Part 2
Aussitôt disparaît Pnom-Penh. Et la grande brousse asiatique recommence de nous envelopper entre ses deux rideaux profonds, en même temps que se révèle, partout alentour, une vie animale d'intensité fougueuse. Sur les rives, que nous frôlons presque, des armées d'oiseaux pêcheurs se tiennent au guet, pélicans, aigrettes et marabouts. Parfois des compagnies de corbeaux noircissent l'air. Dans le lointain, se lèvent des petits nuages de poussière verte, et, quand ils s'approchent, ce sont des vols d'innombrables perruches. Çà et là, des arbres sont pleins de singes, dont on voit les longues queues alignées pendre comme une frange à toutes les branches.
De loin en loin, des habitations humaines, en groupe perdu. Toujours un fuseau d'or les domine, pointant vers le ciel: la pagode.
Mes hommes ayant demandé de s'approvisionner de fruits pour la route, je fais arrêter, à l'heure du crépuscule, contre un grand village bâti sur pilotis tout au bord du fleuve. Des Cambodgiens souriants s'avancent aussitôt, pour offrir des cocos frais, des régimes de bananes. Et, tandis que les marchés se discutent, une énorme lune rouge surgit là-bas, sur l'infini des forêts.
La nuit vient quand nous nous remettons en route. Cris de hiboux, cris de bêtes de proie; concert infini de toutes sortes d'insectes à musique, qui délirent d'ivresse nocturne dans les inextricables verdures.
Et puis, sur le tard, les eaux s'élargissent, tellement que nous ne voyons plus les rives: nous entrons dans le lac immense, formé ici chaque année, après la saison des pluies, par le puissant fleuve qui périodiquement inonde les plaines basses du Cambodge et une partie des forêts du Siam. Pas un souffle de brise. Comme sur de l'huile, nous traçons, en glissant sur ce lac de la fièvre, des plissures molles, que la lune argente. Et l'air tiède, que nous fendons vite, est encombré par des nuées de bestioles étourdies, qui s'assemblent en tourbillon à l'appel de nos lanternes et s'abattent en pluie sur nous: moucherons, moustiques, éphémères, scarabées ou libellules.
Vers minuit, alors que nous venions de nous endormir, fenêtres ouvertes et demi-nus, tout à coup nous arrive un essaim d'énormes scarabées noirs, bardés de piquants comme des châtaignes, mais d'ailleurs inoffensifs, qui se promènent en hâte, explorant notre poitrine et nos bras.
VI
_Mercredi, 27 novembre 1901._
Sur le lac, grand comme une mer, voici le lever du soleil. Et en quelques minutes tout se colore. A l'horizon de l'Est, l'air limpide devient tout rose, et une ligne d'un beau vert chinois indique la continuation sans fin de la forêt noyée. Par contraste, du côté de l'Ouest--où la rive est trop lointaine pour être vue--il y a des amoncellements de choses sombres, chaotiques, terrifiantes, qui pèsent sur les eaux; des choses qui se tiennent debout, ainsi que des blocs de montagnes, et se découpent aussi nettes que des cimes réelles dans le ciel pur, mais que l'on dirait prêtes à des écroulements formidables comme ceux des fins de monde; l'ensemble de tout cela est raviné, creusé, tourmenté, avec des ténèbres dans les replis, avec des rougeurs de cuivre sur les saillies. Et juste au-dessus, comme posée, la vieille lune morte, la grande pleine lune couleur d'étain, commence à pâlir devant ce soleil qui surgit en face. Tout ce côté de l'Ouest serait à ne pas regarder, à faire peur, si l'on ne savait ce que c'est: un orage, d'aspect cent fois plus terrible que les nôtres, qui couve avec un air de dormir, et vraisemblablement n'éclatera pas.
C'est de là que nous étaient venues, sur la fin de la nuit, cette chaleur et cette sorte de tension électrique si énervantes; avec l'habitude de ces climats, nous avions deviné, avant de le voir, qu'il y avait quelque part dans l'air un épouvantail de ce genre. Mais voici que cela se déforme, s'atténue, cesse de donner l'illusion de la consistance, et on respire mieux à mesure que tout achève de se dissoudre: des nuages quelconques à présent; bientôt après, de simples vapeurs, qui restent pour embrumer chaudement la partie occidentale de cette petite mer, où nous passons seuls.
