Une bibliothèque L'art d'acheter les livres, de les classer, de les conserver et de s'en servir

Part 10

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Tout d'abord l'innombrable multitude des produits de la pensée vous arrête et vous déconcerte. Que choisir parmi tant, tant et tant d'œuvres? Comment se guider dans un tel dédale?

Dès les débuts mêmes de la bibliophilie, la question s'est posée, et Sénèque le Philosophe l'a on ne peut mieux discutée et tranchée dans son traité _De la tranquillité de l'âme_ et dans ses _Lettres à Lucilius_.

«Rien de plus noble, écrit-il, que la dépense qu'on fait pour se procurer des livres; mais cette dépense ne me paraît judicieuse que si elle n'est pas poussée à l'excès. A quoi sert une incalculable quantité de volumes, dont le maître pourrait à peine dans toute sa vie lire les titres? Cette masse d'écrits surcharge plutôt qu'elle n'instruit, et il vaut bien mieux s'en tenir à un petit nombre d'auteurs que d'en parcourir des milliers... Chez la plupart, chez des gens qui n'ont même pas l'instruction d'un esclave, les livres, au lieu d'être des moyens d'étude, ne font que servir d'ornement à des salles de festin. Achetons des livres pour le besoin seulement, jamais pour l'étalage[338].»

«... Fais un choix d'écrivains pour t'y arrêter et te nourrir de leur génie, si tu veux y puiser des souvenirs qui te restent. C'est n'être nulle part que d'être partout. Ceux dont la vie se passe à voyager finissent par avoir des milliers d'hôtes et pas un ami... La nourriture ne profite pas, ne s'assimile pas au corps, si elle est rejetée aussitôt qu'absorbée. Rien ne retarde une guérison comme de changer sans cesse de remèdes; on ne réussit point à cicatriser une plaie où les appareils ne sont qu'essayés; on ne fortifie pas un arbuste par de fréquentes transplantations... La multitude des livres dissipe l'esprit. Ainsi, ne pouvant lire tous ceux que tu aurais, il est suffisant pour toi d'avoir ceux que tu peux lire[339].»

C'est ce que Pline le Jeune a résumé dans l'apophtegme célèbre: _Multum legendum esse, non multa_[340]: beaucoup lire, mais non beaucoup de choses. Et, fidèle à ce principe, il n'avait réuni que peu de livres dans sa villa de Laurentinum, mais des livres dignes d'être sans cesse relus[341].

Jérôme Cardan (1501-1576) estimait que toute bibliothèque devrait tenir en trois volumes, l'un traitant de la vie des saints, l'autre contenant de gracieux vers propres à récréer l'esprit, et le troisième enseignant «la vie civile», c'est-à-dire les droits et devoirs du citoyen[342]. Mais déjà de son vivant ou peu après, Joseph Scaliger (1540-1609) déclarait que, «pour une parfaite bibliothèque, il faudrait avoir six grandes chambres[343]».

Au XVIIIe siècle, Formey, dans ses _Conseils pour former une bibliothèque_[344], est d'avis, tantôt qu'«une centaine de volumes est suffisante» (en ayant recours à l'occasion, il est vrai, aux bibliothèques publiques et aux «librairies des amis»), tantôt qu'«avec cinq à six cents, on en a assez pour toute la vie».

On voit que les opinions diffèrent, et qu'elles offrent de notables variantes même chez les mêmes bibliographes.

Dans une ingénieuse et concluante comparaison, Voltaire commente en ces termes le mot de Pline le Jeune:

«Un lecteur en use avec les livres comme un citoyen avec les hommes. On ne vit pas avec tous ses contemporains, on choisit quelques amis. Il ne faut pas plus s'effaroucher de voir cent cinquante mille volumes à la Bibliothèque du roi, que de ce qu'il y a sept cent mille hommes dans Paris[345].»

Peignot pense qu'«avec trois à quatre cents volumes, on pourrait se composer la collection la plus précieuse qu'un amateur puisse posséder[346]».

Sans donner de chiffres ni préciser, Mouravit fait ce sage aveu que «le premier et difficile problème que doit résoudre un vrai bibliophile est celui-ci: se faire une excellente bibliothèque avec le moins de livres possible[347]».

