Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir
Part 7
Jadis, non seulement chaque imprimerie, mais chaque maison d'édition avait son _correcteur_,--un employé instruit et expérimenté, chargé de relire les épreuves[234]. Ce n'était pas là une besogne superflue, les auteurs en général et les débutants en particulier n'étant pas initiés aux innombrables détails de la composition et de la correction typographiques[235].
Nombre d'éditeurs se passent aujourd'hui de cet employé et réalisent ainsi une économie sensible: si les imprimeurs conservent encore leurs correcteurs, c'est qu'ils ne peuvent guère faire autrement[236]; mais ce n'est pas l'envie qui doit manquer à beaucoup d'entre eux d'économiser aussi de ce côté, et les correcteurs d'imprimerie sont généralement surchargés de travail et contraints par suite de mal travailler. «La correction, il n'en faut plus parler, écrit Jules Richard[237]. Sauf en quelques ateliers qui se respectent, on ne se donne ni la peine de relire, ni celle de corriger. La faute typographique est si multipliée qu'on ne veut plus d'_erratum_. Il ferait, par son ampleur, concurrence au dernier chapitre. C'est là un mal récent et auquel il serait utile de couper court.»
Où est le temps où les Estienne, si célèbres à la fois comme érudits et comme typographes, étaient si jaloux de la pureté des éditions qui sortaient de leurs presses, que l'un d'eux, Robert Estienne (1503-1559), après avoir lu, relu, relu à satiété ses épreuves, les affichait à sa porte et donnait une récompense, «cinq sols», pour chaque faute qu'on lui indiquait[238]! Chez ce savant philologue et maître imprimeur, «la correction, comme l'explique Michelet[239], se faisait par un décemvirat d'hommes de lettres de toutes nations et la plupart illustres. L'un d'eux fut le Grec Lascaris; un autre Rhenanus, l'historien de l'Allemagne; l'Aquitain Rauconet, depuis président du parlement de Paris; Musurus, que Léon X fit archevêque, etc.»
Aujourd'hui, nombre d'éditeurs ont pris l'habitude de ne plus indiquer le _millésime_ (c'est-à-dire l'année de la publication) sur le titre du volume. C'est afin de ne pas démoder l'ouvrage: de cette façon, un _Guide dans Paris_, paru en 1890, peut encore être vendu comme neuf en 1900, et vingt, trente et quarante ans plus tard. Mais on devine l'embarras du lecteur lorsqu'il se trouve en présence de phrases contenant un adverbe de temps ou une allusion à la date de la publication dudit ouvrage: «On voit aujourd'hui telle chose à tel endroit...» Quand, aujourd'hui? «Il y a un demi-siècle la mode ne permettait pas...» De quelle année le faire partir, ce demi-siècle?
Les _folios_ (numéros des pages) se placent au sommet de la page, soit au milieu de ce sommet, si l'ouvrage ne comporte pas de _titre courant_[240], soit, s'il en comporte un, à gauche ou à droite de ce titre: à gauche, pour les pages paires; à droite, pour les impaires.
_Folioter_ un livre au bas des pages est une détestable méthode, qui déroute l'œil, entrave les recherches et ne peut s'expliquer que par la manie de vouloir faire moins bien pour faire autrement. Quand vous feuilletez un livre dans le sens ordinaire, c'est-à-dire en rejetant les pages de droite sur les pages de gauche, c'est principalement sur les angles, angle inférieur ou angle supérieur de droite, que repose votre main. Si vous vous servez de la main droite, tous vos doigts,--sauf le pouce, lorsque vous agissez sur l'angle supérieur,--restent en dehors de la page, appuyés sur la tranche, et ils ne cachent, par conséquent, aucune ligne du texte. Il n'en est plus de même si c'est votre main gauche qui opère, et c'est surtout sur l'angle inférieur de la page qu'il lui est commode de se poser pour effectuer son mouvement: dans ce cas, les doigts de cette main masquent l'extrémité des dernières lignes, et, à plus forte raison, ce qui est au-dessous d'elles, ce chiffre que vous cherchez et que votre œil est d'ailleurs accoutumé à trouver au sommet de la page. Il est donc, de toute évidence, bien préférable de laisser les folios à leur ancienne place, à ce sommet, et il ne faut pas plus les mettre au bas de la page que sur les côtés. Bientôt sans doute nous verrons des éditeurs, encore plus ingénieux et plus avides de se distinguer, commencer un dictionnaire par la lettre F ou G, au lieu de la lettre A, qu'il est bien temps de détrôner; imprimer une page dans un sens et la suivante dans le sens contraire; etc.: lorsqu'on est en si beau chemin, pourquoi s'arrêter?