Pas une jonque en vue; pas plus de trace de l'homme qu'avant son apparition dans la faune terrestre. Mais çà et là de longues traînées, d'un blanc rosé, font des marbrures sur les eaux verdâtres saturées de matières organiques, et ce sont des compagnies de pélicans qui dorment et se laissent flotter.
Jusqu'au milieu du jour, nous continuons de cheminer sur le lac inerte, qui a des luisances d'étain poli. A l'horizon de l'Est, une espèce de moutonnement vert se prolonge sans fin, toujours semblable à lui-même: grands arbres, qui baignent jusqu'aux branches et dont les dômes seulement émergent encore. Ce n'est qu'un faux rivage, puisque sous la verdure le lac ne cesse de s'étendre à d'imprécises distances; ce n'est que la limite des eaux plus profondes, où la végétation perdrait pied.
Trente lieues, quarante lieues de forêt noyée défilent ainsi, tant que dure notre course paisible vers le Nord. Zone immense, inutilisable en cette saison pour l'homme, mais réservoir prodigieux de vie animale; ombrages pleins d'embûches de guets-apens, de griffes, de becs féroces, de petites dents venimeuses, de petits dards aiguisés pour les piqûres mortelles. Des ramures plient sous le poids des graves marabouts au repos; des arbres sont si chargés de pélicans que, de loin, on les croirait tout fleuris de grandes fleurs pâlement roses.
Aux instants où nous naviguons en frôlant presque cette forêt au vert éternel, les hôtes des branches s'épeurent, prennent leur vol. Et alors, de près, nous voyons des écheveaux de lianes, comme dévidés sur les arbres, les rattachant les uns aux autres, tellement que tout cela se tient pour ne former qu'une seule masse indémêlable.
A une heure, nous prenons notre mouillage, à l'ombre, dans une petite baie, enclose de folle verdure. C'est, paraît-il, le point où doivent venir me chercher les grands sampans commandés d'avance au chef du plus prochain village sur la route d'Angkor; la mouche à vapeur qui m'a conduit jusque-là ne pourrait du reste s'avancer davantage sous bois.
Ils apparaissent vers six heures du soir, ces sampans à toiture, sortant l'un après l'autre de dessous les lianes en fouillis. Le grand soleil rouge vient de se coucher quand j'y prends place, avec mon serviteur français, mon interprète cambodgien, mon boy chinois, notre petit bagage de nomades. Et nous commençons de nous enfoncer à l'aviron dans le dédale des arbres, au coeur de la forêt noyée qui se referme sur nous, tandis que la nuit vient nous envelopper, presque soudaine, sans crépuscule.
La région que nous allons traverser n'est que pendant six mois par an transformée en lac; bientôt les eaux se retireront, laissant reparaître la terre qui va hâtivement se couvrir d'herbages. Et les hommes reviendront bâtir des huttes pour la saison sèche, ramenant leurs troupeaux et suivis de l'inévitable cortège des tigres et des singes; la vie pastorale reprendra pied ici, jusqu'aux pluies prochaines.
Tous ces grands arbres, immergés jusqu'à la naissance des branches, simulent dans l'obscurité nos chênes ou nos hêtres; on dirait un pays inondé de nos climats, s'il n'y avait cette chaleur lourde, ces excès de senteurs, ces excès de bruissements partout, cette pléthore de sève et de vie. Le ciel s'est de nouveau rempli de nuées d'orage et l'air redevient accablant. Nuit sans étoiles et sans lune. Dans cette zone, point de silhouettes de palmes. Les énormes touffes noires, qui se suivent en procession indéfinie sur notre passage, rappellent les cimes de nos arbres, bien qu'elles soient d'essences inconnues; on les voit, malgré la nuit, se dédoubler dans le miroir obscurci des eaux, et leurs vagues images renversées suffisent à maintenir pour nous le sentiment de l'inondation, de l'anormal, du cataclysme. A tout instant nous heurtons les feuillées épaisses, d'où retombent sur nos épaules des lézards qui dormaient, des éphémères par myriades, des petits serpents ou bien des sauterelles. Souvent nos rameurs s'égarent, s'interpellent en lugubres cris asiatiques, et changent de route. Les ruines auxquelles nous allons faire visite sont vraiment bien gardées, par une telle forêt...
