Un Turc à Paris, 1806-1811 Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III (d'après un manuscrit autographe)

Part 5

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«Tandis que la réception suit son cours les troupes de la garde se massent dans la cour du palais, suivant les formations en usage chez les _frenks_. L'Empereur passe devant leur front puis les fait manoeuvrer en tous sens, ne leur laissant aucun repos. Comme il aime les parades militaires, il ne manque aucune occasion de satisfaire ce goût. Toutes les fois que des troupes traversent sa capitale il ne manque jamais de les passer en revue.

«Une ou deux fois par semaine l'opéra (_sic_) du palais joue la comédie où l'Empereur et sa femme restent jusqu'à la fin. Dans cette circonstance ils ne reçoivent point, mais se contentent de saluer. Bien que ces sortes de jeux n'aient aucun caractère officiel, il est d'usage cependant que les ambassadeurs y fassent acte de présence. Comme leur absence pourrait donner lieu à interprétation, surtout si elle n'était pas justifiée par un motif valable, personne ne manque d'y assister. A certaines fêtes l'on illumine et l'on fait de la musique. Des groupes d'invités jouent aux cartes dans les salons.

«En hiver tout ce monde, jeunes et vieux, jusqu'à l'Empereur et sa femme, se livrent à un genre de divertissement appelé _bal_ et qui réunit exactement le même nombre d'hommes et de femmes, celles-ci à demi nues. L'usage veut qu'on y danse et ce jeu consiste à mettre une femme dans les bras d'un homme et à tourner ainsi enlacés. Les souverains dansent eux-mêmes comme leurs sujets au son des instruments. Danser n'est pas considéré chez les nazaréens comme une honte. Au contraire: ils s'en glorifient.»

A ce propos, il fait remarquer avec une joie maligne que «chez les nazaréens hommes et femmes fraient volontiers entre eux et s'amusent en toute liberté. Ainsi nul ne trouve à redire que deux personnes de sexe différent montent dans une même voiture et se promènent dans l'intimité. Les fils de la noblesse entretiennent une ou deux maîtresses avec lesquelles ils s'amusent nuit et jour. Ils se donnent tant de mouvement qu'on les voit partout et qu'ils encombrent les rues de leurs équipages.».

«Le lieu préféré pour ces sortes de réunions se trouve dans la cour intérieure d'un palais[18] qui s'élève au milieu de la ville et qui rappelle, mais en plus grand, notre validé han. On y compte plus de 400 boutiques et chambres qui sont occupées par des marchands en bijouterie; mais la plupart des appartements sont habités par des filles qui y mènent joyeuse vie. Tout ce monde paye impôt et enrichit le fisc, car personne n'est admis à faire quoi que ce soit dans ce pays que les agents du fisc n'interviennent pour prélever la part de l'État.»

[18] Le palais royal.

Mouhib effendi est émerveillé de voir la ville s'éclairer de lanternes et la population envahir les lieux publics, précisément à l'heure où dans la farouche Stamboul le _bostandji bachi_ et les veilleurs des quartiers donnent le signal du couvre-feu. Il n'hésite pas à compromettre la dignité de son turban de _nichandji_ en se mêlant à la foule qui, «la nuit venue, envahit les jardins deux fois par semaine pour admirer les feux d'artifice. «Les allées s'éclairent de lanternes munies de deux ou trois becs logés dans des coupes de cristal et la distance qui les sépare a été calculée d'après la lumière qu'elles répandent autour. Les cafés et les restaurants restent ouverts jusqu'à une heure fort avancée et chacun s'y comporte avec familiarité et abandon. Tout aussi bien éclairées sont les rues de la ville, de sorte que les promeneurs attardés n'ont pas besoin pour rentrer chez eux de se munir de fanaux.»

