Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905)
Part 9
Il existe d'ailleurs, dès à présent, d'excellentes écoles italiennes en Turquie, à Scutari d'Albanie, à Salonique, à Elbassa, à Vallona, à Janina, etc. L'Autriche elle-même,--nous l'avons déjà noté,--impuissante à implanter l'allemand, a dû se résigner, sur le terrain même qu'elle dispute à l'influence latine, à recourir à la langue italienne pour les établissements qu'elle entretient, et notamment dans les écoles catholiques d'Albanie dirigées par les jésuites. Un fait non moins remarquable: le Lloyd autrichien a été obligé d'adopter l'italien pour ses services maritimes des Échelles du Levant et même du bas Danube.
Entendons-nous bien: de ce que l'Empire romain a autrefois étendu sa domination effective sur toute la péninsule balkanique, notre désir secret n'est nullement de voir l'Italie moderne reprendre à l'avenir ce grand rôle. Il ne s'agit pas de refaire de la Méditerranée un lac latin.
Ce que nous souhaitons, c'est que l'illustre maison de Savoie, relevant le titre impérial, auquel nulle autre n'a autant de droits, assume l'honneur et la charge de présider la Confédération orientale. Il va sans dire que le chef de la maison de Savoie ne prendrait pas le titre d'empereur d'Orient, mais d'empereur italien, cela pour ménager les susceptibilités les plus ombrageuses. La condition, d'ailleurs, n'est nullement indispensable pour présider la Confédération orientale; mais l'Italie est aujourd'hui la seule des grandes puissances monarchiques dont le chef ne porte pas le titre impérial.
L'empereur italien jouerait, vis-à-vis de ladite Confédération, le rôle qui incombait jadis à l'empereur d'Autriche vis-à-vis de la Confédération germanique dont il était le président et le protecteur.
Une telle solution ne saurait être déterminée par les qualités personnelles d'un souverain. Pourtant, il y aurait à considérer que la période de début serait de beaucoup la plus difficile; à cet égard, le sentiment du devoir et de l'équité et la droiture éprouvée qui caractérisent le roi Victor-Emmanuel constitueraient de sûrs garants que la balance serait maintenue égale entre les peuples balkaniques.
Le roi Victor-Emmanuel III--fait qui a son importance--a voyagé dans la péninsule des Balkans et en connaît très bien la situation politique.
Si les Slaves pouvaient craindre _a priori_, de la part du protecteur de la Confédération, quelque sympathie plus accusée pour les populations latines, la présence aux côtés du premier empereur italien d'une souveraine appartenant à l'un des rameaux les plus vivaces de la race slave du sud, et fille d'un membre de la Confédération qui jouit lui-même d'une si haute considération personnelle, serait de nature à calmer toute appréhension à cet égard.
L'Italie moderne a des finances désormais prospères et elle prend un grand essor économique. Sa puissance d'expansion est la plus forte que l'on connaisse, si l'on en juge par l'importance de son émigration par rapport au chiffre de sa population. Privé de colonies, le royaume possède un trop-plein de population qui lui permettrait de déverser, utilement pour lui, sur la péninsule balkanique, une partie de ces ouvriers sobres et travailleurs, de ces excellents artisans qui vont peupler actuellement, de l'autre côté de la planète, le Brésil et la République Argentine[36].
[Note 36: De tout temps, l'émigration italienne eut une force d'expansion considérable qui dure toujours et qui, de même qu'à l'époque des Césars, agit dans tout le bassin de la Méditerranée.]
Ces colons italiens combleraient avantageusement, dans certaines des régions libérées, le vide laissé par la migration inévitable de nombreuses familles musulmanes. Ce phénomène est constant, en effet, partout où la croix remplace le croissant. On l'a constaté autrefois en Crimée et en Grèce, plus récemment en Bosnie et en Herzégovine, en Bulgarie, même en Roumanie, pour les Tartares musulmans de la Dobroudja. Les bienfaits de la meilleure administration possible n'y peuvent rien, tellement l'Islam est quelque chose de plus qu'une religion, une organisation sociale complète et aussi peu flexible que possible.
