Une Confederation Orientale Comme Solution De La Question D Ori

Chapter 2

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On voit donc qu'il existe de nombreux points noirs à l'horizon du côté des grandes puissances, soit alliées, soit temporairement associées dans un but de réformes à établir. Il n'y a pas longtemps que les menées et les soulèvements bulgares, l'anarchie et la terreur répandue par les fameux _comitadjis_, ont failli compromettre le classique équilibre européen et provoquer des complications internationales. Et voici qu'un comité macédonien-hellène vient de se constituer en Grèce pour lutter, en Macédoine, contre cette terreur révolutionnaire répandue par les Bulgares et venger tous les meurtres de Grecs dans ces régions. On ne calomnie peut-être pas ce nouveau comité en lui prêtant d'autres visées; dans tous les cas, composé lui-même d'éléments révolutionnaires, il ne saurait faire de l'ordre avec du désordre.

C'est le mouvement slave et les représailles turques, qui en furent la conséquence, qui ont précisément remis sur le tapis la question d'Orient.

Cette fois, la Russie et l'Autriche-Hongrie, en tant que mandataires de l'Europe, ont réussi à réaliser un des points principaux du programme de Murszteg: une gendarmerie internationale a été créée. Des officiers étrangers, de nationalités diverses, ayant à leur tête le général italien De Georgis, déploient une activité très méritoire qui ne peut manquer de donner quelques résultats favorables[6]. Il va sans dire que la Turquie n'accepte qu'à son corps défendant ce contrôle européen qui l'atteint dans son autorité souveraine, son prestige et même sa sécurité; mais elle cède devant l'insistance particulièrement menaçante de l'Autriche-Hongrie.

[Note 6: L'action de la gendarmerie européenne en Macédoine a été répartie en cinq secteurs: les Autrichiens sont à Uskub, les Italiens à Monastir, les Anglais à Kavala, les Français à Serrès et les Russes à Salonique.]

Cette réforme aboutira-t-elle complètement, et les petits États intéressés à se partager le domaine européen des Turcs laisseront-ils ceux-ci, en les supposant même sincères, persévérer dans la voie des réformes? Nous ne le croyons pas.

Car, à l'imitation et à l'incitation de certaines grandes puissances, les États balkaniques gravitent, de leur côté, autour de la politique de conquête, chacun mettant des bornes, dans le présent, à son idéal particulier, avec l'espoir de le réaliser plus complètement dans l'avenir. Il faudra donc que cette question soit une fois tranchée, et l'on serait peut-être déjà entré dans cette voie, si les événements d'Extrême-Orient n'avaient concouru au maintien de l'équilibre oriental européen, en appelant l'Empire moscovite sur les champs de bataille de la Mandchourie et en enlevant l'espoir de son intervention à certains éléments turbulents des Balkans.

Mais si les Bulgares ont cherché pour l'instant à améliorer leurs rapports avec la Turquie, il n'en est pas moins vrai que la liquidation de l'Empire ottoman en Europe sera reprise aussitôt que les événements le permettront. On sait sur quel ton menaçant le comte Goluchowski, dans son dernier discours aux Délégations, s'est exprimé à l'adresse de la Turquie, pour le cas où les réformes ne seraient pas strictement appliquées. Or celle-ci ne saurait appliquer des réformes sérieuses et devenir un État dans l'acception occidentale du terme, sans renverser les bases mêmes de sa constitution monarchique absolue.

Si, aujourd'hui, de grands États comme l'Autriche-Hongrie conservent péniblement leur équilibre à la suite du réveil des nationalités, comment espérer que les chrétiens de Turquie, opprimés depuis cinq siècles, puissent vivre en harmonie et coopérer à une oeuvre de régénération avec les Turcs, dont les éloigne une haine nationale et religieuse?

Rien ne pourra donc adoucir les rapports entre Turcs et chrétiens; de nombreux mouvements révolutionnaires, à commencer par ceux de 1821 et de 1854, puis de 1876, et enfin les récents soulèvements bulgares, en sont la preuve.

