Un pari de milliardaires et autres nouvelles
Part 9
»En se livrant à ce petit sport attrayant, il arriva qu’un de ces insectes sut vendre sa vie plus chèrement que les centaines d’autres victimes faites par cette femme. Cette araignée, en effet, tomba dans le suif fondu de la chandelle, tout contre la flamme; elle ne put dégluer ses pattes et devint la proie du feu, à la grande joie de son bourreau, qui regardait avec délices la flamme accomplir son œuvre de destruction. Soudain l’araignée éclata avec un crépitement sinistre et lui cracha son venin dans les yeux et sur les lèvres; la femme, jetant sa chandelle, hurla au secours et se crut perdue. Le soir même, ses lèvres enflèrent énormément, et un de ses yeux se boursoufla, sa langue et ses gencives en firent autant, soit que l’appréhension d’avoir reçu du venin dans la bouche, soit que le poison ait impressionné les fibrilles nerveuses du ventricule par l’intermédiaire des mêmes fibrilles de la bouche, cette femme fut prise de vomissements violents. Pour les arrêter, j’ordonnai, dès mon arrivée, un verre de vin d’Espagne chaud et fortement épicé, avec un soupçon de sel d’absinthe, et quelques heures plus tard un bol de thériaque qu’elle rendit aussitôt. Je frictionnai ses lèvres avec une mixture d’huile de scorpion et d’essence de rose; quant à l’ophtalmie, je me demandais si la chaleur du venin, surchauffé par la flamme de la chandelle avant l’explosion de l’insecte, n’avait pas pu à elle seule, tout autant que le venin lui-même, causer ce désordre. Je veux bien que la deuxième hypothèse se trouve suffisamment confirmée par l’exemple que cite M. Boyle, d’une personne aveuglée par une goutte de venin provenant d’une araignée en vie. Quoi qu’il en soit, en présence de la grande tuméfaction des lèvres et d’autres symptômes qui ne pouvaient être attribués vraisemblablement à une simple brûlure, je crus pouvoir conclure à un réel empoisonnement. Je n’osai pas cependant faire pratiquer la saignée au bras (oh! dans le bon vieux temps... eussiez-vous le cou coupé qu’il se serait encore trouvé un médecin pour vous saigner à l’autre extrémité!) mais je lui appliquai très heureusement des sangsues aux tempes, et l’inflammation s’en vit diminuée; ses souffrances furent également calmées par l’injection dans l’œil d’une décoction de graines de coings et de pavots blancs dans de l’eau de rose. Comme l’enflure de ses lèvres augmentait, j’y fis appliquer, dans la nuit, un cataplasme de farine de vesces délayée dans une infusion de feuilles de scordium, et de fleurs de sureau. En même temps, comme ses vomissements s’étaient arrêtés, on lui fit prendre, de distance en distance, une petite potion de carduus Benedictus et de scordium additionnée d’un peu de thériaque. Au moment même où les symptômes inquiétants venaient de céder à cette médication, survint une vieille femme qui, avec l’aplomb ordinaire des gens de son espèce, enleva tous les pansements et garantit la guérison en deux jours. Bien qu’elle y mît en réalité deux semaines tout le mérite de cette cure lui revient. Elle s’était bornée à appliquer des compresses de feuilles de plantain hachées avec des toiles d’araignée, à injecter dans l’œil malade des gouttes de cette drogue, et à en administrer quelques cuillers, deux ou trois fois par jour.»
Ainsi finit cette prodigieuse aventure. Notre sage, avant de passer outre, ne perd pas l’occasion de décocher à son M. Turner cette remarque judicieuse, qu’il écrit en italiques pour lui donner plus de portée:
«Je dois faire observer, au sujet de cette histoire, que le plantain par sa vertu rafraîchissante était plus indiqué que les pansements chauds et les autres remèdes.»