Mais si la liberté licencieuse règne au grand jour de la rue, la maison par contre reste jalousement fermée. Le caractère inhospitalier du Français si souvent remarqué ne pouvait échapper à Mouhib effendi. La porte d'un personnage turc est ouverte à tout venant: celle du Français ne s'entrebâille qu'aux seuls amis. Ce trait de moeurs lui dicte cette page qui ne manque pas de saveur:

«Il est d'usage, écrit-il, quand on va en visite à Paris de demander d'abord au portier qui vous reçoit sur la porte si son maître est chez lui, car il n'est pas permis d'aller plus loin sans sa permission. S'il arrive qu'il soit absent ou s'il vous répond qu'il ne reçoit pas, vous devez vous retirer sans manifester aucune mauvaise humeur. Agir autrement serait incorrect et grossier. Dans ce cas vous tirez de la poche un petit carton sur lequel vous avez fait imprimer votre nom et que vous lui remettez. Cela compte pour une visite. Celui qui le reçoit ne manquera pas de déposer le sien chez vous et cela signifie que la visite est rendue.

«Mais il peut arriver qu'en vous retirant et en levant les yeux en l'air, vous aperceviez celui que vous vouliez voir. En pareil cas on ne doit faire semblant de rien et il serait inconvenant de le saluer.»

En poursuivant son enquête sur les conditions de la vie européenne, il apprend que trois mille fous vivent enfermés dans les asiles parisiens. Bien qu'au fond il nourrisse les idées les moins flatteuses sur la nature des _nazaréens_ en général et des Français en particulier, ce chiffre lui apparaît anormal néanmoins et il se demande avec anxiété pourquoi il y a tant de fous dans cette ville.

Le médecin qu'il consulte lui donne diverses explications:

«La première c'est que les troubles qui ont agité ce pays ont aigri le sang des Français. En second lieu, chacun sait qu'ils se creusent le cerveau à faire des inventions. Il arrive même assez souvent qu'un inventeur, épuisé par l'effort qu'il vient de faire, sollicite lui-même la faveur d'aller se reposer un certain temps dans l'un des asiles qu'il a choisi.

«Il en est qui sont conduits là soit par la passion du jeu, soit par celle de l'amour, car l'on peut perdre la raison de plus d'une manière. Les ruines accumulées par les guerres ont fait également tourner la tête à plus d'un négociant. En pareil cas tous ne vont pas à l'hôpital, mais, se retirant à l'écart, ils abrègent leurs jours en se tirant à la tête un coup de pistolet. D'autres prennent le parti de se jeter à la rivière. J'ai vu de mes yeux des gens se noyer volontairement. Ces accidents sont si fréquents même que la police a pris soin de placer aux extrémités des ponts des appareils destinés à repêcher les _cadavres_ de ces désespérés. On les expose tels quels trois jours durant aux yeux de la population pour permettre aux parents de reconnaître les leurs.»

Parmi les curiosités de Paris, celle qui appelle plus particulièrement son attention est l'observatoire qu'il appelle le «Palais de l'Astrologie», dont on lui a dit merveille. Il y est reçu par Lalande qui lui montre la lune de _Ramazan_ au bout d'une lunette.

«Yermi-Sekiz tchélébi, raconte-t-il, parle d'une visite qu'il fit dans cet établissement. Je voulus, à son exemple, voir les curieux instruments qui rapprochent les astres. Je fis part de ce désir à Lalande, directeur de l'astrologie, qui me donna un rendez-vous nocturne. A l'entrée de ce palais j'aperçois une rangée de cylindres construits en maçonnerie et lui ayant demandé à quoi ils servaient, il me répondit que c'étaient les margelles des puits par où les astrologues descendaient jadis sous terre pour mieux observer les astres. Ils ont renoncé à cette pratique et les puits ne servant plus à rien ont été fermés, Les lunettes tant admirées par mon prédécesseur ont fait place à d'énormes télescopes qui rapprochent tout ce que l'oeil peut voir du ciel.

