Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir
Part 6
Considérons, en outre, que nos appartements modernes, dans les grandes villes, à Paris principalement, sont exigus, et que la place nous y est parcimonieusement mesurée: l'in-18 est moins encombrant que l'in-8, et, sous un format plus restreint, contient ou peut contenir autant de matière. Il n'y a souvent que les marges qui diffèrent. Cela est si vrai que plusieurs éditeurs, après avoir fait paraître un ouvrage en in-8, le publient en in-18 sans changer la _justification_, c'est-à-dire la «longueur des lignes» (Littré) et en se servant de la même composition. Exemple: la maison Calmann Lévy et nombre de ses volumes: _Correspondance_ de Mérimée, de Doudan, de Balzac, etc., etc. Ces volumes sont mis en vente d'abord en in-8 à 7 fr. 50; puis, lorsque cette vente est épuisée, les clichés provenant des mêmes empreintes[201] de ces mêmes volumes in-8 servent à tirer les in-18, cotés 3 fr. 50: ce système a le triple avantage de contraindre les personnes pressées de lire un de ces volumes à le payer 7 fr. 50 au lieu de 3 fr. 50, d'augmenter de cette différence les bénéfices de l'éditeur, et aussi de permettre aux amateurs de _grands papiers_ de satisfaire leur goût.
D'autres motifs militent encore en faveur du format in-18 et le font de plus en plus préférer à l'in-8[202]: l'in-18, de dimensions moindres que l'in-8, coûte moins cher de reliure; il se met plus commodément dans la poche; etc.
Il va sans dire que certains ouvrages d'étendue considérable, comme les encyclopédies et dictionnaires; d'autres, moins développés que ceux-ci, mais ayant néanmoins des dimensions qui obligeraient à les composer en trop menus caractères, ou à les sectionner en deux volumes, ce qu'on tient parfois expressément à éviter; d'autres encore, accompagnés d'illustrations ou de planches, de tableaux synoptiques, etc., exigent un format plus grand que l'in-18.
Il va de soi également que nous ne répudions pas les formats qui se rapprochent de très près du format Charpentier, celui, par exemple, de l'ancienne petite collection Lefèvre (0,105 × 0,166), et de l'ancienne «Librairie nouvelle» de Bourdilliat (mêmes dimensions), de la «Nouvelle Bibliothèque classique» de Jouaust (0,113 × 0,18), etc.
Quant aux in-32 jésus (0,88 × 0,138), aux in-36, etc., à tous ces volumes qui d'une façon générale et en termes vulgaires, sont moins longs que la main, ils sont trop peu pratiques, offrent de trop nombreux inconvénients pour être recommandés.
D'abord l'impression y est presque toujours et forcément microscopique. Ensuite ces petits volumes s'accommodent mal de la reliure: les pages n'ayant pas assez de marge intérieure, de _fond_, ni assez de jeu, ni assez de poids, ils s'ouvrent mal, quand ils sont reliés: on ne peut quasi plus s'en servir. Les travailleurs, qui,--au risque de scandaliser et d'indigner MM. les bibliophiles et bibliotaphes,--ont parfois besoin d'inscrire quelque annotation sur les marges de leurs livres, ne peuvent le faire avec ces «éditions diamant»: la place manque. Elles n'ont leur utilité que pour les ouvrages qu'on désire emporter avec soi, les vade-mecum qu'on tient à avoir toujours dans sa poche, afin de les consulter ou de les relire à volonté, tels que certains manuels, guides, indicateurs, etc., ou des chefs-d'œuvre comme les _Fables_ de La Fontaine, les _Odes_ d'Horace, les _Satires_ de Regnier, le _Théâtre_ de Molière ou de Racine, etc.
A ce propos, le sagace Mouravit fait, d'après Bollioud-Mermet, dit-il[203], la remarque suivante sur le choix des formats et leur parfaite convenance, leur mise en harmonie avec l'ouvrage que le volume renferme: «Les recherches savantes de l'érudition se trouvent à l'aise dans l'in-folio; la pensée du philosophe, le récit de l'historien, demandent la majestueuse gravité de l'in-quarto ou de l'in-octavo; le poète, les esprits humoristes, se plaisent dans le charmant in-douze, l'in-dix-huit si coquet, le gracieux in-trente-deux; un livre de prédilection empruntera les sveltes proportions de ces minces formats[204]».
