Une année au désert

Part 10

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«Ayant reçu l’avis officiel que Tom Bell et une partie de sa bande étaient sur la route, dans le voisinage de Franklin-House, je formai un poste à Auburn et partis pour aller les arrêter. Il était tard lorsque la convocation eut lieu, et ce ne fut pas avant minuit que les volontaires arrivèrent au lieu indiqué. A cette heure, une partie de mes hommes s’approcha de Tom Bell, Ned-Conway, et un autre appelé Texas, près de Franklin-House, les reconnut et leur ordonna de se rendre. Les voleurs tirèrent leurs pistolets, mais le député sherif Moore, qui conduisait le détachement, les prévenant, fit feu, et atteignit Ned Conway, qu’il traversa d’une balle. Son cheval l’entraîna quelques pas plus loin dans les broussailles, et il tomba mort.

Bell et Texas ripostèrent au feu des assaillants, et une vingtaine de coups environ furent échangés; l’un d’eux atteignit un des chevaux des hommes du sherif. Les voleurs se retirèrent alors avec rapidité sur la route. Accompagné du député sherif Bartlett, je me portai à leur rencontre; nous étions tous deux armés de fusils à deux coups. Nous dirigeâmes alors nos armes vers les brigands; mais nos deux premiers coups ratèrent; nous visâmes alors une seconde fois, et nous vîmes Tom Bell et Texas tomber de leurs chevaux, après nos coups de feu, et se traîner dans les broussailles. Nous cherchâmes avec soin dans les environs, mais nous ne les découvrîmes point et on ne put s’emparer que des chevaux. Quelques jours après, Tom Bell fut fait prisonnier, et pendu le même jour, à cinq heures du soir.»

Le 1er octobre, nous tournâmes le Monte-Diabolo; et San-Francisco, sa magnifique baie et ses mille vaisseaux apparurent à nos regards, tandis qu’au loin, la mer Pacifique roulait ses lames d’or.

CHAPITRE IX.

San-Francisco en 1859.--Un immeuble qui voyage.--Le gouverneur de la Californie.--Les Chinois à San-Francisco.--Le théâtre chinois.--Les Chinois et le jeu.--Un tripot clandestin.

San-Francisco possède un des plus magnifiques ports de l’univers; sa baie est assez vaste pour contenir les flottes de guerre et les flottes marchandes du monde entier, et les abriter contre le vent et la tempête. Cette baie renferme des îles admirablement situées pour être fortifiées et défendues. Je fus frappé de l’aspect imposant de certaines rues, d’une longueur remarquable, garnies de magnifiques maisons et de vastes édifices. Les faubourgs sont formés de maisons de campagne entourées de beaux jardins. Mais ce qui me parut surtout extraordinaire, c’était, au milieu de son originalité, l’aspect vraiment européen de cette ville, née d’hier. Bibliothèques, théâtres, cafés-concerts, restaurants à l’instar de Paris, rien n’y manque; et j’avoue que j’éprouvai une joyeuse surprise à la vue de cette enseigne:

AU PÈRE LATHUILE, HOTEL ET RESTAURANT.

Il me semblait en la lisant, que j’étais plus près de la France; elle me rappelait aussi des souvenirs de jeunesse, qui n’étaient pas sans charmes à trois mille lieues de la patrie.

Au mois de novembre 1858, San-Francisco comptait plus de 60,000 habitants. Quelques chiffres indiqueront la progression rapide de cette ville, appelée à devenir le centre du commerce et le point de transit le plus important sur le rivage de l’Océan pacifique.

En 1846, San-Francisco ne comptait que 200 habitants; en 1849, ce nombre était plus que doublé. Quatre années plus tard, cette ville renfermait 50,000 âmes. Elle compte aujourd’hui douze feuilles politiques paraissant tous les jours et plusieurs journaux hebdomadaires. Les signes précurseurs de temps meilleurs et plus prospères, pour la Californie et San Francisco, deviennent plus évidents et plus certains de jour en jour. On peut constater ce fait avec une satisfaction d’autant plus vive, que l’amélioration dont on ressent déjà les heureux effets paraît devoir être sérieuse et durable. Elle ne repose pas sur des espérances ou des illusions, elle a sa raison d’être. L’émigration nombreuse qui vient tous les jours augmenter la population est une garantie de la réalisation de ces espérances.