«Ce soir-là la lune du saint _Ramazan_[19] brillait dans son plein. Je l'ai contemplée longuement à l'aide de cet instrument et ma surprise est inexprimable. On est loin de se douter de ce qu'est la lune quand on ne l'a pas vue dans ces conditions. Tandis que j'invoquais le nom d'_Allah_ Lalande me donnait des explications à sa façon, et en rapport avec ses préjugés. C'est ainsi qu'il prétend que si notre globe était divisé en quarante-huit parties égales l'une d'elles représenterait exactement le volume de la lune. Il ajouta que tout le monde était jadis porté à croire sur la foi de Ptolémée, que la terre était immobile et que le soleil tournait autour, mais voilà qu'un certain Copernic, qui vivait il y a cent quatre-vingts ans, se mit en tête de démontrer le contraire. Tout ce qu'il put dire à ce sujet laissa cependant sceptiques bon nombre de ses confrères. Il s'ensuivit que les astrologues se partagèrent en deux camps, suivant que l'on fut pour ou contre son opinion. En somme la querelle se réduisait à la question de savoir si c'est la broche qui tourne autour du feu ou celui-ci autour de la broche. C'est la première hypothèse qui a fini par prévaloir. Lalande assure que la Lune représente une terre semblable à la nôtre. Que seule la partie frappée par la lumière du soleil est visible et que le reste disparaît dans l'ombre. D'après lui il n'y aurait là qu'un fait analogue à celui d'un vase de cuivre sur lequel une lumière envoie sa lumière. Qu'on déplace le flambeau et aussitôt se déplace le brillant reflété par le métal.

[19] C'est dans le mois de Ramazan que le Coran descendit du ciel. Les théologiens précisent la date où se serait accompli cet événement, qui est la 27e nuit de ce mois lunaire. C'est pour s'y préparer dignement que Mahomet a prescrit le jeûne qui dure tout ce temps. Quiconque rompt ce jeûne sans motif légal s'expose à une peine expiatoire. Le gouvernement jeune-turc ne fut pas sur ce point moins sévère que feu Abdul-Hamid. Des particuliers, surpris une cigarette à la main, furent mis en prison en 1910.

«C'est ainsi que cet homme expliquait ses idées. Tandis qu'il parlait mentalement je répétais: _istaiz billah_ et j'invoquais le secours de Dieu. _Kulu hizbin bima lédéhin férihoun[20]._

[20] Tout groupe humain est heureux de ce qu'il croit savoir et de ce qu'il possède.

«Pour subvenir aux frais d'entretien de cette institution, les astrologues publient, une fois l'an un almanach que les notables de Paris sont obligés d'acheter. On y trouve une foule de renseignements qui le rendent indispensable. En première page figure un tableau des heures du lever et du coucher du soleil et de la lune. Puis suivent des indications concernant la personne des souverains qui règnent sur la Turquie, la France, l'Autriche, la Russie, l'Espagne, l'Angleterre, le Wurtemberg, la Bavière. On y apprend le nombre de leurs enfants, de leurs frères, la date de leur naissance, l'année de leur mariage. Le nom des ministres de chaque État; le nom et l'adresse des manufacturiers, des négociants, des banquiers, des maréchaux, des généraux et des dignitaires du palais de l'Empereur. Le devoir du directeur du palais de l'astrologie est d'enregistrer toutes ces choses dans son almanach dont il se vend plus de cent mille exemplaires à raison de six piastres l'un. C'est surtout au commencement de leur année qu'il s'en vend le plus.»

_Une visite à la Bibliothèque impériale._

«Au centre de la ville s'élève un vaste bâtiment divisé en étages et en un grand nombre de salles. On m'en avait parlé comme d'une chose à voir et j'y allai après avoir fait prévenir le directeur.

«Je vis en effet des volumes en nombre incalculable alignés sur des rayons superposés[21]. Il y a là des livres d'histoire, de science, de poésie, de littérature et d'autres consacrés aux superstitions des nazaréens. Le livre imprimé y abonde plus que tout autre.

[21] Chez les Orientaux les livres sont couchés à plat.

«Ce prodigieux amas de bouquins provient de dons faits à l'État par des particuliers, mais surtout des confiscations opérées au cours de la Révolution au détriment des nobles, des prêtres et des poètes. Du moins c'est ce qui m'a été rapporté.

