Part 6
En un point de la berge, nous attendait le sampan qui nous avait amenés, le grand sampan dont la toiture est en forme de couvercle de cercueil. Alors, quittant nos attelages, nous commençons de redescendre au fil de l'eau, frôlés par les joncs, les graminées gigantesques. D'abord des marais, de plus en plus inondés. Et puis, la forêt noyée, qui nous enlève le peu d'air respirable, en nous enveloppant de son ombre empoisonnée; une heure et demie à l'aviron, pour traverser le presque sombre dédale, naviguant à mi-hauteur des arbres énormes, parmi les branches emmêlées de lianes. C'est vers midi seulement que nous échappons à l'oppression de cette forêt, et que le grand lac, s'ouvrant enfin devant nous, déroule à nos yeux, tout à coup éblouis, l'étendue d'une mer d'étain luisant.
La mouche à vapeur qui doit me ramener au Cambodge est là, seule, amarrée aux branches de ce semblant de rivage, comme perdue au milieu de ce désert de verdure et d'eau chaude. Qu'on allume les feux et partons dès qu'il sera possible.
Tout l'après-midi, tout le soir se passent à glisser, d'un mouvement rapide et monotone, sur ce lac qui aujourd'hui n'a pas de limites visibles, tant il dégage de brume, pour estomper l'horizon; le soleil semble le vaporiser, le boire,--un soleil tout embué d'humidité lui aussi presque trouble, mais sournois et terrible. Pas un souffle nulle part, et une tension électrique à en mourir. Notre course dessine sur l'eau morne des rides toujours pareilles qui se font et se défont en silence; nous naviguons sur je ne sais quel métal fondu, sans doute trop nonchalant ou trop lourd pour bruire comme de l'eau ordinaire; et ainsi nous berçons au passage des compagnies de pélicans, posés en longues bandes d'un blanc rose, qui dorment et qui se dérangent à peine à notre approche. Partout, somnolence et torpeur, sous une lumière à la fois excessive et diffuse. De temps à autre il se joue devant nous des fantasmagories pour nous effrayer; c'est vers l'Ouest toujours; nous voyons des choses sombres qui surgissent dans le lointain presque aussi vite que monteraient les fumées d'un volcan; elles enténèbrent tout un côté du ciel, elles prennent des nuances de cuivre, elles affectent des airs de rochers qui croulent, de montagnes qui vont s'ébouler en chaos: ébauches d'orages qui n'éclatent pas, mais qui tout aussitôt se transforment, s'atténuent et disparaissent comme les visions des rêves.
Pas une barque en vue, pas une jonque, nous sommes seuls sur ce lac sans bords. A travers toutes ces inconsistances du ciel et de l'eau, où ne s'indique jamais un point de repère, notre pilote--un Siamois--se dirige d'instinct sans doute, comme font les oiseaux voyageurs. Au crépuscule cependant, quand il s'agit de trouver l'entrée du grand fleuve dans lequel nous devons nous engager, il est perplexe, il hésite et change de route. Aucun danger d'ailleurs, mais seulement le risque d'être retenus là jusqu'au lever du jour.
Voici la nuit qui tombe, moite et languide, et nous ne savons plus guère où nous sommes. L'eau n'a toujours pas de contours précis. Des masses noires, qui sont des nuées d'orages traînant sur le lac, simulent çà et là des rives proches; nous voyons surgir des fantômes de montagnes, des fantômes de forêts.