C'est une chimère de croire que «l'homme malade» pourrait entrer en convalescence; que la Turquie pourrait s'établir sur de nouvelles bases politiques, attirer les peuples chrétiens comme des satellites dans l'orbite de son système de gouvernement, et appeler tous ses sujets à une existence de liberté et de fraternité. Comment concilier ces idées avec la doctrine mahométane, qui creuse un abîme entre les «croyants» et les infidèles? Ne sont-elles pas en opposition formelle avec la conception de l'État ottoman, qui découle des principes mêmes du Koran?

La Turquie a promis des réformes avant 1896, en 1878 et en 1888, sans jamais tenir parole, soit qu'elle ne voulut point les opérer, soit aussi qu'elle fut sourdement contrecarrée dans ses efforts par telle ou telle nation balkanique. Certains États sont, en effet, intéressés à prolonger, sur des points donnés du territoire ottoman, un état d'anarchie pour en tirer parti en vue soit de leurs intérêts particuliers du moment, soit de leurs ambitions respectives d'avenir.

Il faut bien l'avouer, la Turquie fut toujours médiocrement guidée dans la bonne voie par les puissances européennes, qui, tout en admettant en principe que la Sublime-Porte participât aux avantages du droit européen (Traité de Paris, 1856), maintinrent en fait sur son territoire le régime des capitulations, régime qui leur assurait d'énormes avantages en Turquie et leur fournissait prétexte à des chicanes de toutes sortes.

En résumé, nous persistons à croire que malgré le très sérieux effort tenté par la gendarmerie internationale en Macédoine, un plan de réformes, dans la véritable acception du mot, ne pourra jamais être appliqué dans l'ensemble de l'Empire, dont l'organisation ne comporte pas un esprit de suite suffisant.

CHAPITRE II

LES «ROUMIS» CONSIDÉRÉS DANS LEUR ENSEMBLE

Nous venons d'esquisser à larges traits les intérêts particuliers, contradictoires d'ailleurs, de celles des grandes puissances qui, en raison de leur situation géographique, se croient plus particulièrement appelées à bénéficier de la liquidation de l'Empire ottoman en Europe. Nous allons résumer maintenant l'origine, l'état actuel et l'idéal politique des éléments chrétiens qui peuplent la péninsule balkanique et qui, malgré la diversité apparente des races,--diversité basée souvent sur la langue plutôt que sur l'origine véritable,--offrent tant de points de ressemblance par le sang, la religion, le passé historique, les traditions et les moeurs, tant de souvenirs communs, tant de communes aspirations.

Dans le dernier volume des _Mélanges historiques et religieux_[7] de Renan, nous trouvons un passage saisissant qui va venir à l'appui de notre thèse:

«Au-dessus de la langue et de la race; au-dessus même de la géographie, des frontières naturelles, des divisions résultant de la différence des croyances religieuses et des cultes; au-dessus des questions de dynastie, il y a quelque chose que nous plaçons: c'est le respect de l'homme envisagé comme un être moral; en un mot, la véritable base d'une nation, avant la langue, avant la race, c'est le consentement des populations, c'est leur volonté de continuer (ou de commencer) à vivre ensemble... C'est qu'une nation, c'est avant tout une âme, un esprit, une famille spirituelle, résultant pour le passé de souvenirs communs, de gloires communes, quelquefois aussi de deuils communs, car le deuil rassemble les coeurs autant que la gloire,... et pour le présent (c'est là un critérium d'une évidence absolue), du consentement des populations.»

[Note 7: Paris, Calmann Lévy, 1904.]

Ce consentement, les nationalités chrétiennes des Balkans le refusent définitivement aux Turcs; mais peuvent-elles du moins se l'accorder réciproquement, sous réserve d'une condition supérieure effaçant ce qui divise pour ne laisser subsister que ce qui unit? Si nous en doutions, et si la condition supérieure ne nous apparaissait pas clairement, nous nous bornerions comme tant d'autres à des voeux stériles: tel n'est pas l'objet de ce travail.

