Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir
Part 17
Q. _Histoire de France._ Qa. Généralités de l'histoire de France.--Géographie.--Histoires générales.--Résumés.--Collections de documents. Qb. Détails de l'histoire de France par périodes et par règnes. Qc. Publications périodiques relatives à l'histoire de France. Qd. Histoire des institutions et des usages politiques, ecclésiastiques, administratifs, militaires, commerciaux, etc., de la France. Qe. Histoire provinciale et locale. Qf. Histoire des familles et des individus. (Généalogies et biographies.)
En reprenant ici notre exemple, la cote à donner à l'_Histoire de Paris_ de Dulaure, nous aurions, avec ce mode de classement:
Qe ----- Nº 62
Et si la subdivision Qe. _Histoire provinciale et locale_ était, à son tour, comme la subdivision correspondante de Brunet, sectionnée en:
Qea. Paris (Histoire, mœurs et usages). Qeb. Ile-de-France. Qec. Beauce. Qed. Normandie. Etc., etc.,
nous aurions pour la susdite cote:
Qea ----- Nº 62
On voit, d'après ce qui précède, combien les classifications bibliographiques offrent de divergences et de latitude. Chaque bibliothèque spéciale donne tout naturellement et forcément à sa spécialité, à ce qui la préoccupe le plus, une place à part et la plus grande place; elle attribue à cette spécialité des divisions distinctes, accompagnées de nombreuses subdivisions et sous-subdivisions. Ainsi la bibliothèque de l'administration des postes et des télégraphes, organisée en 1878 par M. Ernest Jacquez, porte en tête de son catalogue l'électricité et le magnétisme; puis viennent les sciences physiques, chimiques, naturelles, mathématiques, philosophiques, etc., et, dans deux sections particulières et parallèles, les ouvrages exclusivement consacrés à la télégraphie et aux postes, avec ces numéros et lettres d'ordre:
1. Électricité et magnétisme. 2. Sciences physiques (électricité exceptée). 3. Sciences chimiques. 4. Sciences naturelles. 5. Sciences mathématiques. 6. Sciences philosophiques, morales, sociales et économiques. 7. Publications encyclopédiques, mélanges, arts. 8. Littérature, linguistique, polygraphie, histoire et géographie. 9. Jurisprudence. 10. Cartes et atlas. T. Télégraphie. P. Postes.
Et comme subdivisions:
1A. Histoire de l'électricité et du magnétisme;... 1B. Grandeurs électriques et magnétiques; sources d'électricité et de magnétisme;... 1C. Traités complets et partiels anciens et modernes d'électricité et de magnétisme;... 1D. Applications de l'électricité et du magnétisme;... 1E. Journaux, revues et annuaires français et étrangers concernant l'électricité;...
2A. Histoire et traités préparatoires (des sciences physiques, électricité exceptée);... 2B. Cours et traités généraux;... Etc., etc.
On peut consulter encore sur ces arides questions de classification la table systématique de la _Bibliographie de la France, Journal général de l'imprimerie et de la librairie_; celle du _Catalogue général de la librairie française_, de Lorenz; du _Polybiblion, Revue bibliographique mensuelle_; ainsi que les nombreux cadres de classement des bibliothèques et publications étrangères; et l'on se convaincra de plus en plus qu'il n'y a pas de système bibliographique absolu et infaillible, pouvant également convenir à tout le monde et sur lequel tout le monde soit d'accord[531]; on reconnaîtra de plus en plus la justesse de la remarque de J.-Ch. Brunet, qu'«il est naturel que chaque possesseur de livres classe sa bibliothèque selon la nature de ses études, selon ses propres opinions, et qu'au besoin il rattache à sa spécialité tout ce qui, de près ou de loin, semble s'y rattacher[532].»
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Faisant abstraction de toutes ces complexes et interminables divisions et subdivisions encyclopédiques, des bibliographes des États-Unis ont conseillé d'inscrire simplement sous les mots du dictionnaire la liste des ouvrages qui se rapportent à ces mots. Au mot AME, par exemple, vous trouvez les titres des ouvrages qui traitent de l'âme; au mot ARGENT, ceux qui traitent de l'argent; à ASTRONOMIE, ceux qui traitent de cette science; etc. Pour remédier aux difficultés du classement, ils l'ont tout bonnement supprimé[533].