Et l'éloquente voix de Lacordaire nous avertit que, «à part le besoin des recherches dans un but utile, il ne faut lire ici-bas que les chefs-d'œuvre des grands noms: _nous n'avons pas de temps pour le reste_[348]».

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Mais si, d'ordinaire et selon la remarque du patriarche-philosophe de Ferney, on n'a et l'on ne peut avoir qu'un petit cercle d'amis, on ne risque rien de posséder beaucoup de relations; si, d'accord avec Lacordaire, nous n'avons pas de temps à consacrer aux écrits de second ordre, et s'il est sage de nous en tenir aux chefs-d'œuvre, de nous borner à nos maîtres préférés, il est non moins judicieux et profitable d'être abondamment pourvu d'ouvrages à consulter, d'ouvrages de recherches, de _référence_: dictionnaires, manuels, annuaires, répertoires, etc.

Ici seuls l'emplacement et la fortune dont vous disposez doivent limiter vos exigences.

Francisque Sarcey disait[349] que tout ce dont il avait besoin, en fait de connaissances, il le trouvait dans le Larousse. Cette vaste publication, accompagnée de ses deux suppléments et toujours complétée et mise au pair par la _Revue encyclopédique ou universelle_, la «Revue Larousse», peut tenir lieu, en effet, d'une bibliothèque. Malgré ses imperfections, malgré ses erreurs, moins fréquentes que d'aucuns se plaisent à l'insinuer, peu nombreuses même, en somme, si l'on considère l'énorme quantité de texte qu'elle renferme, elle réalise bien le grandiose projet de son auteur et fondateur, elle est bien la véritable Encyclopédie du XIXe siècle.

La _Grande Encyclopédie_, commencée il y a une douzaine d'années par l'éditeur Lamirault et encore en cours de publication, renferme, surtout dans ses premiers volumes, d'excellents articles, rédigés avec soin, amplement documentés, et ayant leur empreinte personnelle.

D'autres recueils encyclopédiques, comme le _Dictionnaire de la Conversation_, l'_Encyclopédie moderne_ de Didot, etc., ont eu leur vogue et ont encore leur valeur; mais ils datent de loin déjà, et, sur bien des points, ne sont plus à jour.

Pour la langue française, l'historique et l'emploi des mots, rien ne remplace l'admirable dictionnaire de Littré, qui n'a qu'un défaut, c'est d'avoir trop restreint ses alinéas, de les avoir supprimés notamment dans ses citations de vers, ce qui fait ressembler ceux-ci à de la prose. Au dictionnaire de Littré ajoutez celui de notre ancienne langue et de ses dialectes du IXe au XVe siècle de Frédéric Godefroy, ainsi que des vocabulaires grecs, latins (Ducange--basse latinité--et Freund, par exemple), et des principales langues vivantes.

Déjà au XVIIe siècle l'érudit La Mothe-Le Vayer, dans sa _Lettre à un moine sur l'art de se former une bibliothèque à peu de frais_, écrivait, à propos des dictionnaires:

«Quant à ces derniers, je tiens, avec des personnes de grande littérature, qu'on ne saurait trop [en] avoir, et c'est chose évidente, qu'il les faut posséder en pleine propriété, parce qu'ils sont d'un journalier et perpétuel usage, soit que vous soyez attaché à la lecture et intelligence de quelque auteur, soit que vous vaquiez à la méditation et composition de quelque ouvrage[350].»

Si vous vous occupez de bibliographie, le _Manuel du libraire_ de Jacques-Charles Brunet, _la France littéraire_ et _les Supercheries littéraires_ de Quérard, le _Dictionnaire des anonymes_ de Barbier, et le _Catalogue de la librairie française_ d'Otto Lorenz, vous sont indispensables.

