Part 2
Cette maison était construite en bois de différentes natures, parmi lesquels on reconnaissait le cèdre, le pin et le chêne; elle se composait d’un rez-de-chaussée et d’un premier étage, avec un large toit couvrant une galerie extérieure qui régnait sur les trois faces principales. Derrière l’habitation, de vastes bâtiments et hangars, légèrement construits, servaient d’écurie et abritaient les récoltes et le matériel d’exploitation. Excepté sur sa façade antérieure, cette maison était presque complètement entourée de verdure. M. James nous fit visiter son écurie, qui renfermait trois chevaux, deux de race anglaise pure, et le troisième plus ramassé dans ses formes, et qu’il nous assura être le produit d’un étalon anglais et d’une jument de race indienne. Il nous apprit qu’il avait déjà gagné avec cet animal des paris assez considérables.
Pour que nous pussions juger de ses allures et de son énergie, il le fit monter sans être sellé ni bridé par un jeune mulâtre, qui remplissait chez lui les fonctions de groom. L’animal, renfermé dans sa boxe d’érable, semble être d’une humeur excessivement douce, et se laissait volontiers approcher et toucher. Mais lorsque le groom s’avança vers lui, en lui adressant quelques mots accompagnés d’un sifflement sourd et saccadé, le cheval tressaillit, releva la tête et voulut se dresser. Ramené à terre par une main vigoureuse, il s’élança rapidement par la porte de l’écurie, et, à ma grande surprise, il s’arrêta au bout de vingt pas en hennissant et piaffant d’une manière sauvage; je pus alors mieux examiner ses formes. Sa robe était d’une couleur indécise et probablement innommée, qui se rapprochait de la nuance appelée en France, gris étourneau. Sa crinière, presque noire et fort épaisse, lui descendait à l’épaule, tandis que sa queue tombait presque jusqu’à terre. On retrouvait la race anglaise dans les lignes du poitrail de l’encolure et les jambes de devant, quoique le sabot fût plus court et plus évasé, mais le train de derrière et la tête rappelaient par leurs formes sèches et nerveuses la race des mustangs indiens.
L’animal semblait attendre un cavalier, lorsque tout-à-coup le mulâtre jeta un cri; aussitôt la bête fit rapidement un mouvement de flexion comme si elle voulait s’accroupir, tandis qu’au même instant le groom, par un élan rapide, s’élançait sur son dos. Il la mit devant nous à toutes les allures, en lui faisant exécuter les mouvements d’un cheval parfaitement dressé. M. James nous fit remarquer le trot allongé de cet animal, qui, en Europe, aurait pu passer pour un véritable stepper, et c’était là un succès dont le planteur paraissait fier, car les chevaux indiens trottent rarement, leur allure favorite est le galop.
Bientôt un coup de cloche nous annonça que le dîner était servi. La charmante maîtresse du logis nous en fit les honneurs avec une grâce parfaite. Le repas se composait de gibier, de volaille, de poissons qui m’étaient inconnus, et d’une espèce de tortue d’eau nommée cooter. M. James nous apprit que tout cela était le produit de la pêche et de la chasse de ses esclaves. «Ne chassez-vous donc jamais, lui demandai-je, car je n’appelais point une chasse les représailles auxquelles il se livrait, lors de notre arrivée, sur les oiseaux des rizières.--Pardon, me répondit-il, l’équitation et la chasse sont mes deux plus chers loisirs. Notre pays est pour un chasseur un paradis terrestre.--Et lorsque de mon côté je lui eus fait connaître que j’étais passionné pour ce dernier exercice: Vous restez, continua-t-il, trop peu de temps parmi nous, pour faire ample connaissance avec le gibier de nos forêts. Mais je compte vous faire tirer dans quelques heures un gibier voisin de mon habitation, et sur lequel les balles ont souvent peu de prise. Permettez-moi de ne pas vous en dire davantage.» Je respectai la discrétion de mon hôte.
