Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir
Part 19
«Les souris, écrit Alkan aîné[614], ne s'attaquent guère qu'aux volumes séparés, d'un papier doux, tendre, et capable de les aider à faire leurs nids. Il n'y a donc aucun danger pour les volumes en rayons.
«Les rats y ont aussi recours pour leurs nids, mais ils semblent préférer d'autres matières que le papier, et ce n'est qu'à défaut de substances laineuses qu'ils s'attaquent aux livres.
«Il y a bien le chat. Mais le remède est souvent pire que le mal: il aiguise ses griffes sur le dos des livres, lorsqu'ils sont à sa portée; dans tous les cas, il sait les y mettre.»
Les dangers dont le voisinage du feu, c'est-à-dire simplement une chaleur trop vive, menace les livres, sont évidents, et il serait superflu d'insister sur ce point.
Le soleil mange la couleur des reliures, principalement lorsque cette couleur est tendre; voilà pourquoi nous avons conseillé[615], à propos de la parure et de l'habillement des livres, de se méfier des vert-pomme ou olive, des jaune-paille et des bleu-pervenche. L'effet des rayons solaires est surtout fâcheux pour les volumes appartenant à un même ouvrage. Selon qu'ils ont été peu ou prou frappés par ces rayons ou en ont été préservés, les dos de ces volumes ne se ressemblent plus: les uns ont conservé leur couleur, les autres l'ont totalement perdue, d'autres, et c'est le plus grand nombre, n'ont blanchi que d'un côté, du côté tourné vers la fenêtre, et leurs dos se partagent en deux teintes brusquement tranchées, deux étroites bandes de couleurs toutes différentes: on ne se douterait jamais, à la vue de ces disparates, qu'on a devant soi un seul ouvrage, les éléments extérieurement égaux et similaires d'un même tout[616].
Le gaz d'éclairage, par le calorique qu'il développe et aussi par les émanations sulfureuses qu'il engendre, attaque aussi la reliure des livres: ce sont naturellement les volumes rangés sur les rayons les plus élevés qui sont atteints les premiers et le plus grièvement. William Blades nous apprend qu'ayant fait installer le gaz dans son cabinet de travail et placer une suspension à trois becs au-dessus de sa table, la tension de la chaleur de l'atmosphère vers le plafond de la pièce produisit en peu de temps, au bout d'une année à peine, des effets désastreux.
«Les dos des livres placés sur les rayons supérieurs furent tous abîmés, et, quand on les touchait, ils se séparaient des volumes, s'éparpillant comme du tabac à priser. Ce désastre, bien entendu, n'était dû qu'aux émanations sulfureuses produites par le gaz; ces émanations attaquent en premier lieu le maroquin, puis le vélin; bien que le cuir de Russie résiste plus longtemps, il finit par être détruit par cet impitoyable ennemi[617].»
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Pour confectionner leurs sacs et leurs cornets, les épiciers et les marchands de tabac massacrent sans pitié les livres les plus rares.
«De tout temps il a fallu des cornets à l'épicier, de tout temps il a fallu des livres à rouler en cornets; qui sait si les Histoires de Tite-Live et de Tacite, les Oraisons de Cicéron, les Tragédies d'Ovide et tous les ouvrages dont nous déplorons la perte, n'ont pas été la proie des épiciers du barbare moyen âge?
«L'épicier du XIXe siècle a déclaré une guerre à mort aux parchemins, sans doute en haine de la noblesse. L'âge d'or de l'épicerie date de la Révolution française, car la docte congrégation de Saint-Maur et la confrérie des épiciers ne pouvant subsister ensemble, l'une a tué l'autre. _Ah! doit-on hériter de ceux qu'on assassine!_ Le Bénédictin faisait des livres, maintenant l'épicier en défait[618].»
Les tailleurs et les cordonniers ont été aussi de terribles «équarrisseurs de livres». L'abbé Lebeuf, l'historien du diocèse de Paris, nous conte que M. Duvergier de Hauranne, abbé de Saint-Cyran, sortant, après cinq ans de captivité, du donjon de Vincennes, où Richelieu l'avait fait enfermer pour cause de jansénisme, entra chez un tailleur et se fit prendre mesure d'un habit. Là, «il s'aperçut que le misérable artisan avait découpé les bandes sacrilèges servant à prendre les mesures dans les _Œuvres de saint Augustin_ en grand papier, que le cardinal de Richelieu avait fait saisir dans la prison de son inflexible ennemi[619]».