L'_Histoire des Grecs_ et l'_Histoire des Romains_ de Duruy, l'_Histoire ancienne des peuples de l'Orient_ de Maspéro et les _Origines du Christianisme_ de Renan, l'_Histoire de France_ d'Henri Martin, de Michelet, de Lavisse, et une collection des _Mémoires relatifs à l'Histoire de France_, celle de Petitot et Monmerqué, la plus complète, de préférence; l'_Histoire des Français des divers états_ d'Alexis Monteil; les quelques volumes, si remplis et si lumineux, d'Augustin Thierry, et les études, non moins savantes et fécondes, de Fustel de Coulanges; l'_Histoire de la Révolution_, par Thiers, Michelet, Louis Blanc, Carlyle, Quinet, etc.; les _Origines de la France contemporaine_ de Taine; l'_Histoire du Consulat et de l'Empire_ de Thiers, avec celle de _la Chute du premier Empire (1814-1815)_ de Henry Houssaye; les _Deux Restaurations_ de Vaulabelle et la _Monarchie de Juillet_ de Thureau-Dangin; l'_Histoire de Dix Ans_ de Louis Blanc, suivie de l'Histoire de Huit Ans d'Elias Regnault et de la _Révolution de 1848_ par Daniel Stern ou Garnier-Pagès; le _Second Empire_ par Taxile Delord, l'histoire de la _Guerre de 1870-71_ et de la _Troisième République_ (Charles de Mazade, Albert Sorel, Jules Claretie, Théodore Duret, Louis Fiaux, Alfred Duquet, le commandant Rousset, etc.), vous permettront de suivre, des origines du monde jusqu'à nos jours,--en étudiant plus particulièrement la France,--les événements et les progrès de l'humanité.

Michelet est, sans conteste, bien plus intéressant et entraînant qu'Henri Martin; mais celui-ci possède un avantage des plus appréciables pour les travailleurs et les chercheurs. Il a eu le bon esprit de joindre à sa grande histoire une table analytique et alphabétique, qui comprend tout un volume (le XVIIe) et permet de trouver instantanément le renseignement désiré. Michelet étant, par un très fâcheux et déplorable oubli, entièrement dépourvu de tables détaillées, les recherches sont presque impossibles à travers ses quarante ou cinquante volumes. Rien de plus utile, rien de plus précieux qu'une table ou index alphabétique, «accessoire obligé de toute bonne, complète et commode édition[351],» et l'on comprend bien qu'un chancelier d'Angleterre, Lord Campbell, ait voulu demander, en 1850, qu'on privât de ses droits de propriété littéraire tout écrivain qui publierait un livre sans index[352].

Les _Causeries du lundi_ de Sainte-Beuve, ses _Portraits littéraires_, ses _Portraits contemporains_, ses _Nouveaux Lundis_ et son chef-d'œuvre, _Port-Royal_, constituent la plus accessible et la plus vivante histoire de la littérature française que nous possédions, histoire biographique et monographique, mais suffisamment détaillée et complète. Ajoutez-y, comme complément ou correctif, sinon quelques gros ouvrages, tels que la monumentale _Histoire littéraire de la France_, entreprise par les Bénédictins de Saint-Maur, et continuée par des membres de l'Institut (Fauriel, Daunou, Victor Le Clerc, Paulin Paris, Renan, etc.)[353], bien lourde probablement pour votre humble collection d'amateur et de jouisseur littéraire, du moins d'agréables et consciencieuses études, inspirées par l'érudition et le goût modernes et mises au point (Taine, Émile Montaigu, Paul Albert, Émile Deschanel, Gaston Paris, Petit de Julleville, Ferdinand Brunetière, Paul Stapfer, Émile Faguet, Anatole France, Jules Lemaître, Jules Levallois, René Doumic, Paul Bourget, Gustave Lanson, Georges Pellissier, Édouard Rod, etc.). Et, à propos d'histoire et de littérature, n'oubliez pas l'ouvrage de Jal, son _Dictionnaire critique de biographie et d'histoire, errata et supplément pour tous les dictionnaires historiques_, et le bon petit _Dictionnaire des antiquités romaines et grecques_ d'Anthony Rich.

Les dix-neuf volumes de la _Géographie universelle_ de Reclus, le _Dictionnaire géographique et administratif de la France_ de Paul Joanne, et une collection des _Guides_ Joanne et Bædeker (Joanne pour la France surtout), vous rendront en maintes occasions de signalés services.