M. Émile Leclerc résume ainsi, de son côté, l'emploi des formats:
«L'in-plano n'est guère employé que pour les affiches, les placards, les textes destinés à accompagner les planches, les tables chronologiques, les tableaux synoptiques, les imprimés administratifs et autres ouvrages du même genre, certains travaux de ville.
«L'in-folio est réservé pour les impressions de luxe, pour les ouvrages de recherches, que l'on consulte parfois, mais dont on ne se sert pas habituellement.
«L'in-4, très usité autrefois, s'emploie pour les dictionnaires, mémoires, rapports, ouvrages scientifiques et ceux contenant des tableaux ou des opérations exigeant une grande justification.
«L'in-8 joint l'élégance à la beauté, l'usage en est fort commode, et il figure agréablement dans une bibliothèque. C'est le format préféré des lecteurs en général et des bibliophiles en particulier[205]. Il convient à toutes sortes d'ouvrages; il tient le milieu pour les dimensions et pour les caractères entre tous les autres formats: c'est le type le plus répandu.
«L'in-12 est généralement adopté pour les classiques, les romans et autres ouvrages usuels, qui en rendent l'emploi assez commun. Quoique format dit bâtard, il est assez agréable d'aspect; il tient le milieu entre l'in-8 et l'in-16.
«L'in-16 s'emploie pour les livres d'instruction et de récréation.
«L'in-18, d'usage fréquent, est surtout le format des romans.
«La double couronne en in-16 remplace le jésus en in-18, la grandeur du volume est la même et l'impression des quarts, demis et trois quarts [de feuille] se fait sans perte de papier[206].»
A la suite de ces divers formats, il convient de mentionner le format fantaisiste _oblong_ (plus large que haut), employé surtout pour les albums de dessin. Les livres qui ont reçu cette forme insolite ne se tiennent pas aisément ouverts à la main, à moins d'être repliés plat contre plat, d'où un grand risque de leur casser le dos, et ne peuvent guère être lus que sur une table, ce qui, comme nous l'avons vu, est, pour nombre de lecteurs, très incommode. Ils présentent, en outre, comme tous les volumes de formats anormaux et baroques,--format carré (lourd et disgracieux par essence même, l'élégance n'appartenant qu'aux formes élancées, plus hautes que larges), format triangulaire (on a été jusqu'à fabriquer des livres en triangle!), etc.,--le grave inconvénient de ne pouvoir se caser facilement sur les tablettes des bibliothèques: ils jurent avec les autres volumes, les dépassent en hauteur ou en largeur: on ne sait où fourrer ces petits monstres.
Une curieuse particularité nous a été signalée par plusieurs libraires: les volumes de grand format, lourds à la main (in-8 et au-dessus), se vendent mieux en été, parce que beaucoup de personnes ont l'habitude de lire au lit, et, durant la chaude saison, peuvent mettre bras et épaules hors des couvertures sans se refroidir.
CHAPITRE IV
L'IMPRESSION
Méfiez-vous des livres imprimés en caractères trop fins.--Le _point_ d'imprimerie.--Caractères: _romain_, _elzevier_, _italique_. Caractères de fantaisie: _allongée_, _alsacienne_, _antique_, _classique_, etc.--Casse.--Police des lettres.--Encre d'imprimerie.--Tirage: empreintes et clichés.--Plus de correcteurs.--Millésime.--Foliotage.--Inconvénient des lignes trop longues.--Encore une fois: «Gare à vos yeux!»
A propos de l'impression, nous adresserons tout d'abord et encore une fois aux lecteurs la recommandation que nous leur avons faite en parlant des papiers: «Ménagez vos yeux!»