Un tailleur d'habits, de la même époque sans doute, «racontait qu'un archiviste, ou garde-titre d'un chapitre, lui avait fourni, pendant plusieurs années, des cahiers de fort beaux manuscrits grand in-folio, dont il s'était servi pour faire des bandes et prendre la mesure des habits qu'il faisait. Il en montra quelques restes où il était encore facile de se rendre compte que c'étaient des manuscrits du XIIe siècle[620].»
La cordonnerie pour dames accomplit, pendant plus de vingt-cinq ans, au dire du bibliophile Jacob[621], «une effroyable hécatombe de livres anciens». Voici comment:
«Le quartier qui forme le talon de la chaussure a besoin d'être fortifié par une doublure en cuir plus mince et plus rigide que celui de l'empeigne; mais le pied délicat des femmes ne s'accommode pas de ce quartier [ce cuir ou ce carton?] dur et solide qui soutient le quartier d'un soulier d'homme. Les cordonniers avaient donc imaginé de doubler le quartier des chaussures de dames avec de la peau de veau ou de mouton déjà assouplie, qu'ils empruntaient à la reliure des vieux livres. On voit d'ici l'objet principal du travail de l'équarrisseur de vieux livres. Les peaux de veau ou de basane, détachées des reliures anciennes, étaient empilées, selon leur grandeur, et formaient des paquets plus ou moins volumineux, qui se vendaient à la cordonnerie de Paris. Pendant vingt-cinq ans, ce commerce de vieille peausserie a causé _l'immolation de deux à trois millions de volumes_[622].»
«Les dénicheurs de bons livres anciens, continue le bibliophile Jacob[623], se souviennent encore du roi des équarrisseurs, de cet honnête et farouche Quillet, qui avait ses magasins et son atelier sur le quai Saint-Michel, vis-à-vis de la Morgue. Touchant voisinage! Cet atelier ressemblait à l'antre de Polyphème: on n'y voyait que vieilles reliures en lambeaux, livres écorchés ou déreliés, amas de vieux papiers, de gravures, de bouts de ficelle, détritus bibliographiques en tout genre. C'est là que trônait l'impassible Quillet, les bras nus, le couteau à la main, les reins ceints d'un tablier de boucher. Il passait sa vie à dépecer des livres et à en classer méthodiquement les débris. Si le livre privé de sa reliure lui semblait digne de quelque pitié, il ne le déchiquetait pas immédiatement: il le réservait pour ses clients, libraires ou bouquineurs, qui venaient sans cesse passer en revue les lamentables dépouilles de l'équarrissage. Souvent le livre était sauvé et allait se rajeunir, en faisant peau neuve, chez le relieur. Mais une fois qu'il avait été condamné à mort par le dédain ou l'oubli des acquéreurs ordinaires, il ne tardait pas à être mis en pièces et destiné à divers usages, selon la qualité du papier. Le papier fort, bien collé, des anciens livres, servait à faire des sacs pour les treilles; le petit papier, de format in-8 et in-4, fournissait des sacs à l'épicerie; le petit papier mou et spongieux, sans résistance et sans solidité, était _fondu_ pour faire des cartonnages. Que Dieu fasse paix à l'âme du bon et respectable Quillet, malgré les massacres de livres qu'il a si longtemps exécutés de sa propre main et non sans une affreuse jouissance! «Bon an, mal an, me disait-il un jour en riant dans sa barbe, je travaille plus de 50 000 volumes. Mais, ajoutait-il avec onction, je ménage les livres de piété, car je les vends toujours bien, et tout habillés.»
