Un soir à Hernani, 26 février 1902
Part 2
Mères, Qu'il y ait du respect parfois dans la douceur Du baiser mis au front de votre enfant rêveur; Que vos lèvres, parfois, en écartant des boucles Aient peur de se brûler à quelques escarboucles; Frissonnez au milieu d'un rire; effrayez-vous De prendre l'avenir, ainsi, sur vos genoux; Et dites-vous, avec une ivresse inquiète, Lorsque vous saisissez une petite tête Pour essayer de voir au fond des yeux gamins, Que vous tenez peut-être un monde entre vos mains! --Sait-on à quel moment au juste le dieu passe? Songez à la minute émouvante de grâce Où, dans la vieille rue, au son d'un fandango Que rythme un claquement de fouet, Madame Hugo Sort du carrosse vert dont l'attelage souffle, Et, prenant dans ses bras l'enfant qu'elle emmitoufle. Distraite, d'une voix qui sommeille à demi, Lui dit légèrement: «Tu vois, c'est Hernani.»
Aucun éclair n'a lui dans la ruelle noire; Nul n'a senti tomber cette graine de gloire; Et lui-même l'enfant n'est pas resté songeur. On se bouscule, on crie, on jure; un voyageur Chante... Et le germe obscur descend au fond de l'âme.
«C'est Hernani, tu vois», a murmuré Madame La générale Hugo, d'une distraite voix. Et l'enfant regardait. «C'est Hernani, tu vois», Dit cette mère. Et tout, pendant cette minute, Tout, Don Ruy, Don Carlos, le grand vers dont la flûte Soupire, le bandit, l'amour, le collier d'or, La bataille de mil-huit-cent-trente, le cor, Mademoiselle Mars, la salle qui trépide. Tout, le lion superbe et le vieillard stupide, Oui, tout fut, au-dessus de ce village fier, Pendant cette minute, en puissance, dans l'air!
Cette minute-là fut grosse du chef-d'oeuvre. --Et, faisant de son fouet zigzaguer la couleuvre. Un jeune postillon, sur un seuil, étalait Le rouge fatidique et vif de son gilet.
Le Rêve dans l'esprit des grands amants du Verbe Abonde avec amour autour d'un nom superbe; Il suspend, en secret, son cristal doux et lent Au nom qui s'alourdit d'un poids étincelant; Et quand, plus tard, cherchant dans cette ombre où tout reste, Hugo retirera de son coeur, d'un seul geste. Le nom qui s'y enfonce en tremblant aujourd'hui, Ce nom ramènera tout un drame avec lui!
VII
... Mais la nuit m'a surpris près d'un portail de pierre. Alors je me souviens qu'il aimait la prière; Qu'il a divinement murmuré: «Va prier...» Je songe que le soir du vingt-six Février, Hernani, ton église est bien selon mon âme, Puisque je ne peux pas aller à Notre-Dame!
Et je laisse la vieille en noir qui tient les clés M'ouvrir.
Saint-Sébastien a les cheveux bouclés; Le large autel doré luit de toutes ses forces; Et l'on voit des raisins sur les colonnes torses. Cette église serait sûrement de son goût.
Et comme dans son oeuvre énorme on trouve tout, J'y prends quelques beaux vers comme on choisit des cierges, Et je les fais brûler doucement. Et les Vierges --Fronts de cire entrevus à travers des carreaux-- Sont celles justement qu'invoquent ses héros; Et je t'ai demandé, Petit Roi de Galice, Comment il faut prier pour que Dieu s'attendrisse!
* * * * *
Et je sors tout ému sous le ciel toujours beau; Et je marche en disant: «Maître, Génie, Hugo... Souris, Père d'un siècle, aux humbles fils d'une heure! Que quelque chose, en nous, de ce grand jour, demeure! Donne-nous le courage et donne-nous la foi Qu'il nous faut pour oser travailler après toi...» Et les mots se pressaient sans ordre sur ma lèvre. Car depuis le matin je cultivais ma fièvre. «... Fais que nous nous levions la nuit pour travailler, Que nous ne dormions plus à cause du laurier; Et détache ta main, un instant, de ta tempe, Pour bénir notre front, notre coeur, notre lampe...» Des paysans passaient.--«Persuade-nous bien Que le travail est tout, que nous ne sommes rien...» Un chant montait, de ceux que plusieurs voix reprennent. «... Et dis-nous de chanter pour que tous nous comprennent!»
Ainsi parlait la voix de mon âme à genoux. Le soir d'Espagne était merveilleusement doux. Mais il fallait partir, car l'ombre enveloppante Venait; je reprenais la vieille rue en pente Qui serre tellement le ciel entre ses toits Que l'on ne voit jamais qu'une étoile à la fois; Je murmurais: «Faut-il qu'un pareil jour s'achève?» Je sortais de Hugo comme l'on sort d'un rêve; Et j'ai redescendu la rue; et lorsque j'ai Passé sous le dernier balcon de fer forgé, Un homme, d'une voix orgueilleuse et bourrue, M'a dit: «Señor, c'est là--dans cette vieille rue-- Que naquit Urbuta, le brave à qui le Roi François Premier rendit son épée!» Alors, moi J'ai dit: «C'est là qu'est né--dans cette rue ancienne-- Le drame auquel le Cid pourrait rendre la sienne.»
Hernani, 26 février 1902.
Paris.--L. MARETHEUX, imprimeur, 1, rue Cassette.