Donc, à part les dictionnaires et ouvrages de référence, à part les sommaires, les notes, index, tableaux, etc., où l'on est bien obligé de réduire et serrer le texte, pas de livres imprimés en caractères trop fins, et, pour préciser, en caractères inférieurs au «corps huit». On sait que les caractères d'imprimerie,--qui sont composés de plomb et d'antimoine ou régule (environ 4 de plomb pour 1 d'antimoine),--se mesurent et se classent par points, quel que soit d'ailleurs leur genre, qu'ils appartiennent au _romain_, à l'_elzevier_ ou à l'_italique_. Nous allons voir dans un instant ce que signifient ces noms. Le _point_[207], unité typographique, équivaut à un peu moins de quatre dixièmes de millimètre (0mm,38). Pratiquement, le «corps un», c'est-à-dire le type de caractères qui aurait cette microscopique hauteur, ne se fabrique pas; et les «corps» ne commencent guère à exister et s'employer qu'à partir du «quatre» ou du «cinq». Le corps huit a une hauteur d'un peu plus de trois millimètres (0mm,38 × 8), en mesurant non pas l'_œil_ ou sommet des lettres basses (a, c, e, i, m, n...), mais celui des lettres longues (b, d, f, g, h...). L'_œil_ d'une lettre est, en d'autres termes, la partie saillante qui forme l'impression de cette lettre. Le _corps_ ou la _force de corps_ est la hauteur totale de la lettre, dans le sens vertical de l'_œil_. Le même corps peut avoir et a ordinairement plusieurs variétés d'œil, et un caractère est _gros œil_ ou _petit œil_, suivant les dimensions plus ou moins grandes données à la lettre ou au signe en relief, au détriment du _talus_: on appelle ainsi la partie inclinée du sommet de la tige des caractères, qui se trouve d'un seul côté de l'œil dans les lettres longues ou accentuées, et des deux côtés dans les lettres courtes. L'_approche_ est le «talus doublement latéral qui sert à isoler la lettre de ses voisines: c'est la distance horizontale que les lettres ont entre elles dans les mots[208]». Le _cran_ est une petite entaille faite au corps de la lettre, à peu de distance de la base, et qui sert à indiquer au compositeur dans quel sens il doit placer cette lettre dans le composteur: il faut que le cran se trouve toujours en dessous.
Il y a des lettres longues hautes: b, d, f, h, k, l, t, et des lettres longues basses: g, j, p, q, y; dans les unes comme dans les autres, le trait ou la boucle qui dépasse l'œil se nomme _queue_. Les _pleins_ sont les traits verticaux des lettres; ils sont plus fortement appuyés, plus «pleins» que les traits horizontaux ou contournés, qui, à cause même de leur minceur et de leur finesse, ont reçu le nom de _déliés_. Le petit trait placé au sommet des lettres b, d, h, i, j, k... se nomme _obit_, et celui ou ceux qui se trouvent au bas des lettres f, h, i, k, l, m, n, p... s'appellent _empattements_[209].
La lettre double ff, les lettres fi, fl, ffi et ffl, présentent cette particularité, qu'elles sont fondues ensemble, de façon à ne former qu'un caractère. Voici pourquoi. Si la lettre f, distincte et séparée, était placée devant une autre f, devant un i ou devant une l, sa bouclette supérieure, rencontrant le haut de l'f voisine, le point de l'i ou le sommet de l'l, le presserait, et, par cette pression latérale, amènerait aisément la rupture d'une de ces deux parties supérieures en contact, sinon même des deux. On obvie à ce danger en fusionnant les deux lettres.
Selon leurs points, leur _force de corps_, les caractères portaient anciennement des noms spéciaux, à peu près tombés aujourd'hui en désuétude, mais qu'il n'est cependant pas inutile de connaître. En voici la liste[210]:
FORCE EN POINTS ou ANCIENS NOMS FORCE DE CORPS
3 points Diamant ou sanspareille. 4 -- Perle. 4 points 1/2 Sédanaise. 5 points Parisienne. 6 -- Nonpareille. 7 -- Mignonne. 7 points 1/2 Petit-texte. 8 points Gaillarde. 9 -- Petit-romain. 10 -- Philosophie. 11 -- Cicéro. 12 ou 13 points Saint-augustin. 14 points Gros-texte. 15 ou 16 points Gros-romain. 18 ou 20 -- Petit-parangon. 21 ou 22 -- Gros-parangon. 24 points Palestine. 26 ou 28 points Petit-canon. 36 points Trismégiste. 40 ou 44 points Gros-canon. 48 ou 56 -- Double-canon. 72 points Triple-canon. 96 -- Grosse-nonpareille. 100 -- Moyenne de fonte. 138 -- Grosse-sanspareille.
