le confirma dans son idée.

M. Fourcy indisposé ne pouvait pas aller à Paris.

Crédule et superstitieux comme tous les passionnés, Robert vit dans cette indisposition un hasard providentiel, une chance favorable qui devait presque sûrement le faire réussir; car si Fourcy avait été à Paris, il aurait fallu s'adresser à lui pour toucher l'argent ou pour obtenir un mandat sur la Banque de France, et jamais assurément le sévère Fourcy n'aurait consenti à verser cette somme ou à signer ce mandat sans présenter auparavant des observations à M. Charlemont. Quelles auraient été ces observations? Le caractère et les idées de Fourcy le disaient à l'avance. Quelle influence auraient-elles exercée? Avec un homme tel que lui et avec l'autorité qu'il avait dans la maison et sur M. Charlemont, tout était à craindre.

Puisqu'il était retenu à Nogent, tout au contraire était à espérer: M. Charlemont serait libre.

XXII

Si grande hâte qu'il eût d'aborder celle affaire et de revenir à Nogent avec les trois cent mille francs qu'il avait promis à madame Fourcy, il ne pouvait pas se présenter trop tôt chez son père, qui n'était point visible le matin.

Ce n'était point en effet la coutume de M. Charlemont de coucher dans son appartement de la rue Royale, et son valet de chambre pouvait compter les jours où il avait vu rentrer son maître avant dix heures du matin. Mais entre dix et onze heures il arrivait régulièrement; c'était même la seule régularité de sa vie gouvernée en tout par la fantaisie ou le hasard, et alors on était certain de le trouver procédant à sa toilette ou déjeunant.

Cette heure était pour lui la plus remplie de sa journée, car bien qu'il n'employât aucune teinture ni aucune composition plus ou moins infaillible «pour réparer des ans l'irréparable outrage», il donnait beaucoup de temps à sa toilette, ayant toujours eu au plus haut point le culte de sa personne qu'il soignait avec amour, et qu'il admirait complaisamment avec une entière bonne foi. Peut-être n'y avait-il pas à Paris de cabinet de toilette plus vaste, plus confortable que le sien, et où l'on trouvai autant de brosses, de peignes, de fers, de ciseaux, de pinces, d'épongés, de bassins de toutes sortes et de toutes formes, depuis l'argent jusqu'à la faïence. C'était dans cette pièce qu'il donnait ses audiences intimes, autant parce que cela lui était commode, que parce qu'une sorte de coquetterie féminine lui faisait prendre plaisir à se montrer avec tous ses avantages pour bien prouver que l'âge n'avait pas de prise sur lui.

Quand Robert arriva rue Royale il trouva son père dans ce cabinet, assis devant une fenêtre, le torse à moitié nu, les jambes nues, se faisant les ongles, soigneusement.

--Ah! c'est toi, dit M. Charlemont, sans s'interrompre, je t'ai attendu hier.

--Il m'a été impossible de venir, je vous fais mes excuses.

--Enfin, c'est bon; puisque te voilà, nous avons à causer... sérieusement; je n'ai rien voulu te dire chez Fourcy, à cause de Fourcy, mais la langue m'a plus d'une fois démangé, car je n'aime pas à retenir ce qui me vient aux lèvres. Et ce qui me venait, c'étaient des reproches. J'en ai appris de belles à mon retour. Cent mille francs dépensés et des dettes.

Robert ne répondit rien; d'abord parce qu'il n'avait rien à répondre; ensuite parce que ce n'était pas le moment de contredire son père.

--L'argent dépensé, c'est bien, continua M. Charlemont; je n'insiste pas là-dessus, tu es jeune et tu as pu te laisser entraîner, bien que cet entraînement conduise à quatre cent mille francs par an, ce qui est beaucoup, tu en conviendras. Mais des dettes, toi, mon fils; le nom de Charlemont chez des usuriers, cela, c'est trop: elle t'a donc affolé cette femme?