De vagues étoiles, embuées aussi comme était le soleil, se dégagent enfin des brumes pour nous conduire; le pilote croit s'y reconnaître et nous continuons notre marche à toute vitesse... Une secousse violente! Le bateau se cabre et s'arrête, en même temps qu'éclate un fracas de branches brisées. Une masse d'ombre, qu'il avait prise pour un de ces nuages trompeurs, était réellement la berge; nous nous y sommes jetés, l'avant en plein dans les arbres, et, de la secousse, mille bestioles qui dormaient dans la verdure tombent comme une pluie sur nous, sauterelles, scarabées, lézards ou mauvais petits serpents... Machine en arrière, et nous nous dégageons, sans avoir de mal; c'était de la vase molle et de frêles palétuviers. Le Siamois d'ailleurs n'avait manqué l'entrée du fleuve que de quelques mètres, et maintenant nous y voici, sûrs de notre marche, qui s'accélère, aidée par le courant. C'est bien le Mékong, et tout est pour le mieux. Allons dormir.
XI
_Lundi, 2 décembre 1901._
Vers trois heures cette nuit, sous un déluge où se déversaient toutes les nuées d'hier, nous sommes venus nous amarrer parmi les roseaux du grand fleuve, près de ce village de Kampong-Luong, le lieu de la rive me rapprochant le plus de certain temple, dédié aux mânes de la reine mère du Cambodge, qui est là-bas dans la grande brousse et où je veux faire en passant un pèlerinage.
A présent, à la pointe de l'aube, des pas formidables me réveillent... Ils font trembler la berge voisine et s'accompagnent d'une musique de branches qui s'écrasent. Par le sabord, ouvert près de ma tête, je regarde quels pesants visiteurs m'arrivent. Le jour à peine naissant m'indique un fouillis de roseaux et d'arbustes mouillés, qui semblent d'un vert déjà trop intense pour si peu de lumière, de même que le sol paraît déjà trop rouge. Et voici, dans ce décor de l'extrême matin, des bêtes colossales qui surgissent, s'ébattent avec des gaietés lourdes, ébranlant la terre... On croirait quelque scène des premiers âges du monde... Des éléphants! Sans nul doute les quatre éléphants promis; ils arrivent, ponctuels au rendez-vous; quatre hommes vêtus de blanc les suivent, leur parlent avec douceur, et, d'un ordre donné presque à voix basse, les immobilisent là juste en face de moi.
Quand les bons éléphants sont sellés, ayant chacun sur la nuque un conducteur accroupi et sur le dos un palanquin semblable à une cabane cambodgienne, on m'invite à prendre place, avec mon interprète et mes deux serviteurs. Nous partons à la file, chacun de nous dans sa maisonnette oscillante. D'abord le village à traverser. Ensuite le marché où s'agite un petit monde jaune, arrivé de la brousse voisine à pied ou en charrette; on vend des fruits, des graines, des poulets et de bizarres poissons du Mékong; nos éléphants, avertis de l'effroi qu'ils vont causer, ne marchent plus ici qu'à petits pas discrets; mais, comme toujours, tous les boeufs, tous les buffles s'enfuient devant la bête souveraine, et il y a des mannequins chavirés, des jattes de lait renversées, du tumulte, des cris.
Après ce groupement isolé de vie humaine, nous plongeons pour deux ou trois heures dans la grande brousse où, sur notre chemin, nous ne rencontrerons plus personne. Ce n'est pas la forêt d'ombre comme au Siam; non, la brousse, cette brousse indo-chinoise, inextricable, toujours pareille, inutile et infinie. Nous suivons d'étroits sentiers, sur une terre d'un rouge de sanguine, entre deux rideaux d'arbustes d'un vert trop éclatant. Des feuillages qui nous sont étrangers nous emprisonnent de plus en plus dans leur multitude compacte: toute une végétation éternellement arrosée, éternellement surchauffée, qui cependant n'arrive pas à jaillir en futaie puissante, mais demeure plutôt chétive, molle, d'une exubérance malsaine. Du haut de nos palanquins, nous voyons parfois des déploiements illimités de cette triste verdure-là, qui dit l'exil et qui sent la fièvre.
