Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir

Part 8

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Les livres reliés sont cousus avec du fil de lin, sur des ficelles, appelées _nerfs_ ou _nervures_, qui font, ou plutôt sont supposées faire saillie sur le dos des volumes. Ces ficelles, en effet, n'émergent plus, grâce au _grecquage_: opération très usitée, qui consiste à tracer, au moyen d'une scie à main dite _grecque_, sur le dos des cahiers d'un livre assemblés et serrés dans un étau, de petites rainures ou encoches nommées _grecques_, elles aussi, destinées à loger les ficelles autour desquelles le livre sera cousu. Les saillies, appelées également _nerfs_ ou _nervures_, qu'on remarque sur le dos des volumes reliés, ces minces saillies transversales qui semblent correspondre aux ficelles, sont donc le plus souvent simulées. Les espaces compris entre elles et où l'on inscrit, où l'on _pousse_ le nom de l'auteur, le titre de l'ouvrage et le chiffre de tomaison, sont les _entre-nerfs_ ou _compartiments_.

Hâtons-nous de dire que, depuis quelques années, depuis l'invention des _machines à coudre les livres_, le mauvais et déplorable procédé du grecquage, qui permettait aux ouvriers, d'accord avec leurs patrons, de ne pas coudre chaque cahier dans toute sa longueur, de répartir sur deux ou trois cahiers, en sautant tantôt le milieu, tantôt les extrémités, la couture de la longueur ou hauteur totale du livre,--ce qu'on appelle _coudre à l'échelle_,--n'a plus de raison d'être. Aujourd'hui, avec ces nouvelles machines, comme nous le verrons plus loin en traitant de la couture, la besogne se fait à la fois plus rapidement, incomparablement mieux et à bien meilleur compte.

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Il y a deux catégories principales de reliures: la _reliure pleine_, la _demi-reliure_.

Un livre est en _reliure pleine_ lorsqu'il est tout entier recouvert de la même peau: veau, truie, basane, chagrin, maroquin, etc.

La _basane_ est de la peau de mouton simplement tannée. Souple, légère, poreuse et spongieuse, la basane se ressent facilement de l'influence de la chaleur ou de l'humidité. Par suite de son bon marché, elle s'emploie pour les reliures communes et peu coûteuses.

Le _chagrin_ provient de la chèvre, quelquefois du chameau ou du cheval[258]. Il offre beaucoup de solidité et de résistance et convient aux livres de fatigue. On fabrique des chagrins inférieurs avec de la peau de mouton.

Le _maroquin_ est de la peau de chèvre tannée avec du sumac, et dont le grain est très apparent. Le maroquin le plus apprécié est celui du Levant, précisément parce que le grain de la peau y est plus saillant. Le véritable maroquin, utilisé pour les reliures de luxe, coûte cher: environ 180 francs les 12 peaux de 1 mètre à 1 m. 50, tandis que la même quantité de chagrin se paye 80 francs; aussi s'ingénie-t-on à falsifier le maroquin de maintes façons, à en fabriquer avec des peaux de veau, de mouton, etc.[259]

Le _cuir de Russie_, qu'on emploie aussi pour les belles reliures, est remarquable par son odeur particulière, due à la _bétuline_, principe actif de l'écorce de bouleau, dans une décoction de laquelle on a laissé tremper ce cuir pendant une vingtaine de jours. Grâce à cette odeur, le cuir de Russie est, assure-t-on, à l'abri de la moisissure et des attaques des insectes[260].

Le _parchemin_ provient de la peau non tannée--simplement macérée dans de la chaux, puis écharnée, raclée ou _raturée_, et enfin adoucie à la pierre ponce[261]--de divers animaux: agneaux, moutons, chèvres, veaux. Dans ce dernier cas, il portait jadis spécialement le nom de _vélin_[262]. Comme nous l'avons vu en parlant des papiers[263], on imite le parchemin avec du papier sans colle trempé quelques instants dans une solution d'acide sulfurique.