Mais, comme un lien existe entre toutes les branches du savoir humain, et qu'on a besoin de saisir ce lien, de tenir ce fil pour se guider à travers ce lacis de ramifications, et se reporter d'une science à une autre, les Américains ne se sont pas arrêtés à leur _Dictionary-Catalogue_, ils ont cherché un système qui pût embrasser toutes les questions, même les plus menues, s'étendre à l'infini, et aussi qui fût indépendant des pays et des langues, et susceptible d'être rapidement sinon instantanément compris de tous les bibliographes, de tout le monde.
La _Classification décimale_, imaginée par M. Melvil Dewey, directeur de la Bibliothèque de l'État de New-York et président de l'Association des bibliothécaires américains, a fait grand bruit il y a quelques années, et elle semblait pouvoir remplir ces desiderata. Au mois de septembre 1895, une Conférence bibliographique internationale s'est tenue à Bruxelles, sous le patronage du gouvernement belge; elle a décidé la création d'un Institut international de bibliographie, et provoqué la formation d'un Office international, subventionné par les gouvernements, «pour préparer un Répertoire bibliographique universel et assigner aux publications faites dans les divers États la cote de classement que devra recevoir chacune d'elles et qui sera apposée sur les exemplaires de toutes les bibliothèques affiliées à l'Office international[534]». D'autres conférences analogues eurent lieu à Londres en 1896, et à Bruxelles en 1898; mais il paraît que plus d'un désaccord s'est produit entre les promoteurs de ce mouvement; on n'a pas su maintenir aux chiffres des cotes une signification invariable et certaine, et il en est naturellement résulté une paralysante confusion[535].
Néanmoins, l'Office et l'Institut international de bibliographie, fondés à Bruxelles en 1895 pour propager la «géniale invention[536]» de M. Melvil Dewey, subsistent toujours, et c'est à une publication de cet office[537] que nous empruntons la plupart des détails suivants.
M. Melvil Dewey répartit l'ensemble des connaissances humaines en neuf classes principales, numérotées chacune par un chiffre, de 1 à 9. Les encyclopédies, les périodiques et les ouvrages d'un caractère général et qui n'appartiennent à aucune de ces classes sont désignés par un zéro et forment une classe à part, une classe préalable, dite des «Ouvrages généraux» ou «Généralités». On a ainsi:
0 Ouvrages généraux[538]. 1 Philosophie. 2 Religion. Théologie. 3 Sciences sociales et Droit. 4 Philologie. Linguistique. 5 Sciences mathématiques et naturelles. 6 Sciences appliquées. Technologie. 7 Beaux-Arts. 8 Littérature. 9 Histoire et Géographie.
Chacune de ces dix grandes classes est partagée en dix subdivisions, ayant chacune pour indice ou symbole le chiffre de la classe à laquelle elle appartient, suivi d'un autre chiffre variant encore de 0 à 9. Voici la liste de ces (10 × 10) subdivisions:
0 Ouvrages généraux.
00 Généralités. 01 Bibliographie. 02 Bibliothéconomie. 03 Encyclopédies générales. 04 Collections générales d'essais. 05 Périodiques généraux. Revues. 06 Sociétés générales. Académies. 07 Journaux. Journalisme. 08 Bibliothèques spéciales. 09 Manuscrits et livres précieux.
1 Philosophie.
10 Généralités. 11 Métaphysique. 12 Divers sujets métaphysiques[539]. 13 L'esprit et le corps. 14 Systèmes philosophiques. 15 Psychologie. 16 Logique. 17 Morale. 18 Philosophes anciens. 19 Philosophes modernes.
2 Religion. Théologie.
20 Généralités. 21 Théologie, religions naturelles[540]. 22 Bible. Évangile. 23 Théologie doctrinale. 24 Pratique religieuse. Dévotion. 25 Œuvres pastorales. 26 L'Église. 27 Histoire de l'Église. 28 Église et sectes chrétiennes. 29 Religions non chrétiennes.