Au bout de deux heures cependant nous réussissons à sortir de dessous bois, pour entrer dans un marécage, parmi des herbes géantes. Là, sommeille une rivière très étroite, dont nous commençons à remonter le cours, frôlés par les joncs, les plantes de toute sorte. Nuit de plus en plus noire. Au passage, nous faisons lever de grands oiseaux qui s'effarent, ou bien une loutre, ou quelque biche que l'on entend fuir avec des bonds légers. Et vers dix heures enfin, tandis que nos bateliers continuent de ramer sans arrêt, nous nous étendons sous nos moustiquaires, pour dormir aussitôt d'un confiant sommeil.
VII
_Jeudi, 28 novembre 1901._
Environ deux heures du matin. Nous sommes réveillés, mais délicieusement et à peine, par une musique lente, douce, jamais entendue et si étrange... Ce n'est ni très loin, ni très près... Des flûtes, des tympanons, des cithares; on dirait aussi des carillons de clochettes, et des gongs argentins rythmant la mélodie en sourdine. En même temps nous percevons que le bruit des rames a fait trêve, que le sampan ne marche plus. Donc, nous voici au terme de notre voyage par eau, et amarrés sans doute contre la rive pour débarquer ensuite au lever du soleil. La musique persiste, monotone, répétant toujours les mêmes phrases, qui ne fatiguent pas mais qui bercent. Et nous nous rendormons bientôt, ayant dit en nous-mêmes, pendant ces minutes d'un demi-réveil: «C'est bon, nous sommes arrivés au Siam, devant quelque village, et il y a fête nocturne... dans la pagode... en l'honneur des dieux d'ici...»
Six heures et demie du matin. Réveil encore, mais pour tout de bon cette fois, car il fait jour; entre les planches qui nous abritent, nous voyons filtrer des rais de lumière rose. La musique n'a pas cessé, toujours douce et pareille, mêlée maintenant à l'aubade sonore des coqs, aux bruits de la vie diurne qui revient.
Et c'est un enchantement de regarder au dehors! Si la végétation de la forêt noyée, sur laquelle nos yeux s'étaient fermés, rappelait celle de nos climats, ici la plus extravagante flore tropicale s'éploie en toutes sortes de palmes, de grandes plumes vertes, de grands éventails verts. Nous sommes devant un village, sur une petite rivière aux berges de fleurs. A travers les roseaux, le soleil levant jette partout ses flèches d'or. Des maisonnettes de chaume, sur pilotis, s'alignent le long d'un sentier de sable fin. Des gens demi-nus, sveltes, aux torses cuivrés, circulent parmi la verdure. Ils passent et repassent, un peu pour nous voir, mais les regards sont discrets, souriants et bons. Les fleurs embaument: une odeur de jasmin, de gardénia, de tubéreuse. Dans la pure lumière qui renaît, ce naïf va-et-vient matinal semble une scène des vieux âges où l'homme avait encore la tranquillité. Et puis, habitués comme nous l'étions à la laideur des filles d'Annam, qui n'y voient qu'entre des paupières bridées, par deux petits trous obliques, combien cela nous change et nous repose d'arriver au milieu d'une population qui ouvre ses yeux à peu près comme nous ouvrons les nôtres!
Et nous mettons pied à terre,--au Siam[1]. Là-bas, sous un hangar à toiture de nattes qui est la pagode, les musiciens de cette nuit, qui ont cependant fait silence, se tiennent accroupis auprès de leurs tympanons, de leurs flûtes et de leurs cithares. Ils avaient donné tout ce concert pour d'humbles images bouddhiques, peinturlurées de bleu, de rouge et d'or, qui sont là pendues et devant lesquelles se fanent des offrandes de fleurs: lotus, nénufars et jasmins.
[Note 1: On sait que des arrangements récents pris avec le Siam ont cédé le territoire d'Angkor au Cambodge, autrement dit à la France.]