Au printemps de 1853, et malgré les bénéfices obtenus aux mines, il y avait à San-Francisco plus de cinq cents maisons à louer. En 1858, l’emplacement de la ville était déjà trop restreint, et le nombre des maisons en bois, la cause de tant et de si désastreux incendies, devenait moins grand de jour en jour. Un journal californien a publié une assez plaisante anecdote, où il est prouvé que si des habitations de cette nature ont l’inconvénient de brûler facilement, elles offrent du moins l’avantage d’être déplacées au gré du propriétaire; ce qui est une précieuse ressource, dans le cas de mauvais voisinage.

«Une maison en bois, élevée de deux étages, ayant trente pieds de façade sur soixante de profondeur, a été transportée du coin des rues Pacific et Drum, sur un lot vacant rue Pacific, avec tout son contenu, locataires, meubles, fournitures et approvisionnements. Cette maison est une sorte d’hôtel garni, tenu par un Allemand, nommé Georges Roeben, qui payait trois cent soixante-quinze dollars par mois pour la location du terrain, en vertu d’un bail fait en 1853. N’ayant pu obtenir la diminution qu’il demandait, et ayant trouvé pour soixante-cinq dollars un lot vacant rue Pacific, il s’est décidé à emporter sa construction. Mais il y avait une difficulté, c’était de nourrir et de loger ses soixante-dix ou quatre-vingts pensionnaires pendant le temps qu’exigerait le transport. Puis il y avait au rez-de-chaussée un débit de liqueurs qui chômerait pendant ce temps, ainsi que la boutique d’un marchand de cigares et l’établissement de blanchisseur d’un Chinois. Georges Roeben qui est, paraît-il, un homme entreprenant, ne s’est pas trouvé arrêté par ces obstacles, qui constituaient seuls la difficulté; car enlever et transporter sa maison, c’était le moindre des embarras.

»Il a donc prévenu tous ses locataires que sa maison allait se mettre en marche, mais que cette promenade n’apporterait aucune interruption aux affaires de chacun: ses pensionnaires seraient logés et nourris, le marchand de liqueurs et le débitant de tabac continueraient à vendre, l’un ses petits verres, l’autre ses cigares, et John le Chinois blanchirait le linge de ses pratiques. Et, de fait, la maison s’est mise en marche sans qu’on ait enlevé un verre, une chaise. John a, chemin faisant, rendu ou reçu le linge qu’il avait à blanchir, les pratiques sont venues boire le petit verre ou acheter leurs cigares; les locataires de Georges Roeben ont déjeûné, dîné, couché comme d’ordinaire; les chambrières ont fait les lits, et le chef a continué à chauffer ses fourneaux. Ce singulier voyage a duré quatre jours. La distance était courte, deux squares seulement à franchir; mais la prudence commandait d’aller lentement pour arriver sûrement; aussi la maison n’a-t-elle parcouru qu’un demi-square par jour. L’opération a parfaitement réussi, et le succès a justifié la confiance de Georges Roeben et de ses locataires.»

Lors de mon passage à Washington, il m’avait été donné une lettre de recommandation, près de M. Weller, gouverneur de la Californie. Ma première visite fut pour lui, il m’accueillit avec la plus aimable bienveillance, et après avoir pris connaissance de la lettre d’introduction, il me fit de nombreuses questions sur mon voyage. Nous causâmes ensuite de la Californie et du rôle que San-Francisco est appelé à jouer sur les bords du Pacifique.