N'oubliez pas non plus le Code et quelques bons ouvrages de droit, un manuel ou dictionnaire de médecine visuelle, le _Bottin_ avec l'_Annuaire Hachette_, et une collection complète d'un ou de plusieurs périodiques,--toujours selon la place dont vous disposez:--_l'Illustration_, par exemple, où sont consignés, retracés par la plume et le crayon, les faits marquants de chaque semaine, et qui offre, dans son ensemble, l'histoire écrite et illustrée de notre temps; la _Revue encyclopédique_, alias _universelle_; _la Nature_; _l'Intermédiaire des chercheurs et curieux_, un des recueils les plus appréciés de tous les érudits et travailleurs; et le doyen de nos journaux à gravures sur bois, _le Magasin pittoresque_, que, dans ses «Matériaux de la bibliothèque», M. Guvot-Daubès place très justement en tête des collections à consulter, ce qui, ajoute-t-il, peut se faire aisément, grâce aux tables récapitulatives[354].

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Voilà une série d'ouvrages pouvant servir de base à toute bibliothèque, une réunion d'excellents outils, précieux à tous ceux qui lisent, écrivent et étudient.

Mais ce ne sont là en quelque sorte que des _généralités_. Or, chacun de nous a ses besoins et ses goûts particuliers, chacun de nous, par vocation ou nécessité, par plaisir ou devoir, est poussé vers tel ou tel genre de lectures et d'études[355], où il arrive peu à peu et forcément à se restreindre et se confiner; d'abord parce que nous nous plaisons tous à fréquenter de préférence les gens et les choses que nous connaissons déjà, à approfondir, goûter et savourer de plus en plus ce que nous savons; et parce que chaque coin de l'infini domaine de la science est à lui seul une immensité.

Les uns se cantonnent ainsi dans l'histoire, dans une histoire spéciale, celle, je suppose, de leur province ou de leur ville natale; d'autres s'adonnent à l'examen de questions scientifiques, voire d'une seule question; d'autres s'attachent à une époque, à un groupe, une école, ou même à un personnage de notre littérature. Le législateur Sieyès et l'idéologue Destutt de Tracy «lisaient perpétuellement Voltaire»: arrivés au dernier tome, ils reprenaient le premier et recommençaient[356]. Alphonse Daudet, dans les dernières années de sa vie, avait arrêté son choix sur Montaigne et fait des _Essais_ son unique livre de chevet: et combien partagent ce culte fervent pour l'incomparable moraliste en qui revit, résumée et condensée, toute l'antiquité! Combien se sont de même passionnés pour Horace, pour Dante ou pour Shakespeare, et à combien Rabelais, Regnier, Molière, La Fontaine, ont ou auraient pleinement suffi!

Tenez-vous-en donc, dans vos lectures, au précepte de Sénèque, de Pline et de Voltaire: ne vous prodiguez pas, ne vous gaspillez pas. Ce n'est qu'à la jeunesse qu'il convient d'aspirer à tout connaître, à tout voir et tout lire, et de s'espacer, _s'égailler_, courir çà et là, partout, au hasard des circonstances. Vous, votre choix est fait, votre cercle d'études est tracé, la liste de vos auteurs préférés est close... ou à peu près. Si vous voulez profiter et jouir de vos lectures, ne quittez pas ce champ, si restreint qu'il soit et que vous l'ayez fait; appliquez-vous à le creuser, à le fouiller et le retourner:

Un trésor est caché dedans,

comme dans celui du vieux laboureur de La Fontaine, et

C'est le fonds qui manque le moins.

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Prenons le cas le plus fréquent. Supposons que ce soit vers nos grands écrivains, du XVIe au XIXe siècle, que se dirigent vos préférences,--quitte à vous d'opérer une sélection et de vous limiter dans ce vaste et glorieux patrimoine. Rappelons-nous que ce sont des volumes de format moyen (in-18 jésus environ) qu'il nous faut, imprimés correctement sur bon papier, en caractères bien lisibles, et de prix abordables,--ne dépassant pas, par exemple, le prix de la _nouveauté_, 3 francs ou 3 fr. 50. Quelles éditions allons-nous choisir?

Un de nos devanciers, Jules Richard, dans son traité de _l'Art de former une bibliothèque_, s'est déjà posé la question, et n'a pu la résoudre: aucune édition existant actuellement en librairie ne remplit les conditions requises.