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Les collectionneurs de portraits et frontispices, de premières pages ou titres de départ, de lettres ornées, colophons, marques d'imprimerie, couvertures anciennes, etc., figurent aussi parmi les plus impitoyables mutilateurs de livres. Rien n'est sacré pour eux. Que d'admirables missels, par exemple, ont été stupidement tailladés et déchiquetés par des amateurs de fleurons et d'initiales en couleur, véritables barbares à qui tout commerce avec les livres devrait être interdit[624]! Tel encore ce cordonnier et _biblioclaste_ John Bagford, l'un des fondateurs de la société des Antiquaires d'Angleterre, dont William Blades nous donne le portrait d'après Howard, et nous conte les terribles exploits.
John Bagford, qui vivait au commencement du XVIIe siècle, passait son temps à parcourir «les provinces, allant de bibliothèque en bibliothèque, arrachant les titres des livres rares de tous les formats. Il en faisait des collections, suivant leur nationalité et les villes où il les trouvait, en sorte qu'avec des affiches, des notes manuscrites et des assemblages de toutes sortes et de toutes natures, il était arrivé à collectionner plus de cent volumes in-folio, qui se trouvent aujourd'hui au British Muséum[625].»
_Cent_ volumes composés de feuillets arrachés dans les plus précieux ouvrages! Ce n'est pas sans raison que William Blades conclut que de tels enragés bibliomanes, «bien qu'ils s'arrogent eux-mêmes le nom de bibliophiles, doivent être classés parmi les pires ennemis des livres[626]».
L'habitude de pratiquer des coupures dans les journaux a conduit certains écrivains ou publicistes à traiter de même les fascicules de leurs revues et les pages de leurs livres. De ce nombre on cite Lamartine[627], Émile de Girardin et Victor Fournel[628].
Ce système expéditif enlève non seulement toute valeur aux livres ainsi mutilés, mais, de plus, selon la judicieuse objection de M. Guyot-Daubès[629], «l'économie de temps qu'il procure au point de vue d'une recherche est bien peu de chose, puisqu'une simple note de référence permettra dans une bibliothèque bien tenue de retrouver le passage cherché en une ou deux minutes».
Il est à remarquer d'ailleurs qu'Émile de Girardin avait changé d'opinion à cet égard durant ses dernières années: «il prétendait alors que, dans une recherche, le passage intéressant se trouvait toujours au dos d'une page qui, antérieurement, avait été détachée du livre[630]».
Falconet[631] avait aussi coutume, _dit-on_, de découper dans les livres les passages qui l'intéressaient le plus, si bien qu'il réduisait à quelques feuillets des ouvrages considérables; il appelait cela «n'en garder que la quintessence».
L'érudit bibliographe Jamet le Jeune (1710-1778) avait aussi «la manie de former des recueils factices d'opuscules et brochures, parfois de fragments enlevés à divers ouvrages et relatifs à un sujet donné; il faisait relier le tout, y joignait force notes en marge, et donnait le titre de _Stromates_ aux collections qu'il créait ainsi[632]».
Quant aux collectionneurs d'antiques couvertures de livres, rappelons que, dans une vente publique, la vente de la collection Deroussent, qui eut lieu à Montreuil-sur-Mer, en mai 1860, on put voir «un monceau de couvertures de livres jadis reliés en maroquin ou en veau fauve par du Seuil, et presque tous aux armes de l'abbé de Dompmartin, etc., etc. M. Deroussent lui-même n'avait pas craint de dépecer de splendides in-folio en grand papier, qu'il avait vendus au poids à la garnison de Montreuil pour en confectionner des cartouches! Il était possédé aussi de la manie des albums, et avait mutilé maint volume, enlevant les charmants frontispices gravés par Léonard Gaultier, et les portraits si recherchés dus au burin de Thomas de Leu[633].»
Et ce Vandale se croyait un bibliophile modèle, digne de la reconnaissance et de l'admiration de ses concitoyens.
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Comme ennemis des livres, les relieurs méritent un chapitre spécial, et ils l'ont, ils en ont même plusieurs, dans l'ouvrage de William Blades.
«Ah! que de ravages avons-nous vus,» s'écrie ce bibliographe, presque au début de sa très intéressante monographie[634], «qui n'avaient d'autres auteurs que les relieurs! Vous pouvez prendre un air autoritaire,--vous pouvez donner par écrit des instructions aussi précises que s'il s'agissait de votre testament,--vous pouvez jurer que vous ne payerez pas si vos livres sont rognés:--c'est inutile. Le _Credo_ d'un relieur est bien court, car il ne se compose que d'un article, et cet article lui-même ne comprend qu'un seul mot, l'horrible mot: «Rognures!»