M. Weller, gentleman d’une distinction parfaite et d’un savoir remarquable, est, comme administrateur, le choix le plus heureux qu’ait pu faire la Californie, dont il connaît à fond les besoins et les intérêts. Tour à tour avocat, magistrat, membre du sénat, et enfin gouverneur de la Californie en 1858, M. Weller, jeune encore, car il n’est âgé que de quarante-neuf ans, offre le noble exemple d’une vie consacrée tout entière au service de son pays. C’est à lui que la Californie est redevable de la création des voies importantes qui la rapprochent maintenant des Etats-Unis, et de l’organisation du service postal par le continent. M. Weller est aussi un des plus ardents promoteurs du grand chemin de fer du Pacifique, qui doit relier les deux Océans.

Dans cette entrevue, M. Weller me fit voir les armes de l’Etat de Californie. Elles représentent la déesse Minerve, placée sur un trône, et couvrant du regard la baie de San-Francisco remplie de vaisseaux; à l’horizon s’élèvent les cimes de la Sierra-Nevada, sur le premier plan sont gravés un mouton, des plantes et un mineur au travail, le tout surmonté d’une couronne d’étoiles entourant le mot: Eurêka, avec la légende: _The great seal of the state of California._ Le sceau de la ville de San-Francisco représente un phénix émergeant des eaux de la baie.

Lors de ma première promenade dans les rues de San-Francisco, je fus frappé du nombre des Chinois que je rencontrai. En effet, les rapaces et industrieux enfants de l’empire du Milieu ont été des premiers à émigrer vers la terre de l’or. Mais peu d’entre eux sont allés aux mines. Habiles à se ménager des profits plus certains, ils préfèrent rester dans les villes, et faire du commerce ou y exercer des métiers. Ils ont presque à San-Francisco le monopole de certaines industries.

Aujourd’hui que cette ville a revêtu l’apparence d’une cité européenne, elle a beaucoup perdu de son originalité, et j’aurais, malgré le long séjour que j’y ait fait, peu de choses à noter, s’il ne m’avait été donné d’y étudier les mœurs et les habitudes de la population chinoise.

Je visitai d’abord le théâtre chinois, appelé théâtre Adelphi, où une troupe d’une trentaine d’acteurs donnait en ce moment des représentations. A mon entrée dans la salle, la pièce était commencée et je fus tellement étourdi par l’infernale musique d’une foule d’instruments chinois et discordants, que je faillis me sauver au bout de quelques minutes. Mes oreilles s’habituèrent enfin à cet affreux charivari, et je pus suivre avec attention l’action qui se déroulait sur le théâtre. Le drame était tiré de l’histoire de la Chine. J’assistai au renversement d’une dynastie impériale et à l’intronisation d’un nouveau pouvoir. Les acteurs étaient magnifiquement vêtus de satin de soie, avec une profusion d’ornements et de broderies. Je pris pour des femmes quelques-uns des acteurs à la voix grêle et aux formes féminines. Mais un voisin obligeant m’avertit de mon erreur, en m’apprenant que les femmes ne sont pas admises sur la scène chinoise, et que leurs rôles sont remplis par des jeunes garçons. Mon interlocuteur ne put me dire cependant si on exigeait d’eux un sacrifice de même nature que celui auquel étaient astreints les sopranos de la chapelle Sixtine.

La plupart des maisons de jeu de San-Francisco sont assidument fréquentées par les Chinois; et bien que la police n’y permette plus l’existence des tripots, les enfants du Céleste-Empire ne résistent point facilement au jeu, l’un des vices les plus inféodés dans leur nature. Quelques jours après ma visite au théâtre chinois, je lisais, en savourant dans un café un verre de soda-water, l’anecdote suivante:

«Le chef de police Burke poursuit chaudement les gamblers de toutes les nations. Il a fait avant-hier, dans l’après-midi, rue Dupont, entre Washington et Jackson, une descente dans une maison où il venait de voir un Chinois se faufiler subitement. En arrivant à la porte, M. Burke la trouvant fermée l’enfonça sans plus de cérémonie. Au bout d’un étroit passage, une seconde porte également fermée fut ouverte par le même procédé. Mais une troisième plus solide résista d’abord; le chef de police s’aperçut qu’elle était moins solidement attachée par le haut que par le bas. Il se hissa avec les mains de l’autre côté du passage, et d’un coup violent il battit la porte en brèche de toute la force de ses deux pieds.