Quant aux populations musulmanes qui préféreraient rester en Albanie et en Macédoine,--et l'on ferait tout pour y conserver l'élément autochtone albanais, qui, n'ayant embrassé la foi du Prophète que pour des motifs d'intérêt, retournerait plus facilement au christianisme,--elles continueraient à jouir de tous leurs droits et propriétés comme par le passé, avec la plus entière liberté pour l'exercice de leur culte, à la seule condition de se soumettre, comme les populations chrétiennes, aux lois et réglements modernes qui seraient mis en application par les gouverneurs italiens des deux nouvelles provinces.
En un mot, notre voeu consiste uniquement à voir les autorités civiles et militaires ottomanes faire place, dans ces contrées, à des fonctionnaires chrétiens autochtones, sous la surveillance d'un personnel supérieur italien dont le rôle consisterait surtout à prévenir ou à aplanir les difficultés résultant des rivalités éventuelles de races dans les circonscriptions respectives des provinces affranchies.
Un des avantages de l'action italienne dans la Confédération serait de maintenir entre les petits États orientaux un équilibre que le traité de Berlin a certainement eu en vue d'établir, dans l'intérêt de la paix future, équilibre que l'une des nations balkaniques ne saurait rompre à son avantage, sans éveiller aussitôt chez les autres de légitimes susceptibilités. La guerre serbo-bulgare n'est-elle pas une preuve que cette question d'équilibre balkanique peut même primer la question de race?
Ayant suffisamment exposé les raisons qui nous font craindre que l'action parallèle austro-russe ne soit en définitive aussi impuissante que le classique «concert européen», répétons qu'il faut nécessairement aux régions émancipées du régime turc un contrôle unique, équitable, effectif. Sous la surveillance impartiale de l'Italie, à notre avis, et seulement sous celle-là, tous les peuples balkaniques pourraient se développer librement et régler à l'amiable tous les points litigieux qui, par la prolongation de la situation actuelle, que l'inévitable faillite des réformes viendrait encore compliquer, ne manqueraient pas d'ouvrir de nouveau la porte aux intrigues étrangères.
Dans un volume publié à Milan en 1903 et intitulé _la Missione dell'Italia_, M. J. Novicow souhaitait que l'Italie prît l'initiative d'une fédération européenne, avec un gouvernement fédéral siégeant à Rome, et qu'elle s'efforçât de réaliser l'idée, attribuée au comte Goluchowski, d'une fusion de la Double avec la Triple Alliance. «Une voix qui s'élèverait de Rome, dit M. Novicow, aurait une importance exceptionnelle, un prestige extraordinaire par l'ampleur que lui donneraient vingt-cinq siècles de gloire et de grandeur.»
Certes, les partisans de la paix et d'un désarmement tout au moins partiel seraient heureux de la réalisation d'un si beau rêve. Nous sommes persuadés qu'un accueil sympathique ne saurait manquer d'être réservé à toute action émanant de la couronne italienne dans un but de pacification et de bonheur des peuples d'Orient.
CHAPITRE XIII
QUESTION D'ORGANISATION
Encore une fois, nous apportons une idée et non un plan minutieusement détaillé. Il ne peut entrer dans le cadre de ce travail de fixer, pour un projet aussi singulièrement compliqué et qui met en jeu les intérêts les plus divers, tous les points relatifs par exemple aux démarcations exactes des frontières dans les nouvelles provinces, au fonctionnement organique de la Confédération orientale, etc.
Les territoires turcs actuels, qui sont divisés, en Europe, depuis 1869, en un certain nombre de _vilayets_[37], seraient partagés en trois zones: la première formerait l'Albanie, avec chef-lieu à Scutari; la seconde comprendrait la Macédoine, avec chef-lieu à Salonique; la troisième constituerait la Turquie d'Europe, avec Constantinople et Andrinople.