Il serait bon, afin aussi de faciliter les recherches et d'aider le plus possible les lecteurs et travailleurs, de numéroter toutes les pages, les _belles pages_,--c'est-à-dire les pages impaires, les pages de droite ou recto, débutant par un titre de chapitre,--comme les autres. Je n'ignore pas que MM. les typographes estiment que ce foliotage intégral serait tout à fait disgracieux sur les belles pages et jurerait à l'œil. C'est possible[241]. Mais il y a une chose bien plus désagréable encore, bien autrement incommode et fâcheuse, pour ne pas dire absurde, c'est de voir des volumes entiers (composés de chapitres n'ayant que quelques lignes, ou de menues pièces de vers, de quatrains, de sonnets, etc., commençant et finissant tous en _belle page_, et dont le verso est, par conséquent, une page blanche ou _fausse page_), ne possédant pas un seul folio, sans pagination du commencement jusqu'à la fin. Allez donc faire une recherche et vous retrouver dans ce labyrinthe!
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De même que nous vous exhortons de toutes nos forces, et cela dans l'intérêt de vos yeux, à fuir les livres à impressions microscopiques, nous vous engageons, pour le même motif, à éviter les longues lignes, les lignes interminables de certaines publications.
Plus une ligne est longue, plus, pour que la lecture en soit facile et ne fatigue pas les yeux, le caractère doit être fort et l'interlignage large. Ouvrez le tome premier du _Dictionnaire_ de Littré et voyez la «Préface»: les lignes ont 0m,185 de long et occupent toute la largeur de la page; mais le caractère est gros et suffisamment espacé: c'est du corps XIV (romain Didot), interligné à quatre points; aussi ces lignes se détachent-elles bien et se lisent-elles aisément. Voyez plus loin le «Complément de la préface»: le caractère est plus petit, c'est du corps X (romain Didot); mais la page est divisée en deux colonnes, les lignes n'ont plus, comme longueur, que la moitié des précédentes, moins de la moitié même (0m,089), ce qui a permis de leur donner moins d'intervalle que tout à l'heure, de ne les interligner qu'à deux points, et ce qui permet également de les lire sans difficulté. Il n'en serait plus de même si, avec ce caractère corps X ou un plus petit, nous avions la ligne de tout à l'heure, une ligne de 0m,185 de long; plus d'un lecteur aurait l'œil troublé, verrait ces lignes chevaucher et se confondre, les lettres danser et papilloter.
«Gare à vos yeux!» C'est le cri d'alarme lancé jadis par Francisque Sarcey, un passionné liseur et travailleur, dans une intéressante plaquette, qu'il a fait exprès imprimer, dit-il, «en gros caractère et sur du papier teinté pour soulager vos pauvres yeux[242]».
C'est le conseil et la suprême recommandation de tous les amoureux du livre, de tous les chercheurs et fureteurs, tous les curieux et érudits.
Ayez bien soin de vos yeux! Vous ne sauriez avoir pour eux trop d'égards, prendre pour eux trop de précautions. Ce sont les premiers et les plus indispensables de vos instruments.