Au premier plan, devant soi, toujours la nuque de bronze du cornac, et par instants deux énormes oreilles grises qui se soulèvent pour battre l'air comme des éventails. On est royalement bien dans la maisonnette balancée, à l'abri du soleil de feu, cheminant d'une façon si solide et sûre, d'un pas qui ne bronchera jamais, avec une tranquillité qu'aucun obstacle n'aura la force de troubler. Et cependant, à la longue, on a le coeur serré par la monotonie de cette brousse, qui se referme derrière vous en silence, sans cesse, sans merci, à mesure que l'heure passe...
Nous faisons la halte méridienne dans une vieille bonzerie, au pied de la petite montagne qui sert de piédestal au mausolée des rois cambodgiens. Ici, il y a de l'eau courante, de vrais grands arbres et c'est un coin paradisiaque au milieu du désert de mauvaise verdure. Une vaste salle en bois rougeâtre, au toit contourné, n'ayant guère pour murailles que des stores de roseau, et décorée d'immenses images bouddhiques, sur papier de riz, qui sont pendues aux piliers. Nous nous y installons sur des nattes, très dignement accueillis par deux ou trois vieillards bonzes, et par une grand'mère bonzesse aux cheveux blancs tondus ras, dont la figure parcheminée porte cent ans. Nos éléphants ont été lâchés dans la brousse, où ils vont manger pour leur dîner quelques jeunes arbres. En marchant sur la pointe du pied, la vénérable vieille dame au religieux costume jaune nous apporte des oreillers, de forme carrée, pour appuyer notre tête, ou pour nous accouder; elle ne dit rien, et rien ne bouge dans ses traits que figèrent tant d'années d'un mysticisme inintelligible à nos âmes... Après le repas de midi nous nous endormons étendus sur des nattes, dans une sorte de paix monacale très particulière, entendant le bruit du ruisseau voisin qui donne une illusion de fraîcheur.
Vers trois heures et demie, le réveil, pour nos gens comme pour nous-mêmes, et je commande de rappeler nos éléphants, car il est l'heure de se remettre en route.
Cette montagne qui surplombe la bonzerie est l'une de ces fantaisies géologiques jetées çà et là au milieu des régions basses du Cambodge; un de ces petits cônes abrupts, isolés, inattendus, que l'on appelle ici des _pnôm_: presque tous sont sacrés et servent de base à un lieu de prière. Celui-ci, déjà très pointu par lui-même, est exagéré encore par le mausolée qui le couronne, et qui est plus pointu, plus effilé, qu'aucune de nos flèches de cathédrale;--c'est donc là-haut que dorment, au milieu de cette jungle à tigres et à singes, le plus près possible du ciel plein d'orages, les vieux rois cambodgiens. Les cendres de la reine mère viennent d'y être montées récemment, après une crémation accomplie suivant des rites immémoriaux, avec un cérémonial de danses et de musiques remontant sans nul doute à l'époque d'Angkor.
Il faut une heure environ pour arriver de la bonzerie à la pagode consacrée aux mânes de cette vieille princesse, et but de mon pèlerinage. C'est au baisser du soleil que nous l'apercevons, dans une sorte de clairière au milieu de la brousse. Parmi des palmiers hauts et frêles, dont les plumets verts dominent la jungle d'alentour, elle nous apparaît tout illuminée des feux de Bengale du couchant, doucement éclatante de dorures ternies comme une vieille orfèvrerie précieuse; elle se mire dans un étang solitaire parsemé d'îlots de lotus roses; elle a naturellement de longues cornes d'or, qui partent en tous sens des angles de la toiture; elle est posée sur un piédestal à trois gradins, au bord duquel des monstres aux attitudes moqueuses éclatent de rire, d'un effrayant rire de tête de mort. Et, entendant venir nos éléphants, des bonzes, vêtus de jaune-citron et drapés de jaune-orange, ouvrent les portes, puis s'arrêtent en groupes étages sur les marches du seuil. C'est une vision intacte des vieux âges de l'Asie, qui nous attendait dans le silence de ce lieu perdu et dans le rayonnement rouge du soir.
