Chapter 8
Et, encore un peu à son corps défendant, il se disait qu'il devait être très doux de vivre avec une gentille compagne comme elle à ses côtés; très doux de voir son sourire si franc, ses yeux si aimants et tendres, d'ouïr sa petite voix claire aux saillies si fines...
Ainsi, Robert se sentait maintenant plus satisfait de quitter l'Afrique; puisque Odette y retournait aussi, il aurait double joie à retrouver le home, Paris et surtout la famille aimée qui l'attendait avec tant d'impatience.
Des fatigues passées, et il en avait essuyé de rudes, il ne se souvenait plus, et l'avenir lui apparaissait rose et lumineux.
Aussi, remercia-t-il Dieu qui, non seulement, l'avait gardé de tout mal, sauvé de tout péril pendant sa longue absence, mais qui encore lui rendait sa petite amie assagie, aimable, dévouée sans doute.
XXX
"La première personne qui m'a saluée à mon débarquement, lorsque, il y a huit mois environ, je suis arrivée en Algérie, a été une guenon de la plus belle venue, qui m'a adressé une grimace magistrale.
La dernière personne qui me salua, ce matin, à mon embarquement pour Marseille, sur le _Duc de Bragance_, est une perruche multicolore que Yannette portait, juchée sur son épaule, et qui criait, en voyant pleurer sa petite maîtresse:
"Qu'Allah te protège! Qu'Allah te conduise!"
Or, je ne sais si c'est Allah qui guide notre bateau, mais il commence à danser joliment et j'ai de la peine à écrire dans la cabine d'intérieur où je sens davantage le roulis, mais où j'ai obtenu d'être seule.
Ainsi, je voyage sans chaperon pour la première fois de ma vie, comme une personne raisonnable, ou plutôt comme une pauvre fille sans parents proches, qui n'a pas les moyens de se faire escorter par une femme de chambre ou une demoiselle de compagnie.
On m'a recommandée au capitaine avec une telle chaleur, qu'il doit me prendre pour une princesse du sang ou pour un objet extrêmement précieux qui craint la casse.
Une fois à Marseille, je serai pilotée et hébergée par des amis des Merkar, qui me remettront ensuite en wagon pour Paris, après m'avoir recommandée cette fois (je m'y attends), au chef de train.
Il me tarde d'être plus âgée pour aller et venir avec plus d'aisance.
Nous avons quitté Alger par une brise favorable et un ciel radieux.
. . . . . . . . . . . . . . . .
Je ne sais ce que la nuit nous prépare, mais je trouve que nous commençons à rouler terriblement; des nuages moutonnés se montrent à l'horizon, et j'ai vu des matelots se les désigner en secouant la tête sans rire.
Les adieux avec les Merkar ont été heureusement abrégés par la hâte de l'embarquement, car les enfants menaçaient de se changer en fontaine. Mme de Merkar semblait prête à s'évanouir et une petite larme perlait même à l'oeil de mon cousin.
Ils ont tous été si bons, si affectueux à mon égard, que moi aussi je me sentais émue; mais je ne puis, au fond, m'empêcher de me réjouir à la pensée que je vais retrouver ma chère famille parisienne.
J'ai répandu des libéralités autour de moi, de façon à me faire gronder: bah! j'étais si heureuse de leur faire plaisir!"
. . . . . . . . . . . . . . . .
Dolente, affalée dans un rocking-chair, la pauvre Odette ne voyait ni n'entendait plus rien.
Elle n'était, du reste, pas la seule à souffrir: passagers et passagères gémissaient, qui, au fond des cabines, qui, sur le pont, où ils croyaient se distraire de leur malaise, tandis qu'il arrivait tout le contraire.
Mlle d'Héristel eût bien voulu, maintenant, regagner sa couchette et s'y étendre, mais elle n'avait plus la force de faire un mouvement; d'ailleurs, la mer devenait si mauvaise qu'on avait dû fermer les hublots et l'on étouffait dans les cabines.
Au repas précédent, les convives assez braves pour essayer leur appétit avaient dû déserter la table, à l'exception de quelques-uns, entr'autres Robert Samozane, jeune Français, embarqué sur le _Duc de Bragance_.
Il veillait de loin sur sa pupille, heureux de se sentir seul à la protéger; il comptait jouir de sa surprise quand, au dîner, il paraîtrait tout à coup à ses yeux.