Avouez que le récit semble peu ordinaire de nos jours; il est parfaitement dans la bouche d’un médecin de haut renom qui envisage ce fait comme une découverte précieuse pour la science médicale! Voilà bien des embarras, pendant deux semaines, pour une femme qui s’est échaudé un œil et les lèvres avec le suif de sa chandelle!... La pauvre créature est droguée à fond, saignée, frictionnée, turlupinée dans tous les sens, comme si tout cela pouvait y faire quelque chose; et quand une charitable vieille matrone vient, après tout ce grabuge, apporter à ce cas très banal les soins de son gros bon sens, le savant ignorantin semble rire de son ignorance, dans la sereine inconscience de sa propre nullité. Voilà bien une preuve flagrante de l’encroûtement de la médecine d’autrefois: cette terreur inspirée par les araignées pendant trois mille ans ne s’est dissipée que depuis trente ou quarante ans!...
Voyez un peu ce que l’imagination peut faire. Il paraît que «cette même jeune femme» était d’ordinaire si impressionnée par l’odeur forte, d’ailleurs complètement imaginaire, répandue par les araignées, «en brûlant», que tout lui semblait «tourner autour d’elle», et qu’elle s’évanouissait avec des sueurs froides, accompagnées souvent de légers vomissements. C’est à se demander s’il n’y avait pas, dans cette cave de la bière plutôt que des araignées?
Voici, d’autre part, des effets d’imagination encore plus surprenants: «Sennertus indique comme signes caractéristiques de la morsure et de la piqûre de cet insecte: la stupeur et l’engourdissement de l’endroit piqué, une sensation de froid, de frisson et d’enflure à l’abdomen, la pâleur de la face, des larmes spontanées, un tremblement nerveux, des contractions, des convulsions, des sueurs froides (ces derniers symptômes apparaissant surtout lorsque le poison a été avalé).» Or, les médecins actuels soutiennent qu’un oiseau ou qu’un homme peuvent avaler des araignées sans en souffrir le moins du monde.
Il faut noter que ces symptômes ne sont pas exclusivement les caractéristiques de la morsure des araignées; ils peuvent provenir d’une simple frayeur. J’ai vu une personne qui, sentant un frelon dans son pantalon, les présentait tous et au plus haut degré.
«Quant au traitement, sans négliger les procédés spéciaux à l’usage interne, il convient de laver la morsure immédiatement avec de l’eau salée, ou avec une éponge imbibée de vinaigre chaud. On peut encore employer une décoction de mauves, d’origanum et de thym. Après quoi, on appliquera un cataplasme de feuilles de laurier, de ronce et de poireaux, ou bien de farine d’orge bouillie dans du vinaigre, ou encore d’oignons et d’ail pilés avec de la fiente de chèvre et des grosses figues. En même temps le patient devra manger autant d’ail et boire autant de vin que possible.»
Pour ce qui est de moi, j’aimerais mieux être remordu par l’araignée.
Pour clore cette récapitulation, je ne citerai plus qu’un ou deux exemples des mélanges détonants que les médecins d’autrefois avaient coutume de faire avaler à leurs victimes suivant la capacité de chacun. Dans le genre, nous avons «l’Antidote d’or d’Alexandre», qui est merveilleux pour tout ce qu’on voudra.
C’est vraisemblablement la première en date des panacées universelles, brevetées sans garantie. En voici la recette:
«Prenez Afaraboca, jusquiame, carpobalsamum, deux drachmes et demi de chaque; clous de girofle, opium, myrrhe, cyperus, deux drachmes de chaque; opobalsanum, feuilles des Indes, cinnamone, zedoarie, gingembre, coftus, corail, cassia, euphorbe, gomme adragante, encens, styrax calamita, celtique, nard, spignel, séséli, moutarde, saxifrage, anet, anis, un drachme de chaque; xylalos, rheum, ponticum, alipta moschata, castor, nard indien, souchet odorant, opoponax, anacardium, mastic, soufre, pivoine, eringo, pulpe de dattes, hermodactyles rouges et blancs, roses, thym, glands, pouliot, gentiane, écorce de racine de mandragore, germandrée, valériane, herbe d’évêque, baies de laurier, poivre long et blanc, xylobalsamum, carnabadium, macodonian, graine de persil, angélique, graine de rue et sinone, un drachme et demi de chaque; or vierge, argent pur, perles imperforées, blatta byzantina, corne de cerf, avec équivalent de quatorze grains de blé; saphir, émeraude, pierre de jaspe, un drachme de chaque; pellitory d’Espagne, poudre d’ivoire, calamatus odoratus, avec équivalent de 29 grains de blé; joignez-y du miel et du sucre en quantité suffisante.»