Il avait dit ces derniers mots sévèrement, avec mécontentement, presque avec indignation quoique la sévérité et l'indignation ne fussent guère dans sa nature, mais il ne put pas continuer sur ce ton.

--C'est donc une enjôleuse, dit-il, une femme habile, n'est-ce pas? Est-elle drôle, au moins?

C'était Robert qui avait pris un visage sévère et indigné: drôle? si madame Fourcy était drôle? et c'était son père qui lui posait de pareilles questions!

--Quel âge a-t-elle? continua M. Charlemont: je la vois blonde; mais elle peut être brune et charmante aussi, il ne faut pas être exclusif; c'est par le sentiment qu'elle t'a pris, hein? Ah! la mâtine savait à qui elle avait affaire.

Robert ne fut pas maître de se contenir plus longtemps; blême, frémissant, les lèvres serrées, la voix tremblante, il dit:

--Mon père, je vous prie de ne pas oublier que j'aime celle dont vous parlez.

--Eh! sacrebleu, voilà bien le mal, s'écria M. Charlemont se levant et jetant sur une table les ciseaux et la lime dont il se servait; si tu ne l'aimais pas, crois-tu que je m'inquiéterais? Que tu aies des maîtresses, cela m'est bien égal, que tu en aies trois, que tu en aies dix, je ne t'en parlerai jamais; mais que tu en aies une que tu aimes assez pour faire toutes les folies qu'elle voudra, voilà ce que je ne souffrirai pas, et je te le dis tout net.

Il s'était mis à marcher violemment, il s'arrêta, et faisant deux ou trois tours à pas plus lents, il parut se calmer.

--Ne me fais donc pas parler en père de théâtre, dit-il en revenant au ton familier, j'ai cela en horreur, positivement. Mais que diable! entends raison, et tâche que ce soit à demi-mot. Je t'ai dit que je ne trouverais pas mauvais que tu eusses des maîtresses; je te le répète, mais à condition que ce ne soient pas des femmes dangereuses. Il y a assez de femmes de ce genre, Dieu merci, et charmantes, tu peux m'en croire, avec lesquelles la liaison d'un jeune homme tel que toi est toute naturelle. Pourquoi n'as-tu pas pris la petite Lisette auprès de laquelle je t'ai vu tourner il y a quelques mois? C'était tout à fait ton affaire: très gentille, cette petite, je t'assure, très gentille, tu aurais fait son bonheur et elle aurait fait le tien.

Robert eut un geste de répulsion.

--Non, elle ne te plaisait point, continua M. Charlemont; et la jolie Adèle Pluchart? Tu ne diras pas qu'elle n'est pas ravissante, celle-là.

--Je dis que ces femmes ne m'inspirent que le dégoût.

--Eh bien, moi, je te dis que celles qui sous des apparences honnêtes exploitent l'amour d'un jeune homme, d'un enfant, pour s'enrichir à ses dépens, ne m'inspirent que le mépris.

--Mon père...

--Ah! sacrebleu, tu m'exaspères à la fin par ton obstination autant que par ta raideur. Je tâche de te parler en camarade, en ami, en frère, et tu me réponds sur le ton de la tragédie. Je n'aime pas ça. Mais puisque tu ne veux pas me comprendre, je vais être clair et précis. Tu es engagé dans une liaison qui peut te perdre, j'entends qu'elle soit rompue, et tout de suite. J'ai dit.

Il s'établit un silence; en toute autre circonstance, Robert se serait incliné et serait sorti pour courir au plus vite auprès de celle qu'il aimait; mais en ce moment ce n'était pas à lui qu'il pouvait penser, c'était justement à celle qu'il aimait, et qu'il voulait sauver; c'était à cela, et à cela seul qu'il devait être sensible.

--Eh bien, demanda M. Charlemont, quelles sont les intentions?

Il fallait parler; mais, comme beaucoup de timides, Robert était résolu et même téméraire lorsqu'il ne pouvait plus reculer.