Mais voilà qu'elle était parmi les malades et, son café pris, il se hâta de remonter sur le pont où il finit par la découvrir, enveloppée de châles et plus morte que vive.
"Bon! pensa-t-il, je n'ai pas de chance; j'espérais que nous causerions ici comme deux amis, personne ne nous gênant, et voilà qu'elle souffre et quelle n'a même pas la force de me reconnaître."
Il s'avança vers elle, et le plus doucement possible:
-- Odette! murmura-t-il.
Elle tressaillit faiblement, leva les yeux et le regarda jusqu'à l'âme.
-- Oh! Robert!... Où suis-je donc? dit-elle, pour que je te retrouve là?... Sommes-nous donc déjà à Paris? J'ai cru mourir...
-- Hélas! non, pauvre petite, nous ne sommes pas encore à terre et c'est malheureux pour toi. Crains-tu donc tant que cela le tangage?
-- C'est-à-dire que lorsque nous sommes venus de Marseille à Alger, il faisait un temps admirable; on ne pensait même pas à être malade. Mais, aujourd'hui! Est-ce que cet affreux mouvement ne t'arrache pas le coeur, Robert?
-- Moi, pas du tout, mon coeur est très solide... et très fidèle, ajouta-t-il plus bas.
L'entendit-elle? Peut-être, mais il ne put rien lire dans les yeux de mystère qui se détournaient des siens.
Il poursuivit:
-- A ton insu, je t'ai entendue avant-hier soir, quand tu jouais du piano chez tes cousins de Merkar. Je n'ai pas voulu me montrer à toi au milieu d'étrangers qui nous auraient curieusement examinés, mais je me suis arrangé pour voyager sur le même bateau que toi afin de te protéger.
-- Tu n'as pas de chance à ton tour, répliqua-t-elle, car je suis une triste compagnie de traversée.
-- C'est vrai, dit-il, et je deviens bien inutile, Odette; peut-être même importun... Moi qui comptais que ma présence te réjouirait un peu, que tu te sentirais moins seule!...
-- Mais, en effet, je suis heureuse de te revoir, Robert; oh! heureuse, si tu savais! Seulement, je ne peux pas te le dire...
Tiens, offre-moi ton bras pour me conduire à ma cabine. Si mauvaise que soit ma couchette, elle vaudra peut-être mieux que le pont de ce navire qui nous secoue lamentablement.
Il obéit, satisfait de lui rendre ce faible service, et il l'installa dans la chambrette avec des soins vraiment maternels.
Il laissa tomber le rideau devant l'entrée de la cabine, car on ne pouvait fermer les portes sous peine de mourir de chaleur.
En vain Mlle d'Héristel essaya de tromper son mal en appelant le sommeil; il ne vint pas, et elle demeura inerte sur sa couchette, secouée de temps à autre par des spasmes douloureux.
Le commissaire, le médecin du bord, qui entr'ouvraient tous les rideaux d'un doigt discret, afin d'offrir leurs services aux plus malades, n'essayèrent même pas de la ranimer; ne valait-il pas mieux que la faiblesse eût le dessus afin qu'elle souffrît moins?
-- Est-ce que je rêve, ou si j'ai bien réellement revu Robert, ce cher Robert qui serait redevenu pour moi l'ami tendre, le parent dévoué, le conseiller, le guide de l'endiablée petite pupille?
Et puis, est-ce que je divague, ou bien m'a-t-il dit qu'il m'a écoutée avec plaisir quand je jouais du piano l'autre soir?... Si c'est vrai, il aura reconnu que je sais quelque chose, que j'ai progressé, acquis un petit talent...
Vers le matin, Robert lui fit demander si elle pouvait le recevoir; elle se ranima un peu à ce nom, répondit affirmativement, mais fut incapable de lui parler sensément.
-- Est-ce qu'on va mourir, Robert? dit-elle d'une voix éteinte.
Le jeune homme se mit à rire.
-- Mais pas du tout, nous avons une très mauvaise traversée et le golfe du Lion est terrible aujourd'hui. Tu n'as pas de chance, pauvre Nénette! Mais nous ne courons aucun danger, notre vaisseau est bien trop solide pour ne pas tenir tête au gros temps.
N'empêche que tous les passagers sont sur le flanc, sauf ton serviteur qui a déjeuné absolument seul tout à l'heure.