Arrivent maintenant mes charrettes à boeufs, commandées depuis hier au chef du district; cinq charrettes, car il n'y a place dans chacune que pour une seule personne, tout contre le dos du cocher. Elles ressemblent à des espèces de mandolines qui seraient posées sur des roues et que l'on aurait attelées par leur long manche, courbé en proue de gondole.
Il faut se hâter de partir, afin d'arriver à Angkor avant le midi brûlant. Et le voyage commence en suivant l'étroite rivière par un sentier de sable bordé de roseaux et de fleurs; c'est sous une colonnade de hauts cocotiers d'où retombent des guirlandes de lianes, fleuries en grappes. Il fait une fraîcheur matinale exquise, sous ces grandes palmes; nous traversons des villages, tranquilles et jolis comme à l'âge d'or, où les gens nous regardent passer avec des sourires de bienveillance timide. La race semble de plus en plus mélangée de sang indien, car beaucoup de jeunes filles ont de grands yeux noirs, ombrés comme ceux des bayadères.
Halte au bout d'une heure à Siem-Reap, presque une ville, mais tout à fait siamoise, avec ses maisonnettes toujours perchées sur pilotis, et sa pagode qui se hérisse de cornes d'or. Il y a cependant un petit bureau de poste, tout campagnard, où l'on peut affranchir ses lettres avec des timbres à l'effigie du roi Chulalongkorn. Et un petit bureau de télégraphe, car on m'apporte une dépêche ainsi conçue: «Résident supérieur de Pnom-Penh à gouverneur de Siem-Reap. Vous prie faire prévenir M. Pierre Loti qu'il trouvera quatre éléphants à Kompong-luong à son retour.» C'est à souhait; les quatre éléphants, je les avais fait demander au bon roi Norodon, afin de pouvoir me rendre, après le pèlerinage d'Angkor, à la pagode où reposent les cendres de la reine mère du Cambodge, au milieu des bois.
Après Siem-Reap, nos charrettes à boeufs quittent la rivière, pour tourner dans un autre chemin de sable qui plonge en pleine forêt. Alors c'est fini tout à coup des grandes plumes vertes au-dessus de nos têtes; toute cette végétation de cocotiers et d'arékiers se localisait au bord de l'eau; nous pénétrons sous des feuillages qui ressemblent à ceux de nos climats, seulement les arbres qui les portent seraient un peu des géants à côté des nôtres. Malgré tant d'ombre, la chaleur, à mesure que monte le soleil, devient de minute en minute plus accablante. Suivant le vague sentier, à travers la futaie démesurée et la brousse impénétrable, nos charrettes sautillent, au trot de nos boeufs, entre deux rangées de buissons ou de fougères. Et les singes prudents grimpent au plus haut des branches.
C'est au bout de deux heures environ de cette course en forêt que la ville fabuleuse tout à coup se révèle à nos yeux, quand déjà nous nous sentions pris par le sommeil, à force de cahots, de bercement et de chaleur.
Devant nous voici de l'espace libre qui se développe; un marais envahi par les herbes et les nénufars; puis toute une vaste coupée, pour nous dégager enfin de ces bois où nous cheminions enfermés. Et plus loin, au delà de ces eaux stagnantes, voici des tours ayant forme de tiare, des tours en pierre grise, de prodigieuses tours mortes qui se profilent sur le ciel pâli de lumière! Oh! je les reconnais tout de suite, ce sont bien celles de la vieille image qui m'avait tant troublé jadis, un soir d'avril, dans mon musée d'enfant... Donc, je suis en présence de la mystérieuse Angkor!
Cependant je n'ai pas l'émotion que j'aurais attendue. Il est trop tard sans doute dans ma vie, et j'ai déjà vu trop de ces débris du grand passé, trop de temples, trop de palais, trop de ruines. D'ailleurs, tout cela est comme estompé sous l'éblouissement du jour; on le voit mal, parce qu'il fait trop clair. Et puis, surtout, midi approche, avec sa lassitude, avec son invincible somnolence.
