Un Turc à Paris, 1806-1811 Relation de voyage et de mission de Mouhib Effendi, ambassadeur extraordinaire du sultan Selim III (d'après un manuscrit autographe)

Part 2

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«--En effet, dis-je, ce ne doit pas être un pays fertile.

«Napoléon continue:

«--La Dalmatie non plus ne m'est guère plus utile. Toutefois, si cette contrée devait être pour l'Empire ottoman un sujet d'inquiétude, je tiens à ce qu'elle reste occupée par mes soldats.

«--Ce ne doit pas être non plus un pays fertile, ai-je insinué.

«--Oui, c'est une sottise que de toujours faire la guerre; mais je la ferai cependant aussi longtemps qu'on me mettra dans l'obligation de sauvegarder les intérêts de mon pays et les miens.

«--Les paroles de Votre Majesté sont conformes aux principes du _Chéri_, ai-je remarqué. Nous ne faisons jamais la guerre, nous, sans y être contraints par une nécessité.

«Cet entretien se faisait debout. Pensant qu'il devait être fatigué, je lui dis de s'asseoir.

«--Non, répondit-il: je me plais ainsi.

«Sachez, reprit-il, que la Russie et l'Autriche sont d'accord pour attiser la révolte de Karageorges, et que le but de la Russie est de faire de la Serbie une principauté sur le modèle de la Moldo-Valachie. Il ne faudrait pas que le Sultan cédât sur ce point.

«--Il s'en gardera bien, lui dis-je, mais la complicité des deux nations n'est pas encore démontrée. Maintenant j'ignore si elles n'attisent pas le feu en sous-main. Animé du désir d'éviter tout dommage aux enfants, aux femmes et aux sujets paisibles, l'État sublime n'a pas cru devoir intervenir encore militairement. Il est en proie aux mêmes préoccupations qu'au moment du siège de Vidin. L'affaire d'Égypte ayant éclaté le capétan pacha Hussein dut s'y porter avec toutes ses forces.

«--C'est juste, répond Napoléon après avoir réfléchi un instant. Mais cela n'est pas à rapprocher avec le reste. Et tout en disant cela, il sabrait fébrilement de la main.

«Je poursuivis:--C'est le gouverneur d'Alexandrie, Ibrahim pacha qui a été désigné pour étudier cette affaire et l'on peut croire qu'il y a apporté une solution. J'en ai le pressentiment.

«--Pensez-vous, me demande alors Napoléon, qu'Ali pacha Tepelen ait des sympathies russes.

«--J'ignore s'il aime les Russes ou non; mais je peux vous affirmer qu'il ne trahira jamais les intérêts de l'État... Maintenant, en ce qui concerne l'Égypte, voici la situation: A Alexandrie et aux environs de cette place notre padischah a envoyé des vizirs puissants et dévoués qui disposent de fortes armées, de 50 à 60.000 hommes et qui marcheraient sur un signe de la S. Porte. Je ne compte point les levées qu'ils peuvent faire sur le territoire même en cas d'urgence.

«Sur ces derniers mots, il me demanda si j'avais reçu son billet d'invitation.

«J'ai répondu affirmativement, mais que ne sachant pas moi-même le français et n'ayant trouvé à Paris personne qui comprenne bien le turc, même ceux qui font profession de l'enseigner, j'avais eu beaucoup de peine à le faire déchiffrer.

«--En effet, dit Napoléon, c'est chose difficile.

«Après avoir prononcé ces mots, il me fit comprendre par son attitude qu'il avait à me demander si j'avais quelque chose à lui remettre ou à lui dire.

«Ce que voyant je pris la parole:

«Après l'avoir remercié de l'accueil que je venais de recevoir je lui dis que l'État sublime serait sensible aux assurances d'amitié qu'il venait de me donner publiquement.

«--Oui, repris-je, je suis chargé de vous remettre un message confidentiel. Dois-je le faire tout de suite ou bien plus tard?

«--Remettez-le-moi tout de suite, fit-il.

«Alors je tirai d'une poche le texte turc et je le lui remis après l'avoir porté à mes lèvres. Le prenant des deux mains, il me demanda si j'en avais une traduction. Je tirai alors d'une autre poche la traduction française qu'il lut séance tenante d'un bout à l'autre.