Après une préparation aussi compliquée, on pourrait s’attendre à avaler une entière pelletée de ce mélange. Eh bien, non! La dose prescrite ne dépasse pas la quantité d’une noisette. C’est tout! La faiblesse de la dose tient sans doute à la grande quantité de métaux précieux et de pierres entrés dans cette préparation.
«Aqua Limacum.--Prenez un peck d’escargots de jardin, lavez-les dans une forte quantité de bière; nettoyez votre cheminée et préparez un boisseau de charbon de bois que vous allumerez. Quand le feu a bien pris, écartez les charbons incandescents, placez au centre les escargots et recouvrez-les de feu; vous les laisserez cuire jusqu’à ce qu’ils commencent à chanter. Retirez-les, puis avec un couteau et un morceau de toile grossière débarrassez-les de leur écume. Écrasez-les ensuite avec leur coquille dans un mortier. Après cela, prenez un quart de vers de terre, saupoudrez-les de sel abondamment. Placez au fond du récipient deux poignées d’angélique et recouvrez le tout de deux poignées de célandine. Mélangez deux poignées de pieds d’ours et d’agrimony, une once de safran, de bardane, d’oseille et d’épine-vinette. Placez les escargots et les vers sur ce lit d’herbes mélangées; recouvrez-les de fiente d’oie et de mouton dans la proportion de deux poignées. Versez sur le tout trois gallons de bière forte et placez le récipient sur le feu où vous le laisserez séjourner toute une nuit. Le matin vous ajouterez trois onces de clous de girofle bien pilés et une petite quantité de safran en poudre, puis six onces de corne de cerf râpée. Au-dessus du récipient fixez un alambic et un chapeau, et laissez la distillation se faire normalement.»
Et voilà! Le livre ne spécifie pas s’il faut avaler le tout en une seule fois, ou si vous avez la faculté de boire la drogue à deux reprises (en admettant que vous ne soyez pas mort aux premières gorgées). Il n’est pas non plus mentionné à quelle maladie ce remède s’applique. Cela n’a d’ailleurs aucune importance.
En feuilletant un peu plus loin, j’apprends que cette drogue fantastique a pour but de «provoquer des flatuosités dans l’estomac». Je suppose qu’on a voulu dire «faire évacuer les flatulences de l’estomac»?
Ainsi quand il arrivait par hasard à nos ancêtres d’avaler de travers un soupir mal rentré, ils n’avaient d’autre ressource que d’ingurgiter un de ces produits immondes pour mettre ce soupir à la porte! Autant dire que pour déloger les vers d’un fromage il faut amener une batterie d’artillerie.
En songeant à toutes les horreurs que votre père a dû avaler comme médecines, et à toutes celles que vous eussiez absorbées vous-même de nos jours, si l’homéopathie n’avait pas fait son apparition en ce monde, obligeant les médecins de la vieille école à secouer leur torpeur et à se meubler l’esprit de connaissances rationnelles, vous devez vous estimer bien heureux que l’homéopathie ait pu résister aux assauts des allopathes qui voulaient sa mort.--Quoi qu’il en soit, mieux vaut n’avoir recours à aucun médecin, fût-il homéopathe, voire allopathe.
ESSAIS HUMORISTIQUES SUR DES SUJETS VARIÉS
BATEAUX MODERNES ET VIEUX BATEAUX
On croit assez généralement que, pour se faire une juste idée des progrès actuels, il suffit de parcourir les articles et revues qui paraissent à tout bout de champ.
Pour ma part, j’étais bien loin de supposer qu’un bateau moderne pût me causer quelque étonnement, et pourtant me voici aussi surpris d’en avoir visité un que si je n’avais jamais rien lu sur la question.
Je parcours ce grand bâtiment, «le Havel», pendant qu’il creuse son sillon à travers l’Atlantique, et chaque détail qui me tombe sous les yeux me rappelle son pendant en miniature, tel qu’il existait sur les petits bateaux à bord desquels j’ai traversé l’Océan voici 14, 17, 18 et 20 ans.