Ces enceintes colossales et ces tours, qui viennent de nous apparaître comme quelque mirage de la torride chaleur, ce n'est pas la ville même, mais seulement _Angkor-Vat_, son principal temple,--auprès duquel nous devons camper pour ce soir. La ville, Angkor-Thom, on nous dit qu'elle gît plus loin, immense et imprécise, ensevelie sous la forêt tropicale.
Pour conduire à cette basilique-fantôme, un pont des vieux âges, construit en blocs cyclopéens, traverse l'étang encombré de roseaux et de nénufars; deux monstres, rongés par le temps et tout barbus de lichen, en gardent l'entrée; il est pavé de larges dalles qui penchent et, par places, on le dirait près de crouler dans l'eau verdâtre. Au pas de nos boeufs, nous le traversons, presque endormis; à l'autre bout s'ouvre une porte, surmontée de donjons comme des tiares, et flanquée de deux gigantesques serpents cobras qui se redressent, éployant en éventail leurs sept têtes de pierre.
Et, cette porte franchie, nous voici en dedans de la première enceinte, qui a plus d'une lieue de tour: une morne solitude enclose, simulant un jardin à l'abandon; des broussailles, enlacées de jasmins qui embaument, et d'où l'on voit çà et là surgir des débris de tourelles, des statues qui ferment les yeux, ou bien des têtes multiples de grands cobras sacrés. Le soleil nous brûle, maintenant que nous avons quitté l'ombre des épaisses ramures. Une avenue dallée de pierres grises allonge devant nous sa ligne fuyante, s'en va droit jusqu'au sanctuaire, dont la masse gigantesque domine à présent toutes choses; avenue sinistre, passant au milieu d'un petit désert trop mystérieux, et pour mener à des ruines, sous un soleil de mort. Mais, plus nous approchons de ce temple, que nous pensions voué au définitif silence, plus il semble qu'une musique douce arrive à nos oreilles,--qui sont un peu troublées, à dire vrai, par la fiévreuse chaleur et le besoin de dormir... C'est bien une musique pourtant, distincte du concert des insectes et du grincement de nos chariots; c'est quelque chose comme une lente psalmodie humaine, à voix innombrables... Qui donc peut chanter ainsi dans ces ruines, et malgré les lourdeurs accablantes de midi?...
Quand nous sommes au pied même des écrasantes masses de pierres sculptées, des terrasses, des escaliers, des tours qui pointent dans le ciel, nous rencontrons le village d'où montent ces prières chantées: parmi quelques hauts palmiers frêles, des maisonnettes sur pilotis, en bois et en nattes, très légères, avec d'élégantes petites fenêtres festonnées, qui se garnissent aussitôt de têtes curieuses, pour nous voir venir. Ce sont des personnages au crâne rasé, tous uniformément vêtus d'une robe couleur citron et d'une draperie couleur orange. Ils chantent à demi-voix et nous regardent sans interrompre leur litanie tranquille.
Très singulier village, où il n'y a point de femmes, point de bétail, point de cultures; rien que ces chanteurs, jaunes de figure et vêtus en deux nuances de jaune. Environ deux cents bonzes du Cambodge et du Siam, préposés à la garde des ruines sacrées, vivent là dans les continuelles prières, psalmodiant nuit et jour devant l'amas des blocs titanesques accumulés en montagne.
Tout de même l'arrivée de nos charrettes, de nos boeufs, de nos bouviers, interrompt un instant leur monotone rêve. Pour nous faire accueil, deux ou trois d'entre eux descendent des maisonnettes perchées, et, le crâne luisant sous le soleil, s'avancent à notre rencontre, sans hâte et à l'aise, dans cette chaleur qui tombe d'aplomb sur la terre et que la terre renvoie plus malsaine et plus mouillée.
Ils nous offrent comme gîte le grand abri qui sert aux fidèles pendant les pèlerinages: c'est, sur pilotis comme leurs maisons, un plancher à claire-voie et une toiture de chaume que supportent des colonnes en bois rougeâtre. Point de muraille; nous n'aurons jour et nuit pour nous enfermer que les draperies transparentes de nos moustiquaires. Pour mobilier, rien qu'un vieil autel bouddhique, aux dieux d'or mourant, devant lesquels des petits tas de cendre attestent qu'on leur a brûlé beaucoup de baguettes parfumées[2].