«--J'avais bien deviné, me dit-il, que vous étiez chargé d'une mission secrète. Écrivez au Sultan pour lui dire qu'après Austerlitz il n'a plus rien à craindre des Russes et que je ne perdrai en aucune circonstance ses intérêts de vue. Qu'il ne songe qu'à résoudre les problèmes intérieurs, moi, je me charge du reste. Je vous annonce qu'un délégué du Tzar sera ici dans six jours pour négocier la paix. Soyez persuadé que je ne vous oublierai point dans les pourparlers qui vont s'engager.

«Sur ce propos, je lui fis observer que l'entente devait rester secrète, ainsi que les mesures que nos deux pays croiraient devoir prendre en commun.

«--C'est entendu, me répondit-il, tout cela restera secret. D'ailleurs, l'ambassadeur que je viens de nommer à Constantinople a reçu l'ordre d'agir secrètement.

«Je lui dis alors que j'étais autorisé à lui donner l'assurance que l'alliance qui lie encore la S. Porte à l'Angleterre, à l'Autriche, à la Russie et à la Prusse à la suite de l'affaire en question serait dissoute bientôt, mais avec tous les ménagements nécessaires afin de ne rien brusquer. Que le seul point qui nous inquiète, c'est que la France n'a plus de flotte dans la Méditerranée, mais que ce détail n'était pas fait pour nous arrêter.

«--En effet, m'a répondu Bonaparte: nous n'avons plus de flotte.

«--Néanmoins tout ira bien, lui dis-je; car la maison d'Osman n'a cessé depuis ses origines d'être l'objet de la protection du Dieu tout-puissant.

«Permettez-moi de vous dire combien la mission que je remplis auprès de vous me comble de joie et de fierté.

«--Je partage vos sentiments, m'a-t-il répondu, et je suis heureux que le choix de votre padischah se soit porté sur vous.

«Puis, rompant l'entretien, il donna ordre qu'on mît à ma disposition le carrosse de Talleyrand. En compagnie de ce dernier, j'ai été au bois et c'est au retour d'une longue promenade que je porte ces faits à la connaissance de Votre Majesté[5].»

[5] Lettre de Mouhib effendi au Sultan Selim III, du 20 Rebi-ul-Ewel 1221.

Le lendemain, Mouhib effendi voyait le ministre des relations extérieures qui lui renouvelait la promesse faite par l'Empereur qu'il serait tenu compte dans le traité de paix qui allait être négocié avec le délégué russe des intérêts turcs. Et pour lui prouver combien étaient sincères les intentions de l'Empereur à cet égard il ajouta que celui-ci avait introduit dans le traité qui vient d'être signé des clauses de garantie favorables au Sultan[6].

[6] Traité de Presbourg.

Cependant l'ambassadeur turc n'est pas entièrement rassuré. Il redoute les desseins de l'Angleterre. Celle-ci aurait dit à la Russie: «Arrangez-vous avec les Français comme vous l'entendrez. Pour ce qui me concerne je suis décidée à mettre le blocus devant les ports français et les ports ottomans de la Méditerranée.» Il demande alors à Talleyrand ce qu'il pense de tout cela. Celui-ci répond que le littoral ottoman est si considérable qu'on peut considérer la menace anglaise comme chimérique. Le Turc objecte cependant que Constantinople tirait ses approvisionnements de la Méditerranée et que sa situation deviendrait critique si la flotte anglaise embouquait les détroits. Aussi souhaite-t-il que la France se mette en mesure de reconstituer au plus vite sa flotte.

«Talleyrand a réfléchi un instant, puis, sur un ton indifférent, il me dit: «Je suis content de ce que vous me dites: mais tranquillisez-vous, on y pourvoira[7].»

[7] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Dans la soirée l'ambassadeur de la Porte se rend chez le ministre de Prusse, Lucchesini, «un ami», pour lui demander ce qu'il savait des conditions de paix projetées avec la Russie. «Il n'y a encore rien de certain, lui répond-il; car la cour de Russie est divisée en deux factions, qui sont l'une favorable à la France, l'autre contre elle et qui se disputent l'esprit du Tzar; mais soyez certain, ajouta-t-il, que si l'entente vient à s'établir, vous trouverez en nous de zélés défenseurs. D'ailleurs vos intérêts ont été justement sauvegardés dans le traité que nous venons de signer avec la France. Vous n'ignorez point que notre roi est animé à votre égard des meilleures dispositions, et que la position géographique de nos deux pays leur impose la nécessité de rester unis. On ne peut nier que la Turquie et la Prusse n'aient des intérêts communs. L'argent ne nous fait point défaut.