«Au cours de ma visite le directeur m'a introduit dans une pièce où j'ai pu voir une certaine quantité de livres arabes, persans et turcs. Ils auraient été enlevés aux bibliothèques d'Égypte, d'Espagne, d'Italie et de la ville de Pesth. Mais ce qui m'a ému c'est d'y voir deux _corans chérifs_. N'y pouvant rien, je me suis retiré. _Hasbun allah vé nimel vékil[22]._

[22] Ce qui veut dire: _Dieu seul suffit; c'est notre meilleur vekil._ Ce verset peut s'interpréter ainsi: les infidèles peuvent s'approprier le Coran, mais Dieu est pour nous seul, car ils ne sauraient l'atteindre.

Mouhib effendi est scandalisé de voir un exemplaire du Coran dans des mains profanes. Seul le musulman a le droit de toucher le _livre de Dieu_ qu'il n'ouvre jamais sans l'avoir porté à ses lèvres et fait ses ablutions. Une fois la lecture faite, il le pose dans un endroit convenable, de façon qu'il soit placé au-dessus de tout livre ou écrit profane ou même religieux pouvant se trouver dans la même pièce.

L'infidèle, être essentiellement impur (_mourdar_), ne saurait toucher impunément ce livre.

_Leurs hôpitaux._

«En divers quartiers de Paris s'élèvent des bâtiments où les indigents sont traités gratuitement. Les savants de l'école de médecine sont obligés de leur prêter leurs soins. A cet exercice ils acquièrent une expérience de leur art qui leur sert à se faire bien payer ceux qu'ils prodiguent aux gens riches. Ils sont assistés par un grand nombre d'étudiants à qui ils abandonnent le gros de la besogne.

«Tous ceux qui y _crèvent_[23] sont destinés à être coupés en morceaux par les médecins devant un cercle de ces étudiants pour leur apprendre la nature des corps. En vertu du règlement établi dans ces hôpitaux, tout individu qui y succombe devient la propriété du médecin qui l'a soigné, et qui fait de son cadavre ce que bon lui semble. Quiconque y est admis ne peut se soustraire à ce traitement: il est censé avoir fait don de son corps à l'État. Il n'y a que les individus qui succombent dans leur domicile qui soient exempts de cette obligation.

[23] Crever est le mot dont les Turcs se servaient pour indiquer la mort du chrétien.

«Il m'est arrivé pendant mon séjour à Paris de visiter les salles où gisaient sur des tables des cadavres dont l'âge variait de deux à soixante-dix ans. J'admirais dans ces corps ainsi exposés la puissance de Dieu qui a pu créer des êtres parfaits. J'y ai vu des élèves attentifs se presser autour pour ne rien perdre des enseignements du professeur. En été, on renonce à cet usage à cause de la puanteur qui se dégage des chairs pourries. Aussi le professeur se contente de discourir sur des pièces en cire qui imitent la nature à s'y méprendre. Les muscles, les nerfs, les veines, sont rendus avec une vérité si surprenante qu'on croirait se trouver en présence de débris humains. L'imitation est si parfaite que celui qui n'a pas vu cela de ses yeux ne peut s'en faire une idée.

«On montre, disposés par ordre, dans des salles spacieuses, de vrais débris humains, conservés dans des bocaux et vieux de plusieurs siècles. Au milieu de ces horreurs figurait une tête bien conservée qui attira notre attention. _Vah!_ C'était une tête de musulman. On se rappelle que pendant le séjour des Français en Égypte un maugrabin poignarda leur général[24]. Cet événement eut lieu dans un jardin au cours d'une audience que ce dernier lui avait accordée. Après l'assassinat, ils lui firent expier son acte en le martyrisant. Je récitai une prière à son intention avec mes compagnons.

[24] Il s'agit de Kléber, assassiné au Caire par un étudiant de l'université d'El-Azhar nommé Suleïman.