On couvre aussi les livres avec du velours, de la soie, de la toile, etc. A propos des reliures en toile, nous remarquerons que la toile noire, dite _toile à tablier_, fréquemment employée, notamment pour couvrir les livres de certaines bibliothèques publiques (bibliothèques municipales, régimentaires, etc.), ne produit pas d'ordinaire l'économie qu'on en attend et donne des résultats peu satisfaisants. Sans fatigue exagérée et au bout d'un laps de temps parfois très court, cette toile se fend, particulièrement le long de la charnière des plats: ce défaut provient de la couleur noire, en général de mauvaise qualité, qui ronge et brûle la toile.

Les _reliures d'art_, qui se font toujours en _reliures pleines_, sont celles où le dos et les plats extérieurs sont revêtus d'ornements, filets, fleurons, armoiries, etc., appliqués avec des fers à dorer: d'où le nom de _fers_ donné à ces empreintes. Quand cette impression est faite sans dorure, avec des fers simplement chauffés, on dit que le livre est _gaufré_ ou _estampé_. Souvent aussi les plats intérieurs sont ornés de dessins poussés sur or ou à froid (on devrait plutôt dire: à chaud[264]) sur le pourtour des gardes: la grande finesse, le genre et l'aspect de ces dessins leur ont valu le nom de _dentelles_.

Les _reliures d'art_ et _de luxe_ sont en dehors de notre cadre. Nous nous bornerons à rappeler que le vrai berceau de la reliure a été l'Italie, Venise principalement[265]; que, dans la reliure d'art et de luxe, la France occupe, depuis plusieurs siècles, le premier rang[266]; et à citer les noms de Jean Grolier[267], des Ève, de Le Gascon, des Padeloup, des de Rome[268], de Thouvenin, du Seuil, Bauzonnet, Trautz-Bauzonnet, Capé, Chambolle, Cuzin, Léon Gruel, etc., parmi les plus illustres relieurs[269].

C'est surtout en fait de reliures que l'imagination et le caprice des bibliophiles se sont donné carrière.

Il n'est guère d'animal dont la peau n'ait servi à habiller plus ou moins de volumes, et l'on a vu des reliures en peau de panthère, de tigre, de crocodile, de serpent, de sole, de morue[270], de phoque, d'ours blanc, de cheval, de chat, de loup, de renard, de taupe, etc., etc.[271]

Qui n'a entendu parler des reliures en peau humaine? Il existe de nombreux spécimens de ces reliures, et la peau humaine fournit, paraît-il, un excellent cuir, «un cuir très solide, épais et grené[272]». Parmi les livres ainsi recouverts avec le derme humain, nous mentionnerons:

En Angleterre, un traité d'anatomie, que le docteur Antoine Askew, mort en 1773, fit revêtir de peau humaine, afin sans doute que l'extérieur de l'ouvrage fût en rapport avec l'intérieur[273]; et deux volumes dont les couvertures proviennent de la peau d'une sorcière du Yorkshire, Mary Ratman, exécutée pour assassinat dans les premières années du XIXe siècle[274].

Un des numéros du _Catalogue de la bibliothèque de M. L. Veydt_, ancien ministre des finances de Belgique (Bruxelles, Olivier, 1879, Nº 2414), est ainsi conçu: «_Opuscules philosophiques et littéraires_, par MM. Suard et Bourlet de Vauxcelles (Paris, Chevet, in-8). Exemplaire relié en peau humaine, comme l'affirme une note collée contre la garde de ce livre. Cette note porte les mentions de la provenance, du prix de la reliure et du nom du relieur.--Vingt francs, Deromme, 1796.--Provenant de la bibliothèque de M. de Musset. Acheté le 15 septembre 1832.» La _Chronique médicale_ croit qu'il s'agit ici du père du poète Alfred de Musset[275].

La Bibliothèque royale de Dresde «conserverait» un calendrier mexicain écrit sur peau humaine[276].

En Amérique, un des plus riches négociants de Cincinnati, M. William G..., possède deux livres reliés en peau de femme: l'un est le _Voyage sentimental_ de Sterne, habillé d'une peau de négresse; l'autre, de Sterne également, _Tristram Shandy_, est revêtu du derme d'une jeune Chinoise[277].

En France: «Il existait autrefois à la Bibliothèque impériale (fonds Sorbonne, nº 1297) une Bible du XIIIe siècle, que l'abbé Rive affirmait être entièrement (reliée) en peau de femme.» Un ancien bibliothécaire de la Sorbonne, le digne Gayet de Sansale, «a contesté le fait, mais il l'admettait pour deux autres ouvrages: une Bible du XIIIe siècle également (fonds Sorbonne, 1357), et un texte des _Décrétales_ (fonds Sorbonne, 1625)[278]».