[Note 37: Administrés par des valis ou gouverneurs généraux.]
La province ou gouvernement d'Albanie engloberait également l'Épire avec Janina. Nous aurions même voulu voir se constituer cette dernière région en province distincte, si nous n'avions tenu tout d'abord à simplifier les choses et si nous ne savions que l'élément latin, qui s'y trouve en majorité, entretient, en vertu des affinités de races, les meilleures relations avec les populations albanaises[38].
[Note 38: En parcourant toute l'histoire des populations roumaines et albanaises dans ces contrées, on ne peut trouver entre elles aucun antagonisme, aucun conflit de quelque importance.]
La Macédoine et l'Albanie auraient à leur tête des gouverneurs généraux italiens, car Rome ne saurait se contenter d'une autorité purement nominale. D'ailleurs, choisis parmi les citoyens d'autres États, même neutres, ils offriraient peut-être moins de garanties d'impartialité, l'Italie ayant tout intérêt, dans l'espèce, à ne favoriser aucun des peuples au détriment des autres.
Le régime cantonal, avec communes bilingues et trilingues, comme en Suisse, serait tout indiqué jusqu'à nouvel ordre, en attendant que, dans telle ou telle région, par affinités, par migrations, par mariages mixtes ou accroissement de natalité, l'une des nationalités arrivât peut-être à absorber les autres et à leur imprimer pacifiquement son caractère ethnique et sa langue. Pour le moment, l'italien serait uniformément employé comme langue officielle à la place du turc. La langue italienne est admirablement claire et possède une orthographe débarrassée d'inutiles complications étymologiques. En ce qui concerne les rapports entre États confédérés, à titre de facilité, le français pourrait être préféré.
La réforme de l'impôt s'y imposerait tout d'abord. La capitation et les dîmes disparaîtraient le plus tôt possible, pour être remplacées par des contributions directes et indirectes, avec monopole de l'État pour les tabacs, les sels, les poudres et les cartes à jouer. On s'inspirerait en un mot de l'outillage fiscal des nations les plus civilisées, de façon à asseoir des taxes soit en partie facultatives (impôt indirect), soit proportionnelles aux ressources de chacun (impôt direct).
Une caisse rurale devrait fonctionner pour faciliter l'accession à la propriété des classes rurales slaves tombées dans un servage de fait. Cette caisse achèterait de préférence les terres des musulmans qui désireraient se retirer dans les pays de l'Islam. Les biens des mosquées seraient sécularisés et deviendraient propriété des provinces, en échange de quoi un traitement équitable serait fait aux ministres de ce culte.
Provisoirement, les deux provinces n'auraient point de force armée proprement dite; aussi la taxe d'exonération du service militaire devrait-elle y être conservée, mais seulement pour les hommes de vingt à quarante-cinq ans. La gendarmerie, avec un haut commandement italien, serait recrutée par voie d'engagements volontaires, exclusivement chrétienne, sauf en Albanie où elle serait mixte.
Le plus grand nombre possible de fonctions--même judiciaires, sauf les garanties de capacité--seraient électives sans distinction de religion et de nationalité. La plus large liberté des cultes et de l'enseignement et la plus large autonomie communale seraient reconnues.
Une diète ou assemblée des États confédérés serait créée avec la mission de régler les différends qui pourraient surgir entre ces États et aussi de diriger, en ce qui concerne les intérêts généraux de la Confédération, la politique extérieure vis-à-vis des puissances étrangères. Cette diète se réunirait pour la première fois à Rome et fixerait par la suite, elle-même, son siège, qui pourrait être Rome ou Salonique.
À ceux qui nous objecteraient que l'on ne peut concevoir une Confédération orientale sans la ville de Constantinople qui s'impose comme capitale, nous répondrons que les divers peuples de la péninsule italique ont bien su autrefois se réunir et se reconstituer en royaume, sous le sceptre de Victor-Emmanuel II, en établissant pour commencer leur capitale à Florence. Ce n'est que plus tard que la possession de Rome est venue couronner l'oeuvre de l'unité italienne.