Sur «le Havel», on peut sous bien des rapports trouver plus de confort que dans les meilleurs hôtels du vieux continent.
Ainsi, ce bateau dispose de plusieurs salles de bain, aussi commodes et bien aménagées que celles d’une belle maison particulière en Amérique, tandis que dans les hôtels du Continent on se contente d’une seule salle de bain, généralement mal tenue et reléguée dans un recoin de la maison;--par-dessus le marché, il faut commander son bain une heure d’avance.
Dans les hôtels, impossible de dormir tant il y a de bruits de toutes sortes; de ma cabine, à bord, je n’entends pas un son. Dans les hôtels, l’électricité s’éteint d’habitude à minuit; à bord, on l’a dans sa chambre toute la nuit.
Sur «le Batavia», il y a vingt ans, une bougie fixée dans la cloison était chargée d’éclairer deux cabines; en réalité elle n’éclairait ni l’une ni l’autre. On l’éteignait à onze heures, en même temps que toutes les lampes du salon, à l’exception d’une ou de deux, qui restaient allumées pour montrer aux passagers le meilleur endroit où se rompre le cou en rôdant dans l’obscurité.
Les passagers s’asseyaient, à table, sur des longues banquettes faites du bois le plus dur; à bord du «Havel», ce sont des chaises tournantes, à dos capitonné.
Dans ces temps reculés, le menu du dîner ne changeait pas: une pinte de potage ordinaire, soupe de ménage ou autre, de la morue bouillie avec des pommes de terre, une semelle de bœuf bouilli,--comme dessert, de la compote de prunes, le dimanche «dog-in-a-blanket», le jeudi «plum-duff». Sur les bateaux d’à présent, menu soigné et de choix variant tous les jours. Autrefois, le dîner était lugubre; maintenant, musique charmante par un orchestre invisible. Autrefois, les ponts étaient toujours mouillés, aujourd’hui, ils sont presque continuellement secs, car le pont-promenade est couvert et les paquets de mer ne balayent que rarement les ponts. Dans l’ancien temps, dès qu’il y avait un peu de mer, un «terrien» pouvait à peine se tenir sur ses jambes, alors qu’à présent les ponts restent aussi d’aplomb qu’une table.
L’intérieur d’un vieux bateau personnifiait la chose la plus laide, la plus négligée, la plus sombre et la moins confortable qu’on pût imaginer; un bâtiment moderne est au contraire une merveille de décoration, de luxe et de bon goût. On y trouve des appartements somptueux, et rien de ce que la dépense peut ajouter à toutes les commodités du confort n’a été épargné. Tandis qu’autrefois il n’existait pas d’autre lieu de réunion que la salle à manger, aujourd’hui les passagers peuvent disposer de plusieurs salons spacieux élégants. A bord des vieux bateaux on ne pouvait fumer que dans le seul endroit appelé «violon», sorte de réduit sordide construit en planches mal équarries et à peine jointes. On n’y voyait pas clair; pas de sièges; pour toute lumière, une lampe à mèche infectant l’huile rance; il y faisait froid aussi, et toujours humide, car les embruns, cinglant à travers les fentes, inondaient parfaitement bien ce taudis. De nos jours, on trouve à bord trois ou quatre grands fumoirs, pourvus de tables à jeu et de sofas bien rembourrés, chauffés à la vapeur, éclairés à l’électricité. Peu d’hôtels en Europe en ont d’aussi bien aménagés.
Les bâtiments du vieux temps, construits en bois, avaient dans la cale deux ou trois compartiments étanches avec des portes, et ces portes restaient souvent ouvertes, de préférence lorsque le bateau venait à donner sur un récif.
Le léviathan moderne est en acier, et ses cloisons étanches n’ont pas de portes; elles partagent le bâtiment en neuf ou dix compartiments hermétiques qui le rendent aussi dur à crever qu’un chat. A preuve l’accident mémorable survenu, il y a un an ou deux, à la «City of Paris».