L'éditeur Isidore Liseux disait avoir vu un exemplaire de _Justine_, du marquis de Sade, relié en peau de femme[279].

Un catalogue de livres d'occasion, distribué il y a quelques années, porte cette indication: «Reliure en peau humaine.--Sue (Eugène), _les Mystères de Paris_. Paris, 1854, 2 tomes rel. en 1 vol. pet. in-4, _pleine peau humaine_, larges dent. sur les plats, dent. intérieure: 200 francs. Fort belle reliure exécutée avec un morceau de peau humaine. Une plaque à l'intérieur, sur la garde de la reliure, ainsi conçue: «Cette reliure provient de la peau d'une femme et a été travaillée par M. Albéric Boutoille, 1874, qui atteste que cette reliure est bien en peau humaine[280].»

La _Revue encyclopédique_, à qui j'emprunte la plupart de ces détails, raconte encore le curieux fait suivant:

«M. Camille Flammarion ayant reçu d'une comtesse, dont, par un beau soir étoilé, il avait admiré les épaules, et qui mourut peu après, l'étrange présent de la peau de ces mêmes admirables épaules, chargea un tanneur de la travailler avec soin. Elle était «d'un grain superbe, inaltérable»: l'astronome en fit relier un exemplaire de _Terre et Ciel_. Les tranches du livre sont de couleur rouge, parsemées d'étoiles d'or, et sur les plats sont gravés en lettres d'or ces mots: _Souvenir d'une morte_[281].»

Mais la plus étrange reliure qui ait jamais été faite dans ce genre macabre, c'est sûrement celle qu'imagina en 1813 un avocat de Valenciennes: faire relier une œuvre d'un écrivain avec la propre peau de cet écrivain, certes, la chose n'est point banale, et c'est ce que ledit avocat, nommé Edmond Leroy, put réaliser. Ayant assisté à l'embaumement de Delille, le célèbre traducteur des _Géorgiques_, il obtint du praticien chargé de l'opération «deux fragments de l'épiderme» du poète, et ces deux fragments lui servirent à faire relier un exemplaire des _Géorgiques_, traduction de Delille, qui se trouve actuellement, paraît-il, à la bibliothèque municipale de Valenciennes[282].

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D'autres bibliophiles, nullement funèbres comme les précédents, tout à fait, au contraire, plaisants et facétieux, cherchent à mettre l'enveloppe du livre en harmonie avec son contenu, et jouent sur le titre de l'ouvrage. Tel, par exemple, cet amateur d'outre-Manche qui avait fait relier en peau de cerf un _Traité sur la chasse_; et cet autre qui, parce que le mot anglais _fox_ signifie renard, s'avisa de faire couvrir de peau de renard l'_Histoire de Jacques II_ par Fox[283]; et cet autre, encore, qui crut devoir faire revêtir de maroquin noir une _Histoire de la Forêt Noire_[284]. Un relieur anglais--ce sont décidément les fils d'Albion qui paraissent tenir le plus à ces singularités--a exhibé naguère une _Histoire de Napoléon_ à reliure tricolore, c'est-à-dire dont les plats étaient, comme le drapeau français, également divisés en trois couleurs: bleu, blanc, rouge[285].

Et cet exemplaire des _Châtiments_ de Victor Hugo, de la bibliothèque de Philippe Burty, «où s'étale une immense abeille d'or enlevée au trône impérial des Tuileries[286]»? Et cette _Histoire de la Révolution_ de Thiers, dont la couverture imite «un manteau princier bleu brodé d'or», et dont le plat supérieur porte, encastrées en son milieu, «les lunettes authentiques de l'auteur, privées de leurs verres, et escortées de quatre boutons de sa redingote préférée»? «L'effet en est insensé», ajoute M. Blanchon[287]. Nous le croyons sans peine.