CHAPITRE V
LA RELIURE
Faut-il faire relier les livres?--Avantages et inconvénients des livres reliés.--Opinion de Sébastien Mercier, de Gabriel Naudé, etc.--Vocabulaire technique de la reliure: _plats_, _dos_, _tranches_, _tête_, _queue_, _gouttière_, etc.--Couture: grecquage; machines à coudre les livres.--Reliure pleine: peaux et parchemin; reliures singulières; reliures uniformes; inconvénients des couleurs claires; reliures _à la janséniste_, _à la fanfare_, _à l'oiseau_, etc.--Demi-reliure.--Cartonnage bradel.--Cartonnage anglais.--Encore la couture: couture de la brochure; couture de la reliure; supériorité de la couture à la machine.--Couture métallique.--Reliure arraphique.--Colles diverses.--Conseils pratiques: ne pas faire relier de livres récemment imprimés;--choisir l'époque propice;--laisser au relieur un laps de temps raisonnable;--pas de recueils factices;--gare au rognage!--respecter les marges: _témoins_, _larrons_;--conserver les couvertures imprimées;--titres à pousser;--modèles à donner au relieur;--collationnez vos volumes.--Tarif de reliures.--Du choix d'un relieur.
Une question se pose tout d'abord: sans nous occuper de l'aspect du livre et de sa décoration, en nous plaçant uniquement au point de vue pratique, _faut-il faire relier les livres?_ S'il ne s'agit que de leur conservation et de la commodité et stabilité de leur rangement, l'affirmative n'est pas douteuse; mais si vous envisagez leur maniement, le degré de facilité qu'ils peuvent présenter pour la lecture ou les recherches, l'hésitation est très permise, pour les volumes du moins qui n'excèdent pas l'in-8.
En raison de leur taille et de leur poids, les ouvrages de grand format non reliés et placés debout sur les rayons d'une bibliothèque se déjettent et se tassent, se déforment. S'ils ont une certaine épaisseur et sont destinés à être maniés fréquemment, si ce sont des dictionnaires, par exemple, il est indispensable qu'ils soient revêtus d'un solide cartonnage: brochés, avec simple couverture de papier mince, ils n'offriraient aucune résistance, le dos notamment ne tarderait pas à se décoller ou à se fendre, à se _casser_.
Mais pour les in-12, in-16, in-18, etc., d'une épaisseur moyenne, si la couture était faite solidement, si cette couture, au lieu d'être une _couture de brochure_ (où le fil ne passe que par deux trous dans chaque cahier), était une _couture de reliure_ (où le fil passe par plus de deux trous, et s'appuie ou s'enroule autour de ficelles ou _nerfs_ appliqués ou embrochés verticalement sur le dos des cahiers), il est certain que les lecteurs et travailleurs, trouvant ces exemplaires brochés moins lourds à la main et plus faciles à ouvrir et à feuilleter, les préféreraient aux exemplaires reliés, la question d'élégance et de luxe encore une fois mise à part.
Le grand inconvénient des livres reliés, surtout lorsqu'ils sont de petit format et imprimés sur fort papier, c'est, comme nous l'avons vu[243], de s'ouvrir mal et de se refermer d'eux-mêmes, dès que la main ou un poids suffisant n'exerce plus sa pression sur eux, sur leurs pages horizontalement étalées. Il n'est personne qui ne le connaisse, cet agaçant et inévitable défaut, qui rend parfois si difficile l'emploi d'un livre, lorsqu'on n'a pas, par exemple, l'entière disposition de ses deux mains, qu'on a besoin de copier un passage de ce livre, ou d'en conférer des sections avec des chapitres d'autres volumes.
C'est au point qu'un écrivain du XVIIIe siècle, le polygraphe Sébastien Mercier, avait pris l'habitude de _casser le dos_ de tous les livres reliés qu'il achetait: il préférait des volumes décousus et disloqués à des volumes «qui ne veulent pas rester ouverts». Il avait d'ailleurs la haine des «artistes relieurs», et voici ce qu'il écrivait à leur sujet:
«Les livres sont des amis qu'il faut pouvoir traiter familièrement. J'aime fort la lecture, et je trouve que la reliure, du moins la reliure trop recherchée, est sa plus grande ennemie. S'il y a une profession inutile, c'est assurément celle des grands artistes relieurs. Elle ajoute à la cherté des livres, et nuit à leur usage. Avec ce que coûtent les belles reliures, on aurait une autre bibliothèque. Mais on achète des livres comme des biscuits de Sèvres ou des magots de Chine. Cependant, les livres sont faits, me semble-t-il, pour être lus, relus, maniés et remaniés. Un Horace tout neuf n'appartient qu'à un sot. On pourrait, selon moi, dire des livres ce qu'on dit des olives: les _pochetées_ sont les meilleures[244].»