Après le dîner, nous partîmes pour visiter la plantation, qui, ainsi que toutes les propriétés de ce genre, était placée près d’un ruisseau dont le niveau était plus élevé de deux mètres environ; au moyen d’une écluse on pouvait submerger tout ou une partie du terrain. Le riz n’est récolté que lorsqu’il a été inondé trois fois, et soumis dans l’intervalle à différents travaux de culture accomplis par des esclaves. Près de deux cents noirs travaillaient en ce moment sous la direction du contre-maître; ils étaient proprement vêtus et paraissaient en bonne santé.
Nous visitâmes ensuite le village formé par la réunion des cases à nègres. Ces cabanes étaient bien construites, quelques-unes possédaient un petit jardin. Le village renfermait une chapelle desservie par un missionnaire, et où l’on célébrait la messe le jeudi et le dimanche. Nous vîmes aussi l’infirmerie et la maison d’école où se trouvaient en ce moment une cinquantaine de négrillons dont l’instruction était confiée au missionnaire.
Toute cette organisation annonçait de la part de M. James une grande sollicitude pour le bien-être matériel et moral de ses esclaves. J’en étais vraiment étonné, et j’en félicitai hautement, le planteur, qui me répondit:
--Je ne fais que suivre en cela l’exemple qui m’est donné par quelques-uns de mes voisins. Sans avoir une trop haute idée de la valeur morale des nègres, je crois qu’un propriétaire d’esclaves a tout à gagner à les bien traiter, et à ne sévir que dans de justes proportions.
Mes noirs n’ont pas toujours été mis sur ce pied. Mon père, qui a créé cette plantation, était imbu des vieux préjugés, et ne voyait dans ses esclaves que les instruments d’un revenu assuré. Pour moi, j’ai vécu dix années à Paris, où j’ai perfectionné mon éducation, et j’en ai rapporté d’autres idées. Je sais que dans un avenir plus ou moins éloigné l’esclavage doit fatalement cesser d’exister. Cet évènement, réservé peut-être à d’autres générations, des circonstances inattendues peuvent en précipiter l’échéance. Quoi qu’il en soit, lorsque sonnera l’heure de l’abolition, elle me trouvera préparé. Je désire, pour mes intérêts, et surtout pour la prospérité de mon pays, que cette révolution s’accomplisse d’une manière pacifique et graduée, sous l’empire des idées nouvelles. Mais je suis convaincu que si aujourd’hui j’offrais la liberté à mes esclaves, un grand nombre resteraient sur mon habitation, dans les mêmes conditions qu’ils s’imposeraient volontairement.
Pendant cette conversation, nous étions parvenus à l’une des extrémités de la plantation, à l’entrée d’une longue avenue qui pénétrait dans la forêt, et où nous attendait une voiture légère, attelée d’un seul cheval. Ce véhicule contenait trois fusils à bascule et autant de cartouchières garnies.
--Maintenant, messieurs, nous dit M. James, nous allons chasser le crocodile.
Croyant à une plaisanterie, je regardai notre hôte d’un air étonné.
--Rien n’est plus sérieux pourtant, continua-t-il; à un mille d’ici, le ruisseau qui arrose ma propriété, forme une série de petits lacs où vit une population de caïmans sur lesquels je vais de temps en temps exercer mon adresse, surtout lorsque la négresse commise aux soins de ma basse-cour m’accuse des disparitions trop fréquentes parmi mes oies et mes canards. Il y a deux jours encore, un chien appartenant au plus vieux de mes nègres, à l’oncle Tom de notre habitation, a été enlevé par un crocodile au moment ou il se désaltérait. Ces amphibies ont un goût très-prononcé pour la viande de chien, et voici notre appât. M. James nous montrait un beau pointer, qui gambadait autour de nous.
--Comment, lui dis-je, vous aller exposer cet animal à la voracité des caïmans?
--Certes non, me répondit-il, Jupiter est un trop excellent chien; d’ailleurs, mistress James a pour lui beaucoup d’affection. Mais il se fait tard, partons de suite, si nous voulons avoir encore deux ou trois heures de jour. Dans dix minutes nous serons à destination.