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Le caractère d'imprimerie le plus fréquemment usité est le caractère _romain_. Chaque imprimerie presque possède son type de lettres romaines, et les différences entre les types de même corps appartenant à des imprimeries différentes sont, en général, minimes: les uns sont d'un _œil_ un peu plus étroit; les autres, plus large; ceux-ci ont leurs _pleins_ plus gros; ceux-là, plus maigres; etc. On a ainsi, d'après ces légères variations, du romain Didot[211], du romain Raçon, du romain Lahure, Manie, etc. Pour peu qu'on soit au courant des choses de librairie et de typographie, on reconnaît assez promptement ces types respectifs, et il suffit souvent d'ouvrir un livre nouveau pour dire de quelle imprimerie il sort[212].
L'_elzevier_, type de caractères provenant du graveur français Claude Garamond, et employé au XVIIe siècle par les célèbres imprimeurs de Leyde qui lui ont donné leur nom[213], a _généralement_ ses pleins moins accentués et ses traits plus uniformes que ceux du romain, et il présente une apparence un peu grêle, la boucle de l'_e_ notamment est plus étroite dans l'elzevier que dans le romain (e, e). Beaucoup de nos livres modernes, tels que des recueils de poésies, des études d'histoire littéraire, etc., sont encore imprimés en elzevier. C'était le caractère de prédilection de l'éditeur Jouaust, qui avait, dans ses dernières années, créé un caractère mixte, où les défauts de l'elzevier étaient compensés par les qualités du romain Didot, et réciproquement. Toujours d'une façon générale, ces défauts et ces qualités consistent principalement en ceci, que, dans l'elzevier, les déliés, ayant presque la même force que les pleins, sont plus résistants, s'usent moins vite et risquent moins de se casser. Le romain a pour lui, tout au moins aux yeux de certains amateurs et bibliophiles, de paraître plus élégant, de présenter meilleur aspect, à cause même de la différence mieux accusée, de l'opposition, existant entre ses pleins et ses déliés.
On appelle _italique_ le caractère penché de droite à gauche. Originairement, ce caractère portait le nom tantôt de _lettres vénitiennes_, parce que les premiers poinçons en ont été fabriqués à Venise, tantôt de _lettres aldines_, parce que Alde Manuce, comme nous l'avons dit[214], s'en est servi le premier, en 1512. De nos jours, on imprime rarement un volume entier en italique; mais on emploie assez souvent ce caractère _penché_ pour la dédicace ou la préface d'un volume dont le texte est en impression _droite_, c'est-à-dire en romain ou en elzevier. On se sert spécialement de l'italique dans les impressions _droites_ pour les mots ou les phrases sur lesquels on veut appeler l'attention, pour l'indication des titres de livres, de journaux, etc.
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Voici quelques spécimens de types de lettres majuscules et minuscules de différents points, en romain[215], en elzevier et en italique:
6 points { ROMAIN, romain. (nonpareille). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
7 points { ROMAIN, romain. (mignonne). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
8 points { ROMAIN, romain. (gaillarde). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
9 points { ROMAIN, romain. (petit-romain). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
10 points { ROMAIN, romain. (philosophie). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
11 points { ROMAIN, romain. (cicéro). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
12 ou 13 points { ROMAIN, romain. (saint-augustin). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
14 points { ROMAIN, romain. (gros-texte). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
15 ou 16 points { ROMAIN, romain. (gros-romain). { ELZEVIER, elzevier. { _ITALIQUE, italique_.
Etc., etc.
