Une Confédération Orientale comme solution de la Question d'Orient (1905)
Part 8
Les différents adhérents s'obligeaient à défendre l'Allemagne et se garantissaient mutuellement toutes leurs possessions. Ils conservaient leur indépendance respective et leur représentation diplomatique, avec toute latitude de conclure des traités et même des alliances, à la seule condition de ne pas contracter d'engagements internationaux susceptibles de porter atteinte à la sécurité de la Confédération.
Ce n'est encore qu'une indication, et nous nous garderions bien d'apporter ici un plan préconçu; mais, pour serrer de plus près la question, nous dirons qu'une Confédération orientale durable devra reposer sur les bases les plus larges possibles et, en réalité, constituer plutôt une alliance étroite.
À vrai dire, depuis un siècle, le système fédéral perd de son importance dans certains groupements d'États qui ont une tendance à resserrer des liens d'abord lâches, pour aboutir à la centralisation, à l'unification plus ou moins parfaite. Ainsi la Fédération américaine est devenue l'Union de 1787; celle de Suisse, l'État composé de 1848; celle d'Allemagne, l'Union germanique de 1866, puis l'Empire de 1871. Les coutumes et intérêts particuliers des peuples sont progressivement subordonnés au prestige du pouvoir central qui, en vue des luttes internationales politiques et économiques, tend à centraliser toutes les forces pour donner à son action plus de rapidité et de poids. La Confédération proprement dite est remplacée par l'État confédéré où la politique étrangère appartient à l'État général, tandis que l'administration intérieure est laissée à l'État particulier.
C'est pourquoi l'autorité de l'Empire allemand s'augmente avec chaque loi nouvelle qu'il édicte sur des matières considérées auparavant comme rentrant dans la compétence des États particuliers.
En Allemagne cependant, comme d'ailleurs dans les États-Unis de l'Amérique du Nord et surtout du Brésil, nous avons affaire à des groupements de même race, surtout de même langue,--ce qui ne serait certes pas le cas pour les peuples entrant dans notre Confédération orientale.
Pour nous résumer, nous avons personnellement la conviction que, dans un avenir assez rapproché, non seulement les États balkaniques tout d'abord, mais encore plus tard ceux qui composent l'Empire des Habsbourg--où sont rassemblées et enchevêtrées les races les plus disparates, qui toutes ont la ferme intention de se sauvegarder et de développer leur nationalité propre--devront forcément adhérer au principe de la confédération d'États dans l'ancienne et large acception du mot. Il s'agira d'éviter le courant centralisateur et de le tempérer par le respect du principe des nationalités. Il conviendra également de prendre toutes les mesures nécessaires pour qu'on ne puisse faire à ces confédérations le reproche d'apporter de la lenteur et du manque d'unité dans leur fonctionnement organique.
CHAPITRE XII
LE RÔLE DE L'ITALIE
Ayant examiné la question de la Confédération orientale en elle-même, nous allons exposer les raisons qui nous paraissent militer en faveur de l'idée que nous considérons comme essentielle, consistant à confier à l'Italie, en même temps que le soin de veiller à l'organisation des contrées affranchies du joug ottoman, la présidence et la protection de toute la Confédération orientale.
Les trois nations balkaniques indépendantes, Bulgarie, Serbie et Monténégro, ainsi que la Grèce et la Roumanie, ne voudraient jamais se soumettre à la présidence de l'une d'elles, pas plus sans doute que cette présidence ne serait reconnue sans conteste pat certains des éléments des nouvelles provinces que nous découpons dans le domaine européen de la Turquie. À qui confier, dès lors, l'autorité nécessaire pour grouper les États indépendants, pour diriger les premiers pas des provinces affranchies et pour parler en leur nom collectif dans les complications européennes possibles?
Et, le jour où les Turcs abandonneront l'Europe,--fait qui se produira fatalement tôt on tard,--qui asseoir à Constantinople, où il conviendrait le mieux d'établir alors la capitale de la Confédération, c'est-à-dire le siège de la Diète fédérale, comme autrefois Francfort pour la Confédération germanique?