Une chose curieuse qui frappe de suite dans un bateau moderne, c’est l’absence de tapage, de bruit de pas, de cris de commandement. Tout cela a disparu. Les manœuvres nécessaires pour amener à quai le bâtiment se déroulent sans bruit; on ne peut rien voir de l’opération, on n’entend pas passer un ordre. Un calme d’une solennité imposante remplace le tumulte infernal d’autrefois. Sur la passerelle spacieuse, tout encadrée de toile, avec son parquet grillagé et ses deux kiosques avant et arrière bien fermés où cent cinquante hommes pourraient tenir assis, il y a trois gouvernails indépendants; chacun d’eux suffit à commander la direction, si les autres viennent à manquer. Toute la conduite et la manœuvre se font de la passerelle. La manœuvre n’est plus commandée à la voix ni au sifflet, mais à l’aide de signaux à timbre automatique, trois axiomètres munis de cadrans à lettres bien apparentes assurent la direction, la manœuvre et la transmission des ordres aux aides invisibles qui assurent l’accostage ou le démarrage. L’officier qui est à l’avant est hors de vue, trop loin pour entendre les ordres au porte-voix, mais, à ses côtés, le timbre lui signifie de tirer, de filer, d’amarrer, de lâcher, etc... Il entend tout, les passagers n’entendent rien et, de cette façon, le bateau semble accoster de lui-même, sans le secours d’un homme.
Cette grande passerelle est à 30 ou 40 pieds au-dessus de l’eau, ce qui n’empêche pas la mer d’y monter de temps en temps; aussi y a-t-il une autre passerelle perchée à 12 ou 15 pieds plus haut, pour servir dans les occasions critiques. La force de l’eau est une chose étrange. Elle vous glisse entre les doigts comme de l’air, mais dans d’autres cas elle agira comme un corps solide, pliera en deux une tige de fer. Sur «le Havel», elle brisa une lourde rampe de chêne et en fit des éclats aussi menus que les brins d’un balai, au lieu de la casser en deux comme on aurait pu s’y attendre. Au moment de l’affreuse catastrophe de Johnstown, au dire de plusieurs témoins, des rochers furent entraînés assez loin sur le parcours du prodigieux torrent. A Sainte-Hélène, il y a plusieurs années, un raz-de-marée fit gravir à toute une batterie un remblai escarpé de quarante pieds, et y déposa les canons en rang comme des oignons. Mais l’eau a opéré un prodige encore plus extraordinaire dont l’authenticité est absolument garantie. On appelle «épissoire» un outil long d’un pied environ qui va en s’effilant du talon à la pointe qui se termine très aiguë. Cet outil est en fer et fort lourd. Dans une tempête, une vague embarqua à l’arrière, déferla de toute sa hauteur en emportant avec elle un épissoire, la pointe en avant, avec une violence et une rapidité si foudroyante qu’il entra de trois à quatre pouces dans le corps d’un matelot et le tua net.
A tous points de vue, le moderne «lévrier de l’océan» semble important et impressionnant à quiconque n’est pas familiarisé avec les gravures récentes de bateaux. Pour la taille, il pourrait se comparer à l’Arche de Noë, et pourtant cette masse monstrueuse d’acier abat ses cinq cent milles à travers les flots en vingt-quatre heures. Il me souvient du tour de force accompli par un paquebot sur lequel j’ai traversé jadis le Pacifique, et il ne s’agissait alors que de deux cent neuf milles en vingt-quatre heures; un an plus tard, ou à peu près, j’avais pris passage sur «le Quaker City», un «raffiot» de touristes, et, une seule fois, on nous proclama que nous venions de faire deux cent onze milles de midi à midi, par une vraie mer d’huile; encore avait-on légèrement forcé le point.
Ce petit vapeur, avec ses soixante-dix passagers et son équipage de quarante hommes, avait l’air d’une ruche d’abeilles; aujourd’hui, à bord du «Havel», nous passons ces douces journées d’été dans une sorte de solitude, tantôt avec une centaine de passagers éparpillés à de grandes distances, tantôt sans une âme en vue; et pourtant, dans les flancs du navire, il y a là, équipage compris, près de mille cent personnes.
Ces vers, très majestueux dans la poésie de la mer, peignent bien la situation actuelle.
L’Angleterre n’a besoin ni de remparts, Ni de tours haut perchées; elle marche sur La montagne des flots, elle demeure stable sur l’abîme.