Et à la fin[635]:
«Dante, dans son _Inferno_, mesure aux âmes damnées diverses tortures, appropriées avec une opportunité toute dramatique aux crimes perpétrés par les victimes. Si nous avions à prononcer un jugement sur les relieurs coupables d'avoir détérioré certains volumes précieux que nous avons vus, où les feuilles vierges confiées à leurs soins ont, par leur négligence barbare, perdu leur dignité, leur beauté, leur valeur, nous ramasserions les rognures si impitoyablement enlevées, pour faire rôtir les coupables par leur lente combustion. Dans l'ancien temps, avant que l'on ait appris la valeur des reliques de nos premiers imprimeurs, il y avait quelque excuse pour les péchés du relieur, qui s'égarait par l'ignorance, si générale alors; mais de nos jours, où la valeur historique et intrinsèque des anciens ouvrages est partout reconnue, on doit être sans pitié pour une aussi coupable négligence.»
«De Rome, relieur célèbre du XVIIIe siècle, à qui Dibdin a donné le sobriquet de «grand tondeur», raconte encore William Blades[636], était dans sa vie privée un homme estimable; mais il se livrait avec amour au vice de réduire les marges des livres que l'on lui confiait à relier. Il est allé si loin dans cette rage de rogner, qu'il n'a pas épargné un bel exemplaire des _Chroniques de Froissart_ sur vélin, dans lequel se trouve un autographe du bien connu bibliophile de Thou, qu'il a taillé sans pitié ni merci[637].»
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Des emprunteurs, nous ne dirons rien ici; nous nous sommes naguère suffisamment occupé d'eux[638], et avons amplement montré leur sans-gêne, leurs dégâts, et combien il est prudent de se garer de ces indiscrets et malfaisants personnages.
Les priseurs, qui laissent si volontiers choir de leur nez de ces larges gouttelettes chatoyantes et ambrées; les fumeurs, avec leurs débris d'allumettes mal éteintes ou noircies, avec leur jus de pipe, leurs cendres de cigares, leurs bouts de cigarettes en feu, sont encore, pour les livres, des causes de dangers continuels.
Les botanistes qui font de leurs volumes une succursale de leurs herbiers et se servent de leurs in-folio et in-4, comme le bonhomme Chrysale employait son gros Plutarque à mettre ses rabats, pour classer, presser et aplatir des tulipes, des iris ou des jonquilles; le jouvenceau qui enferme pieusement dans quelque luxueux paroissien ou dans un élégant recueil de vers l'humble violette ou l'éclatante et chère pensée, don d'une main mignonne, à jamais adorée: encore des ennemis du livre!
Et ces excellentes ménagères, qui, cherchant un solide parchemin pour couvrir leurs pots de beurre ou de confitures, ne trouvent rien de mieux que d'«utiliser» de la sorte les vieux «bouquins» et toutes les vilaines «paperasses» relégués au grenier[639]. Et ces généreuses mamans, qui, pour occuper et distraire leurs garçonnets ou leurs fillettes, pour avoir la paix surtout, leur donnent «des images à colorier»,--d'antiques volumes à gravures sur bois et à somptueux frontispices: «On est tranquille au moins pendant ce temps-là! On respire! Ils ne font pas de bruit, ces bons chéris! Ils s'amusent bien gentiment[640]!»
D'une façon générale d'ailleurs, les femmes, force est bien de le constater, sont considérées par nombre de bibliophiles, et certains d'entre eux sont des plus autorisés, comme d'invétérées et irréductibles «ennemies des livres».
Oyez comme ces discourtois chevaliers parlent d'elles.