Que dire encore des _reliures à musique_? Car «il y a des reliures à musique, de même qu'il y a des tableaux-pendules! Vous ouvrez un album dont la couverture contient dans un épais biseau une boîte à musique: à l'instant même, le cylindre s'échappe, les lames du peigne métallique reçoivent le frottement voulu, et vous entendez une valse ou une cavatine dont les sons paraissent sortir de la muraille. Aux quatre angles du plat extérieur se trouvent des clous qui semblent placés là pour protéger la couverture par leur saillie, et qui en réalité dissimulent l'entrée des clefs par où se remonte l'appareil quand le cylindre est à bout de course[288].»

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Certains amateurs adoptent une seule couleur pour tous leurs livres sans distinction: c'est ainsi que les filles de Louis XV avaient fait choix, pour leurs reliures: Mme Adélaïde, du maroquin rouge; Mme Sophie, du maroquin citron; et Mme Victoire, du maroquin vert ou olive[289].

Ce système de reliure uniforme «est un bon et beau système, remarque Jules Richard[290]; mais, s'ils sont logiques (les amateurs), ils doivent faire casser les volumes anciens qu'ils achètent reliés, afin de les réhabiller (_sic_) après à leur mode particulière. Quant à moi, si j'admire ces enfilades majestueuses de livres semblables, je suis loin de dédaigner la bibliothèque variée de couleurs, d'époques et de modes. C'est plus gai;--d'ailleurs j'aime beaucoup le livre vêtu selon le goût de son temps, même quand ce goût est devenu quelque peu ridicule. Je ne dis pas cela, bien entendu, pour les fleurons et les compartiments du XVIe siècle, ni pour les petits fers du XVIIe, ni pour les exquises dentelles du XVIIIe. Mais le triangle révolutionnaire ne me déplaira pas plus sur le dos d'un Marat que la lyre timbrée sur le dos de Lamartine. Rien ne m'égaie comme les trèfles prétendus gothiques des troubadours de 1820. Je suis enfin de ceux qui trouvent bon air au _Mémorial de Sainte-Hélène_ illustré par Charlet, aux histoires de Napoléon illustrées par Raffet et H. Vernet, dans ces reliures de 1840, à dos plats et à emblèmes bonapartistes dorés largement.»

D'autres amateurs veulent une couleur différente pour chaque genre. A ce propos, voici les sagaces considérations émises par Ambroise-Firmin Didot dans son rapport sur la reliure:

«Comme principe général, le choix des couleurs plus ou moins sombres, plus ou moins claires (pour les reliures), devrait toujours être approprié à la nature des sujets traités dans les livres. Pourquoi ne réserverait-on pas le rouge pour la guerre et le bleu pour la marine, ainsi que le faisait l'antiquité pour les poèmes d'Homère, dont les rapsodes vêtus en pourpre chantaient l'_Iliade_, et ceux vêtus en bleu chantaient l'_Odyssée_? Je me rappelle avoir vu dans la belle bibliothèque de mon père un magnifique exemplaire de l'Homère de Barnès, dont le volume de l'_Iliade_ était relié en maroquin rouge, tandis que l'_Odyssée_ l'était en maroquin bleu. On pourrait aussi consacrer le violet aux œuvres des grands dignitaires de l'Église, le noir à celles des philosophes, le rose aux poésies légères, etc., etc. Ce système offrirait, dans une vaste bibliothèque, l'avantage d'aider les recherches en frappant les yeux tout d'abord. On pourrait aussi désirer que certains ornements indiquassent sur le dos si tel ouvrage sur l'Égypte, par exemple, concerne l'époque pharaonique, arabe, française ou turque; qu'il en fût de même pour la Grèce antique, la Grèce byzantine ou la Grèce moderne, la Rome des Césars ou celle des papes[291].»

On ne lira pas non plus sans profit les très judicieuses réflexions suivantes de Charles Blanc, extraites de sa _Grammaire des arts décoratifs_[292]:

«Plus le livre est sérieux, plus il est séant de lui faire un vêtement simple en sa dignité. Les coquetteries de la dorure, les entrelacs, les mosaïques, les tranches gaufrées ou ciselées ne conviennent pas, ce me semble, à un Montaigne, à un Pascal, à un Bossuet. Les philosophes, les moralistes, les docteurs en théologie ou en droit seraient surpris de voir leurs œuvres habillées de tons voyants, enjolivées de dentelles, ornées de fleurs à la Grolier... Quelle étrange anomalie que de prodiguer les parures mondaines sur la couverture d'une _Imitation de Jésus-Christ_, comme pour faire jurer la somptuosité extérieure du livre avec l'humilité chrétienne du moine qui l'écrivit, et avec la simplicité évangélique de ses pensées!»