»L’élan fut si vigoureux, qu’il passa tout d’une pièce à travers la porte, et vint tomber assis sur une table où le thé était servi. On peut imaginer l’effet de cette commotion soudaine au milieu des tasses, des soucoupes, des théières. Mais ce ne fut rien si on le compare à la panique dont les Chinois furent saisis par cette étrange apparition.

»La chambre était pleine de joueurs à longue queue, qui pensaient n’avoir rien à craindre de la police en plein jour, et derrière la triple serrure qui les protégeait. Aussi, à la vue du chef de police tombant si opinément au milieu d’eux, ils cherchèrent à fuir dans toutes les directions, sautant l’un par-dessus l’autre, se poussant afin d’échapper par les portes et par les fenêtres qui donnent sur le derrière de la maison. Cette scène fut semée d’incidents si comiques de chutes, de sauts périlleux, de longues queues se mêlant, et leurs propriétaires éperdus tirant en sens contraire, que le fonctionnaire perdit sa gravité, et fut saisi d’un long accès de fou rire qui le tint cloué pendant quelque temps sur la table où il était tombé, ce qui l’empêcha de constater le flagrant délit et d’appréhender par la queue quelques-uns des coupables. M. Burke dut se borner à revenir avec un interprète, et il fit expliquer aux Chinois qu’ils ne devaient jouer ni le jour ni la nuit; et que fermer les portes à l’approche d’un officier de la loi était aussi un jeu dangereux.»

Les Chinois ne sont pas seulement passionnés pour les jeux de hasard, mais ils se montrent très-ardents pour ceux qui exigent de l’adresse ou une attention soutenue. Souvent, en visitant un intérieur chinois, j’en ai trouvé les habitants se livrant à ces distractions favorites.

CHAPITRE X.

La terre de l’or.--Le capitaine Sutter.--Les terrains aurifères.--Mines et placers.--La plus grosse pépite.--L’exploitation de l’or.--Montagnes et tunnels.

Je passai à San-Francisco l’hiver de 1858 à 1859. Vers la fin de février, quelque temps avant mon départ pour les placers, un des principaux négociants auquel j’avais été recommandé me présenta au capitaine Sutter, qui en 1848, découvrit les premiers gisements aurifères en Californie. Je fus heureux et ému tout à la fois de contempler le hardi pionnier, qui, le premier, vit briller sous le soleil les trésors du nouvel Eldorado.

Une de mes premières questions fut de lui demander à quelle circonstance il devait sa découverte.

«Au hasard, me répondit-il. Un jour du mois de juin 1848, après avoir fait ma sieste, j’allais m’asseoir à mon bureau pour écrire à mes parents de Lucerne, quand des pas précipités se firent entendre, et mon factotum Marshall, qui surveillait la construction d’un moulin à scie, entra dans ma chambre. Il ne m’avait quitté que deux jours auparavant, et je pensais ne le revoir qu’après ma bâtisse achevée. Jugez de mon étonnement quand je vis Marshall s’arrêter devant moi, immobile, le regard fixe, la bouche béante, les bras tendus. Comme il ne se pressait pas de parler, je m’écriai avec impatience: «Avez-vous perdu la tête?--Perdu la tête!--Je le croirais volontiers.» Puis, regardant autour de lui s’il n’y avait personne qui épiât ses paroles, il me glissa ces mots à l’oreille: «Des trésors inouïs! des montagnes d’or!--Que voulez-vous dire?--Ce que je veux dire? Eh bien! voulez-vous faire une fortune immense, gagner des milliers de dollars, plein cette chambre?»

»Je ne doutai pas que Marshall ne fût devenu fou, et je le lui dis sans déguisement. Mais, pour toute réponse, il ouvrit la main et en versa une quantité de grains d’or. Alors je devins tout comme Marshall était en se présentant devant moi. Il semblait que son cœur fût délivré d’un lourd fardeau, car, s’asseyant près de moi, il me conta son aventure:

»--Je montais et descendais, me dit-il, les bords de la rivière où l’on construit le moulin, surveillant les ouvriers, quand je remarquai dans la boue quelque chose de brillant. Je crus d’abord que c’était de l’opale, très-commun dans le pays, et je continuai mon chemin; mon regard fut attiré vingt et trente fois par l’éclat des mêmes objets, sans que j’y fisse autrement attention. Cependant, la reproduction de ce phénomène m’étonna, et j’étais sur le point de descendre sur la rive pour examiner une de ces pierres éclatantes; mais, me reprochant tout-à-coup mon inutile curiosité, je poursuivis ma marche.