Richard de Bury d'abord, l'auteur du _Philobiblion_, qu'on peut regarder comme le plus ancien bibliographe et le père de la bibliophilie:
«A peine cette bête (c'est de ce gracieux nom que l'illustre évêque de Durham et grand chancelier d'Angleterre qualifie le beau sexe, et ce sont les livres qui, par une audacieuse et irrévérente prosopopée, sont censés parler de la sorte), à peine cette bête, toujours nuisible à nos études, toujours implacable, découvre-t-elle le coin où nous sommes cachés, protégés par la toile d'une araignée défunte, que, le front plissé par les rides, elle nous en arrache, en nous insultant par les discours les plus virulents. Elle démontre que nous occupons sans utilité le mobilier de la maison, que nous sommes impropres à tout service de l'économie domestique, et bientôt elle pense qu'il serait avantageux de nous troquer contre un chaperon précieux, des étoffes de soie, du drap d'écarlate deux fois teint, des vêtements, des fourrures, de la laine ou du lin. Et ce serait avec raison, surtout si elle voyait le fond de notre cœur; si elle assistait à nos conseils secrets; si elle lisait les ouvrages de Théophraste ou de Valère Maxime, et si elle entendait seulement la lecture du XXVe chapitre de _l'Ecclésiastique_[641].»
«Les femmes bibliophiles!... s'écrie de son côté M. Octave Uzanne. Je ne sache point deux mots qui hurlent plus de se trouver ensemble dans notre milieu social; je ne conçois pas d'accolade plus hypocrite, d'union qui flaire davantage le divorce! La femme et la _bibliofolie_ vivent aux antipodes, et, sauf des exceptions aussi rares qu'hétéroclites,--car les filles d'Ève vous déroutent en tout,--je pense qu'il n'existe aucune sympathie profonde et intime entre la femme et le livre; aucune passion d'épidémie ou d'esprit; bien plus, je serais tenté de croire qu'il y a en évidence inimitié d'instinct, et que la femme la plus affinée sentira toujours dans «l'affreux bouquin» un rival puissant, inexorable, si éminemment absorbant et fascinateur, qu'elle le verra sans cesse se dresser comme une impénétrable muraille entre elle-même et l'homme à conquérir[642].»
M. Paul Eudel remarque aussi que «la collection (des livres particulièrement) a toujours eu pour ennemies jurées nos chères compagnes».--«C'est autant de moins, disent-elles, pour la toilette et le train de la maison[643].»
M. B.-H. Gausseron déclare de même[644] que «les livres, jusque dans la maison du bibliophile, ont un implacable ennemi, c'est la femme... La femme, l'ennemie-née du bibliophile.»
«L'amour des livres, c'est une marque de délicatesse, mais c'est une délicatesse d'homme: les femmes, pour la plupart, ne le comprennent pas, écrit M. Porel[645]. Pour les ouvrages du XVIIIe siècle, qu'elles veulent acquérir maintenant parce qu'ils sont à la mode, elles ont été depuis longtemps particulièrement malfaisantes.»
Et le maître bibliophile Jacob atteste à son tour que «les femmes n'aiment pas les livres et n'y entendent rien: elles font, à elles seules, l'enfer des bibliophiles:
Amours de femme et de bouquin Ne se chantent pas au même lutrin[646].»
Les épingles à cheveux sont, au dire de maints bibliographes, le coupe-papier habituel de la femme; à moins qu'elle ne préfère se servir, pour le même office, de son index ou du bout de son pouce, ce qui, d'une façon comme de l'autre, taille les bords du livre en dents de scie.
«Ne confiez jamais, ô bibliophiles, le soin de couper un livre que vous tenez en estime particulière à d'autres qu'à vous-mêmes; défiez-vous, pour accomplir cette opération si simple en apparence, mais en réalité si délicate, de cette main mignonne qui excelle dans l'art de la broderie et qui ne connaît point de rivale dans mille travaux élégants. Tout habile qu'elle est, cette main charmante, à laquelle on peut confier sans crainte la réparation du tissu le plus fin, vous fera le plus innocemment du monde d'innombrables festons aux marges que vous voulez respecter; bien heureux si le couteau, en déviant de la ligne marquée, ne tranche cette marge jusqu'au texte, et perde ainsi à tout jamais un livre qui n'est plus présentable aux yeux d'un véritable bibliophile[647].»
La mode des papillotes est, je crois, un peu passée; mais, alors qu'elle florissait, les livres en voyaient de belles et en essuyaient de cruelles avec ces dames!