Il est bon de se méfier, pour les reliures, des couleurs claires: vert-pomme, mauve, bleu tendre, etc., que la lumière altère très rapidement[293].

Ne pas oublier non plus qu'il en est des gros volumes comme des grosses femmes: les couleurs claires ne les _avantagent_ pas: un dictionnaire de Larousse ou de Littré habillé de jaune-paille ou de rose-chair aurait un aspect étrange et grotesque; tandis que ces couleurs siéent à merveille aux sylphides et aux plaquettes.

Parmi les reliures d'art, on remarque les reliures dites, par allusion aux solitaires de Port-Royal, _jansénistes_ ou _à la janséniste_: elles ont pour caractères distinctifs la sobriété et la sévérité, et sont faites d'un maroquin mat, «rappelant les teintes sombres de la bure», encadré tout au plus par «un simple filet, mat» également[294];--les reliures _à la fanfare_, composées de rinceaux de feuillages et de compartiments dorés: ce nom de «fanfare» leur vient d'un livre imprimé à Chambéry en 1613 et intitulé _les Fanfares et Courvées..._, que le relieur Thouvenin, contemporain de la Restauration, habilla, «dans le goût des Ève», d'un maroquin ainsi richement orné[295];--les reliures _à l'oiseau_, «où Derome imprimait sur le dos, entre les nervures, son joli fer de _l'oiseau_ aux ailes déployées[296]»;--_à l'S barré_[297];--etc.

Encore un sage conseil, et nous quitterons la reliure d'art, les reliures _pleines_, pour passer aux _demi-reliures_ et aux _cartonnages_:

«La reliure est un écrin; que l'écrin soit digne du joyau, mais qu'il reste un écrin protecteur et dont le prix ne fasse point oublier l'objet qu'il renferme; n'enchâssez pas une perle dans une monture de plomb, mais n'allez pas, de grâce, confier un caillou à l'or et au burin du ciseleur[298].»

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Un livre est en _demi-reliure_ lorsque le dos seul est revêtu de peau, et que les plats sont garnis de papier ou de toile. Lorsque les coins sont aussi garnis de peau, que la tête est dorée et les autres tranches ébarbées, cette demi-reliure prend le nom de _demi-reliure amateur_.

Les cartonnages et les emboîtages sont des reliures légères, à dos de toile, de carton ou de papier. Malgré leur ressemblance apparente, il y a[299] entre ces deux procédés d'habillage des livres une différence essentielle: dans les cartonnages, la couverture est fixée au volume selon la méthode ordinaire, c'est-à-dire par les ficelles qui ont servi à le coudre et qui, après avoir traversé le carton des plats de dehors en dedans, viennent s'appliquer sur les plats intérieurs, et y sont collées _épointées_, en d'autres termes, les pointes ou extrémités effilochées et étalées pour offrir plus de surface, mieux s'imbiber de colle, et mieux adhérer par suite au carton sous la feuille de garde;--dans les emboîtages, les ficelles ne traversent pas les plats et viennent simplement s'appliquer sur eux à l'intérieur, épointées comme précédemment, puis collées et dissimulées, comme tout à l'heure aussi, sous une feuille de garde blanche ou de couleur.

Le cartonnage dit _bradel_ ou _à la Bradel_ (nom d'un relieur français vivant au commencement du XIXe siècle, qui mit à la mode ce procédé de reliure) est une véritable demi-reliure à dos brisé, où la peau est remplacée par la toile ou le papier[300]. Deux des tranches, gouttière et queue, sont souvent intactes ou légèrement ébarbées, et la tête est jaspée. Économique, commode et excellent pour une bibliothèque particulière, ainsi que nous l'avons dit plus haut, mais trop peu résistant pour une bibliothèque publique, «le cartonnage _à la Bradel_ est très élégant et présente, en outre, cet avantage, que l'on peut, comme dans l'emboîtage, ouvrir complètement le volume, et à plat, ce qui ne peut se faire avec les livres reliés[301]».