En ce qui concerne l'organisation militaire des États confédérés, rien ne serait changé à la situation actuelle. Chacun conserverait son armée individuelle, comme les armées allemande, austro-hongroise et italienne dans la Triple Alliance.
Les puissances européennes seraient évidemment représentées par des délégués auprès de la diète fédérale, tout en conservant leurs légations auprès des souverains confédérés. Leurs intérêts de toute nature sont trop importants, dans ce coin du monde, pour qu'aucun d'eux néglige d'en assurer la défense par tous les moyens en son pouvoir, même si, au début, quelques-uns devaient être plus ou moins ouvertement hostiles à la constitution de la Confédération orientale.
Afin de préparer un commencement d'exécution pratique, à côté de l'oeuvre indispensable de la grande diplomatie européenne, devrait s'organiser, entre les nations d'Orient, un échange de vues préalables, un accord préliminaire à la suite duquel on s'assurerait si le roi d'Italie consentirait à assumer le rôle difficile, mais grandiose, de protecteur de la nouvelle Confédération.
Les bases de ce groupement pourraient alors être discutées, à Rome, par les cinq délégués des nations chrétiennes appelées à y entrer. Ceux-ci, avec l'assentiment des grandes puissances,--de toutes autant que possible, et au moins du plus grand nombre,--prieraient l'Italie de faire en quelque sorte, en Albanie et en Macédoine, mais avec plus de désintéressement, ce que l'Autriche-Hongrie a fait en Bosnie et en Herzégovine, c'est-à-dire d'y prendre à sa charge la direction civile et militaire, en un mot de remplacer le régime turc actuel par une administration moderne, honnête et impartiale.
Bien qu'étant un pays de montagnes assez pauvre par lui-même, l'Albanie aura grand avantage à passer sous une administration européenne. Quant à la Macédoine, ses campagnes d'une fertilité merveilleuse la rendent susceptible d'un grand développement économique.
Voici quelle est, à cet égard, l'opinion de M. Gaston Routier qui fit, l'année passée, un voyage d'enquête dans les pays balkaniques[39]:
«Il est incontestable que les intérêts européens, loin de péricliter ou de se trouver diminués dans une Macédoine autonome ou érigée en principauté vassale de la Turquie, augmenteraient considérablement en importance sous tous les rapports. Ce pays, à l'heure actuelle, ruiné et désolé, où, cet hiver, des centaines de milliers d'âmes vont mourir de famine, peut devenir un grenier de l'Europe pour les céréales; il contient des mines très riches encore ignorées ou inexploitées... et pour cause; il sera un consommateur très sérieux des produits des grandes industries européennes; et si quelques industries locales, favorisées par la matière première et la main-d'oeuvre, s'y créent et y prospèrent, rien n'empêche les capitalistes français, anglais ou allemands de venir les installer avec leur argent et d'en retirer les profits.
«Ce n'est pas s'aventurer que d'affirmer que les affaires de toutes sortes que les Européens pourraient faire en Macédoine, si ce pays jouissait d'un régime d'ordre et de justice, seraient dix fois plus importantes et plus rémunératrices que celles qu'ils y font actuellement.»
[Note 39: Voir _la Question macédonienne_, Paris, H. Le Soudier, 1903.]
Le jour où les Turcs auraient en face d'eux les cinq États précités unis en confédération et soutenus par l'Italie, nous croyons qu'il leur serait bien difficile de résister à la pression exercée par eux et qu'ils ne risqueraient pas de se jeter dans une guerre, où ils auraient nécessairement le dessous, pour conserver le gouvernement de deux provinces qui tendent depuis longtemps à leur échapper et dont la possession leur coûte actuellement tant d'efforts et de soucis.
La Turquie a perdu successivement la plupart de ses possessions européennes. Il y a quelques années, n'a-t-elle pas encore abandonné à la Bulgarie, sans coup férir, la Roumélie Orientale, et ne va-t-elle pas bientôt renoncer à l'île de Crète en faveur de la Grèce? Le sultan se contente de retarder le plus longtemps possible l'émancipation de ses peuples chrétiens, mais il sait parfaitement qu'aucune force humaine ne pourra empêcher ce résultat de se produire.
