Part 3
La patrouille avance, silencieuse, implacable. Si la fortune la protège, elle atteindra la ligne ennemie, monticule de terre et de sacs de sable exhaussant un grand arbre renversé.
Derrière son invisible créneau, la sentinelle allemande songe, elle aussi, aux soirs harmonieux où elle jouait de la guitare dans les rues de Marbourg, sous les fenêtres fleuries de la fille d'un grave privat-docent; elle revoit les farandoles universitaires dans la ville médiévale, les causeries printanières avec de joyeux compagnons, autour des vastes chopes où la bière claire brillait comme des escarboucles.
Une grenade lancée par un des patrouilleurs tombe aux pieds de la sentinelle; une gerbe d'or fuse et le franc buveur de jadis, l'amant élégiaque dont le cœur sait joindre à la douceur de Gœthe l'amertume de Henri Heine, éventré, tenant ses entrailles à pleines mains, recourbé par la douleur, souffle comme un taureau dont le poitrail fut ouvert par la courte épée de Bombita.
Invisible, au ras du sol, la patrouille rentre dans les lignes françaises.
Elle a accompli sa mission, sans crainte apparente, sans colère inutile, mathématiquement. La présence de cette sentinelle, dans le petit poste avancé, nuisait à la sûreté du bataillon. Il fallait, à tout prix, la supprimer; ainsi elle ne tirerait plus sur les travailleurs, elle ne troublerait plus les corvées de soupe et d'eau. La sanglante besogne est accomplie. Demain, une sentinelle, équipée comme celle qui vient d'être abattue et pareillement vigilante, occupera le petit poste allemand; qu'importe, une autre patrouille renversera l'audacieuse. A l'aube, il serait vain de demander aux trois paysans patrouilleurs les raisons qui guidèrent leur farouche énergie. La sentinelle les empêchait de ramasser du bois sur le parapet! Sans doute, il est des motifs plus nobles et moins précis qu'ils ne se formulent pas, en leur simplicité, mais ils ne les entrevoient point. Ils ignoreront toujours quel intérêt supérieur répond à leur courage obscur et par quels fils mystérieux leur acte simple et brutal est relié à la prospérité et à la grandeur de leur race. Ils n'ont cure de ces mots magiques par lesquels on pourrait louer leur vaillance. Une force instinctive les poussait de l'avant, et si l'événement qui les honore ne les a pas vus faiblir, le seul récit de leur exploit les apeure.
Une mission devait être remplie, pour l'honneur de leur escouade, la gloire de leur compagnie et la fière renommée du bataillon: elle le fut correctement. Retrouvant le gourbi fangeux où ils purent reposer, les patrouilleurs, l'âme apaisée, indifférents à toute gloire inutile, dormirent jusqu'à ce que la corvée de soupe vînt leur offrir une gamelle d'eau tiède où nageaient d'étranges légumes.
GUSTAVE LE REMPART DE CALONNE
Un Tel a pour chef de section l'adjudant Gustave, unanimement appelé «le Rempart de Calonne», en glorieux témoignage de l'héroïsme particulier avec lequel il défendit la tranchée de Calonne, un jour où les vagues d'assaut menaçaient Verdun.
L'histoire de Gustave, noble Polonais qui guerroya sur la Marne, l'Yser et la Meuse, enchantera les enfants si, plus tard, un enlumineur fait apparaître au centre des explosions, tel il fut, couronné d'un passe-montagne troué, cet adjudant splendide qu'une crasse insigne patina sans jamais l'attrister. C'est le ruffian que dessina la plume d'or de Moréas, l'affable séducteur aux dents éblouissantes, à l'œil conquérant, une manière de conquistador en guenilles.
Au repos, Gustave est le plus appréciable des chefs de popote. Il sait dorer un rôti, épicer une sauce et charmer la plus revêche des commères. Après un copieux repas, il estime fort narrer, avec une voix chaude, de jolies aventures dont il fut le héros modeste, et ses récits ne laissent pas que de ressembler aux contes galants de la Renaissance italienne.