«J'ai toujours, écrit-il[357], déploré le sans-gêne avec lequel on fabrique les livres pour le peuple. Généralement, c'est honteux! Dans ce temps de doctrines humanitaires où l'on parle tant d'instruction gratuite et obligatoire, je ne conçois pas qu'une _Société des bons livres_, ayant pour but de fournir à bon marché au peuple une édition convenable des classiques français et étrangers, ne se soit pas formée sous la protection ou en dehors du gouvernement. Le goût du livre est enfanté par le goût de la lecture, et il ne faut pas que le goût de la lecture soit entravé par les apparences repoussantes du livre.»

«Mettre à la portée des petites bourses des éditions portatives, bien faites et agréables à l'œil,» tel est le but que Jules Richard[358], comme tant d'autres amis des livres et du peuple, aurait voulu voir atteint, et qui reste toujours éloigné, toujours à l'état de projet ou de rêve, malgré les plus pressantes, les plus légitimes et l'on peut dire aussi les plus patriotiques réclamations[359].

Certes, il n'y a que des éloges à décerner à la collection des _Grands Écrivains de la France_, entreprise, il y a une quarantaine d'années, vers 1860, par la maison Hachette, sous la direction de l'érudit Adolphe Regnier. Mme de Sévigné, Malherbe, La Bruyère, La Rochefoucauld, Corneille, Racine, La Fontaine, Molière, figurent dans cette collection, entièrement terminés. Pascal, le cardinal de Retz et Saint-Simon sont en cours de publication. Par le contrôle et la pureté de leur texte, le soin et la science apportés à leurs nombreuses notes et à leurs volumineux lexiques, aussi bien que par le choix de leur papier et leurs qualités typographiques, ces éditions se recommandent entre toutes, méritent d'être citées en première ligne. C'est l'honneur de la librairie moderne et un véritable monument élevé à la gloire des lettres françaises.

Mais ce sont des éditions savantes, de gros volumes in-8, cotés 7 fr. 50, et qui sont, par conséquent, en dehors et au-dessus de nos desiderata. Une autre collection, éditée par la même librairie et commencée jadis par l'imprimerie Lahure, les _Œuvres des principaux écrivains français_ (volumes in-18 à 1 franc), œuvres la plupart complètes, ferait notre affaire, si elle n'était imprimée en caractères trop fins, et, conséquence de son bas prix, sur papier de qualité inférieure. Les anciens volumes, parus antérieurement à 1862, et dont certains contenaient plus de pages que ceux d'aujourd'hui, ont été tirés sur papier meilleur: il est vrai qu'ils se vendaient le double, 2 francs au lieu de 1 franc. Comme nous en avons déjà fait la remarque, les éditeurs ne sont pas seuls coupables du mauvais état présent de la librairie; la faute en est surtout au public, qui exige avant tout et en dépit de tout du «bon marché». On lui en fournit, hélas!

Les quelques «classiques» publiés par Louandre dans le catalogue Charpentier (volumes in-18 jésus, marqués 3 fr. 50 et vendus couramment à l'état de neuf 1 fr. 75) nous conviendraient assez, ainsi que les _Chefs-d'œuvre de la littérature française_ de Firmin-Didot (environ 150 volumes in-18 jésus à 3 francs, vendus de même 1 fr. 75 ou 1 fr. 50), ou encore la _Collection des meilleurs ouvrages français et étrangers_, éditée par Garnier (in-18 jésus, mêmes prix); mais ces collections sont incomplètes d'abord,--ainsi Voltaire et Rousseau n'y figurent que très partiellement;--en outre, les derniers tirages, c'est-à-dire ceux qu'on trouve actuellement en librairie, sont généralement inférieurs aux anciens, aux tirages de 1850 ou 1860, qui étaient faits sur meilleur papier et avec des clichés non fatigués. Quant à la _Bibliothèque française_ de Didot, qui donne en forts volumes in-8 jésus à deux colonnes (54 volumes) les œuvres complètes, soigneusement revues et annotées, de la plupart de nos auteurs célèbres, elle est, par son format, comme la collection des _Grands Écrivains_ d'Hachette, en dehors de notre programme.