3 Sciences sociales et Droit.
30 Généralités. 31 Statistique. 32 Science politique. 33 Économie politique. 34 Droit. 35 Administration. Droit administratif. 36 Assistance. Assurances. Associations. 37 Enseignement. Éducation. 38 Commerce. Transports. Communications. 39 Coutumes. Costumes.
4 Philologie. Linguistique.
40 Généralités. 41 Philologie comparée. 42 Philologie anglaise. 43 Philologie germanique. 44 Philologie française. 45 Philologie italienne. 46 Philologie espagnole. 47 Philologie latine. 48 Philologie grecque. 49 Autres langues.
5 Sciences mathématiques et naturelles.
50 Généralités. 51 Mathématiques. 52 Astronomie. Géodésie. Navigation. 53 Physique. 54 Chimie. Minéralogie. 55 Géologie. 56 Paléontologie. 57 Biologie. Anthropologie. 58 Botanique. 59 Zoologie.
6 Sciences appliquées. Technologie.
60 Généralités. 61 Médecine. 62 Art de l'ingénieur. 63 Agriculture. 64 Économie domestique. 65 Commerce. Transports. 66 Industries chimiques. 67 Manufactures. 68 Industries mécaniques et métiers. 69 Construction.
7 Beaux-Arts.
70 Généralités. 71 Paysages de jardins. (Jardins, parcs, promenades.) 72 Architecture. 73 Sculpture. Numismatique. 74 Dessin. Décoration. 75 Peinture. 76 Gravure. 77 Photographie. 78 Musique. 79 Divertissements. Jeux. Sports.
8 Littérature.
80 Généralités. 81 Littérature américaine[541]. 82 Littérature anglaise. 83 Littérature germanique. 84 Littérature française. 85 Littérature italienne. 86 Littérature espagnole. 87 Littérature latine. 88 Littérature grecque. 89 Autres littératures.
9 Histoire et Géographie.
90 Généralités. 91 Géographie et voyages. 92 Biographie. 93 Histoire ancienne. 94 Histoire moderne { Europe. 95 { Asie. 96 { Afrique. 97 { Amérique du Nord. 98 { Amérique du Sud. 99 { Océanie. Régions polaires.
Ces cent premières subdivisions (de 00 à 99) forment à leur tour chacune dix deuxièmes subdivisions, fractionnées elles-mêmes chacune en dix troisièmes subdivisions, etc., toutes numérotées, d'après le même principe, de 0 à 9. On obtient ainsi des nombres de trois, quatre, cinq... chiffres. Afin d'accentuer l'intelligibilité «des nombres un peu longs», il est d'usage d'y intercaler un point, ordinairement après le troisième chiffre. Ce point, bien entendu, «n'a rien de décimal»[542].
Prenons, par exemple, la subdivision 33 Économie politique, nous aurons comme deuxièmes subdivisions[543]:
330 Généralités. 331 Capital, main-d'œuvre et salaires. 332 Banques. Monnaie. Crédit. 333 Propriété immobilière: rente foncière, propriété des terres, forêts, mines. 334 Coopération. 335 Socialisme et communisme. Anarchie. 336 Finances publiques. 337 Protection. Libre-échange. Tarifs douaniers. 338 Production des richesses. Industrie. 339 Répartition des richesses. Paupérisme.
Puis, en agissant de même sur une quelconque de ces deuxièmes subdivisions, 331 Capital, main-d'œuvre et salaires, je suppose, nous aurons:
331.0 Généralités. 331.1 Rapports du capital et de la main-d'œuvre. 331.2 Salaires. Participation aux bénéfices. Assurance obligatoire. 331.3 Travail des enfants. (Voir 179.2 Cruauté envers les enfants.) 331.4 Travail des femmes. (Voir 396.5 Occupations des femmes.) 331.5 Travail des déportés, des prisonniers. 331.6 Travail des indigents. Travail à bas prix des étrangers, des Chinois. 331.7 Main-d'œuvre habile et brutale. 331.8 Classes ouvrières.