Aujourd'hui, la question de la Macédoine est mûre; les populations y sont fermement décidées à s'affranchir du joug ottoman. Le mouvement pour l'émancipation a été moins accentué jusqu'ici en Albanie, mais on ne peut songer à laisser cette contrée sous l'autorité turque après avoir enlevé à celle-ci la Macédoine, qui la séparerait complètement de l'Albanie.
En persistant à les conserver sous son joug, la Turquie risque de provoquer un soulèvement général des populations macédoniennes aidées par les Bulgares, et, une fois la guerre déchaînée dans la Péninsule, qui peut en prévoir toutes les conséquences?
Une guerre venant à éclater actuellement entraînerait sans aucun doute l'intervention, volontaire ou non, d'une ou de plusieurs grandes puissances, et la Turquie, en ce cas, devrait envisager l'éventualité pour elle de perdre non seulement le gouvernement de l'Albanie et de la Macédoine, mais encore, et dès à présent, sa dernière province d'Europe avec sa capitale Constantinople.
Il reste d'ailleurs très peu de vrais Turcs en Europe[40]. Un secret instinct pousse même ceux de Constantinople à aller enterrer leurs morts à Scutari d'Asie, tellement ils s'attendent à être dépossédés un jour.
[Note 40: Nous noterons que l'Empire ottoman ne compte en somme, en Europe, pour 160,000 kilomètres carrés, qu'un peu plus de 6 millions d'habitants, parmi lesquels les Turcs sont en infime minorité. Comme point de comparaison, la Roumanie seule a une population égale, pour un territoire de 131,000 kilomètres carrés.]
Devant la volonté unanime fermement exprimée des États constitués en confédération et des chrétiens qui gémissent encore sous le joug de l'Islam, le sultan céderait sans doute et abandonnerait ses droits sur la Macédoine et l'Albanie.
Supposons donc acquis le succès dans lequel nous avons une invincible foi. Sans doute, le fonctionnement de la nouvelle Confédération serait délicat et compliqué; mais ces inconvénients possibles, appelés à diminuer et peut-être à disparaître après l'ère laborieuse du début, seraient mille fois préférables à l'état d'incertitude du présent et aux luttes fatales de l'avenir.
L'intérêt des peuples balkaniques leur ordonne de consentir à quelques sacrifices respectifs pour arriver à une entente durable, plutôt que d'entrevoir perpétuellement des menaces de guerre pour chaque portion du territoire à partager et de faire appel de chaque côté à quelques grandes puissances rivales qui mettent à leur protection le prix d'un complet asservissement économique.
La situation actuelle ne saurait aboutir, après des partages d'influence entre l'Autriche-Hongrie et la Russie, qu'à l'installation progressive, dans la Péninsule, de ces deux puissances, sans parler de l'Allemagne, qui, en cas de démembrement de la monarchie des Habsbourg, songerait à prendre la succession balkanique de son ancienne alliée[41].
[Note 41: «Une fois en possession de l'Autriche, disent les pangermanistes, nous redeviendrons les voisins des pays faiblement peuplés du Danube et des Balkans.» _Die deutsche Politik der Zukunft_. Deutschvolkischer Verlag «Odin», Munich, 1900.]
Avec une Confédération orientale placée hors de la sphère politique de ces trois puissances, cette mainmise future ne saurait se produire, grâce au lien puissant qui relierait ces peuples à l'Italie. Ils n'auraient rien à redouter pour leur existence et pour leur avenir.
D'ailleurs, en jetant les bases de la Confédération, les États appelés à en faire partie pourraient s'accorder mutuellement des avantages ou des rectifications de frontière.
En jetant un coup d'oeil sur la carte annexée à cet ouvrage, ou pourra se rendre compte plus clairement des modifications que nous proposons.