Outre le romain, l'elzevier et l'italique, il existe des caractères, dits de fantaisie, qui sont très nombreux. Les principaux sont: l'_allongée_ ou _capillaire_, l'_alsacienne_ ou _écrasée_, l'_antique_, la _classique_, l'_égyptienne_, l'_italienne_, la _latine_, la _normande_, les lettres _jensoniennes_[216], les _lettres blanches_, c'est-à-dire évidées complètement, les _lettres blanches ombrées_, dont certains contours sont plus accentués ou garnis de hachures; les _lettres maigres_, les _lettres bouclées_, les _lettres grises_ (grandes lettres ornées[217]), etc. Mentionnons encore l'_anglaise_, la _ronde_, la _bâtarde_, la _gothique_, la _coulée_, caractère penché de droite à gauche, dont les lettres sont unies entre elles par leurs déliés; la _cursive_, dont le premier type, gravé en 1556 par Nicolas Granjon, fut connu sous le nom de _civilité_, du titre du livre _Civilité puérile et honnête_, qu'il servit à imprimer[218]; les lettres _tourneures_ ou _tournures_, ainsi nommées d'après leur forme arrondie, tournante, qui étaient utilisées comme initiales de chapitre dans les anciens manuscrits[219], et offrent beaucoup de ressemblance avec cette autre espèce de majuscules arrondies, aussi fréquemment usitée dans les manuscrits, appelée _onciale_[220].
Voici des spécimens de ces diverses lettres majuscules et minuscules:
ALLONGÉE, allongée. ALSACIENNE, alsacienne. ANTIQUE, antique. ANTIQUE ALLONGÉE. ANTIQUE GRASSE. CLASSIQUE, classique. ÉGYPTIENNE, égyptienne. ÉGYPTIENNE ITALIQUE, égypt. italique. ITALIENNE, italienne. LATINE. NORMANDE, normande. JENSONIENNES, jensoniennes. BLANCHES. LETTRES BLANCHES OMBRÉES MAIGRETTES, maigrettes. LETTRES BOUCLÉES MAIGRES. Anglaise. Ronde. Bâtarde. Gothique. Civilité.
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Toutes les lettres, signes, chiffres et séparations typographiques (espaces, cadrats, etc.) sont rangés dans une grande boîte sans couvercle, nommée _casse_, placée à hauteur d'appui et sur un plan légèrement incliné. La casse est partagée en deux grandes divisions, deux grands morceaux: _bas de casse_ et _haut de casse_. Dans le bas de casse, qui est la partie la plus rapprochée de l'ouvrier compositeur, se trouvent, dans une quantité de petits compartiments ou _cassetins_[221], les types de lettres et de signes de l'usage le plus fréquent, les minuscules, par exemple, d'où leur nom typographique de _bas de casse_. Le haut de casse contient les lettres et signes employés moins souvent, comme les grandes majuscules ou _grandes capitales_, les petites majuscules ou _petites capitales_, les lettres _supérieures_ (placées, dans les abréviations, à la droite supérieure de la lettre initiale, ordinairement majuscule: Nº, Mme; Mlles, etc.), les guillemets, parenthèses, etc.[222]
On appelle _police_ d'un caractère «l'assortiment des différentes sortes dont il est composé: lettres, capitales, points, virgules, etc.» (Littré), ou, en d'autres termes, le rapport des lettres et signes typographiques entre eux dans la composition d'une langue. L'italien, par exemple, emploie bien plus d'_a_ que de _b_; presque à chaque mot l'_a_ reparaît dans cette langue: l'ouvrier typographe, le _typo_, chargé de composer l'italien, devra donc avoir devant lui, dans sa casse, bien plus d'_a_ que de _b_. En français, cette proportion ou _police_ est, pour 100 000 lettres, de:
BAS DE CASSE GRANDES CAPITALES CHIFFRES
5000 a 300 A 300 1 1000 b 150 B 200 2 2500 c 260 C 200 3 100 ç 25 Ç 200 4 3000 d 250 D 200 5 11000 e 450 E 200 6 etc. etc. etc.[223]
Disons enfin que l'encre d'imprimerie se compose de noir de fumée et d'huile de lin cuite, intimement mélangés par le broyage. On employait jadis l'huile de noix: elle est plus siccative et meilleure que l'huile de lin, mais coûte plus cher. Selon qu'elle est destinée aux journaux, aux _labeurs_,--c'est-à-dire aux ouvrages de longue haleine, comme l'impression d'un livre, «susceptibles d'occuper plusieurs ouvriers pendant un certain temps[224]», et «nécessitant l'emploi d'une certaine quantité de caractères de la même espèce[225]»,--ou encore aux tirages de vignettes, l'encre typographique subit diverses modifications de fabrication et est plus ou moins fine.