Au dire de mon interprète, il serait plus discret de ma part et plus _élégant_ de ne pas demander aux bonzes, qui n'oseraient me le refuser, la permission de visiter l'intérieur de la pagode. Sans descendre de mon palanquin, je me bornerai donc à en faire lentement le tour.
C'est l'art d'Angkor que l'on retrouve ici, déchu évidemment de ses proportions colossales, trop cherché peut-être, trop maniéré, mais d'une étrangeté tellement exquise! Là-bas, les énormes murailles étaient couvertes de broderies de pierre. Ici, sous cette toiture fantasque à grandes cornes d'or, on dirait la pagode toute tendue d'un vieux brocart somptueux, qui scintille sous les rayons mourants du soleil--et c'est un réseau de minutieuses ciselures en stuc doré, où se mêlent des parcelles de cristal imitant des rubis et des émeraudes. Quant aux portes, qui brillent d'un éclat différent et plus bleuâtre, elles sont en mosaïque de nacre.
Nos éléphants, comme s'ils avaient compris que nous voulions regarder sans hâte, font le tour des terrasses avec une majesté somnolente. L'une après l'autre, chacune des statues postées sur les rebords nous adresse au passage sa grimace d'ironie; elles ont des corps d'homme, mais des figures d'épouvantail; elles représentent les Esprits gardiens des seuils éternels; leur présence suffit à indiquer un lieu mortuaire et à commander le recueillement; toutes se tiennent les jambes écartées, les mains posées sur les genoux pliés, ayant l'air de se baisser ainsi pour mieux rire--rire des fragilités humaines sans doute, rire de la naissance et rire de la mort... Ainsi que les parois de la pagode, tous les monstres en sentinelle sont couverts de ciselures dorées et de facettes de cristal, qui leur font des costumes de grand apparat, un peu défraîchis, il est vrai, par les ans, et tachetés de moisissure grise; quant à leurs visages, ils nous sont déjà connus; ils ont été copiés sur les bas-reliefs millénaires d'Angkor-Vat. Mais pourquoi ces attitudes convulsées par le rire macabre, dans ce lieu de l'apaisement suprême? Pour nous, quel abîme de mystère, qu'une telle conception des tombeaux!...
Quand nous avons fini de contourner la pagode, quand nous revenons devant les portes de nacre, il n'y a plus que les ors de la toiture, ses courbes un peu chinoises et ses longues cornes qui brillent d'un éclat ardent; le soleil achève de se noyer dans les verdures sans fin de la plaine; il n'illumine plus les murailles, et nous voyons ces vieux brocarts, déjà fanés par les pluies de beaucoup de saisons, s'éteindre en des nuances rares, où miroitent, par places seulement, des espèces de broderies de cristal. Les bonzes, pour nous faire honneur, sont restés sur les marches. Et tout cela--pagode, personnages en robe jaune qui ne bougent pas, esprits funéraires qui rient au bord des terrasses en s'appuyant des mains sur leurs genoux écartés--se reflète dans les eaux mortes de l'étang, où les lotus, fleurs du plein jour, commencent de rapprocher et de fermer leurs larges pétales roses parce que l'ombre du soir approche. Sur ces magnificences surannées, on sent de plus en plus descendre, avec le crépuscule, la paix des isolements profonds.
Il est l'heure de nous en aller, et le pas de nos éléphants redevient rapide pour le départ. Nous nous replongeons dans ces étroits sentiers, où tout le temps la verdure nous enserre et nous frôle. Une fois de plus la brousse se referme sur nous, l'éternelle brousse, se hâtant de nous cacher la clairière magique où, peut-être, rôde encore un peu l'âme incompréhensible d'une vieille reine d'Extrême-Asie.