Comme on le voit, il n'est pas toujours nécessaire d'épuiser les dix chiffres pour une subdivision; ici, nous nous arrêtons au 8. On laisse ainsi des cases vacantes, qui pourront être utilisées plus tard. On remarquera aussi, dans ce dernier tableau, deux exemples de renvois à d'autres catégories, «renvois fort utiles, ajoute M. Ed. Sauvage[544], car il arrive fréquemment que la limite entre deux sujets appartenant à des divisions différentes ne peut être tracée avec précision».
Prenons encore une de ces catégories, la sous-subdivision 331.8 Classes ouvrières. Elle se subdivisera à son tour comme il suit:
331.80 Généralités. 331.81 Heures de travail. 331.82 Places de travail. Dangers. (Voir aussi 613.6 Hygiène; 622.8 Mines; 614.8 Sauvetage.) 331.83 Nourriture. Vêtements. Habitations. 331.84 Moralité; habitudes. Intempérance; tempérance. Amusements. Tentations. (Voir aussi 17 Morale; 79 Exercices; 263.6 Dimanche.) 331.85 Aides. Conférences. Bibliothèques. Salles de lecture. (Au point de vue seulement de la science économique et des classes ouvrières.) 331.86 Formation de l'ouvrier. Apprentissage. 331.87 Organisation du travail. 331.88 Sociétés pour régler le travail (_trade unions_). 331.89 Grèves.
Le principe sur lequel repose ce système de classification est, sans conteste, des plus ingénieux: les nombres classificateurs définissent entièrement la division à laquelle ils s'appliquent. C'est ainsi que dans la dernière cote que nous venons de citer, dans ce nombre 331.89, attribué aux travaux traitant des grèves, nous voyons d'abord le 3, qui indique les Sciences sociales; ce 3 suivi d'un autre 3, 33, désigne l'Économie politique; 331, le Capital et la main-d'œuvre; 331.8, les Classes ouvrières; enfin la question particulière considérée, les Grèves, est définie par l'addition du 9 final[545].
Quant aux fiches rédigées selon les règles de la classification décimale, le type adopté par l'Office et l'Institut international de Bruxelles est «la fiche blanche de 125 × 75 millimètres, posée en largeur et perforée à la base, pour en faciliter la conservation dans des tiroirs à tringles mobiles[546]». Contrairement, en effet, à l'usage, généralement suivi, d'écrire sur les fiches dans le sens de la hauteur, dans la partie moins large, c'est dans le sens de la largeur que l'Office et l'Institut international conseillent de transcrire les mentions. Voici, réduit des deux tiers environ, un spécimen d'une de ces fiches[547]. Le cercle tracé dans la partie inférieure indique le trou par où passe la tringle dans laquelle sont enfilées toutes les fiches. Inutile de faire observer que ce système, où, pour retirer ou intercaler une fiche, il faut enlever toutes les autres, est inférieur au système Bonnange, précédemment décrit[548].
MARTEL (Jules). 537
1896. _Traité d'électricité_, par J. MARTEL, professeur à la Faculté des Sciences de Lyon.
Paris, Gauthier-Villars et fils, 1896, in-8 raisin (0,17 × 0,26), XI-326 p., 6 francs.
Le chiffre 537 indique la cote du livre, la subdivision Électricité (5, Sciences mathématiques et naturelles; 53, Physique; 537, Électricité), et l'on remarquera que le format de l'ouvrage n'est pas seulement désigné par la mention in-8 raisin, mais par la mesure métrique entre parenthèses (0,17 × 0,26)[549].
Des fiches divisionnaires de couleur, un peu plus hautes que les fiches blanches, des _vedettes_, portant en tête les nombres de chaque classe ainsi que leur traduction en mots, séparent les fiches bibliographiques appartenant à des divisions différentes.