Il y eut un silence. Samozane arrangea l'oreiller sous la jolie petite tête vacillante qui ne s'opposait même pas aux chocs que lui imprimait le rebord de la couchette.
Puis il baisa doucement la petite main immobile qui demeura insensible sous cette muette caresse.
Et pourtant, dans une demi-conscience de ce qui se passait autour d'elle, Odette était soulagée par la présence de ce protecteur inattendu; sans Robert, elle eût été envahie par un sentiment d'infinie solitude sur cette immense maison flottante où elle n'avait pas un ami, hors lui.
Après un instant d'accalmie où elle parut revenir un peu à l'existence, Robert lui proposa de secouer son inertie, de chercher à dompter son mal en montant, non sur le pont, ce qui était impossible, mais au salon.
Il sortit pour la laisser s'emmitoufler dans son plaid et, quand elle le rappela, il guida ses pas trébuchants à travers le corridor et dans l'escalier.
Elle eut même presque un rire en voyant comme ils étaient jetés de côté et d'autre à chaque minute.
Ils atteignirent ainsi les salons absolument désertés; à travers la vitre épaisse des hublots, ils purent admirer le spectacle à la fois superbe et effrayant que leur offrait la mer littéralement démontée.
Plus hautes que le navire qui semblait gros comme un nid d'oiseau sur cette étendue laiteuse, les vagues hurlaient tout à l'entour, noires comme de l'encre et ourlées d'écume. Du ciel, on ne voyait qu'une barre un peu moins sombre que l'eau, où parfois luisait un éclair livide.
Odette se cramponna à son cousin.
-- Robert! j'ai peur! Nous n'arriverons jamais à terre.
-- Si, chérie, ne crains rien. Toutefois, je suis content de toi; si tu as peur, c'est que tu souffres moins.
-- Peut-être... je ne sais; on s'accoutume sans doute au mal. Alors, tu crois qu'il n'y a pas de danger? Cela me paraît impossible.
-- Je te l'affirme. Et puis, tu as donc bien peur de la mort?
-- Dame! J'ai vingt ans, allait répondre Mlle d'Hérisel.
Mais, elle se ravisa et dit:
-- La vie n'est pas si gaie, va, pour que je la regrette.
-- En ce moment, parce que tu es malade, petite; mais attends d'avoir abordé à la Joliette et tu changeras de ton.
-- Je t'assure, Robert, que je suis devenue très grave.
-- Etre grave n'est pas être triste; et puis, je veux retrouver ma pette Odette d'autrefois.
Un peu de rose monta aux joues pâles de la jeune fille:
-- Même la méchante?
-- Non, pas la méchante; mais celle-ci, je l'ai si peu connue! répliqua-t-il tendrement.
Elle allait, ma foi! se jeter à son cou, dans sa joie, lorsqu'un terrible coup de mer enfonça la porte ouvrant sur le second pont; des paquets d'eau entrèrent en coulant le long des marches, et le vent, faisant aussi irruption, arrachait les stores et renversait les sièges.
Effarée, Odette saisit la main de son tuteur et courut vers les cabines.
-- C'est la fin du monde! cria-t-elle, Oh! Robert, ne restons pas là!
La tempête redoublait; il fallut regagner la couchette que la pauvre enfant ne quitta plus jusqu'à ce que cette exclamation consolante lui fût apportée par la femme de chambre:
-- Dieu soit loué! On aperçoit la terre!
La mer se calma un peu quand le _Duc de Bragance_ quitta le large pour s'approcher des côtes.
Au loin, le phare de Planier apparaissait, puis les îles, enfin la ville.
Des cabines, s'échappaient des soupirs de soulagement, des rires même, avec des bruits de toilette, d'eau remuée, de brosses mises en mouvement.
Les passagers reprenaient vie avec l'espoir d'abandonner bientôt le plancher mouvant.
Odette se leva, toute brisée, riant, elle aussi toute seule, de voir qu'elle ne pouvait agrafer ses jupes ou lisser ses cheveux sans être projetée rudement contre la paroi de sa chambrette.
"Ouf! se disait-elle, qu'il fera bon respirer l'air de France et se sentir enfin le coeur solide!"
Sur les ponts ruisselants d'eau de mer, la manoeuvre avait lieu péniblement; les matelots faisaient la chaîne, accrochés à la rampe, contournant le bâtiment des cabines, afin de n'être pas enlevés par les lames.