En effet, un quart d’heure après nous arrivions près des bords d’une charmante rivière, dont le cours tranquille et profond formait une série de bassins naturels. Le site était délicieux; la forêt nous entourait de tous côtés. Il régnait un silence profond, que troublait par intervalles le chant du whip-poor-will ou le bruissement d’ailes d’insectes aux riches couleurs. De temps en temps, nous faisions fuir un oiseau d’eau, qui se posait à peu de distance en poussant un cri l’effroi. Il était quatre heures du soir environ.
--C’est le moment, nous dit M. James, où les caïmans sortent de leur long repos des heures plus chaudes, pour songer déjà à leur nourriture. Nous attachâmes notre cheval à cent mètres de la rivière, et nous marchâmes vers le ruisseau, en tenant en laisse Jupiter, qui ne paraissait plus nous suivre d’aussi bonne grâce.
M. James nous posta, Fergusson et moi, derrière le tronc d’énormes lianes qui baignaient dans l’eau leurs vigoureuses racines, et lui-même gagna plus loin une position semblable.
Notre cocher maintint le chien sur le bord de la rivière, et lui fit jeter, en lui pinçant les oreilles, des gémissements de douleur, qui bientôt se changèrent en cris aigus. Au bout d’une minute un coup de feu se fit entendre non loin de moi tiré par Fergusson; il fut bientôt suivi d’un second, et l’eau jaillit au milieu de l’étang, sous les convulsions d’un énorme caïman qui se débattait en teignant l’onde de son sang, et ne tarda pas à couler à fond.
Nous attendîmes un quart d’heure environ, au bout de ce temps, les oreilles de Jupiter furent pincées de nouveau. Je regardais avec attention la surface de l’eau, lorsqu’à vingt pieds à peine de l’arbre contre lequel je m’appuyais, et tout à fait en face de moi je vis le liquide élément s’agiter doucement, et apparaître les naseaux et l’horrible gueule d’un caïman. Je fis feu de mes deux coups; l’animal disparut sans paraître blessé. Au même instant M. James tirait aussi sur un autre monstre, sans obtenir plus de résultat.
M. James nous assura que si le crocodile blessé par Fergusson l’était mortellement, il remonterait le lendemain à la surface et qu’il servirait à la nourriture de ses nègres, qui malgré une insoutenable odeur de musc, se régalent de ce mets répugnant.
Une heure après nous étions rentrés à l’habitation, et nous reprenions le chemin de la station prochaine, d’où le railway nous ramenait à Charlestown.
Nous remîmes bientôt à la voile pour Washington, et nous aperçûmes le même jour les côtes basses et boisées de la Caroline du Nord, qui paraissaient couvertes d’une sombre verdure que je n’avais point encore remarquée dans la végétation américaine. Fergusson m’apprit que ces forêts étaient formées par la réunion d’arbres résineux d’une espèce magnifique, et qui atteignent d’énormes dimensions. Ces bois produisent une grande quantité de résine, de térébenthine, de poix et de goudron, dont l’extraction est une des principales industries de la Caroline du Nord.
Pour extraire le suc de ces arbres, on pratique des incisions qui se communiquent entre elles et amènent la sève dans un réservoir commun placé au pied de l’arbre. Vers le mois de mars, la sève commence à paraître en devenant de plus en plus active à mesure que la saison avance, jusqu’à ce qu’elle cesse de couler aux approches de l’hiver. Le suc est enlevé au fur et à mesure du réservoir commun, et placé dans des barils où il se solidifie. Chaque arbre peut produire ainsi cinq gallons de sève par année. Au bout de quatre ou cinq ans, l’arbre épuisé finit par mourir. Il est alors abattu, découpé en morceaux qui, soumis à une combustion modérée et régulière, laissent encore échapper le suc qu’ils contiennent. C’est le goudron du commerce.