»A quelques pas de là, l’instinct l’emporta sur la réflexion; je saisis une de ces pierres, et, à ma grande surprise, je vis que c’était une pépite de l’or le plus pur. Vite, je me mis à l’œuvre et en ramassai une masse d’autres. Je m’imaginais que ce trésor, dont je devais la découverte au hasard, avait été enfoui là par des Indiens depuis des siècles; mais, en visitant le sol avec plus d’attention, je m’aperçus qu’il était jonché d’or. Après en avoir rempli mes poches, je sautai sur mon cheval et j’accourus ventre à terre pour vous raconter cette merveilleuse trouvaille.»--Ma première pensée fut de lui demander s’il en avait fait part à quelque autre que moi. Sur sa réponse négative, je fis seller mon cheval, et nous retournâmes au moulin. A la tombée de la nuit, nous étions sur les lieux, et, fouillant la terre avec nos couteaux, nous recueillîmes une si grande quantité de pépites d’or, pesant plusieurs onces, que nous en étions pâles d’étonnement et de joie.

»Dominés par la sensation bien naturelle que produisait en nous cet évènement, nous rentrions au logis sans dire mot, quand les ouvriers vinrent au-devant de nous en criant à tue-tête: «De l’or! de l’or!» Nous sûmes ensuite que l’un d’eux nous avait observés pendant la nuit, et avait suivi notre exemple, mais sans pouvoir longtemps garder son secret; et, le lendemain, des centaines d’individus étaient informés de la découverte. Au bout d’un mois, il y avait sur le terrain quatre mille chercheurs d’or.

»Au surplus, ajouta-t-il en terminant, vous avez dû lire en Europe une excellente notice de M. Jules Marcou, sur les gisements aurifères en Californie.»

Je lui avouai que je ne connaissais pas ce travail.

«Un de mes amis de San-Francisco le possède, continua-t-il; je vous le procurerai dès ce soir. Lisez-le avec attention. Il est intéressant et surtout véridique. Ce sera pour vous une excellente préparation avant d’aborder les placers.»

Je remerciai vivement M. Sutter, et, en effet, le même soir, je trouvai à mon hôtel la notice de M. Jules Marcou. Je l’ai lue avec le plus vif intérêt. J’en citerai le passage qui suit, relatif à la composition des terrains aurifères et aux premières exploitations de l’or en Californie:

«Jusqu’à présent, l’or n’a été trouvé en Californie que dans deux formations différentes. D’abord, on l’a rencontré et exploité exclusivement dans le drift, roches ou terrains des époques quaternaires et modernes, qui occupent presque tout le pays; il recouvre les roches éruptives, même au sommet de collines assez élevées. Le drift proprement dit est formé de sables et de cailloux roulés plus ou moins gros, suivant la position du terrain; il est surtout développé sur le flanc des collines ou dans le fond des ravins, et aux points de rencontre de deux ou plusieurs vallées. Il y a aussi un peu d’argile mêlé au sable, et beaucoup de fer à l’état d’oxyde, qui donne une couleur rougeâtre à tout le dépôt. C’est dans cette partie du quaternaire californien que se trouve l’or, en pépites, en grains ou en paillettes; le point le plus riche du drift est la partie la plus voisine de la roche éruptive, qui se trouve dessous.