«Nous avons en main un bel ouvrage où l'on avait coupé de quoi se faire des papillotes, écrit Alkan aîné[648]. Les femmes surtout sont les bourreaux des livres. (Il y a bien _quelques_ exceptions.)»
Oui, certes, il y en a, et de plus en plus[649]; mais continuons notre citation:
«Nous lisons dans un petit volume, supérieurement imprimé par Pitrat aîné, à Lyon, 1879, petit in-8, papier teinté, encadrements rouges, ayant pour titre _les Ennemis des livres_, par un bibliophile[650], ce qui suit:
«J'ai connu un bibliophile qui venait d'acquérir un livre, à la recherche duquel il était depuis longtemps; il eut l'imprudence de le laisser sur la table de son cabinet. Le lendemain du jour de son acquisition, il trouva sa femme, entrée par hasard dans son lieu de travail, occupée à déchirer les feuillets de ce livre, pour en faire des papillotes aux boucles de ses cheveux[651].»
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De même que, pour couper les feuillets d'un livre broché, vous commencez toujours et forcément chaque section par la droite de ce livre et faites avancer votre couteau vers la gauche, commencez toujours par l'_extrémité droite_, c'est-à-dire par les dernières pages du livre que vous vous proposez de couper, et continuez de même sorte l'opération jusqu'à l'_extrémité gauche_, je veux dire jusqu'aux premières pages, au début du livre. Supposons un in-18, fabriqué dans les conditions de pliage et de couture ordinaires. Mettez ce volume à plat sur une table, tenez-le bien ouvert, et insinuez votre couteau d'abord entre les deux pages qui forment le milieu du dernier cahier. Appuyez fortement la main gauche sur le volume, afin de le maintenir dans une position parfaitement horizontale[652], et manœuvrez votre coupe-papier en le faisant avancer avec précaution au delà du pli de la couture médiane et jusqu'au sommet de l'autre tranche, de façon à couper la tête de la feuille dans toute sa longueur et d'une même suite de mouvements. Vous coupez ensuite les tranches latérales de ce cahier, et vous passez au suivant, à l'avant-dernier, sur lequel vous procédez de même, et ainsi de suite, toujours en remontant, jusqu'au premier cahier, à la feuille de titre du livre.
C'est pour effectuer avec plus de facilité et d'un même coup la section du papier dans toute la longueur de la tête de chaque feuille, que nous conseillons de commencer l'opération par la fin du livre: il s'ouvre mieux ainsi, comme il est aisé de s'en convaincre, et prend mieux la position absolument horizontale, indispensable pour glisser le coupe-papier d'un bout à l'autre de la tête.
En coupant de la sorte la tête du livre dans toute sa longueur et en une fois, sans vous arrêter au pli de la couture,--autant que la chose est possible et que le coupe-papier n'éprouve pas trop de résistance en franchissant ce pli,--vous avez l'avantage non seulement de procéder plus rapidement, mais encore et surtout de ne pas laisser dans ce pli, au fond de la tête du volume, des parties non atteintes par le coupe-papier, et qui ne manqueraient pas de se déchirer ensuite, lorsqu'on ouvrirait le livre.
Le couteau à papier doit avoir peu d'épaisseur, afin de ne pas faire éclater les bords des pages et de laisser le moins de traces possible de son passage: qu'il soit en ivoire ou en os, en ébène ou en buis, peu importe; ce qui est absolument nécessaire, c'est que ses deux tranchants n'aient aucune coche et soient scrupuleusement lisses, et qu'il ne se termine pas en pointe aiguë, mais très émoussée, bien arrondie, de façon à ne pas trouer les feuillets entre lesquels on l'introduit. Il est des couteaux à papier qui ont des proportions démesurées, une largeur de lame de cinq à six centimètres, voire plus: il n'en résulte qu'incommodités et inconvénients, et il y a tout avantage à ce que cette largeur n'excède pas deux centimètres et demi à trois centimètres. Le plioir dont se servent les brocheuses est peut-être, à condition d'être aminci un tantinet pour la raison que nous venons de dire, le meilleur des couteaux à papier.