L'extrême et bruyante aversion que Sébastien Mercier manifestait pour le livre relié finit même par lui attirer ce féroce quatrain:
Mercier, en déclamant contre la reliure, Pour sa peau craindrait-il un jour? Que le brave homme se rassure: Sa peau n'est bonne qu'au tambour[245].
Le savant Gabriel Naudé, qui vivait à une époque où le livre broché n'existait pour ainsi dire pas, combat, en plusieurs endroits de son très instructif _Advis pour dresser une bibliothèque_, l'abus de la reliure, et peu s'en faut qu'il ne la condamne tout à fait, lui aussi.
«... Le quatriesme (précepte) est de retrancher la despense superflue que beaucoup prodiguent mal à propos à la relieure et à l'ornement de leurs volumes, pour l'employer à l'achapt de ceux qui manquent, afin de n'estre point sujets à la censure de Sénèque, qui se moque plaisamment de ceux-là, _quibus voluminum suorum frontes maxime placent titulique_; et ce, d'autant plus volontiers que la relieure n'est rien qu'un accident et manière de paroistre, sans laquelle, au moins si belle et somptueuse, les livres ne laissent pas d'estre utiles, commodes et recherchez, n'estant jamais arrivé qu'à des ignorans de faire cas d'un livre à cause de sa couverture, parce qu'il n'est pas des volumes comme des hommes, qui ne sont cognus et respectez que par leur robe et vestement[246].»
Et ailleurs:
«Je dis, premièrement, qu'il n'est point besoin pour ce qui est des livres de faire une despense extraordinaire à leur relieure, estant plus à propos de réserver l'argent qu'on y despenseroit pour les avoir tous du volume plus grand et de la meilleure édition qui se pourra trouver[247]...»
D'une façon générale, on ne lit commodément et bien que les livres brochés. Le chroniqueur Edmond Texier, si goûté des lecteurs du _Siècle_ sous le second empire, nous conte, à ce sujet, une bien typique anecdote.
«Un millionnaire de fraîche date se présente chez un libraire: «Il me faut des livres, lui dit-il, pour meubler ma bibliothèque en chêne sculpté... Pour le choix, je m'en rapporte à vous; vous ferez relier le tout très convenablement.» Là-dessus il sort; mais revenant sur ses pas: «Ah! j'oubliais de vous dire... Vous mettrez dans le ballot quelques romans amusants; mais il ne faut pas faire relier ceux-là, parce que je veux les lire[248].»
C'est bien cela, et l'on ne peut que sourire de la naïveté du brave Lesné, qui, dans les notes de son poème sur _la Reliure_, peste, gronde et fulmine de si bon cœur contre les amateurs qui «ne veulent pas prendre la peine de tenir leur livre en lisant», à qui il faut «des livres qui se tiennent ouverts sur la table[249]» tout seuls. Quelle exigence! Conçoit-on pareille prétention!
Il est vrai qu'un fervent érudit dont l'opinion est à considérer, Charles Asselineau, a déclaré qu'«un livre qui n'est pas relié n'est pas un livre[250]»; mais, en émettant cette sentence, il se plaçait à un tout autre point de vue que le nôtre, au point de vue du mérite et du succès d'une œuvre: il entendait par là que «la reliure est devenue pour les auteurs ce qu'était autrefois l'impression, une épreuve décisive[251],» que la reliure est aujourd'hui la sanction de la renommée, le criterium de la valeur d'un livre et de la célébrité d'un écrivain.
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Sans tomber dans les partis pris et les exagérations de Sébastien Mercier, nous estimons que le meilleur système à appliquer, pour une bibliothèque particulière, dont les livres ne sont pas destinés à circuler en de nombreuses mains et à se fatiguer, c'est l'emploi de la reliure, ou, plus exactement, de la demi-reliure, pour les volumes de format supérieur à l'in-8, et du cartonnage bradel pour les in-8 et leurs inférieurs.