«--Je suis heureux d'entendre ces paroles, répondis-je au ministre. J'en ferai part non seulement au Divan, mais je les transmettrai fidèlement à mon maître.»

Mouhib effendi lui demanda alors ce qu'il savait des intentions de la Russie. Lucchesini répond: «Notre ambassadeur à Saint-Pétersbourg a déclaré au Tzar qu'il verrait avec déplaisir toute tentative de nature à porter atteinte aux droits de la Turquie.--Mais je ne suis pas fou, a répliqué Alexandre: mon devoir est de respecter les clauses du traité de paix que j'ai signé avec elle. Aucun lien solide ne peut me rattacher à la France, et la paix qui met un terme à notre différend n'a à mes yeux qu'un caractère provisoire.»

Cependant ces assurances n'inspirent à l'ambassadeur qu'une médiocre confiance, d'autant plus que Talleyrand s'emploie à raviver ses soupçons sur les intentions de l'Autriche et de la Russie. D'ailleurs n'a-t-il pas recueilli lui-même, à son passage à Vienne, des preuves certaines que l'Autriche avait fourni au «traître Karageorges» des vivres et des munitions. Le général Sebastiani, à qui il en a touché deux mots, lui a promis qu'il ne manquerait pas de faire des représentations au gouvernement autrichien mais qu'il n'avait mandat de s'occuper officiellement de la question qu'à son arrivée à Constantinople où il compte adresser une note à l'ambassadeur d'Autriche[8].

[8] Lettre du 21 Rebi-ul-Ewel 1221.

Sur ces entrefaites éclatait l'affaire de Raguse. Le lendemain du jour où ces entrevues avaient lieu, Mouhib découvrait dans les gazettes que Napoléon venait de donner à ses généraux l'ordre d'envahir le territoire de _Dobrevnik_[9]. Il en croit à peine ses yeux, mais la nouvelle lui apparaît si invraisemblable qu'il néglige d'aller aux informations. «Cependant, écrit-il, le jour suivant, je lisais dans le _Moniteur_, la gazette principale, un exposé des motifs de cette occupation. A cette nouvelle je me crus frappé de paralysie.» Il lui revient d'autre part que Sebastiani venait d'ajourner son départ pour Constantinople et cette autre nouvelle n'est pas faite pour dissiper ses angoisses.

[9] Raguse.

Impatient d'entrer en conversation il se précipite chez lui pour en obtenir des éclaircissements. «Dissimulant, écrit-il, le but de ma visite, je mets d'abord l'entretien sur les affaires de Valachie, puis comme je me levais pour me retirer, je lui dis que j'avais lu dans les gazettes que Torcy venait d'être nommé gouverneur de Dobrevnik.

«--C'est exact, m'a-t-il répondu, mais l'occupation en question n'a d'autre but que de surveiller les Russes qui sont à Corfou où ils disposent de nombreuses troupes, ce qui pourrait les disposer à préparer un coup de main sur les côtes illiriennes. Une autre raison qui nous a déterminé à occuper cette place, c'est qu'elle possède un port où le mouillage est excellent et propre au ravitaillement de notre armée, ce qui n'est pas le cas du port de Cattaro. D'ailleurs, la proclamation du général chargé de cette opération a rassuré la population sur les intentions de notre gouvernement. Laissez-moi vous donner l'assurance formelle que les Français restitueront Dobrevnik à l'État sublime dès que les Russes auront évacué l'île de Corfou. Puis, s'interrompant un moment, il ajouta:

«Vous vous doutez bien, n'est-ce pas, que vous avez dans la Russie une alliée plus que suspecte et que sa politique ne tend à rien moins qu'à faire de la Serbie un État indépendant. C'est pour arriver à ses fins qu'elle a occupé Corfou; si on la laissait faire, elle serait bientôt tentée, grâce aux forces qu'elle y a réunies, de soulever les populations du littoral[10].»

[10] Lettre du 24 Rebi-ul-Ewel.