Parmi les grandes puissances, l'Angleterre et la France sont bien éloignées, outre que la forme républicaine de la seconde pourrait constituer un empêchement aux yeux des vieilles monarchies. L'une et l'autre ont d'ailleurs, pour satisfaire leur ambition, d'immenses domaines coloniaux à exploiter, et elles devraient, semble-t-il, se contenter de sauvegarder en Orient leurs grands intérêts commerciaux et financiers.
Nations essentiellement libres et prospères, elles pourraient concourir à la noble mission d'assurer aux peuples orientaux une existence heureuse et indépendante, en accordant aux États de la jeune Confédération, surtout aux provinces nouvellement créées, l'appui financier nécessaire pour leur consolidation économique.
Elles pourraient aussi s'intéresser à la liquidation turque, en Macédoine et en Albanie; car si les intérêts des détenteurs de la dette ottomane et des entrepreneurs de travaux publics en cours ou non soldés doivent avant tout être sauvegardés, il serait équitable d'offrir au sultan et aux dignitaires ottomans des indemnités pour leurs palais et leurs propriétés, sans regarder à l'origine première de ces fortunes, qui est évidemment la spoliation. Il y a, d'ailleurs, des règles établies pour la transmission des droits régaliens.
La Russie serait trop redoutable, si elle arrivait à réaliser le rêve de tous les panslavistes, c'est-à-dire une grande Confédération slave placée sous son protectorat, et à plus forte raison une Confédération lui subordonnant des éléments de races différentes.
Le propre du vrai panslaviste consiste à réduire la question d'Orient à une question purement slave, et à voir dans le tsar de toutes les Russies le successeur du grand Constantin, le néo-empereur chrétien d'Orient appelé à abattre les minarets de Sainte-Sophie.
Or il n'est pas douteux--le mot d'Alexandre III sur le prince de Monténégro, son «seul ami», est là pour le prouver--que ce point de vue ne conviendrait nullement même aux deux principaux peuples slaves de la Péninsule, qui veulent bien, jusqu'à nouvel ordre, bénéficier de l'appui des Russes, mais qui ne consentiraient jamais à les avoir pour maîtres.
On a vu comment le tsarisme s'est comporté en Bulgarie, lors des débuts de la principauté. Au surplus, l'exemple de la Pologne, de la Finlande, des provinces baltiques et de la Bessarabie n'est vraiment pas encourageant, et il ne serait pas rationnel, quand il n'existe plus en Europe que deux monarchies absolues, la Turquie et la Russie, de briser l'une pour confier à l'autre la tâche d'assurer le développement, selon les principes constitutionnels qu'elle réprouve, des éléments libérés.
D'ailleurs, le grand Empire du nord s'est taillé assez de besogne en Extrême-Orient. S'il est victorieux du Japon, il mettra longtemps à réparer ses forces épuisées par la lutte; s'il est vaincu, il lui manquera le prestige et l'autorité morale nécessaires pour reprendre avec des chances de succès ses desseins ambitieux dans l'Orient européen.
L'Autriche-Hongrie serait, à première vue, moins menaçante pour toutes les races balkaniques en général, car, à l'encontre de l'Empire moscovite, elle ne s'appliquerait pas à absorber et à nationaliser de nouveaux peuples. Elle a aussi pour elle son administration très habile, peut-être sans égale en Europe.
Mais en admettant que la monarchie des Habsbourg, qui passera bientôt par une crise redoutable, ne vienne pas à se morceler par elle-même, elle constitue un assemblage de races trop disparates, elle manque trop de cohésion pour servir en quelque sorte de soudure à un nouveau groupement de peuples divers. Et puis sa propagande catholique dans les Balkans, sa situation particulière vis-à-vis de la papauté qui ne permet pas à l'Empereur de rendre, à Rome, les visites du roi d'Italie, sont propres à exciter les méfiances des chrétiens d'Orient, en immense majorité orthodoxes et très attachés à leur rite.