»Cela se conçoit par la grande densité de l’or, qui tend toujours à le faire descendre dans les parties inférieures du dépôt. Le drift et l’argile de l’époque quaternaire ont été souvent remaniés, surtout le long des rivières, et, dans ce cas, ils forment un dépôt alluvial moderne, contenant aussi de l’or roulé en grande quantité. C’est dans ce terrain d’alluvion de l’époque actuelle que se trouvaient les premiers placers exploités, et c’est là aussi qu’on a découvert les plus riches dépôts aurifères. Ainsi, il y a des bars (remous et plages de rivières) d’où l’on a retiré des quantités d’or réellement prodigieuses. Tels qu’à l’île des Mormons, sur la rivière américaine, Long-Bar, Forster-Bar, French-Coral, etc.; sur la célèbre et riche Yuba, où, dans des creux de rochers appelés par les marins poches, on a tiré en deux ou trois jours jusqu’à cent vingt mille francs d’or. De plus, des pépites d’un poids et d’une valeur considérable s’y rencontrent assez souvent; la plus grosse pépite trouvée jusqu’à présent pesait cent soixante-et-une livres; en calculant qu’elle contenait en maximum vingt livres de quartz, sa valeur était de 195,000 francs. Elle a été trouvée en novembre 1854, dans le comté de Calavera.

»L’état normal de l’or natif est d’être dans les filons de quartz, qui lui servent de gangue et de matrice; il s’y trouve disséminé le plus souvent en particules très-fines, qu’on aperçoit rarement à l’œil nu. Ce n’est qu’en 1850, c’est-à-dire plus de deux années après la découverte de l’or en Californie, que deux mineurs de Genève découvrirent à Grass-Valley, dans le comté de Nevada, des veines de quartz aurifère; près de Nevada-City même se trouve une de ces veines qui a été exploitée avec profit. Elle est connue sous le nom de mine de Canada-Hill, parce qu’elle fut découverte par des Français canadiens; elle a de six à huit pouces d’épaisseur. Le quartz aurifère de Canada-Hill a la structure caverneuse avec cellules tapissées de fer à l’état de peroxyde et de pyrite, présentant souvent des paillettes d’or ou des filaments arborescents de ce précieux métal, visibles à l’œil nu. Par suite de cette structure cellulaire, la roche quartzeuse est moins dure que ne l’est ordinairement le quartz; sa cassure est écailleuse et très-irrégulière; sa couleur est d’un blanc laiteux, souvent jaunâtre, par suite de la grande quantité de fer qui s’y trouve répandue. La surface extérieure de la veine est de couleur jaunâtre et noire.

»On trouve rarement le quartz entièrement imprégné, et pour ainsi dire badigeonné de pépites d’or. L’un de ces plus beaux fragments badigeonnés d’or, et nommé par les mineurs _big lump of gold_, a été extrait de la mine de Lafayette-Helvétie, à Grass-Valley; il pesait cent cinquante livres et contenait six mille francs d’or. La veine de cette mine a trois pieds d’épaisseur, et elle a atteint à un endroit jusqu’à cinq pieds; elle est très-productive, et est la première veine découverte et exploitée; elle appartenait à une société composée de jeunes mineurs suisses, français et hollandais, d’une éducation parfaite. On remarquait parmi eux des comtes et des marquis.

»Dès le commencement de l’exploitation de cette veine, elle donna de très-forts dividendes, malgré les dépenses excessives de l’achat du transport de la première machine à vapeur pour briser le quartz qu’il y ait eu en Californie. C’est à deux Génevois, faisant partie de cette société, que la Californie est redevable de la première usine pour l’exploitation du quartz aurifère. D’après ce que l’on a pu observer dans le peu de temps que les mines de quartz ont été exploitées, la richesse des veines va en diminuant à mesure que l’on s’enfonce, et c’est près de la surface du sol que les veines sont les plus riches.

»En 1854, il y avait en Californie quarante mines de quartz aurifère, dont les opérations payaient un dividende plus ou moins fort, selon leur importance.»

A ces renseignements intéressants sur les résultats des premières exploitations californiennes, j’ajouterai les détails suivants, relatifs aux divers modes d’extraction du précieux métal, et aux rudes travaux que nécessite la recherche de l’or. Ils émanent d’hommes spéciaux, de mineurs expérimentés, et notamment de M. C..., ingénieur des mines en Californie.