Gustave servit à la légion étrangère; il y apprit à dresser une tente, à découvrir du bois et de l'eau dans le désert. Il se fit craindre et chérir d'un peuple de nègres qu'il battait sans remords. Il eut les fièvres. On l'abandonna sur le fleuve Rouge, seul, dans une barque légère qui remontait vers la colonie. Il y parvint épuisé, mais vivant.
Quand il revint en France, abandonnant les rudes compagnons de la légion, il se sentit amoindri, diminué, comme si le meilleur de lui-même ne pouvait s'exprimer ailleurs qu'en un climat sauvage, parmi de vastes espaces.
Causeur habile et disert, ayant acquis, au cours de ses voyages, l'art de convaincre les hommes, ne redoutant pas les fatigues et les incertitudes d'une vie errante, Gustave fit mille métiers. Il fut placier en dentelles, coulissier; il représenta divers parfums aux noms orientaux. Certes, ces industries lui furent prospères; mais il triompha particulièrement dans la faïencerie, où son génie sut produire et répandre avec succès un article commun: le vase de nuit.
Gustave vint à la guerre, joyeusement. Il retrouvait, pour son incessant besoin d'agir, un emploi illimité. Ses capacités somnolentes d'aventurier, ses qualités de chef de bande, allaient enfin se donner libre cours.
Des combats où sa décision et sa clairvoyance lui valurent l'admiration des proches, il ne tire nul orgueil, mais il s'honore de certaines chasses à l'escargot qu'il fit, à l'aube, dans les forêts de la Woëvre, tandis que nos canons lourds bombardaient les forts avancés de Metz. Il vivait alors, au repos, dans les bois. Les escargots ayant dégorgé dans le gros sel, Gustave les savourait, aromatisés d'herbes et frits en du lard rance, au seuil de son gourbi, parmi les jeux de lumière du crépuscule. Les mouches le persécutaient, ainsi que la vague odeur d'une proche charogne. Ayant cueilli de mignonnes fraises sauvages, le Polonais reposait, pareil au Sybarite que lassa l'abus des viandes et des vins.
Un mardi gras, pour l'enchantement de sa section, Gustave fit des crêpes. La farine vint de l'arrière, les œufs furent découverts en de modestes fermes que les obus avaient épargnées; le rhum de l'ordinaire, rude comme un acide, arrosa la blonde pâte. Les crêpes sautaient sur le foyer improvisé, dorées comme des auréoles. Gustave, maître-coq orgueilleux et réjoui, joignait à l'art souverain de faire sauter la crêpe une manière rapide, discrète et non moins élégante de la déguster.
Ses exploits ont un succès égal à ses mœurs aimables. Mais son joyeux caractère et la fantaisie de sa vie semblent faire oublier sa valeur. Certes, on le sait brave et, confusément, les anciens du bataillon se souviennent d'un après-midi orageux où l'adversaire serait passé sur le monceau des corps abattus, se répandant dans la forêt traîtresse, invincible, si Gustave ne l'avait pas contraint à retourner vers ses lignes.
La femme charmante, l'exquise ménagère que Gustave aimera, plus tard, en des jours de paix et de tendresse, auprès d'un feu chanteur, ne saura deviner quel héroïsme veille au cœur de son amant; lui-même oubliera l'élan qui le souleva au-dessus des hommes et le fit pareil à ces figures irréelles des naïves légendes: hercules plongeant un fer vainqueur dans les flancs irrités d'un terrible dragon.
Tel est celui que les fervents Bretons, les mineurs farouches et les paysans de la section ont nommé le «Rempart de Calonne», affectionnant son courage et peut-être chérissant plus encore son amitié pour les ribaudes, sa présomption culinaire et la chance inouïe qui le poursuit au poker.
LULUSSE DE CHARONNE
Superbe de crasse et d'aplomb, luisant de graisse, noir de suie, Lulusse de Charonne, une grillade frottée d'oignon en main, disserte sur la haute stratégie de nos états-majors. Il redit les mille lieux communs chers à la foule ignorante, mais avec une telle verve que les idées les plus vulgaires, parées de riches couleurs, en semblent transfigurées. Il est le truchement entre le civil et le militaire. Sociable à l'excès, confiant et protecteur, il faut le voir, à l'arrière, faisant les honneurs du cantonnement aux ribaudes errantes dont la fantaisie misérable est liée au destin des armées.