Nuit noire, quand les bonnes bêtes géantes s'agenouillent pour nous déposer au village de ce matin, près de la berge. Le bateau nous attendait là sous pression, et je fais appareiller pour continuer de redescendre le Mékong. C'est l'époque de l'année où les eaux des lacs du Siam se déversent dans le grand fleuve, et nous partons de toute la vitesse de la machine, aidée de la vitesse du courant. Un peu après minuit, nous sommes de retour à Pnom-Penh, la ville presque coloniale française, et amarrés devant les jardins du gouverneur.
XII
_Mardi, 3 décembre 1901._
A Pnom-Penh jusqu'au minuit suivant, après quoi il faudra se replier sur Saïgon, pour être rentré à bord dans les délais militaires. Pluie chaude et torrentielle tout le jour.
C'est ce soir, à neuf heures, que le vieux roi Norodon doit me recevoir. Le gouverneur ayant eu l'extrême bonté de lui dire que je n'étais pas un simple aide de camp, mais un «lettré de France», il paraît que ce sera une grande réception, où figurera le corps de ballet de la cour.
La pluie tombe encore en déluge quand la voiture du gouverneur vient me chercher pour me conduire au palais. Nuit étouffante, malgré l'arrosage à grande eau qui nous vient du ciel noir, et trajet sous des arbres confus, par des avenues obscures où rien ne semble vivre. Mais éblouissement de lumière à l'arrivée, quand des serviteurs se précipitent avec de larges parapluies asiatiques pour nous faire descendre, et nous protéger jusqu'à la salle de réception.
Elle est immense, cette salle, mais elle n'a pas de murailles, rien qu'un toit soutenu en l'air par de très hautes colonnes bleues. Dans des girandoles et sur des torchères cambodgiennes en argent--où naguère encore ne brûlaient que des mèches imbibées d'huile--la lumière électrique vient d'être récemment installée; un peu déconcertante ici, elle éclabousse avec brutalité la foule des princesses, des suivantes, des serviteurs, des musiciens, les cinq ou six cents personnes accroupies à terre sur des nattes: rien que des costumes blancs, des draperies blanches, et beaucoup de bras nus, de seins nus d'une couleur de bronze clair. L'orchestre, dès que nous paraissons, commence une musique d'Asie qui tout de suite nous emporte dans les lointains de l'espace et du temps. Elle est douce et puissante, donnée par une trentaine d'instruments en métal ou en bois sonore que l'on frappe avec des bâtons veloutés. Il y a des tympanons, des claquebois au clavier très étendu, et des carillons de petits gongs qui vibrent à la façon des pianos joués avec la pédale forte. La mélodie est triste infiniment, mais le rythme s'accélère en fièvre comme celui des tarentelles.
Sur une estrade, on nous fait asseoir près du lit de repos aux matelas dorés où le vieux roi infirme et presque moribond va venir s'étendre. Près de nous, sur une table également dorée, on a posé des coupes à champagne, et des boîtes en or rouge du Cambodge remplies de cigarettes. Nous dominons la salle, dont le milieu, tapissé de nattes blanches et assez vaste pour y faire manoeuvrer un bataillon, reste vide: c'est là que le spectacle du ballet nous sera offert. Des potiches trop grandes, où trempent des feuillages nuancés comme des fleurs, sont posées au pied de chacune de ces colonnes bleues, qui laissent paraître dans leurs intervalles, au-dessus de la foule en vêtements clairs, le noir de la nuit pluvieuse, l'obscurité profonde du ciel; en ce moment elles laissent surtout paraître la pluie, qui s'abat en déluge plus furieux et dont les moindres gouttelettes, en passant dans cette vive lumière électrique, jettent tous les feux du prisme, brillent tellement qu'on croirait voir tomber des pierreries par milliers, des diamants en cascade. Deux portes là-bas donnent sur l'intérieur du palais, et c'est par là que vont arriver les ballerines. La chaleur reste accablante, malgré les larges éventails que des serviteurs ne cessent d'agiter au-dessus de nos têtes. Et partout des vols d'insectes, affolés par l'éclat des girandoles, tourbillonnent innombrables, moustiques, éphémères, scarabées bruissants ou grandes phalènes.