L'Office et l'Institut international de Bruxelles ont émis le vœu,--exprimé déjà en 1879 par le bibliographe allemand Burchard,--que les éditeurs voulussent bien joindre désormais à leurs livres nouveaux des fiches bibliographiques toutes préparées et rédigées selon le modèle adopté, les unes pour les répertoires d'auteurs (catalogues alphabétiques), les autres pour les répertoires de matières (catalogues méthodiques). Ces fiches pourraient être imprimées sur papier très fin, et les bibliothécaires et bibliophiles n'auraient qu'à les coller sur leurs fiches blanches ordinaires de carton mince. Par ce moyen, non seulement on simplifierait beaucoup, et autant dire sans aucuns frais, les opérations de catalogage, mais on aurait cet immense avantage d'avoir partout des fiches uniformément établies. Jusqu'ici, malheureusement, ce vœu n'est guère sorti du domaine théorique, et il n'est encore qu'un pur projet[550].
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Le système de classification décimale, qui paraît et qui est si séduisant, n'a cependant pas séduit tout le monde, tant s'en faut: nombre d'objections y ont été faites, et par des érudits et spécialistes des plus compétents et des plus autorisés, nommément par MM. Léopold Delisle[551], F. Funck-Brentano[552], Ch.-V. Langlois[553], Henri Stein[554], G. Fumagalli, l'éminent bibliographe italien[555], etc.
«Le plan général (de ce système) est des plus simples, écrit M. Léopold Delisle[556]; l'ensemble et les détails en ont été empruntés au système décimal, comme l'indique suffisamment le titre: _Decimal Classification_. C'est là ce qui fait la force apparente des théories de M. Dewey. Malheureusement, l'étude des phénomènes de la nature et des événements de l'histoire, les fruits de l'activité humaine, les travaux scientifiques, artistiques et littéraires, les produits de l'esprit ou de l'imagination, sont loin de toujours se prêter à la rigueur des divisions et subdivisions décimales.»
«Le grand défaut du système de Dewey, dit de son côté le docteur Graesel[557], c'est de donner à toutes les classes le même nombre de divisions et la même ampleur, alors que chacune des branches des connaissances humaines a son étendue particulière et demande, par conséquent, à être divisée d'une façon différente des autres.»
Il semble, en résumé, que ce système a été accueilli en Europe par les gens de lettres et les bibliographes de profession avec une méfiance plus ou moins caractérisée, tandis que les hommes de sciences, médecins, physiologistes, etc., n'y ont pas trouvé les mêmes imperfections et s'y sont volontiers ralliés[558]. Nombre d'entre eux, pour le catalogage de leurs livres et la rédaction et la mise en ordre de leurs fiches bibliographiques ou autres, ont adopté des méthodes où les combinaisons de chiffres remplacent toutes les mentions de classes et catégories, toutes les lettres indices de divisions et subdivisions des anciennes classifications.
Il est même à remarquer que, dès l'année 1879, c'est-à-dire bien avant l'introduction en Europe du système de M. Melvil Dewey[559], un médecin de Paris, très connu depuis par ses travaux de laryngologie, le docteur Baratoux, employait un procédé de notation chiffrée reposant sur le principe même de la classification décimale. Ce n'est qu'en 1897, alors que cette classification provoquait tant de controverses dans le monde bibliographique, que M. le docteur Baratoux, jusque-là étranger à ces questions et qui n'avait pas soupçonné l'importance de sa méthode de catalogage, en publia dans son journal, _la Pratique médicale_, le tableau détaillé explicatif[560].
Dans le monde de la science, ce système de notation chiffrée était comme pressenti, déjà réalisé, et il a continué à se garder et à conquérir de nombreux partisans. Il ne semble pas jusqu'ici devoir obtenir le même succès dans le monde des lettres, pour les grandes collections du moins et les anciennes et immenses bibliothèques publiques. Quant aux collections particulières, quant à notre bibliothèque, dont le total des richesses n'excède pas quinze ou vingt mille volumes, il n'y aurait aucun inconvénient, on ne trouverait même que commodité et profit, selon nous, à faire usage de la classification décimale.
CHAPITRE IX
DE L'USAGE ET DE L'ENTRETIEN DES LIVRES
Nettoyage des bibliothèques.--Comment et avec quoi essuyer les livres?--Évitez l'emploi de la laine et du drap.--Insectes bibliophages: moyens de les détruire.
Réparation des livres.--Feuillets déchirés ou décousus.--Taches: taches maigres, taches grasses.--Encollage du papier.