En ce qui concerne les questions ethnographiques de la Péninsule,--et, cela soit dit en passant, si l'ethnographie est cause d'innombrables erreurs dans l'étude du passé, son application aux choses de notre temps est autrement dangereuse,--on a pu constater que les solutions présentées dépendent le plus souvent de la nationalité ou des sympathies avérées des polémistes. Quant aux Turcs, ils ont englobé sous le nom de _roumis_[8] les divers peuples chrétiens soumis à leur domination, tous appartenant au rite orthodoxe, qu'ils relèvent du patriarcat grec de Constantinople, des évéchés serbes d'Uskub et de Prissrend, ou de l'exarchat bulgare, depuis que cette dernière nationalité a constitué à part son Église, que le synode oecuménique considère arbitrairement comme schismatique.

[Note 8: Après la conquête de Constantinople, les vainqueurs, fiers d'avoir détruit l'empire romain, appelèrent les chrétiens subjugués _romei_, ou plus simplement, _roumi_.]

Nous ne prétendons ni entrer dans des détails de statistique, ni discuter les polémiques acharnées qui se sont déchaînées entre écrivains allemands, slaves, hongrois et roumains, au sujet de la permanence des éléments issus des colonies romaines dans la Dacie trajane et la péninsule balkanique. Aussi bien que pour les races germaniques et slaves du nord, par exemple, il est bien difficile d'établir exactement la véritable origine ethnique des peuples classifiés aujourd'hui comme Slaves, Grecs, etc.[9].

[Note 9: «Nulle part la nationalité n'est unique... La France, l'État le plus national de l'Europe après l'Italie, renferme elle-même des éléments hétérogènes, les Bretons et les Basques. L'Empire allemand a des Polonais, des Vendes, des Danois et des Français.» (BLÜNTSHLI, _la Politique_.)]

Les populations du massif des Balkans et du Pinde se sont plus ou moins mélangées, et si l'on compare anthropologiquement bon nombre des habitants dits Grecs, Roumains ou Slaves de la Macédoine et de l'Épire, on est bien porté à croire qu'ils formaient à l'origine un même peuple, dont, par la suite, les éléments se seraient ici grécisés, là roumanisés, ailleurs slavisés.

Et une frontière politique n'embarrasse pas cette théorie. Si anciennement la péninsule hellénique était occupée par une ou plusieurs races venues de la Méditerranée, il est permis de soutenir que les ancêtres des sujets du roi Georges furent originaires, en majeure partie du moins, des Balkans et surtout du Pinde. De telle sorte, c'est le rameau qui voudrait passer pour le tronc.

La classification des peuples est généralement basée sur la langue qu'ils parlent. Cette règle souffre exception; dans tous les cas, elle ne saurait être appliquée à certaines parties de la Macédoine et de l'Épire[10]. Il ne faut pas oublier, en effet, que la langue grecque étant devenue d'un usage presque universel en Orient pour l'enseignement religieux et scolaire aussi bien que pour les relations commerciales, cette circonstance n'implique pas du tout que les différentes nationalités aient renoncé à leurs idiomes particuliers; parfois, au contraire, elles les ont jalousement conservés à travers les siècles.

[Note 10: Aujourd'hui, pas plus la Macédoine que l'Albanie et l'Épire ne sont des expressions géographiques officielles, car la première de ces provinces est comprise dans les vilayets de Salonique, de Monastir et d'Uskub, et la seconde dans les vilayets de Scutari, de Janina, de Monastir et d'Uskub.]