À l'égal de la Russie, l'Allemagne, déjà riveraine des mers du nord et que les pangermanistes rêvent de voir maîtresse absolue de l'Europe centrale, obtiendrait, par son établissement sur le Bosphore et les Dardanelles comme présidente de la nouvelle Confédération, une prépondérance qui paraîtrait intolérable aux autres grandes puissances européennes. Cette situation faciliterait à l'excès son extension en Asie Mineure, où elle s'est déjà assuré, par le chemin de fer de Bagdad et de Bassora, d'énormes avantages économiques.
Rien, au surplus, n'empêcherait l'Allemagne, dont l'activité s'est ouvert comme champ de pénétration la Syrie et l'Assyrie, c'est-à-dire d'immenses contrées vierges en partie d'une étonnante fertilité, de profiter encore des larges franchises commerciales que lui concéderait la nouvelle Confédération. Elle pourrait développer ses transactions dans l'Orient européen, et même y prétendre au premier rang économique, grâce à l'activité et à l'intelligence pratique de ses agents. Mais il serait impossible de la mettre à la tête des peuples confédérés, d'ailleurs trop éloignés de ses frontières. La Russie notamment se sentirait comme reléguée au rang de puissance asiatique, séparée du reste de l'Europe par un rideau germanique continu qui irait du nord au sud de l'Europe, et rien ne saurait lui faire accepter une pareille perspective.
D'élimination en élimination, il ne nous reste que l'Italie, qui occupe une situation exceptionnelle parmi les grandes puissances, se trouvant à la fois appartenir à la Triple Alliance et entretenir les relations les plus amicales avec l'Angleterre, et même, depuis quelque temps, avec la France, tout en ayant avec la Russie des rapports moins étroits sans doute, mais absolument corrects.
L'Italie semble à tous les égards comme la benjamine, la favorite de l'Europe. Puissance catholique, elle n'est aucunement imbue d'esprit de prosélytisme papiste ni de sectarisme antireligieux. La croix de Savoie qui figure au centre de son écusson est un emblème symbolique; propre à tous les rites chrétiens, elle remplacerait avantageusement, pour les peuples nouvellement libérés, le croissant qui orne l'étendard du prophète.
Ce royaume, simplement et essentiellement méditerranéen, pourrait actuellement étendre son action sur les peuples de la Confédération et même occuper éventuellement un jour Constantinople, sans exciter les trop justes appréhensions que provoquerait en pareil cas un des Empires précités. Il serait mieux en mesure de constituer, sans danger pour la nationalité des peuples balkaniques, le _lien_ et l'_autorité_ que nous considérons comme indispensables à la jeune Confédération future.
C'est surtout comme puissance maritime que l'Italie pourrait vraiment jouer son rôle de protectrice vis-à-vis de la Confédération orientale.
On sait combien les grands États et même les nations secondaires font d'efforts et de sacrifices pour augmenter leurs flottes de guerre, et l'on peut dire que de nos jours la puissance et la prospérité des peuples dépend plus encore de leurs forces navales que de leurs armées de terre.
Les États qui constitueraient la Confédération ont presque tous une grande étendue de côtes. Or, aucun d'eux n'a de flotte capable de les protéger. Seule la Grèce possède quelques petits navires de guerre. Cette force navale serait absolument insuffisante pour défendre les côtes de la Confédération et protéger son commerce maritime.
L'Empire ottoman, qui possède cependant une armée de terre encore redoutable, doit surtout sa faiblesse au manque absolu de navires de guerre modernes. Chaque fois qu'il s'est élevé un différend diplomatique entre la Turquie et quelque autre puissance, il a toujours suffi d'une démonstration navale, ou même d'une simple menace de démonstration, pour obliger la Porte à céder immédiatement sur tous les points.