Il tardait à paraître, le roi, et maintenant des serviteurs apportent et déposent sur un coussin près de nous sa couronne et son sceptre d'or, garnis de gros rubis et de grosses émeraudes. Il est décidément trop malade[4], il nous prie de l'excuser et nous envoie les attributs souverains, pour bien nous marquer que la réception quand même est royale.
[Note 4: Il est mort peu de temps après. Et c'est son successeur, le roi Sisovath, qui est venu en France, où il a commis l'aimable faute de montrer aux Parisiens quelques-unes des ballerines de la cour; on ne devrait pas profaner et diminuer de tels spectacles en les produisant ainsi en dehors de leur cadre.]
Le spectacle va donc commencer sans lui. La musique, tout à coup, se fait plus sourde et plus mystérieuse, comme pour annoncer quelque chose de surnaturel. L'une des portes du fond s'ouvre; une petite créature adorable et quasi chimérique se précipite au milieu de la salle: une Apsara du temple d'Angkor! Impossible d'en donner l'illusion plus parfaite; elle a les mêmes traits parce qu'elle est de la même race pure, elle a le même sourire d'énigme, les paupières baissées et presque closes, la même gorge de toute jeune vierge, à peine voilée sous un mince réseau de soie. Et son costume est scrupuleusement copié sur les vieux bas-reliefs, mais copié en joyaux vrais, en étoffes magnifiques; des espèces de gaines en drap d'or emprisonnent ses jambes et ses reins. Le visage tout blanc de fard et les yeux allongés artificiellement, elle porte une très haute tiare d'or, mouchetée de rubis, dont la pointe s'effile comme celle d'un toit de pagode, et, aux épaules, des espèces d'ailerons, de nageoires de dauphin, en or et pierreries. En or également et en pierreries, sa large ceinture, les anneaux qui ornent ses chevilles et ses bras nus couleur d'ambre un peu rose. Seule d'abord en scène, la petite Apsara des vieux âges, échappée du bas-relief sacré, fait des signes d'appel vers cette porte du fond--qui devient pour nous la porte des apparitions féeriques--et deux de ses soeurs accourent la rejoindre, deux nouvelles Apsâras, aussi étincelantes, les hanches moulées dans les mêmes gaines rigides, portant les mêmes tiares d'or et les mêmes ailerons d'or. Elles se prennent par la main toutes trois. Ce sont des reines d'Apsâras sans doute, car un trône a été préparé pour les faire asseoir. Mais elles échangent une mimique d'inquiétude, et recommencent des signes d'appel, toujours vers cette même porte... On était déjà émerveillé d'en voir trois. Est-ce que par hasard il en viendrait d'autres?... Et c'est par groupes qu'elles arrivent, dix, vingt, trente, parées en déesses comme les premières, tout le trésor du Cambodge est sur leurs têtes et sur leurs épaules charmantes.
Devant les trois reines assises, elles vont exécuter des danses rituelles, qui sont des danses presque sur place et plutôt des frémissements rythmés de tout leur être. Elles ondulent comme des reptiles, ces petites créatures sveltes, adorablement musclées et qui semblent n'avoir pas d'os. Parfois elles étendent les bras en croix, et alors l'ondulation serpentine commence dans les doigts de la main droite, remonte en suivant le poignet, l'avant-bras, le coude, l'épaule, traverse la gorge, se continue du côté opposé, suit l'autre bras et vient mourir aux extrêmes phalanges de la main gauche, surchargée de bagues.
Dans la vie réelle, ces petites ballerines exquises sont des enfants très gardées, souvent même des princesses de sang royal, que l'on n'a le droit ni d'approcher ni de voir. On les assouplit dès le début de la vie à ces mouvements qui ne paraissent pas possibles pour des membres humains; à ces poses si peu naturelles, qui cependant sont de tradition immémoriale dans ce pays, ainsi que l'attestent les personnages de pierre habitants des ruines.