Qu'on nous permette de citer un exemple pris au delà du Danube, celui des anciennes principautés de Valachie et de Moldavie. Anciennement, le slavon y était employé depuis un temps immémorial comme langue du culte et de l'administration, absolument comme le latin chez les peuples occidentaux du moyen âge. Vers le quinzième siècle, les moines grecs ou hellénisés commencèrent à se substituer dans ces principautés aux représentants du slavisme, de telle sorte que, favorisée par les princes phanariotes envoyés par la Porte, la culture grecque fleurit dans les principautés jusqu'au moment où le mouvement de renaissance latine l'en bannit à son tour. Mais la culture grecque, comme antérieurement la culture slave, n'avait pas réussi à étouffer le sentiment national chez les ancêtres des Roumains actuels et à leur faire oublier leur langue néo-latine: pris en masse, ils n'avaient pas plus compris le slavon, puis le grec, que, de nos jours, la plupart des Macédo-Roumains ne comprennent cette dernière langue; dans tous les cas, aucune des femmes de ceux-ci n'y est initiée.

De même, l'équivoque résultant, dans le Pinde, de la confusion établie entre la religion et la culture grecque, d'une part, et le sentiment national de race, d'autre part, ne saurait servir de base au classement ethnique dans ces régions. Les descendants des légionnaires romains ont su conserver, depuis les jours de Paul-Émile et à travers les effroyables tourmentes de deux millénaires, la conscience de leur origine, et il n'y a peut-être pas, dans l'histoire des peuples, un second exemple d'une telle vitalité de race. Ce n'est pas d'ailleurs la seule nationalité que la tutelle religieuse du patriarcat grec ait été impuissante à convertir à l'hellénisme, sans parler des Bulgares de Macédoine qui s'en sont affranchis violemment.

C'est dans l'intérêt même d'une solution pacifique du problème oriental, et sans parti pris pour ou contre l'une des races chrétiennes de la Péninsule, que nous avons cru devoir fournir ces explications succinctes concernant les populations roumaines d'au delà du Danube. L'Occident connaît moins, en effet, cet élément latin, malgré son importance en Macédoine comme intelligence, comme richesse, et même comme nombre[11].

[Note 11: La Macédoine s'est sensiblement dépeuplée depuis les tristes événements de ces dernières années, et ne compte guère plus de 1,800,000 habitants, chiffre qui se décompose approximativement de la façon suivante:

300,000 Turcs. 375,000 Roumains. 200,000 Albanais musulmans. 100,000 Albanais chrétiens. 450,000 Bulgares. 50,000 Serbes. 250,000 Grecs 100,000 Israélites.]

Il serait pourtant d'une absolue impossibilité d'arriver à une entente comprenant le royaume de Roumanie--bien qu'État extra-balkanique, sauf pour la Dobroudja--comme à un démembrement éventuel de la Turquie d'Europe, sans tenir compte de ce facteur important.

Il est bon de rappeler que le gouvernement ottoman, bien avant d'admettre, dans la commission des réformes, un délégué «valaque» comme représentant d'un élément distinct,--un point sur lequel nous reviendrons,--a formellement reconnu aux Roumains de l'Empire l'indépendance religieuse, synonyme en Turquie d'individualité de race, et cela malgré l'énergique opposition du patriarcat grec de Constantinople.

Le patriarcat, en vertu d'une tradition ou plutôt d'une usurpation séculaire, tend à confondre l'orthodoxisme avec l'hellénisme dans l'ouest et le sud de la péninsule balkanique, et redoute, après l'hégémonie religieuse des Bulgares, celle des Roumains de Turquie, et vraisemblablement plus tard celle des Albanais du rite oriental. Notons en passant, ou plutôt répétons, puisque nous l'avons dit à propos de l'exarchat bulgare, que la volonté de ces différentes races de posséder une Église propre, indépendante du patriarcat, ne constitue pas en réalité un schisme, du moment qu'elles restent fidèles à tous les dogmes de l'orthodoxie.

La propagande grecque en Macédoine est entrée ces temps derniers dans une phase de violence dangereuse, depuis qu'effrayée par les progrès de la cause roumaine, elle semble vouloir imiter les procédés d'intimidation des comitadjis bulgares[12]. Si cette attitude continuait à être ouvertement soutenue par les ministres de l'Église patriarcale, elle constituerait un réel danger pour la paix en Macédoine et ne ferait sans doute que le jeu de l'Autriche-Hongrie, toute prête à faire avancer ses régiments de Novibazar pour venir rétablir l'ordre, au cas où l'Europe craindrait d'abandonner ce soin aux troupes impériales ottomanes.