Si l'on juge le cartonnage bradel trop faible et trop inconsistant pour les volumes in-8,--ce qui peut advenir, surtout si ces volumes sont de forte épaisseur,--on classera les in-8 parmi les volumes à relier; quant aux in-12, in-16, in-18, etc., le bradel offre à leur endroit de multiples avantages: économie, souplesse, légèreté, etc. Exception faite, je le répète, pour les ouvrages destinés à être fréquemment maniés: dans ce cas, la reliure s'impose.
Comme on le voit, nous nous efforçons de concilier ces deux choses: solidité et commodité; nous cherchons toujours à nous rapprocher le plus possible du desideratum exposé tout à l'heure, à prendre à la reliure ce qu'elle a de bon, c'est-à-dire sa couture, tout en conservant au livre la légèreté et la flexibilité, la _complaisance_ de la brochure, qui permet si bien au livre de rester ouvert, et c'est par le cartonnage bradel que nous avons le plus de chance d'atteindre notre double but.
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Examinons maintenant ce qu'il faut entendre par ces mots de _reliure_ et _demi-reliure_, _bradel_, _cartonnage_, etc., et tout d'abord définissons les termes que nous aurons à employer dans nos explications, c'est-à-dire les termes les plus usuels du vocabulaire technique de la reliure.
On nomme _plats_ les deux surfaces planes du carton servant de couverture au livre. Le plat de dessus porte les noms de _plat supérieur_, _plat recto_ ou _premier plat_; le plat de dessous, ceux de _plat inférieur_, _plat verso_ ou _deuxième plat_. Chaque plat ayant deux faces, l'une en dehors du livre, l'autre en dedans, la première de ces faces est le _plat extérieur_, la seconde le _plat intérieur_.
Jadis, au lieu d'être en carton, les plats étaient en bois plus ou moins épais, recouvert de peau ou d'étoffe, avec plaques et clous d'or, d'argent ou de cuivre, pierres précieuses, etc. Le bois avait l'inconvénient, non seulement d'accroître de beaucoup le poids du volume, mais encore de servir de réceptacle aux vers, en sorte que «le livre portait dans sa couverture même les germes de sa destruction[252]».
Le _dos_ est la partie arrondie du livre où se trouve la couture et où s'inscrivent aujourd'hui le nom de l'auteur et le titre de l'ouvrage, inscriptions qu'on mettait à l'origine sur le plat supérieur. La reliure est dite _à dos plein_ quand les cahiers qui composent le livre sont collés directement ou indirectement sur l'intérieur de ce dos, de manière à former corps avec lui. Quand le dos des cahiers n'adhère pas à la peau du dos de la couverture et s'en sépare lorsqu'on ouvre le volume, en sorte qu'un vide se forme entre ces deux dos, la reliure est dite _à dos brisé_. Certains bibliographes prétendent que ce dernier mode de reliure, qui est aujourd'hui le plus fréquent,--on ne relie guère maintenant à dos plein,--permet au volume de s'ouvrir plus facilement et de ne pas se refermer de lui-même[253]. «C'est une erreur», répliquent très nettement et avec raison MM. Sébastien Lenormand et Maigne, ainsi que le docteur Graesel[254], et l'on fabrique des reliures à dos plein qui s'ouvrent tout aussi bien--ou tout aussi mal--que les reliures à dos brisé. C'est: 1º le peu d'épaisseur de la peau ou garniture du dos; 2º la largeur du format[255]; 3º la minceur du papier; 4º et enfin la couture faite sur nerfs ou rubans et non à la grecque (nous verrons dans un moment ce que signifient ces locutions), qui, seuls, peuvent faciliter l'ouverture d'un livre et lui permettre de demeurer de lui-même et à toutes pages complètement ouvert.