Nous passâmes successivement en vue de Smithville et de Beaufort. Le troisième jour nous parûmes devant Norfolk, sur la côte de Virginie, et quarante-huit heures après nous atteignîmes l’entrée de la baie de Chesapeake et l’embouchure du Potomac, et bientôt nous jetions l’ancre dans le port de Washington.
C’était à Washington que je devais quitter l’_Ontario_ et son excellent capitaine pour atteindre par voie de terre les états de l’extrême nord et les lacs du Canada. Ce ne fut pas sans émotion que je me séparai de Fergusson et que je dis adieu à son vaillant navire. A ce moment il me semblait que le dernier lien qui m’attachait à l’Europe venait de se rompre. Je me trouvais désormais isolé sur le vaste continent américain, et au moment d’entreprendre un voyage de deux années, devant lequel reculerait plus d’un homme déterminé. Mais je repris courage et résolus de quitter le lendemain Washington et de gagner New-York en toute hâte. La première quinzaine de mars venait de s’écouler, et je devrais être rendu pour le 1er mai à Saint-Louis en Missouri, si je voulais faire partie d’une de ces expéditions qui s’organisent chaque année pour le Far-West et la Californie.
Le lendemain, de bon matin, je louai dans le port un canot monté par deux rameurs vigoureux, et je passai quatre heures fort agréables en visitant l’embouchure du Potomac, qui n’a pas, au-dessus de Washington, moins de trois milles de largeur. Des deux côtés du fleuve s’élevaient des hauteurs boisées, éclairées par un magnifique soleil de printemps. Une quantité considérable d’embarcations et de navires de toutes tailles entraient dans la rivière, ou en sortaient, et je saluai deux ou trois fois le pavillon français aux mâts de quelques uns de nos vaisseaux de commerce. J’apercevais au loin les marais de la baie couverts de bandes immenses de sauvagine. J’étais transporté en voyant cette activité, ce fleuve majestueux, cette admirable nature. De temps en temps passait, non loin de nous, un de ces grands Steamboats, qui naviguent sur le Potomac, et réunissent à la modicité du prix du transport une confortable élégance et une table bien servie.
CHAPITRE II.
New-York.--Broadway, Wall-Street.--Le gibier à New-York.--Le policeman américain.--L’aqueduc de Croton.--Les environs de New-York.--Le lac Michigan.--Chicago.--Milwaukee.--Les jeunes cités américaines.
Deux jours plus tard, j’étais à New-York après avoir seulement entrevu, Baltimore et Philadelphie. Je descendis dans l’un des magnifiques hôtels de Broadway, qui est avec Wall-Street une des plus admirables rues de New-York. Wall-Street est véritablement le centre et le cœur de la spéculation américaine, des banques et du commerce de railway et de toutes les affaires qui s’y rattachent. C’est l’_exchange_, la Bourse du nouveau monde, et ce lieu présente de neuf heures à trois heures un aspect d’activité que l’on comprendra en se rappelant que les Anglo-américains sont spéculateurs comme les Anglais, et ardents comme les Français. La rue était d’abord au centre de la cité; mais par suite de l’extension rapide de New-York au nord et à l’ouest, elle se trouve presque à l’une de ses extrémités. Elle part de la partie basse de Broadway, près l’église de la Trinité, et se termine aux quais d’East-River. Elle est bordée de quelques beaux monuments en pierre et marbre, occupés par des banques et diverses administrations.
Au bas bout de Wall-Street abondent les colis d’exportation. C’est là que viennent aborder ces immenses steamers capables de recevoir commodément des milliers de passagers, outre des voitures, des wagons et du bétail, et qui partent avec une régularité d’omnibus tous les quarts d’heure pour Brooklyn. L’East-River, entre New-York et Brooklyn, est trop large et trop profonde pour qu’un pont puisse y être jeté. Brooklyn est une cité tranquille, propre, élégante, offrant un très-remarquable contraste avec New-York. Il est principalement composé des résidences particulières des marchands et négociants qui désirent trouver le calme et le repos, sans cependant s’éloigner du théâtre de leur activité et de leurs fatigues.