L'Italie possède aujourd'hui une flotte de guerre de tout premier ordre, non seulement par le nombre, mais aussi et surtout par la puissance de ses unités navales. Cette flotte serait un sûr garant aux États confédérés que leur littoral et leurs navires de commerce seraient efficacement protégés.
L'Italie est, il faut le rappeler, la seule nation moderne dont le droit public soit fondé sur le principe des nationalités. À la Chambre des députés de Rome, au palais Montecitorio, sont inscrits en grandes lettres d'or les résultats des plébiscites qui ont constitué le royaume. Même les irrédentistes les plus fougueux n'ont jamais porté leurs vues que sur des terres vraiment italiennes par la langue et les moeurs, en soumettant l'accomplissement de leurs voeux au libre consentement des habitants. L'Italie n'a pas et ne veut pas d'opprimés. Voilà déjà des garanties morales.
Un fait nous a frappé. Chaque fois que, parmi les grandes puissances intéressées à surveiller les événements d'Orient, il s'est produit une action commune et qu'il s'est agi d'attribuer à l'une d'elles le commandement ou la présidence, on a évité de confier ce rôle à la Russie ou à l'Autriche, et l'on a au contraire souvent pensé à l'Italie.
C'est ainsi que, pendant la guerre gréco-turque, lorsque les amiraux commandant les escadres européennes réunies à l'île de Crète durent nommer l'un d'eux pour les présider, c'est tour à tour l'amiral français et l'amiral italien qui furent choisis.
De même, quand on créa une gendarmerie internationale recrutée parmi les grandes puissances, pour maintenir l'ordre en Macédoine, c'est encore un Italien, le général de Georgis, qui fut nommé commandant en chef.
Voyons ce qui prépare historiquement le royaume transalpin au rôle modérateur que nous lui assignons.
Nous évoquerons le droit historique avec l'extrême prudence qui nous a déjà guidé à propos des peuples des Balkans. Mais, sans insister sur le temps où l'Empire romain englobait non seulement tous les pays subdanubiens, mais encore, au nord de l'Ister, la Roumanie qui entre dans notre système, jamais l'influence de l'Italie ne cessa d'être prépondérante dans ces contrées, avant et après la conquête ottomane.
Il est bien évident que, depuis les jours où l'empereur Trajan, avec une merveilleuse prévoyance politique, confiait, dès le deuxième siècle de l'ère chrétienne, aux colons de la Dacie, la garde des aigles romaines sur ce front de bandière de l'Empire, le courant latin s'est maintenu au pied des Karpathes, puisqu'il a donné naissance à l'État roumain, dont la langue, dérivée du _sermo rusticus_, est si peu pénétrée d'éléments étrangers. Mais un phénomène de même nature s'est encore produit dans les Balkans et dans le Pinde.
Laissons les nombreuses découvertes épigraphiques qui permettraient encore de douter de sa continuité: elle est affirmée par la conservation, dans ces deux régions, de cet élément ethnique à idiome latin qui, sans pouvoir s'agglomérer en formations compactes au point d'y dominer sans conteste, y a toujours maintenu le souvenir de Rome et a en quelque sorte empêché les titres de la métropole de se prescrire dans la Péninsule.
Mais, en dehors de cet élément néo-latin «fier encore de se nommer romain», comme disait Pouqueville, de ce million de Roumains du sud disséminés en Macédoine, en Épire et en Thessalie, une partie, peut-être considérable, des populations de la Serbie et de la Bulgarie est composée de Latins plus ou moins slavisés,--ils se reconnaissent du moins à leur type, si différent du type slave. Cela explique avec quelle facilité l'empereur Joanice a pu réunir sous son sceptre les Roumains du sud et les Bulgares, pour en former cet État unifié auquel un pape, sans distinguer entre les deux éléments, donnait en quelque sorte des lettres d'indigénat. Mais nous ne voulons pas trop insister sur cette thèse, bien que de nombreuses autorités lui prêtent leur appui.