C’est bien ce qui se passe maintenant! Alors que, jadis, les petits bateaux bondissaient sur la crête des vagues et s’effondraient dans le creux des lames, les gigantesques navires d’à présent n’escaladent plus les montagnes de la mer; ils creusent une tranchée et les traversent. Leur poids formidable, leur masse et leur élan maîtrisent les flots les plus déchaînés.
Comme les hommes de la génération actuelle sont ingénieux! Aujourd’hui, à bord du «Havel», j’ai trouvé accroché dans la chambre des cartes un cadre rempli de fiches mobiles en bois; ces fiches portaient les inscriptions que voici:
Caisse à eau vide Double-fond nº 1 plein Double-fond nº 2 plein Double-fond nº 3 plein Double-fond nº 4 plein
Pendant que j’essayais de deviner à quel jeu pouvaient bien servir ces morceaux de bois, un matelot entra et retourna la première fiche «vide»; au revers apparut l’inscription «plein». Il fit d’autres changements que j’ai oublié du noter, et je compris alors le rôle joué par ce cadre à fiches. Son rôle était d’indiquer la répartition du lest dans le bateau, et, chose remarquable, le lest était de l’eau. J’ignorais qu’un navire se fût jamais lesté avec de l’eau. J’avais lu seulement, un jour par hasard, qu’on devait mettre le procédé à l’essai. Ceci vous prouve que de nos jours entre l’essai d’un procédé nouveau et son adoption, il s’écoule très peu de temps, lorsque l’essai a paru concluant.
Accroché au mur, à côté du cadre à fiches, il y avait un plan du navire, montrant qu’il existait à bord vingt-deux grands «ballast» destinés à contenir de l’eau. Ces ballast sont dans la cale, entre la vraie coque du bâtiment et une fausse coque. Ils sont séparés par des cloisons étanches perpendiculaires à l’axe; un compartiment également étanche coupe la cale en deux, aux quatre cinquièmes de la longueur du bateau en partant de l’avant. Ces cloisons forment un chapelet de «ballast» sur une longueur de quatre cents pieds et d’une profondeur de cinq à sept pieds. Quatorze de ces bassins contiennent de l’eau fraîche prise à terre (environ quatre cents tonnes). Le reste est rempli d’eau salée, (six cent dix-huit tonnes). Le tout ensemble donne un peu plus de mille tonnes.
Voyez la commodité de ce lest. Le navire quitte le port tous bassins remplis. S’allégeant en route de la consommation de son charbon, il perd son assiette, lève le nez et donne de l’arrière. Alors on vide un des bassins de l’arrière et l’équilibre est rétabli. L’opération se répète chaque fois qu’il en est besoin. De même, l’eau d’un bassin situé à un bout du navire peut être transvasée dans un bassin à l’autre bout par des siphons et des pompes à vapeur. C’est un déménagement de cette nature que voulait marquer mon matelot en manipulant ses fiches.
La mer ayant grossi, le bateau avait besoin de prendre du poids à l’avant pour pouvoir couper l’eau sans monter à la lame; dans ce but, on fit passer vingt-cinq tonnes d’eau d’un bassin tout à fait à l’arrière, à l’avant du navire.
On garde les compartiments à eau entièrement pleins ou tout à fait vides: il faut que la masse liquide reste compacte, sans le moindre ballant. Il est évident qu’il ne faut pas de jeu dans le lest.
De toutes les ingénieuses inventions dont se sont vu doter les bateaux modernes, celle-là me semble constituer le «clou du genre». J’aimerais mieux l’avoir trouvée à moi tout seul que toutes les autres. Il est probable que jusqu’alors on n’avait jamais pu assurer complètement l’équilibre des navires. Or, un bateau déséquilibré ne peut gouverner, perd sa vitesse, fatigue à la mer. Pauvres bateaux! Dire que, depuis six mille ans, il sont si mal à l’aise! Depuis six mille ans, on les faisait voguer à travers le meilleur lest, le plus économique qui soit au monde; ils nageaient au milieu de ce lest (c’est bien le cas de le dire), mais comme ils ne pouvaient le dire à leurs maîtres, ceux-ci n’étaient pas assez malins pour s’en apercevoir.