La _Nouvelle Bibliothèque classique_, fondée par Jouaust en 1876, et qui se compose d'une soixantaine de volumes (in-16 elzevierien, à 3 francs), marque certainement un grand progrès sur les précédentes collections à bon marché. Le texte en est plus correct; les notices et les notes (celles-ci placées à la fin des volumes) sont mieux rédigées, le papier principalement est de beaucoup supérieur, l'impression est aussi plus nette et plus soignée; mais cette impression est faite en elzevier, et certains lecteurs n'aiment pas ce type de caractères et préfèrent le romain. D'autres aiment mieux avoir les notes et traductions de texte au bas des pages, près du texte même, ce qui, en effet, est plus commode dans bien des cas, pour Montaigne, par exemple, dont chaque page, chaque ligne est émaillée d'une citation latine. Quoi qu'il en soit, c'est Jouaust,--qui fut un éditeur de l'ancienne mode, lettré, érudit, laborieux, extrêmement soucieux de son œuvre, et passionné pour elle[360],--qui se rapproche le plus de notre idéal. Malheureusement, il n'a pas eu le temps de réunir dans sa _Nouvelle Bibliothèque classique_ tous les chefs-d'œuvre dignes d'y entrer, et des noms illustres, Pascal, Mme de Sévigné, Buffon, Saint-Simon, etc., n'y figurent pas[361].

Je mentionnerai encore la _Bibliothèque elzévirienne_, fondée par Jannet, et la _Nouvelle Collection Jannet-Picard_[362], consacrées surtout à nos anciens écrivains.

Il est juste enfin de ne pas oublier, dans cette sommaire énumération, l'excellente petite _Bibliothèque nationale, collection des meilleurs auteurs anciens et modernes_, créée en 1863, et destinée, comme le dit son sous-titre, «à faire pénétrer au sein des plus modestes foyers les œuvres les plus remarquables de toutes les littératures». Ces petits volumes in-16 à couverture bleue, actuellement au nombre d'environ quatre cents, et comparables à l'ancienne collection populaire stéréotype entreprise en 1799 par Pierre Didot[363], ont rendu et rendent journellement à quantité d'écoliers, d'étudiants et de modestes et fervents lecteurs d'inappréciables services. Mais eux non plus ne remplissent pas les conditions que nous réclamons; leur format, commode pour la poche, ne convient guère à une bibliothèque, et leur bas prix, (0 fr. 25) ne vous laisse aucun doute sur la piètre qualité de leur papier, l'insuffisance de leur exécution typographique.

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Puisque la librairie «courante» ne peut nous fournir exactement et complètement ce que nous voulons, essayons de la librairie «d'occasion»; à défaut de livres récemment parus et «à l'état de neuf», voyons parmi les ouvrages édités jadis et échoués chez les bouquinistes.

Là, en effet, nous avons chance de rencontrer ce que nous cherchons: des volumes de format convenable, bien imprimés, de prix modique; nous pouvons espérer surtout, comme nous l'avons précédemment expliqué[364], que ces volumes seront tirés sur papier meilleur que celui de nos malheureux livres populaires d'aujourd'hui. En outre, presque toujours, nous trouverons ces ouvrages reliés ou cartonnés, puisque la coutume de vendre les livres brochés est relativement récente et ne remonte guère au delà de notre siècle[365]. Nous avons donc tout avantage à diriger nos recherches du côté de ce qu'on nomme en librairie «l'occasion».

Comme il ne s'agit pas ici d'éditions princeps ni de livres rares, mais de volumes tout simples, «communs», propres et maniables, il est inutile de dresser une liste de nos éditions préférées: ces volumes abondent, et cette liste serait forcément très incomplète, forcément interminable.

Laissons donc chacun choisir à sa guise, sous réserve toutefois qu'il veuille bien se souvenir de ce que nous avons dit sur l'importance de la qualité du papier, de la commodité du format, et de la grosseur et netteté du caractère. Quant à cette autre essentielle condition, l'authenticité et la pureté du texte, elle est le plus souvent, presque toujours, en harmonie avec le soin apporté à l'exécution typographique.