Ils passaient comme des ombres funèbres, se tenant par la main et ensevelis sous leurs lourds cabans dans le brouillard de pluie et d'embrun qui noyait tout le bateau.
Peu à peu, Marseille se rapprocha; on accosta à la "Santé", et la visite faite et la patente accordée pour entrer dans la rade, on attendit la venue du pilote.
Ce fut très long; par cette mer agitée, l'entrée du port n'était pas facile et il fallait que, sans encombre, le _Duc de Bragance_ prît place entre deux grands transatlantiques déjà à l'ancre.
Intéressée par la manoeuvre, Mlle d'Héristel avait fini par monter sur le pont, tenant d'une main son canotier qui faisait mine de s'envoler de sa tête, et de l'autre, se tenant elle-même à la balustrade.
La voix de Robert, debout près d'elle, s'éleva soudain, grave:
-- Voici la Vierge de la Garde qui semble nous souhaiter la bienvenue; voyez à votre droite, Odette!
La jeune fille se retourna, très prompte:
-- Oh! alors, remercions-la de nous amener à bon port après une si vilaine traversée.
Et comme, son oraison finie, elle regardait, rieuse, Robert toujours recueilli:
-- Votre prière est plus longue que la mienne, ajouta-t-elle. Que demandez-vous donc encore?
-- Ah! voilà, je demande... Mais je vous le dirai plus tard, Odette, répondit-il; vous êtes trop curieuse.
Elle rougit un peu.
Comme le _Duc de Bragance_ avançait maintenant sans tanguer ni rouler dans les eaux tranquilles du port, en désignant le ponton du débarcadère noir de monde, Odette dit en un petit soupir à son cousin:
-- Presque tous nos compagnons de voyage ont un parent ou un ami venu au-devant d'eux; nous, personne ne nous attend!
Le jeune homme lui adressa un regard d'affectueux reproche:
-- Tu serais plus seule encore, chérie, si je ne m'étais embarqué sur le Duc de Bragance à ta suite.
-- Ca, c'est vrai, déclara-t-elle, et je t'en sais gré, va, Robert, plus que tu ne le crois. Et, au fait, je n'y pensais pas: les Ténave sont peut-être là, ces parents des Merkar qui doivent m'hospitaliser, puis me mettre dans le train de aris comme un vulgaire colis.
-- Oh! c'est vrai, fit Samozane avec un peu de dépit, il va falloir que je t'abandonne à ces étrangers.
-- Pas du tout; tu vas venir avec moi, j'espère bien, d'autant plus que tu me seras très utile: songe que je ne les ai jamais vus et qu'ils vont m'intimider.
Soudain, elle s'exclama:
-- Robert! on dirait tante Bertrande. Vois... je crois me tromper, car elle ne peut être ici. Qu'y ferait-elle?
-- Mais si, c'est parfaitement elle, répliqua Robert. Ce qu'elle vient faire? Eh! mon Dieu! ce que font tous ces gens: elle a envie d'embrasser la première ceux qu'elle aime.
On était arrivé, Odette passa devant son cousin, renversa un chien, bouscula un douanier et se jeta dans les bras de tante Bertrande en criant:
--Ah! tante, que c'est bon à vous d'être venue! Comment va tout le monde?
Sous le flux des baisers, la vieille dame pouvait à peine répondre; enfin, elle annonça que toute la smala se portait bien, même l'oncle Valère, et elle parut peu surprise de trouver là Robert.
-- Nous savions que tu nous revenais, dit-elle paisiblement, et nous pensions bien, mon garçon, que tu prendrais le même bateau qu'Odette.
Celle-ci ouvrit de grands yeux étonnés:
-- Mais alors, pauvre tante, pourquoi vous êtes-vous donné la peine et la fatigue de venir de Paris à Marseille, au-devant de moi, puisque vous me croyiez sous l'égide de votre neveu?
Robert sourit simplement, mais la tante s'exclama, presque scandalisée:
-- Eh! ma fille, était-il convenable de te laisser voyager avec ton cousin comme unique chaperon?
Odette allait répliquer, quand elle regarda Robert; alors elle comprit que tante Bertrande parlait d'or et elle referma la bouche sans rien dire.
Les Ténave étaient là, comme l'avait prévu Mlle d'Héristel, et à sa véhémence autant que d'après le portrait qu'on leur avait fait d'elle, ils devinèrent Odette.