Broadway est l’une des plus larges et, sous certains rapports, l’une des plus belles rues du monde, et la plus splendide voie de l’Amérique. Elle est bordée de palais de pierre, de marbre, de fer, qui sont dignes de loger des rois, et sont tout simplement des manufactures.
Tels sont les environs de la demeure provisoire que je m’étais choisie à New-York; et j’étais encore sous l’impression de cette grandeur, lorsque je m’aperçus qu’il était l’heure de rentrer à l’hôtel pour dîner à la table d’hôte; mon estomac et mes jambes m’avertissaient d’ailleurs que j’avais fait au moins trois lieues dans la matinée. Un omnibus me conduisit rapidement devant la porte de mon gîte, et le dîner était déjà servi lorsque je me présentai pour en prendre ma part. Je fus frappé de la quantité de gibier qui figurait sur notre table, et c’est avec raison, je crois, qu’on peut regarder New-York comme une des villes du monde les mieux approvisionnées en gibier. L’Est, l’Ouest et les Canadas sont ses tributaires, et il n’est pas jusqu’à l’Europe qui ne contribue aussi par ses faisans anglais et les coqs de bruyère écossais à la recherche des tables de cette grande cité. La venaison se trouve sur tous les marchés en approvisionnements considérables, Les daims sont l’espèce la plus abondante et la plus estimée; les cerfs n’y sont jamais rares dans la saison. En hiver ils arrivent de l’Ouest, tout dressés et conservés par la gelée. Les perdrix abondent depuis le mois de septembre jusqu’aux 5 janvier, époque à laquelle la vente en est interdite par la loi. On les chasse dans toutes les campagnes environnantes; mais principalement dans l’Est. Les cailles ne sont point, en Amérique, de passage comme en France; pendant l’hiver on les traque sur la neige en quantités immenses dans les plaines de l’Ouest. Le coq de bruyère et la poule des prairies viennent exclusivement de l’Ouest. En hiver, où ils sont les plus abondants, on les prend par compagnies au panneau. New-York en absorbe un nombre énorme.
Il y a peu de lièvres aux Etats-Unis. C’est à peine si on en trouve quelques-uns dans l’Etat de New-York et dans le Rhode-Island. Le Canada seul en possède en assez grande quantité, L’espèce en est beaucoup plus petite et la chair moins estimée qu’en Europe. En hiver leur robe devient blanche.
Les canards sauvages d’Amérique sont renommés à juste titre, Tel est par exemple le _canwas-back_, qui n’existe que de ce côté-ci de l’Atlantique. Le goût particulièrement exquis de ce gibier est attribué au céleri sauvage dont il se nourrit presque exclusivement sur les rivières Susquehannah et Potomac, ainsi que dans la baie de Chesapeake. Après le canwas-back, le canard le plus estimé est le _tête rouge_ (_redhead_). On en trouve beaucoup sur Long-Island. Puis viennent le _brant_, considéré comme le meilleur canard d’eau salée, et le plus délicat de tous au mois de mai; le _mollard_, qui ne quitte point les lacs et les rivières; le canard noir, la sarcelle, le _broad-bill_, qu’on trouve aussi sur le rivage de la mer, le canard gris de Virginie, et plusieurs autres encore.
Lors de ma première promenade dans New-York, j’avais remarqué le policeman américain, si différent par la tenue et les mœurs de ses collègues de Londres ou de Paris. Le policeman de New-York est généralement nommé en récompense de quelque service rendu à l’occasion des élections, et il regarde sa situation comme un droit acquis au parti auquel il appartient, et dont celui-ci a la disposition. Son importance politique et son importance personnelle comme citoyen ne s’effacent jamais. Il porte bien un uniforme, mais il dédaigne de le boutonner suivant la mode militaire, et préfère laisser à découvert son linge blanc et ses diamants de Californie, qu’il fait voir avec ostentation. Mettre les mains dans la poche est une grave faute au point de vue de la tenue militaire, le policeman de New-York les met à peine ailleurs; il fume constamment, et s’il rencontre un ami, il boit volontiers avec lui; il cause, plaisante au coin des rues, sur le bord des portes avec la nonchalance d’un homme qui connaît les droits que la constitution lui a garantis, et sait comment il les revendiquera.