«La science qui enseigne à accoucher les femmes est également en honneur dans ces hôpitaux. Toute femme se trouvant dans un état intéressant peut s'y faire admettre. Des étudiants, qui font de cette science l'objet principal de leurs études, se mettent à son service au nombre de huit à dix... Ils la soignent et l'examinent à tour de rôle, et nul autre qu'eux n'a le droit de l'approcher. Une fois par semaine, ils se livrent sur elle à un examen général. Ensemble, ils lui tâtent le pouls, examinent le ventre et les autres parties du corps. Après l'accouchement elle quitte l'établissement avec son enfant. Des filles se mêlent à ces étudiants pour aller exercer, une fois instruites, le métier d'accoucheuse en ville.

«Je me suis procuré un exemplaire du livre qui enseigne cette science pour en faire une traduction, mais nous avons dû abandonner ce travail à cause de l'absence de termes équivalents en notre langue.

«Qu'on n'aille pas s'imaginer que l'enseignement des sciences médicales y soit gratuit. Les étudiants sont astreints à de grandes dépenses. Le professeur qui a écrit sur l'une des matières qu'il enseigne un livre spécial est obligé de l'enseigner en quarante leçons; mais on n'est admis à assister à ses leçons qu'après avoir versé à la caisse de l'École deux livres hongroises. Ce tarif est publié par les _Gazettes_. Le professeur ajoute à ce revenu le casuel des visites, soit un louis d'or, qu'il touche toutes les fois qu'il se rend au chevet d'un malade opulent.

«Ces hommes n'aiment point à s'expatrier et aucune promesse ne pourrait les décider à quitter leurs fonctions pour se rendre à l'étranger. Ceux qui s'expatrient ne savent pas grand'chose[25].»

[25] Les médecins, en Turquie, se partageaient en deux classes. Il y avait le _Hekim_ qui puisait sa science dans les livres arabes et qui divisait les maladies en _chaudes_ et _froides_. Quant au traitement, il administrait des remèdes _échauffant_ ou _rafraîchissant_.

La seconde catégorie comprenait le chirurgien ou _Djerrah_ qui joignait ce métier à celui de barbier. Ils pansaient les plaies, traitaient les fractures, pratiquaient les circoncisions, les saignées printanières, appliquaient les ventouses, arrachaient les dents, ouvraient les abcès. Sans instruction aucune, ils n'avaient pour les guider dans toutes ces délicates opérations que l'expérience acquise dans la pratique journalière.

_Leurs bâtards._

«On voit un autre établissement uniquement réservé aux enfants ramassés de droite et de gauche. On les compte par milliers, tant garçons que fillettes. On peut dire de ces enfants qu'ils appartiennent à l'État auquel ils doivent la vie, car sans lui personne ne s'en soucierait: ils mourraient de privation dans les rues où ils sont abandonnés dès leur naissance. Aussi une fois grandis ils prennent service dans les armées de Napoléon et ne connaissent plus d'autre métier que celui de soldat.

«Voilà pour les garçons.

«Quant aux fillettes, elles entrent en condition chez les particuliers, puis on les marie. On les emploie également à jouer la comédie dans les _opéras_ de Paris.

«Lorsque les parents veulent retirer un de ces enfants de l'établissement, ils sont tenus d'indemniser l'administration de tous les frais qu'elle a faits pour l'élever.»

_Leurs vieilles femmes._

«Un autre établissement d'un genre différent s'élève au bout de la ville, entouré de jardins. Des centaines de vieilles s'y entassent pour finir leurs jours ensemble, mais elles n'y sont admises qu'à partir de soixante ans. Quand une vieille se voit sur le point d'être abandonnée elle s'adresse au directeur de cette maison qui la reçoit moyennant un droit d'entrée de 4.000 piastres, payé une fois pour toutes. La cuisine lui sert deux repas par jour. Comme le directeur héberge de la sorte plusieurs centaines de femmes, l'on est en droit de croire qu'il doit faire de bonnes affaires.»