Natif de Charonne, ce dont il s'honore, Lulusse, dès l'enfance, connut des plaisirs martiaux. Il s'enrôla dans une phalange déguenillée qui se livrait à la guerre des rues et bientôt il excella à couvrir de grossières injures les honnêtes passants. Il acquit ainsi le talent de l'invective, grâce auquel, cuisinier de la compagnie, il put faire respecter sa fonction, en dépit des sauces imprévues, des rôtis incendiés et des bouillons saumâtres dont il remplit, au cours de la campagne, les gasters épouvantés de ses camarades.
Habile à faire des doubles sauts périlleux et toutes autres acrobaties, d'un naturel batailleur et sportif, le cuisinier acquit rapidement sur la troupe l'autorité nécessaire.
Dès l'aube, dans les villages où le bataillon descendait au repos, Lulusse claironnait le plus bref, le plus militaire et le moins écouté des commandements:
--Aux pommes!
Multipliant les conseils, il suivait d'un œil hautain l'épluchage des tubercules:
--Plus vous en éplucherez, plus vous en becqueterez!
Souventes fois, la besogne étant accomplie à la diable, il ajoutait:
--Quel sale travail vous faites! On dirait que vous les épluchez par le milieu.
Certains jours, la menace à la bouche, l'œil courroucé, Lulusse traversait le cantonnement, sous la pluie, à la recherche d'invisibles éplucheurs. Tragique, il ouvrait la porte des estaminets et, pareil au jeune Oreste dont la furie anima un peuple innombrable, oublieux de ses premiers devoirs, d'une voix où la menace et le reproche étaient sourdement alternés, il certifiait, en appelant à la justice immanente qui toujours poursuivit le coupable:
--Si vous ne m'épluchez pas mes pommes, vous mangerez de la m...
Dans l'intimité, Lulusse, auprès de sa cuisine ronronnante et fumeuse, aime à narrer des histoires de Charonne, légendes de la misère où des héros rabougris et crapuleux prennent une allure chevaleresque.
--Mon vieux, j'avais un pote. Il était bossu et pas plus haut qu'une vieille femme; on l'appelait le «Cuirassier». Quel type! Costeau et bon garçon, la crème des associés. Si on lui cherchait des raisons, il allait droit sur l'adversaire et doucement il lui disait: «Casse-toi de là, où je fais un malheur.» Par trois fois il avertissait l'importun. Après, d'un coup de tête en pleine poitrine, il l'envoyait rouler dans le ruisseau. En une minute, l'autre était mort. C'était sentimental!
Pour Lulusse, les belles pensées, les fortes actions, tout ce qui se distingue des choses coutumières en horreur ou joliesse, l'excessif et l'inattendu sont des choses sentimentales. Il est, lui-même, selon la formule, un grand sentimental.
Ce bourreau des cœurs aime une brune, au peigne d'écaille planté dans la chevelure comme un poignard: Berthe des Quatre-Chemins, brocheuse à ses heures perdues, amoureuse éternelle. Dans Charonne, les samedis de paye, alors qu'il y avait liesse, il fallait la voir traverser d'un pas rythmique la rue embaumée d'absinthe. On eût dit un couple d'oiseaux, tant ils avaient d'allégresse et de légèreté.
Un permissionnaire du bataillon, de retour de permission, apprit un jour à la troupe assemblée autour de la cuisine que Lulusse avait été détrôné dans le cœur de Berthe par le subtil et redoutable «Cuirassier». Ce gnome avait osé ravir le bien charnel du plus orgueilleux des cuisiniers. Ce fut du délire. Lulusse se vit interpellé par les plus fidèles de ses admirateurs en termes irrespectueux.
--Eh! dis donc, tu n'as pas de nouvelles du «Cuirassier»?
--Tu parles, si c'est sentimental!
--Les cuirassiers de Charonne, ils montent de jolies juments!
Autant de flèches empoisonnées qui se plantaient dans le cœur méprisé de Lulusse.
Noble sous les injures et souffrant de cette impopularité, le cuisinier dédaigna de se venger. Il continua de préparer, avec un art toujours plus affiné, l'éternel rata dont la compagnie était quotidiennement gavée. Pleurant secrètement, il cueillait dans le ruisseau chanteur qui entoure le pays d'une ceinture éblouissante le persil dont il parfumait ses sauces.