Cette explication rassure l'ambassadeur d'autant moins que l'incident se produit au moment même où la France demande un traité plus _avantageux_ que celui dont le texte a été présenté par Galib bey. «Dieu sait, écrit-il, ce qui sortira des conversations qui vont s'engager. Je passe mes nuits sans sommeil, et ne cesse d'appeler à mon aide les lumières d'en haut. Il y a loin de ce qu'on espère à Stamboul avec ce qu'il est permis d'espérer ici. Les Français vivent depuis 14 ans sous le régime de la liberté et cela les a changés à notre égard. Aussi j'aurais grand besoin d'être renseigné sur toutes les circonstances de leur orientation politique. Que signifie cette affaire de Raguse et où les Français veulent-ils en venir? Je prie Dieu qu'il vienne en aide aux musulmans et à notre bienfaiteur. Amen. Pardonnez-moi les fautes que j'ai pu commettre[11].»

[11] Littéralement: _pardonnez mes défauts_.

Il va voir Talleyrand pour lui annoncer que la Russie et l'Autriche viennent de faire une démarche auprès du Divan en faveur de la Serbie. Elles auraient l'intention d'y nommer un Voévoda, ce qui le conduit à penser que ces deux puissances auraient l'intention de faire de ce pays un État indépendant comme la Moldo-Valachie. Il proteste contre ce point de vue:

«Nous pourrions à la rigueur admettre ce régime pour ces provinces, car elles nous ont été arrachées par les armes, mais nous ne saurions le tolérer en Serbie. La forteresse de Belgrade a passé alternativement aux mains des Turcs et des Autrichiens dont les Serbes ont été tour à tour les rayas. Est-il raisonnable qu'une province si grande et si peuplée soit érigée en principauté indépendante avec un Voévoda à sa tête? Voilà ce que je ne peux concevoir et ce que l'État sublime ne saurait admettre. Le Divan--comprenez-vous--a cru prudent de faire semblant de ne pas rejeter leur requête afin de ne pas les indisposer, mais croyez bien qu'il n'en fera qu'à sa tête.»

Talleyrand encourage ces dispositions et lui fait remarquer que «la Russie ne vise qu'à faire de la Serbie une autre Valachie où elle nommerait Ipsilantis qui est un homme à sa dévotion».

A cela Mouhib effendi répond que cette politique n'est qu'une conséquence de celle adoptée par la France; mais, détournant la conversation, il me dit: «Consentiriez-vous à nous faire les mêmes concessions politiques et commerciales que la S. Porte a faites à la Russie?» Je lui ai répondu que je n'avais pas gardé dans la mémoire les clauses du traité conclu par l'entremise de Galib effendi; mais qu'il pouvait en prendre connaissance dans ses archives. «Mais ce traité c'est moi qui l'ai fait, a répondu Talleyrand. Seulement, je voudrais savoir si votre gouvernement serait disposé à nous favoriser du même traitement.» Après lui avoir donné l'assurance qu'il demandait, je lui ai fait observer qu'il n'était pas sans connaître les raisons qui nous ont contraints à faire des concessions à la Russie. «Et pensez-vous, lui ai-je dit, que nous les lui ayons faites de notre plein gré?» Sur quoi Talleyrand a dit: «Je chercherai ce traité et s'il contient des points qui méritent de retenir mon attention, nous en causerons.»

Cependant, pour l'instant, la question serbe, encore que lancinante, le préoccupe moins que l'affaire de Raguse. Mais il n'en témoigne rien à Talleyrand et ce n'est qu'en usant de détours qu'il cherche à pénétrer sa pensée. Encore une fois il frappe à la porte du général Sebastiani, curieux de savoir la raison de l'ajournement de son départ pour Constantinople. La question serbe lui sert d'entrée en matière. Il lui explique qu'il tient de source certaine que le rebelle Karageorgevitch a reçu des secours en munitions et en argent de l'Autriche et qu'il s'en était plaint au président du Cabinet autrichien. Celui-ci lui aurait avoué qu'en effet des approvisionnements avaient été fournis aux rebelles, mais qu'il avait donné des ordres pour que cela ne se renouvelât plus. «Pensez-vous, lui ai-je dit alors, que l'amitié de la S. Porte à l'égard de l'Autriche soit de qualité inférieure à celle du traître Karageorges? Au cours de la guerre où nous étions engagés, la S. Porte ayant pu mettre la main sur le traître Kotcho, celui-ci a dit à nos autorités que si elles les mettaient en liberté il enrichirait notre trésor de je ne sais combien de milliers de bourses, et qu'il ferait restituer à l'État Sublime la forteresse de Budine; mais on lui a répondu que pour traiter avec ses ennemis la S. Porte n'avait pas besoin d'un traître de son espèce, et on l'empala sur l'heure; les gens de sa bande maudite subirent le même sort à Hirchovo et à Téké-Bournou. Voilà ce que j'ai dit au ministre autrichien qui a convenu de ces détails.»