La première usine pour la fabrication industrielle de l'encre d'imprimerie a été fondée en 1818 par Lorilleux père; jusque-là, les imprimeurs avaient coutume de faire eux-mêmes leur encre[226], et il faut avouer qu'il semble en être des anciennes encres comme des anciens papiers: celles d'autrefois valaient généralement mieux que celles d'aujourd'hui. «L'encre des premières impressions du XVe siècle, écrit un bibliographe des plus experts en ces questions, Ambroise-Firmin Didot[227], nous offre toutes les qualités désirables: elles est noire, luisante, et quatre siècles écoulés ont prouvé qu'elle avait conservé jusqu'à ce jour ses qualités primitives.» Après un court intervalle de décadence, l'ancienne encre reprend sa supériorité: «celle que fabriquaient eux-mêmes les Alde, les Estienne, les Elzevier, les Plantin, les Ibarra, les Bodoni, et tous les imprimeurs jaloux de leur renommée typographique, a conservé jusqu'à nos jours, répète le même compétent érudit, toutes ses qualités primitives[228]».
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L'imprimerie, cette invention qui, selon le mot de Louis XII, «semble plus divine qu'humaine[229]», diffère à peu près autant actuellement de l'imprimerie d'autrefois que les nouveaux modes de fabrication du papier diffèrent des anciens.
Aujourd'hui, afin de ne pas fatiguer et écraser les caractères, on ne _tire_ plus sur la _composition_ que les ouvrages dont le chiffre de tirage ne doit pas dépasser quatre ou cinq mille exemplaires. Lorsque ce chiffre est plus élevé, on prend, au moyen d'une pâte spéciale[230], composée de colle de pâte, de blanc d'Espagne et de papier, et appelée _flan_, les _empreintes_ de cette composition, puis on _cliche_ ces empreintes, c'est-à-dire qu'on y coule un mélange de plomb et d'antimoine, qui donne, en se refroidissant, un bloc présentant le même relief que les lettres mêmes, et c'est sur ces blocs, sur ces _clichés_, que l'impression, le tirage, s'effectue[231]. On peut tirer sur ces clichés environ dix à quinze mille exemplaires. Lorsque le tirage doit dépasser ce dernier chiffre, on a recours à la galvanoplastie; on obtient, au moyen du courant électrique, des clichés en cuivre d'une résistance bien plus grande, et avec lesquels on peut tirer un nombre d'exemplaires bien plus considérable.
Par suite de l'usure des clichés, il advient très fréquemment que des mots ou des lignes entières, principalement les premiers ou les derniers mots des lignes, les premières ou les dernières lignes des pages, manquent, ne sortent plus sur les feuilles que l'on tire. Vous ferez donc bien, lorsque vous achetez un exemplaire d'un ouvrage moderne,--particulièrement si cet ouvrage a atteint un chiffre élevé d'éditions, et si cet exemplaire appartient à un des derniers tirages,--d'en vérifier les bas de pages et les extrémités de lignes, afin de vous assurer que le texte est complet.
La nécessité absolue de produire avant tout du bon marché fait que, de l'avis de tous les gens compétents, la librairie n'a jamais été aussi «vilaine[232]» qu'aujourd'hui. Et cela non pas par la faute seule des imprimeurs ou éditeurs, mais par celle du public surtout, pour qui le plus bas prix est l'argument décisif, l'unique et suprême cause déterminante du choix[233].