Mais, publiquement, Lulusse annonça, désireux de mettre fin à l'ironie des camarades, et pour que fût affirmée la supériorité du mâle en cette aventure:
--Berthe, à ma première permission, je lui planterai mon couteau de cuisine dans le ventre.
Il n'en fut rien, Lulusse étant volage et sachant oublier la grâce de l'une pour les yeux charmeurs de l'autre.
Le maître-coq a l'âme généreuse et il partage ses réserves de chocolat avec les émigrés qu'attire sa cuisine odorante. Il donne également son cœur à toutes les filles du voisinage. Sa verve gouailleuse et le parfum de ses fricots lui valent un succès d'estime; ses bons mots amusent et réconfortent. Nul n'ignore au bataillon que, sous les plus violents bombardements, le cuisinier, fidèle à son poste, n'en fit pas moins brûler les sauces.
Lulusse aime trop Charonne pour ne pas être, en dépit de son antimilitarisme irraisonné, un bon soldat. Charonne, n'est-ce pas la patrie, avec toute sa vie chatoyante et mouvementée? Il n'est au monde d'aussi joli quartier que celui où l'on eut le bonheur de vivre sa jeunesse. A Charonne, au printemps, quand les vendeuses de fleurs parent les rues de leurs prestigieux éventaires, on se croirait dans un paradis sentimental et pavoisé.
Lulusse se ferait ouvrir la poitrine pour que demeurent paisibles à jamais les carrefours heureux de son enfance. Il n'a pas sollicité d'être cuisinier, il le fut. C'est avec une pareille indifférence qu'il accueillerait son destin, si l'ange de la mort le frôlait de son aile invisible. Il est des instants où mourir est moins difficile que de faire éplucher des pommes de terre à une compagnie d'infanterie.
BICHROMATE OU LA MOTOCYCLETTE INFINIE
Bichromate était un des compagnons d'enfance d'Un Tel. Tous deux avaient troublé de leur turbulente jeunesse le vieux quartier où leurs parents vivaient depuis des générations. Ensemble, ils avaient appris l'histoire de France sur les bancs vernis de l'école communale. Vers la treizième année, ils se séparèrent, appelés mystérieusement par une même voix intérieure à des destinées différentes. Ils avaient une vocation: Un Tel était poète, Bichromate était mécanicien.
Suivre la courbe des choses, admirer la transparence des couleurs, chercher la raison de notre existence mouvante et mortelle, déchiffrer les manuscrits où le passé inscrit ses pensées si vite évanouies, tel était le métier du poète Un Tel. Forger un métal clair et souple, fondre des rouages harmonieux, en sorte qu'ils se complètent et se propulsent; donner aux choses inanimées, grâce à l'énergie des eaux et de la terre, une vie inattendue et formidable, tel était l'idéal du mécanicien Bichromate.
Il avait le visage anguleux des mystiques, une chair de cuivre, des mains osseuses et dures. C'était un corps frêle et laid que soutenait et soulevait une force obscure.
Vivant seul à seize ans dans une chambrette étroite et travaillant tout le jour chez un serrurier du parage, Bichromate, le soir, tel un alchimiste insensé, se construisit une forge de modeste calibre qu'il alluma pour l'effroi des voisins et son ravissement. Il possédait, pour tout mobilier, une armoire à glace en pitchpin, héritage de sa mère défunte; elle était emplie de ferrailles, de clous, d'outils effilés et brillants que le jeune artisan polissait avec tendresse. Des barres de fer rougissaient sur la forge improvisée dont le souffle emplissait la maison d'une rumeur d'orage. Aux heures fiévreuses de la nuit, la chambrette aux vitres brisées se transformait en une sorte de steamer. Parti à la découverte d'une toison d'or impossible, de quel audacieux navire Bichromate était-il l'indomptable argonaute?