Les ennemis des livres: souris, rats et chats; poussière et humidité; feu, soleil et gaz; épiciers et marchands de tabac; équarrisseurs de livres; collectionneurs de frontispices et de gravures; relieurs; emprunteurs; etc.--Femmes bibliophiles.
Comment couper les feuillets d'un livre?--Le meilleur des coupe-papier.--Par où doit-on prendre un livre?--Comment le tenir?--Respect dû aux livres.--Code et hygiène des liseurs.--Faut-il lire au lit? en mangeant?--Quelle heure convient le mieux pour la lecture?--Dangers du doigt mouillé.--Faut-il annoter ses livres?--La meilleure preuve de l'affection qu'on a pour eux et pour les Lettres.
Nous avons vu que le livre est comme un être vivant, possédant une âme et un corps. L'âme, nous n'avons pas à nous en occuper ici; nous n'envisageons et n'étudions que l'enveloppe et la forme matérielle du livre, et nous nous en tenons à sa _santé_ physique.
Tout comme son propriétaire, le livre a besoin d'air, besoin d'hygiène et de propreté.
«Tous les mois, les vitrines réservées seront ouvertes, aérées, essuyées, ainsi que les livres ou manuscrits auxquels elles sont affectées, dit la circulaire ministérielle du 4 mai 1878[561]. Tous les ans, aux vacances, cette dernière opération (l'essuyage) aura lieu pour un tiers des livres de la bibliothèque (rangés, comme nous le savons, non dans des vitrines fermées, mais sur des rayons libres). Le battage ne doit pas être brutal; il est surtout utile pour les volumes brochés,» etc.
Vous, dont les livres sont bien moins nombreux que ceux de ces établissements publics, vous agirez sagement en ne laissant pas s'écouler un aussi long délai sans procéder à ce nettoyage; vous l'effectuerez, sinon tous les mois, comme pour les susdites collections réservées, du moins et au moins une fois par semestre, en avril et en octobre, par exemple.
«De même, remarque Alkan aîné[562], que l'on a soin de faire brosser ses habits, il faut faire épousseter de temps en temps les livres, les battre, essuyer la tranche avec le plus grand soin.»
Mais avec quoi l'essuyer?
Le docteur Graesel aussi bien que la circulaire ministérielle du 4 mai 1878 conseillent, pour cet essuyage, l'emploi «de chiffons de laine[563]». Suivez plutôt le conseil du savant bibliographe Gabriel Peignot, de Jules Richard et de M. Édouard Rouveyre[564]: ne vous servez pas de lainage pour les soins d'entretien et de propreté à donner à vos livres. La laine attire et retient les insectes et les vers, et par elle vous risquez d'introduire l'ennemi dans la place.
«Chaque fois que vous prendrez dans votre bibliothèque un livre pour le consulter, dit Jules Richard[565], époussetez-le, puis frottez-lui le dos et les plats avec une peau fine, semblable à celle dont se servent les domestiques pour faire briller l'argenterie. Cette friction hygiénique est excellente et des plus salutaires pour la santé du livre. Je vous en prie, n'oubliez ni le plumeau en plumes douces, ni la peau fine. On peut remplacer cette dernière par des foulards hors de service et très usés.»
D'aucuns blâment l'emploi du petit plumeau,--si commode pourtant, puisqu'il est facile de dissimuler ce minuscule objet dans les rayons de la bibliothèque, et de l'avoir ainsi toujours sous la main,--et allèguent contre lui qu'il projette la poussière dans la pièce, sinon même sur les rangées de livres des tablettes inférieures. Il est évident que, s'il s'agissait d'un grand nettoyage, le plumeau ne pourrait efficacement servir qu'à condition de fonctionner à l'extérieur ou devant une fenêtre ouverte; mais quand il ne s'agit que de quelques volumes, des ouvrages que vous tirez un à un de vos rayons, durant vos lectures ou vos recherches, n'hésitez pas à recourir à ses bons offices. En tout cas, n'oubliez pas le point capital: avant d'ouvrir un livre, ne négligez jamais d'enlever la poussière accumulée sur sa tranche supérieure, afin que cette poussière ne pénètre pas dans l'intérieur du livre.