Venise et Gênes recueillirent l'héritage de Rome dans la Méditerranée; elles créèrent les Échelles du Levant et poussèrent leurs comptoirs sur les deux rives du bas Danube. L'Albanie et l'Épire, vu leur proximité, entretinrent, pendant le moyen âge, les relations les plus étroites avec les républiques italiennes, qui furent la source de leur prospérité[34]. Cette influence, basée sur les échanges, domina encore dans la Serbie orientale, en Croatie et en Bosnie.
[Note 34: L'Italie, au point le plus resserré du canal d'Otrante, n'est séparée que par 75 kilomètres de l'Épire.]
On peut dire que l'ensemble du commerce de l'Orient était entre les mains de Venise, de Gênes, de Pise, de Raguse, qui jouissaient de privilèges exceptionnels. La Valachie et la Moldavie elles-mêmes conservaient un contact direct avec l'antique Métropole. La relation de Del Chiaro, agent diplomatique de la République Sérénissime, est instructive à cet égard; il semblait se trouver chez lui à la cour des vieux Bassaraba, l'ancienne dynastie des pays roumains.
Les États italiens entretinrent toujours avec les princes chrétiens d'Orient des relations qui ne cessèrent pas, lorsque, le temps des croisades passé, les autres nations de l'Europe, absorbées par leurs bouleversements intérieurs, eurent renoncé à s'opposer aux envahissements des Turcs. Or, la papauté d'une part et de l'autre Venise, où se concentraient tous les fils de la politique orientale, s'efforcèrent, à diverses reprises, de former entre ces princes une ligue capable d'arrêter le flot des invasions musulmanes. Malgré quelques ententes partielles et passagères, ces efforts n'arrivèrent pas à faire taire les rivalités entre Hongrois, Polonais, Valaques, Moldaves et Serbes, et c'est grâce au manque d'unité et de cohésion dans leur défense que la puissance ottomane réussit à s'établir dans toute la péninsule balkanique, après les avoir individuellement écrasés sous le poids de ses hordes asiatiques.
La chute de la Hongrie coïncide avec la décadence de la Pologne et l'affaiblissement des principautés valaque et moldave, et cependant l'idée d'une confédération, seul espoir de salut commun, semblait indiquée et revenait souvent à l'esprit des princes chrétiens aux quatorzième et quinzième siècles. Il y eut même, à un moment donné, une véritable coalition d'armées chrétiennes, serbe, bulgare, albanaise et roumaine, aidées d'un détachement hongrois; malheureusement, cette tentative de résistance échoua: les chrétiens furent écrasés par les janissaires à la grande bataille de Kossovo-polje (champs des merles), le 15 juin 1389, jour resté comme néfaste dans la mémoire des peuples balkaniques.
La terminologie roumaine a gardé, pour les soieries, pour les étoffes de luxe dont se paraît la boyarie, les désignations italiennes à peine déformées. Et non seulement dans les deux principautés, dont la vassalité était quasi nominale, mais dans tous les pays soumis directement à la Turquie, il fallut beaucoup de temps pour que les hautes classes adoptassent les amples vêtements de coupe asiatique.
Auparavant, les modes étaient purement italiennes; les portraits votifs des anciennes églises nous en conservent la preuve. Quant au peuple, surtout à la classe rurale, en Roumanie, en Bulgarie, en Serbie, dans tout l'Orient, son costume n'a pas changé depuis les jours des colons italiques qui avaient substitué leur blanche tunique de toile ou de laine au sayon de peau des barbares.
Ne parlons pas des moeurs et des superstitions; cela nous entraînerait trop loin. Un article de la revue folklorique _Mélusine_ établissait que, pour les Slaves du sud, les unes et les autres se rapprochent plutôt de celles des pays latins que de celles de la Russie,--tels les présages, les sortilèges, le denier de Caron, les trois Parques, les lamentations funéraires, les libations de vin et d'huile sur les tombes, etc.