Parfois, pour les travaux importants, il prenait un aide, un de ces mercenaires qui forgent et liment sans âme. La chambre était étroite! Qu'importe: fenêtre et porte ouverte, le manœuvre battant les fers rouges sur le palier, le travail était accompli. Certes, les voisins, qui ne partageaient pas cet amour de la mécanique, pestaient sans douceur, injuriant l'artisan méconnu. Il faut, en notre monde injuste, poursuivre la réalisation d'un but implacablement; Bichromate, ayant décidé de se construire une motocyclette, stoïque, pièce à pièce, malgré la pauvreté de sa vie et l'opposition de ses voisins, forgeait sans défaillance. Maintes fois, il lui fallut vendre les pièces terminées, afin d'acheter la matière première qui devait lui permettre d'en forger d'autres.
Un soir, son moteur, battant tel un cœur heureux de vivre, ébranla la maison de ses pulsations régulières, secouant les volets et les persiennes, faisant pleuvoir des plafonds une myriade d'écailles de plâtre. Le concierge, irrité, vint injurier Bichromate, le menaçant des pires sévices, voire de le faire enfermer dans un asile d'aliénés, mais cette intervention importune ne chassa aucunement la joie dont l'âme du mécanicien était irradiée.
Le moteur marchait. Bientôt la motocyclette serait terminée, Bichromate, triomphant, traverserait son quartier, admiré des commères, acclamé des gamins, dans une apothéose de grondements et de poussières d'or, suivi des chiens irrités, tels jadis les Césars, accompagnés de fauves, entraient sur des chars de soie pourpre et de pierres précieuses dans la Ville éternelle.
Un matin de printemps où le soleil embellissait les femmes, où les étalages multicolores des fruitiers semblaient être les plus beaux d'entre les jardins du monde, Bichromate essaya sa motocyclette.
La machine froide et compliquée avait désormais des ailes et son ingénieux constructeur, frôlant à peine le pavé de la rue, s'envolerait jusqu'à la serrurerie du carrefour, celle dont on voit la clef d'or scintiller sur la porte noire. Il montrerait aux camarades éblouis l'œuvre qu'un ouvrier patient et génial peut réaliser au cours de sa jeunesse laborieuse, quand fuyant les plaisirs éphémères de la foule il s'absorbe en son rêve intérieur.
Les commères se groupaient au seuil des antiques maisons, les midinettes couraient vers de galants rendez-vous, on eût dit un jour de fête.
La motocyclette s'enleva, il y avait une fanfare dans le moteur. Pareil à l'arbuste qu'un afflux de sève fait reverdir en un jour, Bichromate se sentait une poitrine élargie, de plus vastes poumons, une force sûre et conquérante que nul obstacle humain ne saurait vaincre.
Il triomphait.
Hélas! le mécanisme le plus discipliné est trompeur. La motocyclette s'immobilisa, il fallut la démonter et remettre, une fois encore, sur l'étau l'ouvrage de toute une jeunesse.
C'est vers cette époque que le jeune artisan connut la tyrannie de l'amour. Comme les hirondelles tournaient inlassables, le soir, dans la cour de la maison, il eut le désir de dormir sur une poitrine de femme et d'y oublier les joies et les amertumes de son labeur. Il rêvait d'une ouvrière jolie, à qui il offrirait une belle écharpe pailletée d'argent et qu'il promènerait, le dimanche, en de riantes banlieues. Ne soupçonnant pas que la femme est parfois volage ou intéressée, il imaginait qu'il pourrait être aimé pour son bon cœur et son courage.
De jolies indifférentes passèrent qui dédaignèrent son admiration ingénue. Parce qu'il faut à l'homme une pauvre réalité, le consolant de ses rêves irréalisables, Bichromate prit à son foyer une vieille courtisane qui jadis avait été la maîtresse de son père.
La ribaude, ne comprenant rien à la mécanique, maltraita les chers outils et but l'alcool à brûler de l'artisan. La guerre vint terminer cet amour sordide.
Ce fut pour Bichromate une occasion imprévue de bricoler. Il fit des anneaux en aluminium et dut bientôt lutter contre une vile concurrence. En effet, les gens de l'arrière osaient sertir, eux aussi, des bagues qui n'avaient point reçu le sacrement de la flamme.