Déjà en 1820 l'auteur du poème _la Reliure_ proclamait les avantages des «cartonnages bien faits[302]», des _bons bradels_; et, à peu près vers le même temps, le déluré chansonnier Debraux, qui s'y entendait, disait que, tout comme Malherbe,

... Bradel vint, et chaque livre en France Eut des habits moins pesants et meilleurs: Bradel unit la force à l'élégance[303]...

Le cartonnage bradel est fréquemment employé comme moyen de conservation temporaire et vêtement provisoire des livres: aussi l'ingénieux bibliophile Octave Uzanne l'a-t-il très justement baptisé de ce nom, qui a fait fortune, «la robe de chambre du livre[304]».

On peut rattacher au cartonnage bradel la reliure dite _anglaise_. Elle se compose d'un cartonnage plus souple encore que le bradel, et dont les plats et le dos sont recouverts d'une peau fine ou de toile, et les trois tranches d'ordinaire en couleur.

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La partie capitale, essentielle, de la reliure, est la couture; aussi allons-nous étudier de plus près cette importante opération.

Dans un livre broché, le fil passe simplement, dans chaque cahier et d'un cahier à un autre, par deux trous plus ou moins distants, et, une fois tous les cahiers ainsi réunis, on adapte, au moyen d'une couche de colle, une couverture de papier au dos de ces cahiers, c'est-à-dire au dos du livre.

Dans la reliure, on commence par battre au marteau ou laminer entre deux cylindres les cahiers, afin d'en rendre les pages parfaitement planes; cette opération a aussi pour résultat de donner plus de souplesse au papier et d'amincir le volume[305]. La couture s'effectue devant un petit appareil spécial appelé _cousoir_, ressemblant quelque peu à un métier à tapisserie, et les fils ne sont plus seulement passés dans les cahiers, mais aussi--et c'est là ce qui différencie essentiellement la couture de la reliure de celle de la brochure--autour de ficelles ou _nerfs_, en nombre variable, ordinairement de trois à cinq, sur lesquelles viennent s'appuyer ou s'embrocher dans des entailles, comme nous l'avons expliqué en parlant du _grecquage_[306], les dos des cahiers.

Il va de soi que ces entailles ou _grecques_, faites à la scie, doivent être aussi peu profondes que possible: on ne doit grecquer que très peu, dans l'intérêt même du livre, pour que ses marges de fond ne soient pas endommagées, ne soient pas trop réduites, que ce qu'on pourrait appeler la _charnière_[307] du volume conserve son maximum d'amplitude. C'est l'instante recommandation de tous les bibliographes, et nombre d'entre eux ajoutent qu'on devrait ne pas grecquer du tout[308] et en revenir à l'ancien mode de couture, à la couture dite _sur nerfs_, la couture où les ficelles ou nerfs font saillie sur le dos des cahiers, et, par suite, saillie réelle et non simulée sur le dos du livre; où l'on ne triche pas, où chaque cahier est cousu non partiellement mais tout du long, et où le fil chaque fois entoure entièrement la ficelle: cette dernière façon de coudre s'appelle _à point arrière_, par opposition à la couture _à point devant_ où le fil ne fait que s'appuyer contre la ficelle, l'entourer seulement sur la moitié de sa circonférence[309]. La grosseur du fil,--qui est, comme nous l'avons dit[310], du fil de lin,--augmente, bien entendu, avec le format et même souvent avec l'épaisseur du livre.

Ce qui a fait jusqu'à ces dernières années, jusqu'à l'invention des machines à coudre les livres, la vogue du grecquage, c'est l'économie de temps et d'argent qui en résultait. «Effectivement, écrivent MM. S. Lenormand et Maigne[311], les trous pour passer l'aiguille sont tout faits, et si une ouvrière peut coudre [dans sa journée] 300 cahiers non grecqués en les alignant et en les cousant tout du long, elle peut en coudre 1500 en cousant deux ou trois cahiers, et en sautant un nerf à chaque passe, comme le font la plupart des femmes, malgré les recommandations qu'on leur adresse à cet égard[312]. La grecqure, ainsi manœuvrée, diminue donc la main-d'œuvre des quatre cinquièmes; elle dispense l'ouvrière d'une infinité de soins, et dissimule les défauts de l'endossure.»