Puis il explique au général que les hommes et les femmes serbes sont loin de voir de bon oeil les entreprises de Karageorges, car ils savent qu'ils _brûleront tous dans le même feu_. Aussi, assure-t-il que la révolte de ce traître ne peut avoir aucune chance de succès. Sebastiani lui renouvelle la promesse qu'à son arrivée à Constantinople il ne manquera pas d'envoyer une note de protestation à l'internonce impérial. Mouhib effendi se confond en remerciements et répond que son «Seigneur et maître sera sensible à cette marque d'amitié».

Puis, tout à coup il lui dit: «J'apprends que Torcy vient d'être nommé gouverneur de Raguse...--La mesure est indispensable, explique le général et cette occupation sera maintenue aussi longtemps que les Russes tiendront Corfou. Le jour où ils évacueront cette place, les Français s'empresseront de restituer Raguse à l'État Sublime. Sachez que vous avez dans la Russie une alliée déloyale et qu'elle travaille à créer une Serbie indépendante. Son plan était de s'emparer de Raguse comme elle s'est emparée de Corfou, car elle vise la Morée qui est trop proche de ces positions pour qu'elle ne soit pas tentée d'y mettre pied.»

«--Mais, riposte Mouhib effendi, la question serbe est négligeable. Quant à celle qui vise Corfou ne va-t-elle pas être réglée en même temps que toutes celles que vous allez liquider avec les Russes? Je vous ferai observer que les Ragusains nous payent depuis plusieurs années l'impôt des rayas et que leur territoire séparait notre Turquie des possessions vénitiennes. Raguse jouissait de la S. Porte qui avait accordé à cette ville un firman autorisant les habitants à tirer leurs approvisionnements de la Bosnie. Outre que Dieu est là pour nous garder des embûches de la Russie, le vali de Bosnie n'est-il pas assez puissant pour parer à toute éventualité?

«Mais Sebastiani s'est contenté de réitérer les mêmes assurances et n'a point voulu en dire davantage[12].»

[12] Lettre du 26 Rebi-ul-Ewel.

Sur ces entrefaites Mouhib effendi reçoit deux notes, l'une se rapportant à la question locale, l'autre à celle des Lieux-Saints. La révolution avait paru faire abandon des droits de protection que la France exerçait tout spécialement en Orient depuis le XVIe siècle et qui était comme un héritage de la tradition des Croisades. A l'affût de tout ce qui pouvait accroître son influence, l'Autriche avait mis à profit cette circonstance, ainsi que les difficultés que la France avait avec le Divan pour se substituer à celle-ci, en tant que puissance catholique, dans l'exercice de ces droits et des prérogatives qui s'y rattachent. Cette tentative d'empiétement trouva dans Napoléon un adversaire résolu. Les Turcs entrèrent sans hésitation dans ses vues, heureux de trouver là une occasion de lui être agréables à peu de frais. Au cours d'une conférence qu'il eut à ce sujet avec Talleyrand, Mouhib effendi lui dit:

«Vous m'avez envoyé un _takrir_ concernant les prêtres de Jérusalem. Voici ce que j'ai à vous dire à ce sujet. Les églises de la Syrie et de Galata ont passé sous la protection de l'Autriche depuis votre expédition en Égypte. Or, comme l'Autriche insistait pour garder les privilèges qui lui furent alors reconnus, mon Seigneur lui a fait savoir par son ambassadeur à Constantinople qu'il était vrai que les Français étaient déchus de leurs droits pour avoir violé les traités; mais que ce droit de protection il n'entendait plus le céder à personne. «C'est moi, a-t-il dit, qui assumerai à l'avenir la tâche de protéger les intérêts catholiques. Cette volonté mon padischah l'a formulée dans le firman qu'il a adressé au Voévoda de Galata, au Toptchi bachi et au Tersané émini, par lequel il défend à qui que ce soit de s'immiscer dorénavant dans les affaires des Églises catholiques.» Néanmoins l'ambassadeur d'Autriche, revenant à la charge, a cru devoir envoyer au Réis-effendi une note pour maintenir ses prétentions; mais celui-ci a répondu au Drogman: «Notre Chevketlou padischah a rendu à ce sujet un Iradé définitif qui a tranché définitivement la question et si l'ambassadeur bey, s'obstinant dans son idée, s'avisait d'envoyer dans les églises et les couvents des hommes à lui pour y faire acte d'autorité, nos fonctionnaires ont reçu l'ordre de les frapper à la tête sans ménagement et de les jeter en prison.»

«Les autres représentants chrétiens de Péra ont unanimement approuvé cette décision, si bien qu'ils ont envoyé leurs drogmans pour le complimenter. Tout cela est la vérité même. Aussi personne n'oserait se prévaloir d'une autorisation du padischah pour intervenir dans les affaires des prêtres et des églises qui se trouvaient sous la protection française.

«Maintenant, en ce qui concerne le règlement de cette affaire, il convient, je crois, de s'en rapporter aux traités qui régissent la matière et l'on procédera en conséquence. Que Sebastiani adresse une note à ce sujet, puis l'on verra s'il y a lieu de faire intervenir, pour remettre les choses en leur ancien état, un firman impérial, ou bien une simple lettre vizirielle. Je ne manquerai pas de transmettre votre note.

Là-dessus Talleyrand m'a dit: Vous n'ignorez point les liens de vieille amitié qui unissaient nos rois à vos sultans. Sans doute la France eût mieux fait de s'abstenir de porter ses armes en Égypte, mais qu'y faire? Le mieux est de n'y plus penser et de travailler ensemble à renouer ces mêmes liens qu'un malentendu a brisés. Notre Empereur a envoyé ses instructions à Sebastiani au sujet des églises, mais il a demandé aussi que l'on vous adressât une note à ce sujet avec prière de la transmettre au Divan.

«Cette volonté sera exécutée, lui ai-je répondu, mais je vous ferai remarquer que l'entreprise sur l'Égypte a été décidée au moment où vous étiez ministre des Affaires étrangères. Or, l'issue qu'elle a eue, au lieu de porter dommage à l'Angleterre, a causé le plus grand préjudice à la France contre qui s'est formée une coalition...»

«Dans les lettres qui me parviennent de Stamboul, continuai-je, il est question des bérats[13] et des agissements des drogmans et du personnel domestique des ambassadeurs. Ces bérats qu'on délivre aux drogmans comportent des conditions qui sont négligées. J'en ferai une traduction exacte et j'en enverrai une copie à tous les représentants des puissances, Prusse, Espagne, Danemark, Autriche. Vous verrez à la lecture que les réclamations de mon gouvernement sont conformes à l'esprit du traité. On verra aussi par la note que j'y annexerai à quelles intrigues donnent lieu ces bérats. Certes, nous n'avons aucune plainte à formuler contre les négociants étrangers. Ils payent exactement 3% sur tous les articles importés ou exportés. Tel n'est pas le cas, par exemple, de cet Arménien d'Andrinople, un nommé Artin, qui se fait appeler Ovitz, un fils de chien. Il s'est arrangé de façon à décrocher un firman qui lui permet de se livrer à des opérations de toutes sortes sans qu'il ait à acquitter aucune taxe. Je vous le demande, quel gouvernement tolérerait une pareille iniquité? Cependant les produits qu'il vend proviennent de Tékir-Dagh, de Philippoli ou de Sophia. Moyennant 500 piastres qu'il a versées audit drogman il s'arroge le droit de se dire Autrichien et de frustrer le fisc. Avec cela, il fait siens tous les biens de ses coreligionnaires qui s'entendent avec lui pour s'exempter par cet artifice des contributions dues par les _rayas_. Je pourrais vous citer mille autres cas semblables. Vous verrez par la traduction à quelles abominables intrigues se livrent les drogmans et les serviteurs des ambassades.