On appelle _tranches_ «les trois surfaces du livre par où il a été rogné[256]». La tranche horizontale supérieure porte le nom de _tête_; la tranche horizontale inférieure, celui de _queue_; la tranche verticale (qui affecte toujours la forme concave, tandis que le dos, auquel elle est opposée, est convexe), celui de _gouttière_. Les tranches, surtout celle de queue et celle de la gouttière, peuvent n'être qu'_ébarbées_: on _ébarbe_ un livre en enlevant légèrement, avec des ciseaux, l'excédent de chaque feuillet, «ce qui dépasse trop». Il est important, comme nous le constaterons, de laisser aux marges le plus d'ampleur possible, voire toute leur intégralité. Les tranches, surtout celle de tête, peuvent être dorées, peintes en une seule couleur, brunies par le frottement d'une agate, marbrées ou _jaspées_, c'est-à-dire recouvertes, à l'aide d'une brosse, qu'on passe sur un grillage ou tamis placé au-dessus et à proximité d'elles, d'une multitude de menus points de couleur, qui rendent ces tranches tachetées comme le jaspe. Lorsque la tranche, particulièrement la tranche dorée, est, ainsi qu'on le pratiquait fréquemment autrefois, ornée de dessins de fantaisie, feuillages, etc., effectués avec de petits fers qu'on appuie sur la dorure, on dit que le livre est _antiqué sur tranches_.
_Endosser_ un livre, c'est donner au dos du livre cette forme arrondie, convexe, qui entraîne pour la gouttière la forme creuse ou concave.
Dès que la peau est adaptée et collée sur le dos et les plats, on met le livre entre des ais ou planchettes de bois, appelées _membrures_, que l'on maintient fortement serrées au moyen de ficelles ou _fouets_, afin de l'empêcher de gondoler: cette opération, ce serrage, qui s'effectue aujourd'hui à la presse, se désigne sous le nom de _fouettage_: _fouetter_ un volume.
«Pour protéger le livre, il est nécessaire que le carton déborde la tranche. Cet excédent constitue les _chasses du livre_. Je vous ferai observer en passant, écrit Charles Blanc[257], combien sont justes les expressions du relieur: la tranche de devant s'appelle _gouttière_, parce qu'elle est, en effet, comme une gouttière, creusée en cannelure. Les chasses du livre sont bien nommées, parce qu'avant de rogner le livre, on a dû donner la chasse, c'est-à-dire du jeu, au carton... Vous remarquerez que le dos forme une petite saillie en se retournant sur chaque côté du plat: ces saillies sont les _mors_ du livre. Elles sont nécessaires pour loger les cartons, qui ont été tout exprès coupés légèrement en biseau du côté de la saillie dont je parle; comme c'est le long de cette saillie que le carton est attaché à la couverture du dos par une bande de veau ou de maroquin sur laquelle il se meut, les mors s'appellent très souvent _charnières_... Enfin, aux deux extrémités du dos, vous voyez un petit rouleau couvert de fil de couleurs alternées: cet ornement, qui est la _tranche-file_, répond à un but d'utilité, car il sert à bien assujettir les cahiers et à donner plus de consistance à la couverture, lorsque le livre, serré dans les rayons de la bibliothèque, en sera tiré avec effort.»
Malgré ces bonnes raisons, nombre de relieurs d'à présent ne tranchefilent plus leurs livres, si ce n'est pour les reliures de luxe: les tranchefiles, toutes différentes de ce qu'elles étaient jadis, ne sont d'ailleurs plus aujourd'hui que de menus et insignifiants ornements, préparés d'avance, qu'on colle pour la forme en tête et en queue des livres. On donne particulièrement le nom de _comètes_ à ces tranchefiles artificielles lorsqu'elles sont en coton, au lieu d'être en soie. C'est sous la tranchefile de tête que s'adaptent les minces rubans de soie ou de coton appelés _signets_ et destinés à servir de _marques_ au livre. Jadis ces rubans, lorsqu'ils étaient nombreux, étaient adaptés à une tige ou tringlette de métal nommée _pipe_.
On appelle _coiffe_ le rebord ou repli que forme l'extrémité de la peau du dos des livres, en tête et en queue.
Les _gardes_ sont des feuilles de papier placées au commencement et à la fin des livres pour en garantir, en _garder_ les premiers et les derniers feuillets. Elles se composent de feuilles de papier blanc, souvent aussi de feuilles de papier de couleur, désignées, d'après leurs teintes et leurs dessins, sous les noms de _peigne_, _escargot_, _queue de paon_, etc. Un de ces feuillets de garde est appliqué et collé sur chaque plat intérieur du livre.