Les traces des colonies italiennes du moyen âge et de la Renaissance se retrouvent dans tout l'Orient. Pendant des siècles, Venise posséda la Dalmatie; son quai des Esclavons en perpétue le souvenir. Elle occupa aussi Chypre, la Crète, la Morée, les îles Ioniennes.
On peut dire que, jusqu'au commencement du dix-neuvième siècle, Venise fut, par la splendeur de sa culture et par ses richesses, un foyer de lumière pour les peuples balkaniques.
Après la conquête de Constantinople par les Latins, l'empire byzantin fut occupé par les Vénitiens et les Français. Le doge de Venise Dandolo s'intitulait «seigneur sur un quart et demi de l'Empire grec». Venise eut, comme Gênes, son quartier fortifié à Constantinople. Cette dernière république maritime monopolisa même le commerce dans la mer Noire, où elle s'établit en Crimée.
Au commencement du siècle dernier, lorsque les tsars eurent arraché à la puissance ottomane les territoires actuels de la Russie méridionale, ces contrées virent encore l'immigration de nombreux éléments italiens. Jusqu'en 1870, les noms des rues étaient indiqués, à Odessa, en deux langues, le russe et l'italien.
Partout de vieilles pierres noircies racontent ce passé. Et que de protectorats italiens sur les côtes de l'Albanie et de l'Épire!
Si nous recherchions tous ces points de contact, nous n'en finirions pas. Le roi de Naples Charles II exerça sa domination sur une partie des contrées voisines de l'Adriatique, où il acquit les sympathies de la population indigène. En 1317, il soumit même le Péloponèse et s'intitula «souverain d'Achaïe, d'Athènes, d'Albanie et de Vlaquie».
«Aucune race,--dit M. Ch. Loiseau[35],--jusqu'à la fin du seizième siècle, n'a essaimé avec plus de constance et de succès que l'italienne dans le bassin méditerranéen et dans son annexe l'Adriatique. On retrouve aujourd'hui encore à Malte, dans les anciens États barbaresques, dans le Levant, à Candie, en Égypte, sur tout le pourtour de la péninsule balkanique, non seulement sa langue et des vestiges de son action civilisatrice, mais une sorte d'empreinte spécifiquement italienne.»
[Note 35: Voir _l'Équilibre adriatique_, p. 20.]
À Trieste, à Fiume, à Zara, à Spalato, l'activité commerciale est surtout concentrée entre les mains des négociants et armateurs italiens.
Il existe en Italie, et notamment dans le midi de la Péninsule et en Sicile, une colonie albano-italienne qui n'a point perdu conscience de son origine et a organisé même certains comités dont les principaux sont la _Societa nazionale albanese_ de Rome et le _Comitato nazionale albanese_ de Lungro (Calabres), ainsi que le collège ecclésiastique de _San-Adriano_, près de Naples.
En Albanie, où les traces de la civilisation italienne se retrouvent partout, un dialecte italien servit seul pendant bien longtemps à introduire l'enseignement religieux et certains éléments de culture.
Nous en avons assez dit pour prouver que la tradition n'a jamais été interrompue. D'ailleurs, l'italien a toujours été et est resté l'idiome méditerranéen par excellence. Son domaine comprend toutes les côtes orientales de l'Adriatique, la mer Ionienne et la mer Égée; c'est la langue courante de toutes les Échelles du Levant, d'un usage très répandu à Constantinople et général à Salonique, où la colonie italienne est la plus nombreuse de toutes.
Déjà compris par toutes les populations levantines, ce noble idiome deviendrait bien vite aussi familier aux pasteurs du Pinde qu'il l'est aux marins de l'Archipel. Il ne ferait que regagner ce qu'il a perdu, même dans les pays slaves du sud; en effet, le latin populaire a été supplanté par le grec en Orient, comme le grec a été lui-même supplanté par le latin en Moesie, en Illyrie, en Sicile et dans la Grande Grèce.