On lia connaissance de part et d'autre, on se fit mille politesses, et force fut au voyageur comme aux deux voyageuses d'accepter l'invitation de ces nouveaux amis.
Enfin, après une nuit qui parut délicieuse à la pupille de Robert, passée sur "la terre ferme d'un lit d'hôtel", le trio très joyeux monta en wagon pour se diriger vers... la rue Spontini.
XXXI
-- Positivement, elle a embelli s'exclamait Guimauve, le monocle à l'oeil et examinant son ancienne "ennemie" retour d'Algérie.
-- Qu'importe cela, si elle nous aime toujours autant! murmurait Mme Samozane qu'Odette couvrait de caresses.
En pouvait-elle douter, alors?
On avait accueilli avec autant de joie l'arrivante que le voyageur. Gui, qui n'avait pas changé, lui, ne pouvait s'empêcher de s'extasier sur la métamorphose de sa cousine.
-- Pourvu que tu ne sois pas trop sérieuse, au moins, Nénette, continuait-il; c'est que ce ne serait plus du tout amusant, sais-tu?
-- Je serai sérieuse, oui monsieur, répondait-elle, parce que je dois mener une vie laborieuse. Je vais me reposer quelques jours, puis, je me mettrai à gagner mon pain.
-- Si on te le permet, Odette, dit tranquillement Robert qui la regardait, sans sourire.
Elle releva sa crête:
-- Il faudra bien qu'on me laisse faire, s'écria-t-elle. Ce n'est pas pour des prunes que j'ai bûché... pardon, travaillé comme un nègre en ces huit mois.
-- A propos, fillette, reprit M. Samozane qui avait des moments de distraction, tu as été demandée en mariage, là-bas?
-- Moi? fit Odette, en rougissant jusqu'aux oreilles.
-- Elle? fit Robert dont le sourcil se fronça.
-- Qui vous a dit?... commença la jeune fille, troublée.
-- Dame! M. de Merkar, qui nous remplaçait auprès de toi, avait bien le droit de nous mettre au courant...
-- Eh bien! oui, répliqua Odette très vite et comme pour se débarrasser d'un interrogatoire déplaisant; j'ai été demandée, en effet, par un monsieur très riche...
-- Qui pourrait être ton père. Et ne le pouvant pas, poursuivit M. Samozane, il se contente d'être ton cousin.
-- Vraiment? fit encore Robert en tordant sa moustache fauve. Quel peut-il être?
-- Tu ne devines pas? M. Garderenne...
-- Ah! celui qui... s'écria Guillaume.
-- Oui, celui qui a dépouillé notre Nénette d'une fortune. Fortune qui, en définitive, lui revenait.
-- Il a un fier toupet! gronda le fils cadet des Samozane.
-- Mon Dieu! non, il a trouvé Odette à son goût et, pour lui, c'était une manière fort agréable de lui rendre son bien en l'épousant.
-- Et tu n'as pas voulu de lui? Oh! Nénette, que je t'aime pour cela! dit le jeune fou en déposant un baiser retentissant sur la main de sa cousine.
Seul, Robert ne riait pas. Il pensait à sa pupille, à M. Garderenne, et il se disait, avec une émotion sans pareille, qu'il s'en était peut-être fallu de peu que la pauvrette épousât ce quinquagénaire.
Eh! n'aurait-elle pas été excusable? Elle était si seule, si abandonnée, là-bas?
-- Qu'as-tu, Robert? Tu as l'air soucieux, demanda soudain Odette, remarquant son silence.
-- Rien, répondit-il en passant la main sur son front comme pour en chasser une pénible impression.
Et, obligeant ses lèvres à sourire, il ajouta:
-- Si, au lieu de quêter tout de suite tant de détails de cette pauvre Odette, vous nous laissiez aller nous reposer? Songez que, la nuit dernière, nous n'avons pas fermé l'oeil, étant en chemin de fer, et que, depuis quatre heures que nous sommes arrivés, nous devons répondre aux questions multiples que vous nous posez.
-- Bah! pour Nénette, il n'y a pas grand danger... elle ne sortira pas de son lit demain avant onze heures, fit observer Gui.
Mlle d'Héristel se rebiffa:
-- Tu te trompes, Guimauve, dit-elle; en Algérie, sache que j'ai été d'une sagesse exemplaire et que j'y ai pris des habitudes matinales qui vous étonneront.