Les anneaux s'ornèrent de trèfles à quatre feuilles et de croix byzantines; il y en eut de lourds et de tourmentés, surchargés d'acanthes; d'autres s'enroulèrent autour des doigts ainsi que des serpents. Bichromate poussa l'art subtil de l'orfèvre jusqu'à colorer de tons barbares les incrustations de ses bagues. Egalement, et ce fut sa gloire dans tout le corps d'armée, il inventa le découpage des jugulaires, cette mode orna de lauriers entrelacés tous les képis de l'infanterie française. Il arriva que ce soldat eut même l'occasion de se battre.
Deux hivers s'écoulèrent. A l'orée d'un bois sonore, peuplé de fantassins, Un Tel et Bichromate se rencontrèrent.
Se reconnaissant, ils se dirent des mots inutiles et charmants dont les soldats, en témoignage du bonheur qu'ils ont de se retrouver, fleurissent leur viril langage,
--Tiens, c'est toi!
--Oui, c'est moi!... Et toi?
--C'est moi!
Puis, en chœur, ils s'exclamèrent:
--Ah! c'te vieille vache!
Ce fut l'instant des confidences. Un Tel parla de la Marne, de la retraite, de ces temps où le doute régnait au cœur du soldat. Il évoqua les routes mauvaises, le vent des nuits froides, les patrouilles incertaines et tragiques.
Bichromate répondit:
--Toi qu'es intelligent! donne-moi un conseil. Mon père fut enterré, il y a quelques années, à Montparnasse; crois-tu qu'après la guerre je pourrai revendre le caveau à une famille honnête, habitant le quartier et qui désirerait une tombe pas trop éloignée?
Un Tel s'étonna que la guerre tînt une si petite place en l'esprit de son compagnon; il ne comprit pas les raisons mystérieuses qui pouvaient motiver, dès la paix revenue, un aussi vif besoin d'argent.
Et l'artisan de reprendre, afin de compléter sa pensée:
--Quand je serai redevenu civil, il me faudra de l'argent pour finir ma motocyclette.
LE VIEUX
La figure amincie, ossifiée par la fatigue, l'œil fixe et dur comme un métal, le geste bref et concis, le vieux visite la tranchée.
C'est l'heure matinale et confuse où le travailleur redouble d'activité, où le veilleur se fixe ostensiblement au créneau, car le vieux exige une tranchée propre, imprenable. On ne pourrait, au reste, l'abuser sur le travail accompli au cours de la nuit précédente. Il sait l'exacte profondeur du boyau et combien de sacs à terre surélèvent le parapet. Il impose à ses hommes un labeur constant, des veilles épuisantes. Jamais il ne pardonna la faiblesse ou l'erreur d'un subordonné, mais tel, malgré son intransigeance, il est sincèrement aimé de tous, car il représente le chef.
Il est l'esprit du bataillon, cette conscience unique et clairvoyante, cette infaillible décision, sans lesquels une foule en armes serait vouée, quel que soit son courage, à la défaite certaine.
Le soldat, dont le cœur ne s'embarrasse pas de vaine littérature, voulant exprimer à la fois la crainte et l'admiration qu'il ressent en présence d'un tel chef, dit de lui:
--Le vieux, il est vache, mais c'est un as!
Avec lui, l'homme est assuré de ne pas errer en vain, recherchant une route perdue.
Le vieux ne risque son bataillon qu'à l'instant nécessaire, ayant scrupuleusement envisagé toutes les nécessités du combat, sans rien livrer au hasard. Etant donné le grave problème que l'attaque impose à ses troupes, il sait, sans erreur, la plus rapide et la moins sanglante manière de le résoudre.
On le vit, à l'assaut, la tête froide, conduire son bataillon, le devancer dans la tourmente, le dissimuler au flanc d'une longue colline, le lancer enfin sur la butte qu'il fallait arracher à l'adversaire. Aucune émotion particulière n'animait ses traits, il ne ressentait aucune colère, il n'avait pas cette irritation que donne le danger. Ombre fine et droite, dressée sur la butte reconquise, il était une statue émouvante de la volonté.
Ce soir-là, pour le fantassin couvert de craie, heureux survivant d'une journée triomphante, le vieux était le sauveur à qui l'on pardonne sa tyrannie parce qu'il sut être exigeant et sévère envers lui-même alors que la mort frôlait son visage.