Quand on le voit à son poste, au lieu d’être un officier refrogné de la loi, disposé pour son tour de service, c’est simplement Tom, Dick ou Harry, du troisième ou sixième ward, avec lequel on a bu la veille un Mint-Julep, et qui prétend à la prochaine élection concourir pour une justice de paix, ou pour un siége à la législature. On l’accoste familièrement suivant l’habitude, sans être le moins du monde arrêté par son caractère officiel. Il n’est pas le serviteur de l’Etat, et il se croirait insulté si on l’appelait ainsi. Il est le candidat de son parti; et c’est à lui qu’il reconnaît devoir son premier hommage. C’est pour lui un point d’honneur de se servir de sa position en vue de son propre intérêt. La pensée de vivre et mourir simple employé de police n’a jamais été dans son esprit. Cette place est pour lui la première marche, soit pour entrer au Congrès, soit pour obtenir une ambassade étrangère, soit jusqu’à ce qu’il puisse se faire admettre au barreau. En un mot, c’est un excellent garçon, d’un grand bon sens, d’un grand cœur, rempli du désir honnête et honorable d’améliorer sa position; mais ce n’est pas un policeman.
Tel est le portrait d’ailleurs fort original et très-ressemblant que traçait du policeman, quelques jours après mon arrivée, le _New-York-Daily-Times_.
Une des merveilles de New-York, est le fameux aqueduc de Croton, qui alimente toute la ville d’une eau excellente et limpide, bien supérieure à la plupart des eaux qui desservent les plus grandes villes de France. Avant d’avoir vu ce travail remarquable, je le connaissais déjà par le _Transatlantic-Wandering_, du capitaine Oldmicon.
L’aqueduc de Croton est un sujet d’orgueil pour les New-Yorkers, et ils ont lieu en vérité d’être fiers de cette entreprise gigantesque, qui amène de 40 milles nord, sans s’inquiéter des vallées, et des rivières, et d’un niveau plus élevé que celui de leurs plus hauts monuments, une eau de source pure et limpide en si grande abondance, qu’elle suffit, et au-delà, aux besoins de la capitale des Etats-Unis. New-York compte aujourd’hui 800,000 habitants, et la quantité consommée égale à peine le cinquième de l’approvisionnement.
Ce superbe monument d’utilité publique commence à la rivière de Croton, dans le comté de West-Chester, par un réservoir situé à cinq milles de l’Hudson. L’aqueduc se continue par des tunnels au travers des rochers et par des levées au-dessus des vallées jusqu’au Harlem; il n’est plus alors qu’à sept milles et demi de New-York. Le réservoir de New-York couvre trente-cinq acres, et contient cent cinquante millions de gallons. De là, l’eau est conduite par des tuyaux en fer dans un autre réservoir ou distributeur; et la distribution des eaux se fait par des conduits en fer placés assez profondément en terre pour qu’ils ne puissent être atteints par la gelée, et il est curieux de voir avec quelle force prodigieuse l’eau s’élève lorsqu’on enlève l’obstacle qui la retient.
De toutes les villes du monde, il n’en est peut-être pas une qui soit dotée d’environs plus pittoresques que New-York. Si l’on se place sous le 43e degré de latitude, au nord de l’équateur, et le 74e, à l’ouest de Greenwich, et que du sommet du mont Emmons, à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer, on embrasse une étendue de cent milles de diamètre et d’une circonférence triple, on aura tracé les limites d’un vaste plateau bordé par une immense vallée; à l’ouest, le Val-Champlain; au sud, les Mohawks; à l’est et au nord, les vallées de la rivière noire et du Saint-Laurent. On a sous les yeux le comté d’Hamilton tout entier et des portions de ceux de Waren, d’Essex, de Clinton, de Franklin, du Saint-Laurent, de Lewis et d’Herkimer.