Ainsi, le sandjak de Novi-Bazar pourrait être partagé entre la Serbie et le Monténégro, en prenant comme frontière de ces deux pays la rivière Lim. La Bulgarie se verrait confirmer la possession définitive de la Roumélie Orientale. La Grèce annexerait la Crète.
On pourrait aussi confirmer à l'Autriche la possession de la Bosnie et de l'Herzégovine, qui seraient incorporées à l'empire, et cela pour faciliter le retrait des troupes qu'elle entretient actuellement, à titre provisoire, dans le sandjak de Novi-Bazar.
CHAPITRE XIV
ADHÉSION DE LA ROUMANIE À LA CONFÉDÉRATION ORIENTALE
La Roumanie n'est pas, à vrai dire, un État balkanique, ou plutôt elle ne l'est devenue, pour une infime partie de son territoire, que depuis le traité de Berlin.
Bien que les Turcs y aient exercé une suzeraineté qui a duré trois siècles et demi, jamais la vie nationale n'a été abolie dans les pays roumains, comme chez les Grecs, les Serbes et les Bulgares.
Nous citerons à cet égard le passage suivant d'Edgar Quinet: «Dans tous les lieux où les musulmans ont fait une conquête, ils l'ont faite au nom d'Allah. Or, rien de semblable dans les principautés... Par une exception éclatante, extraordinaire, les Turcs, dès leur entrée dans le pays, se sont interdit le droit d'y bâtir une seule mosquée. Et dans un temps où les Turcs foulaient aux pieds toutes les conventions, vous admirerez certainement la bonne foi avec laquelle ils ont respecté ce qui était fondé sur le droit religieux. Un traité peut être déchiré et disparaître; les diplomates, à force d'arguties, peuvent le contester, les érudits le réduire à néant. Ici, c'est une religion qui, depuis trois siècles, porte témoignage; c'est une religion qui dépose devant le monde entier, et, comme dans toutes les affaires marquées de ce grand sceau, il ne se trouve ici matière à aucune chichane. De ce côté de l'eau est la terre d'Allah, de cet autre la terre du Christ. Nulle confusion, nulle ambiguïté; la même borne a été posée par des dieux différents.»
L'autonomie des deux principautés, complète jusqu'au dix-huitième siècle, s'est trouvée réduite pendant une centaine d'années, sans jamais disparaître, par le fait que la Porte nommait alors directement les princes régnants, souvent des Grecs du Phanar. C'est pourquoi, contrairement à la Bulgarie et à la Serbie, la Roumanie a des classes dirigeantes puissantes; elle est restée un pays de grande propriété et de traditions.
Toutefois, si différente qu'elle soit des autres États appelés à la composer, la Roumanie a plusieurs motifs d'entrer dans la Confédération orientale.
Nous avons dit qu'elle fait elle-même un peu partie de la Péninsule par son annexe, la Dobroudja,--précieuse par son port maritime, Constantza. La Dobroudja, qui est rattachée à l'Occident par un magnifique pont jeté sur le Danube, constitue une acquisition à titre onéreux, chèrement payée par la perte de la Bessarabie. Les Roumains, victorieux en 1877, mais déçus, abandonnés, au traité de Berlin, par la diplomatie européenne, ont dû laisser prendre cette province par les Russes, leurs alliés.
La Roumanie eut le tort de céder de mauvaise grâce, au lieu de s'entendre avec le gouvernement des tsars pour obtenir du moins, au sud, autre chose qu'une frontière découverte, c'est-à-dire la ligne Varna-Roustchouk, et quelques centaines de millions comme indemnité de guerre. Si son gouvernement se montra malhabile, il obéit au moins à une idée chevaleresque, se refusant même à discuter le troc d'une terre roumaine.
À part la considération géographique de la Dobroudja, le royaume de Roumanie n'a aucune velléité d'agrandissement dans la Péninsule par l'annexion de territoires qu'habitent des frères de race, mais dont il est séparé par de compactes populations slaves.