[Note 12: Les collisions que l'on a signalées tout dernièrement dans diverses localités et notamment à Monastir, se sont d'ailleurs produites entre Roumains dits _grécomanes_ ou hellénisés, fermement attachés à l'Église grecque représentée par le Patriarcat, et Roumains que l'on pourrait appeler _latinisants_, c'est-à-dire qui recherchent avant tout, dans l'institution de communautés et d'églises roumaines, la conservation de leur individualité ethnique.]

Les panhellénistes sauraient-ils oublier--et ce souvenir devrait les incliner à l'équité--que les Roumains du Pinde et les Albanais, les premiers surtout, furent longtemps les plus fermes soutiens de l'hellénisme, et que l'un des précurseurs de la révolution grecque, le poète Rigas, Roumain de Thessalie, ne confondait pas dans ses chants les diverses races balkaniques, lorsqu'il s'écriait:

Bulgares et Albanais, Serbes et Roumains, Épirotes et insulaires, d'un même élan Tirez le sabre pour la liberté; L'Hellade vous appelle et vous tend les bras!

Bulgares, Roumains, Serbes, Albanais et Grecs, telles sont précisément les nationalités épiro-macédoniennes que nous allons maintenant examiner avec quelque détail. À la classification établie, voici cent ans et plus, par le barde très averti de l'émancipation hellénique, nous n'aurons à ajouter, pour être complet, que les Monténégrins.

CHAPITRE III

LES BULGARES

La principauté de Bulgarie fut créée sur des bases assez équitables par le traité de Berlin; mais ses habitants n'ont jamais pu oublier que le traité de San-Stefano leur assignait un territoire s'étendant du Danube à l'Archipel et englobant la Macédoine et une partie de la Thrace. Aussi, pour arriver à regagner les frontières que voulait d'abord leur assurer la Russie et dont les priva le _veto_ de l'Europe, les Bulgares ont-ils déployé une énergie, une audace révolutionnaire susceptibles de provoquer les plus grandes complications, si l'Autriche-Hongrie et la Russie, en tant que puissances mandataires, n'avaient assumé la charge d'enrayer leur action en Macédoine par l'application, si laborieuse, si décevante d'ailleurs, d'un programme de réformes.

Au point de vue historique, les prétentions des Bulgares à s'étendre seuls vers le sud ne sont pas plus légitimes que les prétentions des Grecs à s'étendre seuls vers le nord, puisque les territoires convoités par les uns et par les autres ont une population qui n'est en majorité ni slave ni hellénique. Dans tous les cas, les Bulgares ne sauraient invoquer le droit historique, puisque ce peuple, en partie composé d'éléments touraniens et finnois slavifiés, est le dernier venu de tous dans la péninsule balkanique, où il trouva, au sixième siècle, l'élément roumain, dont il subit l'influence civilisatrice et avec lequel il vécut en bonne intelligence.

Du septième au douzième siècle, l'histoire des Bulgares se confond avec celle des Roumains du sud; sous la dynastie des Assanides, l'Empire roumano-bulgare fait plus d'une fois trembler sur leur trône les maîtres de Byzance, qu'il s'agisse de l'Empire grec ou de l'éphémère Empire latin.

De 1185 à 1260, cet État roumano-bulgare arrive au point culminant de sa puissance sous l'impulsion de deux frères, Roumains d'origine, dont nous aurons à reparler; il gravit peu à peu les terrasses du Pinde, et Jean Assan II, en 1230, voit sa domination s'étendre du Danube jusqu'à Larissa.

Les Bulgares invoquent ces conquêtes comme base de leurs prétentions sur la Macédoine; mais en faisant même abstraction du droit historique, que nous leur refusons, l'occupation de ces vastes territoires par la petite principauté déchaînerait de perpétuelles hostilités entre les races.