_Leur armée._

Voici un fragment du chapitre qu'il consacre à l'armée:

«Les lois qui gouvernaient la France ont été respectées par Bonaparte, mais sous la pression des circonstances il en a créé de nouvelles qu'il a coordonnées dans un livre qu'on appelle code. La loi militaire exige que tout Français arrivé à l'âge d'homme soit soldat. Pour rejoindre son corps, il n'attend qu'un appel. Tout ce que je pourrais dire à ce sujet serait obscur si je n'expliquais d'abord que chez les nazaréens hommes et femmes sont baptisés par le prêtre trois jours après leur naissance. Le nom du baptisé est inscrit par ce même prêtre sur un registre où sont signalés non seulement les naissances mais les décès. Par l'effet de cette superstition qui permet à l'État de vérifier le nombre et l'âge de ses sujets, nul ne peut se soustraire au service militaire.

«Pour faire ses guerres la nation a reconnu la nécessité de fournir à l'Empereur un contingent annuel de 80.000 hommes. Afin d'assurer la levée régulière de cette masse d'hommes, chaque département envoie à Paris deux délégués qui sont logés dans un palais. Leurs décisions sont soumises à leur président qui les soumet à l'approbation de l'Empereur. Le chiffre de la levée est notifié aux délégués qui le communiquent aux chefs-lieux où, pour éviter tout motif de récrimination, les jeunes gens sont soumis à un tirage au sort...

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«Si grande est la diligence apportée aux choses de l'armée que les Délégués sont choisis de telle façon que leurs opinions ne soient jamais en opposition avec celles des ministres dirigeants...

«Après huit ou dix années de service, si le soldat n'est pas tué ou blessé, il est libéré. S'il est atteint d'une blessure et s'il n'a personne pour l'assister, on le reçoit dans un grand _sérail_ où il est nourri et logé jusqu'à la fin de ses jours.

«Ces lois, les Français s'efforcent de les introduire dans les pays qu'ils ont nouvellement conquis.»

_La Garde impériale._

«En dehors de l'armée 40.000 soldats de toute arme sont choisis parmi les hommes de forte taille. Leur office est de garder l'Empereur nuit et jour. Ils sont casernés dans les environs de la ville et l'on voit à chaque instant des détachements de ce corps traverser les rues pour monter la garde au palais...

«Toutes les fois que l'empereur sort en voiture un peloton de cette garde, variant de cent cinquante à deux cents hommes, l'escorte à cheval. La nuit ils éclairent sa marche de torches allumées qui font que tout le monde s'écarte sur son passage. En campagne, de forts détachements entourent sa personne qu'ils ne perdent jamais de vue. La garde ne prend aucune part aux actions à moins que la nécessité ne l'y oblige. Bien que ces soldats soient vêtus à la _franca_, ils n'en portent point la coiffure ordinaire. Ils se coiffent d'un grand bonnet en peau de loutre à la manière des _delil_ de la Mecque[26]. Sur ce bonnet retombent des ganses et des cordonnets...»

[26] _Delil_, cicerones qui guidaient les pèlerins dans leur marche vers les Saints-Lieux du Hedjaz.

_Leurs écoles._

«Comme nul Français ne peut se soustraire à l'action des lois, les enfants de la noblesse ou des particuliers enrichis dans le négoce sont soumis à l'obligation de s'instruire. Leur instruction les mène aux situations les plus élevées de l'armée et de l'administration. Dans ce but, le gouvernement a ouvert des établissements dans la capitale et dans les principales villes du pays sous le nom de _pensions_ où ils reçoivent une instruction conforme aux vues de l'Empereur. Celui-ci s'est assuré le concours des lettrés qui se font payer en conséquence. Les élèves y jouissent de tout le bien-être désirable moyennant un prix fixe. Un congé limité leur est accordé tous les deux mois.

«Une autre catégorie d'écoles dites impériales, ne reçoit que les fils des maréchaux, des généraux, des hauts dignitaires et dont la pension est payée sur la cassette de l'Empereur. Ils portent un uniforme spécial pour que chacun les reconnaisse. A leur sortie, ils passent des examens, puis ils sont distribués dans les différentes armes où ils occupent un rang en rapport avec leurs aptitudes.