Nous campons là sur des nattes, derrière nos mousselines hâtivement tendues, heureux de pouvoir enfin nous allonger, à cinq ou six pieds au-dessus de la terre où rampent les serpents, heureux de sentir nos têtes protégées par un vrai toit, qui donne, sinon de la fraîcheur, du moins de l'ombre épaisse. Et, cherchant l'ombre aussi, nos boeufs se couchent sous notre maison, contre le sol humide et chaud.
[Note 2: Depuis qu'Angkor appartient à la France, on a bâti, paraît-il, une maisonnette dans le genre d'un _bungalow_ indien pour loger les visiteurs d'Europe.]
S'il y avait de l'air, il nous en viendrait de partout, même d'en bas, puisque le plancher est à jour; mais il n'y en a nulle part, à cette heure où tout est brûlant, immobile et languide. La torpeur méridienne achève d'éteindre les bruits, de figer les choses; l'éternelle psalmodie des bonzes, le murmure même des insectes semblent mettre une pédale sourde et se ralentir. A travers la mousseline comme à travers une brume, nous continuons de voir, tout près, tout près, les énormes soubassements du temple, dont nous devinons les tours se perdant là-haut, dans de l'incandescence blanche. La lourdeur et le mystère de ces grandes ruines qui emplissent la moitié du ciel, m'inquiètent davantage à mesure que mes yeux se ferment; et c'est seulement lorsque le sommeil est près de me faire sombrer dans l'inconscience que je reconnais bien comme accompli mon souhait de jadis, que je me sens tout à fait arrivé à Angkor...
Je dois avoir dormi deux ou trois heures, quand par degrés la conscience me revient... Qu'est-ce donc que je rêvais? Cela se passait dans un pays sans nom où il faisait tristement sombre; près de moi, sur une plage blanchâtre, le long d'une mer confuse et noire, s'agitaient des silhouettes humaines,--que peut-être j'ai aimées au cours de quelque existence précédente; qui sait, car mon coeur se serre un peu quand la grande lueur réelle, tout à coup revenue, les chasse dans le non-être sans retour... Où suis-je bien?... Sur quelle région de la Terre se rouvrent mes yeux?... Il fait chaud, d'une chaleur molle, comme si je m'étais couché au-dessus d'une vasque d'eau bouillante... De l'ombre sur ma tête. Mais, autour de moi, encadrées par ces espèces de franges qui retombent de la toiture en roseaux, des choses proches éclatent dans une lumière trop vive: ce sont des feuillages inondés de soleil et d'interminables alignements de pierres grises, dont la réverbération m'éblouit. Et puis dans l'air il y a des chants, comme des plaintes, sur un rythme inconnu.--Ah! les litanies des bonzes.--Et ces pierres grises?--Oui, je me rappelle: les assises colossales dés ruines... Je dormais depuis midi au pied du grand temple d'Angkor, dans cette clairière qui est gardée par des fossés et des petits murs, et que, de toutes parts, en silence, la forêt tropicale environne de ses épais linceuls verts.
Trois heures et demie, l'instant où chacun s'éveille ici, après l'accablement diurne. Sous le plancher à claire-voie, j'entends les boeufs qui se relèvent, les bouviers qui recommencent à parler. Les mouches bourdonnent en _crescendo_ et les bonzes psalmodient plus fort.
Aucun nuage au ciel, aucune menace. Toute la voûte resplendit, pâlement bleue, au-dessus des énormes tours. Sans doute l'arrosage tropical va faire trêve encore pour ce soir. Que l'on attelle donc à nouveau les charrettes: au lieu d'entrer dans le temple, j'irai plutôt voir la ville, là-bas sous le suaire des arbres. Elle est loin, cette ville ensevelie. Tandis qu'il y a dix mètres à peine entre ma maisonnette suspendue et les marches qui mènent aux premières galeries du sanctuaire; il me sera toujours facile de m'y rendre, sous n'importe quelle ondée.
Avec les mêmes grincements de roues, la même lenteur berçante, nous retraversons le bocage enclos, ensuite le portique du seuil, le pont où se tiennent en sentinelle les grands serpents à sept têtes.