La disparition des Assanides entraîna la dislocation de leur empire. Les Bulgares tombèrent, en 1390, sous le joug des Ottomans et supportèrent avec une remarquable résignation, pendant des siècles, une domination arbitraire et rapace.

Ce peuple de paysans, uniquement adonné à l'agriculture, se plia au silence de la servitude jusqu'au moment où un ferment de liberté éveilla chez lui des sentiments de révolte et des aspirations vers un meilleur état social.

D'autre part, le courant panslaviste se manifestait dans le grand empire du Nord dès 1780. Un ouvrage historique sur les Slovéno-Bulgares, publié par Païsie, un moine bulgare du mont Athos, faisait grand bruit en Russie; Venelin, Aprilov et leurs disciples imprimaient au slavisme une énergique impulsion. Mais, comme tous les autres peuples chrétiens soumis aux Turcs, les Bulgares subirent surtout l'influence de la révolution grecque de 1821, cette fille posthume de la Révolution française, et qui la première déchira le pacte de la Sainte-Alliance. Préparée depuis vingt-cinq ans dans les principautés roumaines, l'indépendance hellénique, dont d'autres que des Grecs furent les facteurs dominants, fit naître chez tous les raïas l'espoir de la liberté.

Pourtant les Bulgares furent les plus lents à prendre conscience de leur nationalité, et ce n'est pas avant 1840 qu'ils reçurent des encouragements de l'Occident, quand les écrits de Cyprien Robert les firent enfin connaître à l'Europe.

L'émancipation ecclésiastique étant, en Orient, le prologue de l'émancipation politique,--par le fait que le Synode oecuménique est dans la main des Turcs, quand il n'agit pas sournoisement comme agent du panhellénisme,--les Bulgares, soutenus par la diplomatie russe, réclamèrent, dès 1857, leur Église autonome. Ils ne réussirent point tout d'abord à l'obtenir, en raison du _veto_ opposé par le patriarcat de Constantinople, sur la base moins de privilèges formels que lui aurait reconnus le conquérant de Byzance, que d'une tradition séculaire abusive. Irrités par cette résistance, les nationalistes, malgré les efforts des autorités ottomanes pour enrayer le courant, redoublèrent d'ardeur, usant de la presse, des brochures et de toutes les autres formes de la propagande.

Enfin, menaçant d'une révolution si l'on n'accédait à leur voeu, et malgré la résistance désespérée du Synode oecuménique, les Bulgares finirent par obtenir une juridiction spirituelle particulière, sous le nom d'exarchat. Le firman de 1870, constitutif de cet exarchat, fut à la fois la base de l'Église bulgare et le point de départ du développement politique de ce peuple. Le patriarcat recourut au moyen suprême, l'excommunication, et déclara schismatique l'exarchat bulgare, ce qui d'ailleurs n'entrava en rien l'existence de celui-ci.

Cependant, après cette concession de principe de la part des autorités turques, le haut clergé grec intrigua de telle façon que la reconnaissance par bérat fut refusée par la Porte aux évêchés bulgares. D'autre part, l'administration ottomane persévérait dans ses procédés vexatoires; aussi les comités panslavistes de Moscou, qui encourageaient la rébellion, trouvèrent-ils un terrain favorable. C'est alors, après quelques soulèvements réprimés par des massacres barbares, que le peuple bulgare implora l'aide de la Russie et s'adressa à l'Europe, en réclamant son autonomie et un gouvernement national garanti par les puissances.

La guerre de 1877 sortit de là. On sait comment le succès des armes russes et roumaines amena l'indépendance de la Bulgarie.

La nouvelle principauté devait avoir un prince élu par le peuple et confirmé par la Porte avec le consentement des puissances. Une assemblée nationale fut chargée de rédiger la constitution sous la surveillance d'un gouvernement provisoire russe, contrôlé par les représentants de l'Europe.