-- Soit; mais demain tu feras exception à la règle, fillette, commanda Mme Samozane, car je ne te trouve pas très bonne mine et tu dois, en effet, avoir besoin de repos.
-- Robert a raison, dit Odette, il faut se coucher, on meurt de sommeil... Je dois, dorénavant, avoir des égards pour ma santé qui me sera nécessaire, à l'avenir. Tantes, adieu. Mon oncle, bonsoir.
Elle tendit sa joue à tous et s'en fut coucher pour s'endormir bientôt d'un sommeil d'enfant.
Ses tantes vinrent la voir et la trouvèrent si gentille ainsi, que, ravies de la posséder de nouveau, elles ne purent résister à la tentation de glisser un baiser sur son front.
Les jours qui suivirent furent pleins de charme pour toute la famille.
A son tour, Robert raconta ce qu'Odette ignorait encore: ses expéditions dans les terres soudanaises, les travaux qu'il avait dû y faire, les dangers qu'il y avait courus, lui et ses compagnons...
Et Mlle d'Héristel l'admira du fond de son coeur et se trouva bien petite et bien misérable à côté de lui, elle qui croyait avoir fait beaucoup en secouant sa paresse et sa frivolité et en s'essayant à devenir studieuse, bonne et sérieuse.
Comme le voyageur avait un congé indéterminé pour se reposer de ses fatigues, les Samozane pensaient à louer, pour la saison s'été, une petite maison à la campagne où M. Samozane se remettrait aussi de sa secousse récente et où ils vivraient tous dans l'intimité la plus douce.
Or, il arriva, quelques jours avant qu'on se décidât à signer un bail de six mois, que Mlle d'Héristel reçut la lettre suivante qu'elle ne montra d'abord à personne:
"Ma chère enfant,
"Mon âge et mon titre de parent me donnent le droit de vous appeler ainsi, croyez-le.
"J'espère que vous ne garderez pas un trop mauvais souvenir de votre vieux cousin Garderenne qui vous aime aujourd'hui paternellement et veut vous le prouver.
"La somme que je vous ai enlevée, par un procès qui me semblait équitable tant que je ne vous connaissais pas, me pèse lourdement à présent.
"Cependant, je ne veux pas vous la restituer tout entière: vous seriez trop riche, cela pourrait vous rendre comme autrefois (c'est vous qui me l'avez dit), futile et vaniteuse, et votre main serait peut-être sollicitée parce qu'elle contiendrait beaucoup d'or.
"Si donc, vous me faites savoir un jour qu'un brave garçon veut vous épouser pauvre, j'applaudirai de tout mon coeur à cette union et, le lendemain des fiançailles, je verserai à votre nom la somme de quatre cent mille francs, à peu près la moitié de celle que vous a reprise ma rapacité.
"Jusque-là, que ce soit un secret entre nous.
"Si vous ne vous mariez pas, le jour de vos vingt-cinq ans, cette restitution vous sera faite, et je suis sûr que vous emploierez sagement cet argent.
"Mais permettez-moi d'espérer que j'assisterai plutôt et... plus tôt à votre mariage; vous êtes faite pour donner beaucoup de bonheur autour de vous.
"Quant au reste de la somme, puisque je suis assez riche pour m'en passer sans vivre plus mal pour cela, je la placerai sur la tête de votre premier-né, si vous voulez bien me faire l'honneur de me prendre pour parrain.
"Et maintenant, chère enfant, je n'ai plus qu'à vous souhaiter d'être heureuse et de rencontrer celui qui vous rendra telle.
"Ne pensez plus à moi avec amertume, et surtout ne refusez pas la donation très légitime que je veux vous faire.
"Vous ne voulez pas peiner un vieillard qui a déjà trop connu les déboires de la vie, n'est-ce pas? Si vous n'acceptiez pas cet argent, (le vôtre en définitive), il irait grossir le trésor des pauvres.
"Mais entre vos mains, chère enfant, il ne sera pas moins bien placé.
"Veuillez croire à mon absolu dévouement et à ma paternelle affection."
O. GARDERENNE.
Le mince papier dans ses doigts, les yeux dans le vide, ne regardant rien, Mlle d'Héristel murmurait de temps à autre:
"C'est drôle, c'est bizarre; mais c'est bien agir. Seulement, dois-je accepter?...